CHAPITRE IX
Subside temporaire fonmi par trois Anglais : MM. Grote, Molesworth et Raikes Gorrie.
Il est certain que M. Comte éprouva de la perte de son emploi un vif chagrin et de graves inquiétudes; mais il est certain aussi que, voyant des hommes favorables à ses doctrines lui apporter un appui pécuniaire, il eut le désir de transformer un secours temporaire en un secours permanent, et de fonder dès lors son existence sur un subside fourni par ceui qui voudraient soutenir l'auteur de la nouvelle philosophie. Moins que personne, j'ai le droit de reprocher à M. Comte d'avoir cherché un pareil remède à des événements qui n'avaient pas dépendu de lui; car moimême, quand la perte de ses ressources eut à peu près atteint son dernier terme, j'essayai d'assurer par ce moyen son existence matérielle, et j'y réussis. Il en sera parlé dans la troisième partie, et là j'exposerai le pour et le contre de ce que je fis, car il y a aussi du contre ; en ce moment je me contente de remarquer que M. Comte tenait de Saint-Simon cette tendance à vivre de contributions volontaires, et qu'il trouva de grandes facilités, y compris ma propre intervention, à s'engager dans une issue qui, à son âge, ne permettait plus de retour.
L'année 1843, bien qu'elle ne Teût cas encore dépouillé, avait été menaçante; et il avait reçu de M. Mill des offres de service dont il le remercie : « .... Vous ne doutez pas.
j*e8père, que je n'aie été profondément touché de l'offre généreuse que vous a suggérée la pénible nécessité passagère où j'ai failli être entraîné récemment, et qui peut-être n'est .qu'ajournée. Je me félicite presque de la crise qui vient de m'arriver, puisqu'elle a donné lieu à l'évidente manifestation de cette noble fraternité. Comptez que, si, Tan prochain, une pareille éventualité venait à se réaliser pour moi, je n'hésiterais pas à accepter, comme extrême ressource, un abri aussi cordialement offert. Mais, en écartant toute fausse délicatesse personnelle, j'avoue qu'une telle solution, quoique purement momentanée, me répugnerait comme contraire à l'état normal des relations humaines. Il serait triste, en effet, que, dans le développement initial de la nouvelle philosophie, les philosophes en fussent réduits à s'assister mutuellement, non-seulement par leur action morale, mais aussi par leur modeste concours matériel. Le principe général de la division des deux puissances élémentaires doit s'appliquer à ce cas aussi bien qu'à tout autre plus étendu. Si les philosophes concourent non-seulement par leurs travaux, mais aussi par leur fortune, que resterait-il à faire, en cette œuvre commune, à ceux qui, par leur nature et leur position, en doivent être surtout les patrons? Tout au plus, les penseurs doivent-ils, à cet égard, provoquer en cas d'urgence, Tintervention matérielle de ceux-ci, quand elle est spontanément trop peu active. Mais il serait d'un triste augure, pour l'essor actuel et ultérieur de la philosophie finale, qu'ils fussent contraints d'y suppléer. Sans que la protection de ce travail fondamental ait pu encore être régularisée, je ne crois pas que nous soyons réduits à ce fâcheux renversement de fonctions. Si, dans ma personne ou dans toute autre, la nouvelle voie philosophique vient à exiger une assistance exceptionnelle, j'espère que les divers centres de notre évolution occidentale, surtout Londres et Paris, fourniront spontanément un patrO"-
nage naturel assez étendu pour dispenser les divers collaborateurs de partager fraternellement leurs modiques moyens personnels. Vous avez rempli, à mon égard, de la manière la plus noble et la plus complète, le véritable office' normal de mutuelle assistance philosophique, par l'éclatante justice que vous vous êtes plu à me rendre dans votre important ouvrage. Aller au delà, ce serait, je le répète, empiéter sur les attributions réservées à nos communs patrons; et, quoique cette généreuse usurpation ne m'inspirât aucune répugnance, si réellement les circonstances venaient à en constater la nécessité, j'aime à croire que la nouvelle philosophie inspire déjà assez de zèle à un petit nombre d'éminents protecteurs pour que cette solution anormale ne soit jamais indispensable. Sous l'aspect personnel, je puis vous déclarer que, si, en cas de passagère détresse matérielle, je ne pouvais réellement trouver d'appui que parmi ceux que je regarde comme mes collaborateurs, je n'hésiterais nullement à accepter, de préférence, l'ofifre fraternelle de celui de tous pour lequel ma sympathie soit mentale, soit morale, est assurément la plus complète, ayant d'ailleurs tout lieu de croire, parla sagesse de son caractère, que cette généreuse intervention ne serait pas de nature à troubler gravement, même momentanément, sa propre situation.... (29 juin 1843). »
En 1844, toutes les craintes étaient réalisées; M. Comte n'avait pas été réélu; c'était pour lui une perte de 5 000 fr. Il expose sa situation à M. Mill : « Vous voyez que cet accident passager se réduit strictement à un simple sinistre pécuniaire déterminé, comme auraient pu m'en occasionner un vol, un incendie, une maladie, etc. Malheureusement, vous savez que mon défaut total de fortune personnelle et d'accumulation antérieure doit donner à ce sinistre une extrême gravité actuelle, quelle qu'en puisse être la source. Il n'y a pas lieu, pour un an, à changer mon existence per-
sonnelle, ni surtout à dimmuer la juste aisance qu*attend de moi une femme valétudinaire qui ne doit nullement souffrir de tout ceci. Je ne dois donc pas réduire ma dépense, qui, à tous égards, est raisonnable. D'un autre côté, je ne dois pas non plus chercher de nouveaux moyens de recette, qui ne commenceraient à devenir efficaces que lorsqu'ils auront cessé d'être nécessaires. Par ce fatal dilemne, je me trouve forcé de chercher, contre un mal passager et exceptionnel, une ressource de même nature, en invoquant loyalement la généreuse intervention de mes amis ou de mes patrons. A la vérité, j'ai déjà reçu de diverses parts les offres les plus cordiales, mais que je ne puis accepter, parce qu'elles viennent de gens guère plus riches que moi. C'est donc en Angleterre que je me vois ainsi conduit à invoquer ce genre d'appui. Outre que ma* vie solitaire me tient trop à l'écart de ceux qui, chez nous, pourraient ici efficacement intervenir, s'ils y étaient prédisposés, vous savez que ce genre de patronage a toujours peu existé en France, et aujourd'hui moins que jamais, parce que le grand patron ici c'est le gouvernement, dont la tutélaire intervention m'est en effet très-précieuse, mais sans pouvoir se spécialiser assez pour me garantir d'un dommage momentané. J'évalue à 6 000 francs le sinistre survenu : à partir du l"août, ma recette mensuelle, va se trouver réduite jusqu'au l"août suivant, où ma réintégration aura son effet financier. Avec cette somme, ma vie actuelle n'éprouvera aucune altération réelle ; je n'ai pas besoin d'ailleursde recevoir.imraédiatement les 6 000 fr., mais seulement la moitié ; pourvu que le reste me vienne avant janvier, l'çffet sera vraiment le même. Au reste, je suis certain que, en me chargeant un peu de quelques occupations exceptionnelles pendant quelques années, je pourrai rendre aisément cette somme sans troubler essentiellement mes propres travaux, pourvu que ma conscience ne me
presse point snr Tépoque de ce remboursement. Or il est, ce me semble, convenable pour cela que le secours me pro-vienne de personnes assez riches pour que je ne me fasse pas un scrupule naturel de les laisser attendre ma propre convenance graduelle. Voilà pourquoi, mon cher M. Mill, sans repousser aucunement le précieux secours que m'offrit l'an dernier votre généreuse sympathie, je voudrais,comme je le disais alors, que, maintenant qu'il s'agit de réalisation, elle provînt d'une source plus abondante que celle d'un confrère philosophique, vivant comme moi de son seul travail. Quoique vous soyez plus rétribué, je sais aussi que vous avez plus de charges, et je me sentirais tourmenté du besoin de vous rembourser promptement.Que ce soit donc, s'il est possible, à titre de ressource extrême, si nous ne pouvons trouver un mode plus normal; vous m'avez si noblement protégé de votre plume, queje voudraisbien vous voir dispensé d'employer aussi votre bourse, ne fût-ce même que vos économies. Le secours immédiat queje vous demande avec franchise consiste donc d'abord en conseils surtout, et peut-être en démarches ; ce n'est qu'à défaut de leur double insuffisance queje consentirais à accepter votre intervention financière; et je ne crains pas que vous attribuiez à aucune morgue puérile ou déplacée une disposilion aussi naturelle, dont le vrai motif est évident. Il n'est d'ailleurs pas inutile d'essayer aujourd'hui si la philosophie positive a acquis assez de crédit en Angleterre pour y pouvoir réaliser promptement un emprunt de 6 000 francs; car je suis bien disposé à n'avoir cette obligation qu'à de véritables adhérents, dont l'estime et la sympathie me soient déjà acquises. Quoique, certes, la reconnaissance ne m'eût jamais pesé, je crois devoir tenir à ce qu'un tel secours ne me vienne que de ceux qui sentent l'importance philosophique de ne point me laisser écraser ou annuler. Or, vous seul, ce me semble, pouvez savoir si, autour de vous, cette
affaire peut ainsi s'accomplir auprès de personnes vraiment riches qui ont apprécié mes travaux. Les relations récentes que j'ai eues avec M. Grote m'ont fait penser à lui; car je sais que sa fortune est considérable, du moins pour Paris ; il m'a semblé d'un caractère assez noble pour que je n'aie jamais à me repentir de lui avoir laissé prendre sur moi ce genre de supériorité, dont j'ai toujours su reconnaître la vraie valeur et les droits légitimes. Mais, comme vous le connaissez beaucoup plus complètement, je ne veux rien tenter de ce côté sans votre avis, d'après lequel je n'aurais, s'il y a lieu, aucune répugnance à lui écrire directement sur un tel sujet. En un mot, je m'en rapporte pleinement de tout cela à votre précieuse sympathie, que je sais aussi sage qu'affectueuse. Si vous décidiez, après un mûr examen du cas, que je ne dois ici recourir qu'à vous, je vous promets de me soumettre paisiblement, quelle que soit ma légitime répugnance actuelle, parce que je serais alors convaincu que, abstraction faite de toute générosité exaltée, votre raison aurait froidement regardé ce mode comme vrai ment préférable. Mon premier dessein avait été d'écrire à M. Grote en même temps qu'à vous, mais j'ai cru finalement devoir vous laisser seul arbitre de l'ensemble de ma conduite sur une affaire aussi délicate.... (22 juillet 1844). » L'amitié de M. Mil!, qui avait, en 1843, pris les devants, ne demeura pas inactive en 1844; et bientôt il put annoncer à M. Comte que la perte de ses 5 000 francs serait réparée par le concours de trois hommes qui étaient assez frappés de l'éminence de la philosophie positive pour témoigner ainsi à son fondateur leur gratitude. Ces trois hommes étaient M. Grote, le célèbre historien de la Grèce, sir W. Molesworlh, illuslre dans les lettres et dans la poli- ^tique, et M. Raikes Currie. Cela était fait dès les premiers jours du mois d'août; car, le 15, M. Comte répondait et remerciait: «Je necroispas devoir attendre la réponsespé-
ciale que vous m'annoncez comme prochaine, pour vous témoigner sommairement combien je suis touché de votre affectueux billet préliminaire, et de votre cordial empressement à répondre à ma lettre du 22 juillet , aussitôt que vous en avez eu réellement connaissance. Ne vous sachant pas absent de Londres, votre silence antérieur me semblait presque inexplicable, et je commençais à craindre que ma lettre n'eût malheiu:eusement éprouvé quelqu'un de ces accidents de poste qui, quoique devenus heureusement fort exceptionnels, surtout entre Paris et Londres, restent néanmoins strictement possibles. Mais ce délai ne m'avait nullement décidé à écrire directement à M. Grote avant de connaître, sur cette démarche, votre avis, que je jugeais indispensable; je ne le ferai qu'après que vous m'y aurez expressément invité, quoique je présume déjà que vous n'y voyez probablement aucun inconvénient.
c Je suis charmé que vous ayez aussi complètement approuvé, en ce qui vous concerne personnellement, les vrais motifs de ma réserve. Quoique votre fraternelle sympathie doive naturellement, en un tel cas, me sembler plus vive et plus ferme qu'aucune autre, vous avez dignement compris que nous devons d'abord laisser intervenir nos patrons temporels , et que le bon ordre philosophique exige de ne recourir à notre propre assistance mutuelle qu'à défaut de cette protection normale. Tout me semble ainsi disposé maintenant de la manière la plus favorable pour me garantir du désastre momentané que vient d'éprouver ma situation matérielle. J'attends donc, avec sollicitude, mais sans impatience , la réalisation prochaine de cette noble intervention.
« Votre affectueux billet a déjà dissipé essentiellement l'inquiétude qui m'empêchait de me livrer franchement à la préparation directe de la grande élaboration que je vais entreprendre. Je suis, depuis la lin de juillet, entièrement
libre de mon volume astronomique , que je compte vous adresser à la fin d'août, quoique l'impression n'en marche pas aussi rapidement que la rédaction. Je compte encore goûter un mois de plein repos, où je médite mon prochain travail au milieu d'une douce flânerie, désormais débarrassée de mes plus graves inquiétudes. Mon intention est de consacrer ensuite la seconde moitié de mon loisir exceptionnel à écrire, comme je vous l'ai annoncé, le premier demi-volume de ma philosophie politique.... >
Le subside monta à six mille francs; trois mille francs furent touchés tout d'abord. « Je n'ai que le temps de vous annoncer que j'ai reçu hier, chez le banquier indiqué, les trois mille francs avancés par M. Grote. En lui faisant tout à l'heure mes sincères. remercîments, je lui ai spécialement témoigné combien je me félicite de l'énergique restriction qu'il a imposée à cette participation protectrice, en n'y voulant admettre que ceux auxquels je suis déjà lié par une suffisante sympathie de direction fondamentale. Il est ainsi entré spontanément de la façon la plus complète dans mes intentions constantes, de manière à donner à cet acte une sorte de consécration publique qui, sans altérer aucunement ma reconnaissance personnelle, lui imprime une dignité supérieure.
« Je joins ici une lettre pour remercier convenablement sir W. Molesworth de sa noble coopération à cette intervention tutélaire. Je vous prie de la lui faire parvenir après l'avoir lue et cachetée.
« Voilà donc que, grâce à la généreuse protection ainsi sollicitée par votre active amitié , le trouble profond que mes ennemis avaient cru porter dans mon existence matérielle, et, par suite, dans mon action mentale , va se transformer en un loisir aussi précieux qu'inespéré, où je pourrai paisiblement commencer ma seconde grande élaboration philosophique. J'en sens déjà les indices accoutumés, sur-
tout par une fréquente diminution du sommeil, spontanément survenue sans aucune autre excitation. Notre correspondance chérie va désormais reprendre son cours habituel, en ne laissant bientôt d'autre souvenir de ce grave incident que celui de la vive et tendre sollicitude par laquelle vous y avez à jamais resserré notre intime fraternité. »
Les trois autres mille francs furent touchés le I*' février 1845 : « Le généreux patronage de MM. Grote et Molesvirorth a déjà garanti, jusqu'au mois de juillet (1844), la continuation régulière de mon train habituel d'existence matérielle, pourvu que je recoure à la seconde moitié du crédit qu'ils m'ont accordé, comme je le ferai, chez le mâme banquier, le 1" du mois prochain, suivant votre annonce spéciale du 23 août (Lettre du 10 janvier 1845). >
M. Comte se flattait que ce subside serait renouvelé, si la non-réélection, qui l'avait rendu nécessaire, se répétait en 1845. M. Mill, soit qu'il prévît que MM. Grote, Molesworth et Raikes Ourrie n'avaient entendu qu'un secours temporaire , soit qu'il désirât d'engager M. Comte dans une autre voie, et qu'il préférât le voir dépendant de lui-même et non des autres; M. Mill, dis-je, lui conseilla de chercher ses ressources supplémentaires dans une colla* boration aux revues anglaises. Il offrait en même temps de mettre son crédit au service de M. Comte pourfeire accueillir ses articles; il offrait, en outre, de les traduire luimême, ou faire traduire par quelque ami en anglais. C'est à quoi M. Comte répond, le 27 juin 1845 : « ..,. L'important projet inspiré par votre anxiété fraternelle sur mon accessoire collaboration aux revues anglaises mérite, de ma part , beaucoup plus d'attention qu'une proposition de leçons; il m'a fort préoccupé depuis lundi. Je ne saurais trop vous témoigner ma profonde gratitude pour la précieuse intervention que vous m'offrez, à cet égard, avec
tant de spontanéité, et pour votre offre si touchante relativement à la traduction habituelle de mes articles, soit par vous-même, soit par les bons soins de M. Bain ou de M. Lewes, que je vous prie de remercier cordialement tous deux de cette généreuse disposition, s'ils Tont jusqu'ici manifestée. Le positivisme systématique ne sera pas écrasé dans son essor décisif, tant que ses divers promoteurs conserveront aussi dignement de tels sentiments de solidarité mutuelle. Quant à la mesure en elle-même, je me sens très-enclin à l'adopter, du moins à titre d'expédient auxiliaire.... J'éprouverais, comme vous l'avez très-bien deviné, une. extrême répugnance à écrire exceptionnellement dans les diverses revues ou journaux qui existent maintenant en France, quand même on m'y admettrait réellement, ce qui est, au fond, plus que douteux, même là où domine l'influence de notre quasi-ami commun Armand Marrast, dont j'ai eu lieu tout récemment de constater envers moi le peu de bienveillance effective * dû, malgré sa sagacité, à ses antipathies littéraires et négativistes. Mais je ne me sens aucun pareil éloignement pour des relations habituelles avec la presse anglaise, beaucoup moins infectée de coteries, et où, d'après tout ce que j'apprends, j'ai trouvé partout, depuis quelques années, une noble impartialité, même chez les adversaires. La juste considération dont vous y jouissez m'aplanirait d'ailleurs très-heureusement les voies. Je suis donc à peu près décidé à accepter, dans une certaine mesure, votre cordiale proposition, où mes nécessités privées se trouveraient combinées avec une utilité publique, réelle quoique secondaire, de manière même à faciliter plus tard l'installation anglaise de la Revue positive prématurément projetée*. La principale difficulté pour moi consiste,
1. Je n'ai pu savoir à quoi M. Comte faisait allusion en parlant du peu de bienveillance effective de M. Marrast.
2. n ayait été question de la fondation d'une Revue positiviste.
à cet égard, dans le choix des articles propres à remplir les diverses conditions essentielles d'un milieu qui ne rn'est pas familier. Quant aux ouvrages à examiner, j'espère que vos officieux avis pour les livres anglais et ceux de Littré pour les français, m'épargneraient aisément une trop forte perturbation de mes habitudes cérébrales, en épargnante la fois mon temps et mes efforts. Pour vous témoigner plus nettement combien je me sens déjà disposé à essayer d'un tel expédient , je puis vous annoncer que, depuis lundi, j'ai imaginé une certaine série d'articles sur la situation comparative des sciences et des savants en France et en Angleterre; quoique cet intéressant travail ne soit qu'une déduction accessoire des principes posés dans ma grande élaboration historique, il pourrait, ce me semble, acquérir une véritable importance actuelle; je serais assez disposée l'exécuter de préférence sous la forme de lettres adressées à vous. »
La correspondance qui m'a été remise ne contient rien ultérieurement sur ce projet d'écrire dans les revues anglaises, projet que M. Comte paraît accueillir favorablement. Il n'eut point de suite, cela est certain; mais par quelle circonstance ou par quel motif M. Comte y renonçat-il, c'est ce que je ne puis dire. •
L'idée d'une hospitalité anglaise est pour M. Comte, dans cette même lettre, l'occasion de singulières craintes personnelles au sujet de ce que feront les révolutionnaires une fois arrivés, comme il le prévoit, au pouvoir. Ce^^^ boutade, car ce n'est pas autre chose, tient à quelque sentiment qui , à ce moment, aura été froissé en lui, quitte à revenir généreusement là-dessus , et toujours en toute sincérité, lors des événements de 1848.
« Au sujet de cette sorte d'hospitalité exercée envers nooi par la presse anglaise, je ne puis m'abstenir de vous indiquer d'avance une pensée qui vous seniblera peut-être
étrange d'abord , mais que je ne crois , au fond , que trop juste : c'est d'y voir le prélude du refuge personnel qui pourrait me devenir nécessaire, suivant la tournure que prendraient nos affaires françaises à la mort de Louis-Philippe, surtout si cet inévitable désastre était malheureusement prochain. L'ordre actuel, dépourvu de toute vraie consistance, ne peut guère résister à. une telle source d'ébranlement que les diverses factions se préparent activement à exploiter avec trop de chances d'efflcacité perturbatrice. A la vérité, le parti rétrograde est trop radicalement impopulaire ici pour comporter alors aucun succès sérieux ; mais ce parti n'est point peut-être celui que je dois le plus redouter personnellement, soit à raison même de son impopularité, soit aussi par son propre sentiment de la nécessité d'une véritable réorganisation spirituelle que je poursuis à ma manière; j'en serais , je crois, respecté, ou du ihoins toléré, comme je le fus sous Villèle et Polignac, où mon attitude était exactement telle qu'aujourd'hui. Il n'en est nullement ainsi du parti révolutionnaire proprement dit, qui seul a des chances réelles de succès passager : dans ce parti hétérogène, qui, au fond, n'a guère maintenant que des passions au lieu de principes, je trouverais des adversaires beaucoup plus dangereux , habitués à ne reculer devant aucune atrocité*, et qui ont même déplorablement systématisé l'emploi de la guillotine comme une sorte de solution uniforme de toutes les dissidences sociales. De ses deux portions essentielles, l'école de Voltaire où des déistes progressifs me serait, sans doute, favorable; mais,
1. M. Comte paraît dire ici plus qu'il ne voulait, n n'accuse pas ces ré- Tolutionoaires d'avoir commis des atrocités ou de vouloir en commettre; mais il fait allusion à ceux d'entre eux qui exaltaient Robespierre, Saint- Just et les violentes mesures de cette époque sanglante. £n tous cas, il faut toujours se rappeler que la révolution de Février ne versa pas une goutte de sang et abolit la peine de mort en matière politique. Lui-même donna à cette révolution la plus chaleureuse adhésion.
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quoique la plus nombreuse et la plus influente à la longue, cette branche n'est pas la plus active au début des mouvements politiques. Le principal ascendant appartiendrait vraisemblablement d*abord à l'école de Rousseau, celle du déisme systématique et au fond rétrograde, dont Robespierre constitue encore le hideux type : là les chefs se composent de quelques fanatiques étroits mais sincères, et d'un beaucoup plus grand nombre d*hypocrites, acharnés contre toute division réelle des deux puissances politiques, et disposés à décréter les mœurs au nom de Téchafaud. Outre d'activés haines personnelles que je trouverais déjà enracinées chez plusieurs de ces meneurs, il est aisé de sentir que les préjugés de la masse de ces brouillons suffiraient pour les déterminer à se débarrasser violemment d'une influence philosophique directement contraire à leurs désastreuses utopies. Les esprits les plus sagaces parmi les hommes actifs commencent à comprendre que le positivisme constitue ici la seule barrière mentale que l'on puisse efficacement opposer aujourd'hui à l'anarchique débordement du communisme. C*est surtout à ce titre que le iVational^ peut-être à son insu, a récemment accueilli le beau tavail de Littré sur mon ouvrage, en y voyant la possibilité d'arborer un nouveau drapeau philosophique et social, propre à soutenir la dangereuse concurrence du système purement révolutionnaire préconisé par un journal rival (la Réforme). Mais, malgré cette sorte d'adhésion peu spontanée, ne comptez pas que Marrast osât jamais hasarder un seul article contre Téchafaud où les déistes systématiques m'enverraient comme athée, suivant les principes et les
1. Ici M. Comte C&it, comme cela lui arrive quelquefois, ua petit système au lieu de s'enquérir de la réalité des faits. L'insertioa des articles dont il est question fut une affaire toute pernonnelle; les directeurs du National ne l'auraient pas accordée au premier venu; ils raccordèrent à un de leurs plus anciens coUaborateurs; mais il n'y eut rien de plus.
StJBSIDE TEMPOBÂIRE DÛ A TROIS ANGLAIS. 367
antécédents posés par leurs coryphées. D'après ces indicatioDSy vous comprendrez, j'espère, que je n'aie réellement aucune frayeur des catholiques, quand même, par impossible, ils triompheraient ici pendant quelques mois, tandis que, si l'ascendant déiste prévaut sérieusement, je ne tarderais pas à venir vous demander un asile contre ses aveugles fureurs, quelque passagères qu'elles doivent être nécessairement. »
La fin de cette longue lettre est consacrée à un objet qui devenait pressant. M. Comte n'avait point été réintégré dans sa place d'examinateur; et le secours qu'il avait reçu pour 1844-1845, était épuisé. Il désira que la protection, qu'on lui avait accordée fût continuée en 1845-1846, et il pria M. Mill de demander, en son nom, à lui, Mill, cette continuation. M. Mill, qui connaissait toute la situation, n'y vit rien qui pût l'empêcher d'intervenir, comme le souhaitait M. Comte; et à cet effet celui-ci lui écrivit une lettre que M. Mill devait communiquer : « Cette courte lettre exceptionnelle est uniquement destinée aux explications spéciales que me demande votre cordiale sollicitude sur ma présente situation matérielle, me proposant d'ailleurs de vous écrire prochainement, quant aux sujets ordinaires de ' notre correspondance.
« Grâce au généreux patronage que vous avez tant concouru à déterminer l'an dernier, parmi nos amis de Londres, j'avais espéré, comme vous savez, être pleinement garanti des graves perturbations financières inhérentes à l'inique spoliation passagère accomplie envers moi. Mais Teflicacité de cette noble intervention est sur le point d'expirer (au 1*' septembre), sans que j'aie encore obtenu ni la réparation ofQcielle que j'avais attendue , ni la réalisation des ressources équivalentes que je me suis efforcé d'instituer. Toutefois je n'ai vraiment lieu de craindre, sous l'un et l'autre aspect, qu'un simple retard, qui, malgré sa gra-
vite actuelle, par suite de la grande gêne qui va m'atteindra temporairement dans six semaines, ne doit réellement susciter à mes amis aucune inquiétude sérieuse pour un avenir môme peu éloigné. En effet, quant à ma position polytechnique, il n'y a effectivement à regretter, jusqu'ici, que le défaut d'occasion favorable; j'avais compté, comme tout le monde, que l'un des autres examinateurs d'admission, âgé de soixante-dix ans et depuis longtemps enclin à la retraite» donnerait sa démission assez fôt pour que je fusse réintégré dans ma position avant les examens qui vont commencer. Il est arrivé, au contraire, que ce vieillard persiste encore à fonctionner cette année; c'est seulement en cela que je me trouve désappointé, mais celte démission, volontaire ou forcée, ne peut guère manquer d'avoir lieu avant les examens de Fan prochain ; or, dans cette hypothèse presque certaine, tout annonce de plus en plus une disposition prononcée non-seulement chez le ministre, mais au sein même du Conseil qui m*a exclu (par dix voix seulement sur vingthuU), à réparer une injustice de jour en jour mieux appréciée chez tous les hommes honorables. Ld modération soutenue que j'ai su garder, malgré la plus légitime indignation, en un cas où l'on s'attendait généralement à me voir éclater auprès du public, paraît même avoir touché ceux de mes ennemis qui ne sont pas radicalement dépourvus de toute vraie moralité, c'est-à-dire le plus grand nombre. Outre la chance très-vraisemblable de prochaine réparation par l'occasion presque inévitable que je viens d'indiquer, je puis d'ailleurs retrouver une position polytechnique, encore plus prochainement peut-être, à raison mêlne de cette annualité qui a servi à m'exclure, ^ et qui, probablement, va bientôt permettre de me rétablir. Vers le mois de décembre ou de janvier, on procédera à la nomination annuelle de l'examinateur pour 1846, au sujet duquel le Conseil polytechnique présente deux candidats.
SUBSIDE TEMPORAmB DÛ A TROIS ANGLAIS. 369
parmi lesquels le ministre choisit, d*après la nouvelle organisation. Or, il y atout lieu de penser que je serai l'un de ces deux candidats, et dès lors le ministre n'hésiterait nullement à me nommer, quand même le conseil ne me placerait pas le premier; ce qui d'ailleurs est peu probable. Le jeune homme qu'on a nommé à ma place pour 1845, s'attend peu lui-même à être continué l'an prochain, à moins que je me trouvasse réintégré d'une autre manière. Quand une fois j'aurai obtenu cette première réparation, il me sera, je crois, facile d'empêcher qu'elle ne soit de nquveau annulée dans les réélections ultérieures, ou parce que mes travaux philosophiques ne donneront plus lieu maintenant à des conflits spéciaux avec les coteries scientiQques, ou en déterminant le ministre à instituer à vie ma position, d'après l'expérience des injustices reconnues aux«quelles l'annualité m'a exposé. Enfin, pour achever, sous cet aspect, de rassurer votre amitié sur mon avenir, sinon immédiat (qui est fort triste), du moins prochain, je dois vous faire observer que, outre les fonctions d'examinateur d'admission, il y a, dans notre régime polytechnique, deux autres positions presque équivalentes matériellement, auxquelles tout le monde s'accorde à me regarder comme ayant, à tous égards, plus de droits que personne. Ce sont celle de professeur de haute mathématique et celle d'examinateur de sortie pour la même science ; en sorte que toute vacance de l'un quelconque de ces deux postes me permettrait aussi d'obtenir une réparation, que je serais alors disposé à seconder en surmontant une fois ma répugnance aux formalités usitéesici, quand on sollicite de semblables justices, comme je l'ai déjà promis franchement à mes amis de France.
« Je me suis spécialement appliqué à caractériser mes espérances fondées de prochaine réintégration officielle, parce que ce mode est à la fois le plus convenable pour moi A. c. 24
et le plus efficace. Mais, en outre, lors même que l'on admettrait rhypothèse extrême, où, en cas d'occasion favorable, mes ennemis auraient encore la volonté et le pouvoir d'empêcher le rétablissement quelconque de ma situation polytechnique, mes amis ne devraient concevoir à mon sujet aucune inquiétude sérieuse, sauf les graves embarras passagers de l'avenir le plus immédiat; car j'ai la certitude morale que, par d'autres voies, mes efforts privés ne tarderont pas à me procurer, s'il le faut, des ressources équivalentes, quoique suivant un mode un peu moins propre à la paisible continuité de ma grande élaboration philosophique. Fus$é-je exclussivement réduit à employer renseignement privé, le métier qui m'a honorablement nourri pendant vingt ans ne me laissera pas sans doute tomber dans la détresse, aujourd'hui que mon nom a grandi et retenti, outre la sympathie naturellement excitée presque partout par l'iniquité notoire dont je suis victime. A la vérité, j'ai fait, en janvier dernier, pour reprendre, à cet égard, une clientèle, d'activés et nombreuses démarches, qui n'ont jusqu'ici rien produit. Hais cela n'indique rien de fâcheux pour l'avenir, môme prochain ; car, après avoir, sept ans auparavant, renoncé à tout enseignement privé, il faut bien laisser au public correspondant le temps d'apprendre que je me suis décidé à y recourir de nouveau. Il faut même ajouter que, mes démarches n'ayant dû commencer, à cet effet, qu'après que le ministre a eu définitivement prononcé sur mon sort actuel, elles n'ont pu être entreprises qu'à une époque trop avancée pour comporter, d'après les usages français, aucun véritable succès dès celte année : il eût fallu les tenter deux ou trois mois plus tôt. Ce n'est donc que dans le cours de la prochaine année classique qu'elles pourront effectivement fructifier, si je restais forcé de recourir à cette ressource.
« D'après les deux sortes d'indications qui précèdent, vous
voyez j*espère» que tout le dangepde ma position matérielle reste véritablement concentré sur Tavenir le plus immédiat, à partir du moment prochain où vont expirer les précieuses garanties temporaires que j'ai dues à cette noble générosité qui m'honore autant que ceux dont elle émane. Si j'avais seulenient une année de sécurité par une voie quelconque, je me sentirais raisonnablement préservé de tout danger, parce qu'il est impossible que, dans cet intervalle, je n'obtienne pas, de manière ou d*autre, une suffisante consolidation de mon existence pécuniaire. Aussi, quelque vives que soient les inquiétudes suscitées par l'imminence de ces prochains embarras passagers, j'espère bien, grâce à mon caractère et à mes habitudes, qu'elles ne me préoccuperont pas assez pour m'empécher d'utiliser dignement, au profit de ma grande élaboration, les nouvelles vacances imprévues qui me surviennent cette année, et pendant lesquelles je compte bien écrire tout le premier volume du second ouvrage capital (15 juillet 1845). >
Cette fois l'intervention de M. Mill échoua, et les trois Anglais ne ^ulurent pas renouveler le subside. Seulement M. Grote envoya une sommé supplémentaire de 600 francs^ M. Comte exprima vivement son cruel désappointement: « Je crois devoir répondre immédiatement à l'annonceaussi triste qu'imprévue, contenue dans votre petite lettre d'avant-* hier, que je reçois à l'instant. D'après la grande vraisemblance que vous aviez toujours trouvée, méiâe dans votre précédente lettre, au renouvellement actuel du subside qui m'avait été si noblement accordé l'an dernier, j'avoue que j*avais, ainsi que mes plus intimes amis, compté essentiellement sur cette ressource, que ma situation rend si indispensable. Ma confiaQce n'a pas entièrement disparu en voyant la lettre (du 12) par laquelle M. Grote m'envoie, comme dernier secours, une somme très-inférieure à mes besoins actuels (six cents francs), et que j'ai d'ailleurs ace ep
tée aussitôt avec une amicale reconnaissance. Je croyais en effet que, sa coopération personnelle ayant été, Tan dernier, plus considérable que chacune des deux autres, sa réserve ne constituait aujourd'hui qu'une sorte de compensation naturelle, d*où il ne fallait rien induire quant aux autres coopérateurs. Votre opinion sur le succès probable de la nouvelle démarche avait donc maintenu jusqu'ici ma ferme persuasion, malgré le symptôme précurseur. Jugez ainsi du cruel désappointement que j*éprouve aujourd'hui, en voyant tout à coup dissiper radicalement des espérances aussi bien fondées, à l'instant même où mes nécessités sont devenues tout à fiiit immédiates. Quant à ce que je compte faire, je ne le sais guère encore. Me voilà, pour le moment, forcé, tout en réduisant autant que je le puis décemment mes diverses dépenses personnelles, de suspendre sans doute trèsprochainement une partie de mes payements habituels. Dès l'ouverture de l'année scolaire qui va recommencer, je reproduirai toutes mes démarches pour renseignement privé, puissent-elles devenir bientôt efficaces I
c .... Une vacance imprévue dans le poste éminent de directeur des études de noire École polytechnique, m*a récemment déterminé à une candidature ofiQcielle, que je m'étais d'avance imposée pour cette place, en tout cas semblable désormais. Je sais fort bien que je n'ai, cette fois, aucun espoir raisonnable d'un tel succès. Mais il m'importait d'annoncer dignement, dès aujourd'hui, que je me crois propre à ces fonctionS| et que je juge les avoir méritées par l'ensemble de mes services généraux et spéciaux. Il y a lieu de penser que la place ne tardera pas à vaquer de nouveau, et j'ai besoin qu'on me discute d'avance sous un tel aspect habituel. La démarche servira d'ailleurs, quant à présent, à mieux manifester le besoin d'une prochaine réparation quelconque de l'iniquité exercée envers moi, après laquelle ma silencieuse modération pourrait faire
croire que j'ai finalement renoncé, désormais, à tout avenir polytechnique. C'est dans un mois que se fera cette importante élection; comme le résultat en est à peu près certain dès aujourd'hui, il me laisse entrevoir, par suite de mutations qu'il déterminera 9 une nouvelle chance inespérée de réintégration officielle.
< .... Si vous croyez devoir faire, auprès de sir W. Molesworth, une dernière démarche, soit en votre nom, soit même au mien, pour lui expliquer que le cas de nécessité absolue, auquel vous m'annoncez qu'il entend subordonner envers moi sa nouvelle intervention personnelle, se trouve actuellement tout à fait réalisé , je m'en rapporte entièrement à votre cordiale sollicitude, en vous témoignant d'avance toute mon intime gratitude pour un service aussi précieux, dans la cruelle situation où je me trouve parvenu temporairement (lettre du 24 septembre 1845). »
M. Comte ne s'en tint pas là, et, dans une longue lettre écrite à M. Mill, il essaya de prouver que le subside devait être non temporaire mais perpétuel, et que les trois personnes qui l'avaient soutenu manquaient h un devoir social en ne continuant pas à le secourir. Avec l'habitude de généraliser qui est si puissante en lui , et avec une fierté que lui inspire la hauteur de sa situation philosophique, il s'y investit, c'est son expression, d'une magistrature morale pour apprécier l'acte de protection dont il a été l'objet, et il termine en disant que M. Auguste Comte, ancien examinateur pour FËcole polytechnique, est plein, pour ceux qui l'ont secouru, d'une reconnaissance qu'il lui sera toujours doux de proclamer, mais que l'auteur du Système de philo^ Sophie positive signale l'insuffisance des convictions qui n'ont pas permis d'assurer au philosophe une protection efticace.
c Maintenant que je puis écarter toute préoccupation in-* dividuelle au sujet de la défection imprévue que je viens
d'éprouver en Angleterre, je dois terminer cet épisode en vous exposant, avec une cordiale franchise, mon appréciation philosophique de l'ensemble de la conduite tenue envers tnoi dans on cas aussi décisif. L*éminent service qui me fut si noblement rendu, Fan dernier, d'après votre active sollicitude, m*imposera toujours une profonde reconnaissance personnelle à Tégard des trois patrons qui daignèrent y concourir, et surtout pour celui d'entre eux qui voulut bien y prendre, sous tous les rapports, la principale part. Mais celte douce obligation individuelle ne saurait annuler la haute magistrature morale inhérente à mon caractère philosophique; je dois finalement juger un tel événement comme s'il m'était étranger. Toute ma conduite ultérieure prouvera, j'espère, que je sais pleinement concilier, à cet égard, ma situation privée avec ma fonction publique, sans que l'une nuise jamais à l'autre.
« Une digne assistance temporelle m'a toujours semblé due par la société tout entière à chacun de ceux qui consa* erent sérieusement leur vie aux divers progrès, généraux ou spéciaux, de l'esprit humain, quand leur aptitude réelle a été assez constatée. Personne aujourd'hui n'oserait plus contester directement le principe universel sur lequel repose la première coordination élémentaire de la vie sociale, d'après la division fondamentale entre Texistence active et l'existence spéculative. Il en résulte, dans la civilisation moderne, un devoir continu, à la fois moral et politique, (|ui n'oblige pas seulement les gouvernements proprement dits, mais aussi les particuliers eux-mêmes, en proportion de leur puissance effective; tous ceux qui, à un titre quelconque, recueillent les avantages permanents de cette division générale du travail humain, doivent certainement concourir à son maintien régulier. Quoique l'accomplissement systématique de cette obligation concerne surtout les pouvoirs publics, leur insufTisdnce spéciale ne peut jamais en
dispenser les organes privés qui se trouvent réellement capables d'y coopérer. Dans nos temps d'anarchie morale et d'instabilité politique, où les gouvernements, préoccupés du soin journalier de leur propre existence, sont entraînés, par des luttes inévitables, à négliger une telle attribution sociale , son poids doit même retomber principalement sur les puissances particulières qui, préservées de ces orageux conflits, continuent à jouir d'une économie sociale dont l'influence spéculative constitue toujours un élément indispensable. A cet égard , comme à tant d'autres , la division superficielle vulgairement admise entre les forces privées et publiques se rapporte seulement aux époques de transition ; sous tout autre aspect, elle donne une fausse idée des devoirs communs h tous; car, si* dans la société humaine, chaque existence a ses conditions nécessaires , chacune a donc aussi ses obligations correspondantes. Toutefois ce devoir protecteur, moralement imposé aux particuliers, ne pouvant leur être prescrit d'une manière spéciale, son exercice oblige naturellement ceux qui en profitent à une véritable reconnaissance personnelle, dont ils sont, au contraire, essentiellement dispensés envers les organes publics d'un tel oflice, sauf la gratitude générale toujours due à rÉlat. Il n'existe, en un mot, d'autre différence entre les deux cas que celle d'une t>biigation morale à une mission politique.
« Depuis que la systématisation directe de la morale universelle a été solennellement ébauchée par le catholicisme, ces principes ont toujours plus ou moins prévalu chez l'élite de l'humanité, et les particuliers y ont été regardés comme naturellement tenus de suppléer, selon leurs moyens propres, à l'inévitable înPuflBsance des gouvernements, pour tous les devoirs de protection sociale. Une admirable institution , à la fois publique et privée , qui à ♦Profondément concouru à former les mœurs mod^nes, fut
surtout destinée, au moyen âge, à régulariser ce noble protectorat volontaire , d*après le mode adapté au genre d'oppression qui devait caractériser une civilisation encore essentiellement militaire. La prépondérance finale de la vie industrielle ne doit nullement éteindre cet esprit chevaleresque, mais lui imprimer graduellement une autre constitution, en harmonie avec la nouvelle nature de l'oppression habituelle, qui, cessant de consister surtout en violences personnelles, se réduit de plus en plus à de simples attentats contre l'existence pécuniaire. Cette heureuse transformation spontanée, qui atténue tant les ravages de Tinstinct persécuteur, facilite beaucoup leur réparation, à laquelle de plus nombreux organes peuvent alors concourir sans danger. Un inévitable affaiblissement passager de la morale publique, d'après le progrès naturel d'une transition anarchique, et une absorption graduelle des attributions spirituelles par Tautorité temporelle, ont habituellement produit, de nos jours, l'oubli spécial de ces devoirs sociaux. Les nouveaux grands, c'est-à-dire les riches, se sont crus possesseurs à titre absolu et dispensés de toute obligation morale pour l'usage journalier de leur fortune. Ils tendent à se décharger de tout protectorat volontaire, d'une part sur les efforts individuels de chaque opprimé, d'une autre part sur l'intervention croissante de la puissance publique. Mais le cours naturel de l'état révolutionnaire, en développant les principaux inconvénients de l'anarchie mentale et morale, doit faire mieux ressortir la nécessité de ranimer, à cet égard, sous des formes convenables, les dispositions vraiment sociales, soit dans un pressant intérêt public, soit même pour la propre sécurité de la classe prépondérante. Celle-ci se trouve ainsi spécialement exposée désormais aux dangers croissants du genre d'aberrations anarchiques qui, sous le nom de communisme, commence à acquérir, dans tout l'occident européen, presque autant
qu'en France, une redoutable consistance systématique; ces désastreuses utopies reçoivent de plus en plus une double sanction spontanée, soit des incontestables abus de la richesse actuelle, soit aussi des préjugés régnants sur la médication exclusivement politique de toutes nos maladies. Un vaste essor volontaire des obligations morales inhérentes à la fortune constitue aujourd'hui, pour les riches, le seul moyen durable d'échapper à de tyranniques prescriptions politiques, en satisfaisant dignement à ce que renferme de légitime l'esprit subversif qui pousse graduel* lement les prolétaires contre les propriétaires. En même temps, une éminente destination générale, profondément liée à ce puissant intérêt de classe, offre naturellement aux grandes fortunes particulières un sujet déterminé de noble protectorat continu pour les travaux philosophiques qui doivent constituer enfin une véritable théorie sociale, propre à éclairer la situation et à diriger la réorganisation. Pendant une génération au moins, ces indispensables travaux ne sauraient trouver d'appui essentiel chez les pouvoirs publics, trop absorbés par les difficultés matérielles et d'ailleurs in volontairement antipathiques à toute rénovation radicale des opinions humaines. D'une autre part, cette nouvelle philosophie devant, de sa nature, presque autant choquer les préjugés révolutionnaires des populations que les inclinations rétrogrades des gouvernements, son digne essoiv devra longtemps s'accomplir indépendamment de toute popularité. C'est donc surtout par de hautes munlfi* cences privées que sera d'abord protégée cette grande opération spéculative, quoiqu'elle doive finalement reposer sur les sympathies populaires, et même sur l'assistance officielle. Dans l'accomplissement d'un tel devoir, les riches trouveront d'ailleurs le double avantage spontané d'ébaucher ainsi l'organisation graduelle de l'immense protectorat volontaire qui constituera enfin leur principal office, et de
dissiper radicalement les aberrations anarchiques qui menacent leur existence sociale.
< Une importante occasion s'est récemment présentée de commencer, par un exemple décisif, cette indispensable alliance entre la pensée et la richesse, qui doit désormais fournir le principal point d'appui des divers efforts destinés k préparer graduellement la vraie réorganisation moderne. Quoique lé cas me soit personnel, il est trop caractéristique, pour que je m'abstienne de l'apprécier. En évitant les illu* sions et les exagérations propres à la personnalité, il faut savoir dignement surmonter de vicieux scrupules qui, tendant à écarter les plus lumineux documents, ne peuvent finalement profiter qu'aux divers ennemis de la raison et de l'humanité.
« Aux yeux des plus éminents penseurs de notre temps, mon ouvrage fondamental a posé enfin toutes les bases essentielles d'une véritable philosophie, propre à satisfaire aux principales exigences, soit mentales, soit sociales, de la situation actuelle des populations occidentales. J'ai achevé de constituer irrévocablement la méthode positive par son extension convenable aux études les plus difficiles et les plus importantes, en même temps que j ai rétabli le principe direct d'une nouvelle doctrine générale, en découvrant la loi nécessaire de l'évolution humaine. Or, l'entière publication de ee système a coïncidé avec le désastreux accomplissement d'une iniquité personnelle, qui, «loin d'offrir un caractère accidentel, résultait surtout d'une inévitable lutte entre le véritable esprit philosophique et le mauvais esprit scientifique, représentés chacun par son organe actuel le plus prononcé. Injustement dépouillé tout à coup de la moitié des ressources matérielles, indispensables à ma laborieuse existence, j*ai aussitôt trouvé un honorable appui dans la générosité privée de quelques puissants appréciateurs. En me félidtant d'échapper ainsi
à la persécution, je regardais d'ailleurs ce noble patronage comme destiné surtout à fournir, en ma personne , à tous les vrais philosophes une première garantie de sécurité contre la redoutable animosité des passions et des préjugés que leurs consciencieux travaux doivent aujourd'hui choquer involontairement. C'est pour mieux assurer cette salutaire influence générale que je me proposais de donner une convenable publicité à la juste expression de ma reconnaissance particulière. L'usage de fournir des subsides volontaires aux organes systématiques de nos convictions étant aujourd'hui consacré partout, sôit chez le parti rétrograde, soit parmi les diverses fractions du parti révolutionnaire, et s'étendant même aux sectes les plus extravagantes, il fallait peu s'étonner que le positivisme naissant obtint aussi une minime assistance analogue de quelques sympathies d'élite. Cette active sollicitude m'offrait à la fois une juste récompense des grands travaux déjà accomplis et une heureuse garantie de la paisible exécution de ceux que j*avais annoncés comme propres à la seconde moitié de ma carrière philosophique. Après avoir fondé la nouvelle philosophie, il en restait surtout à systématiser direclement la doctrine sociale qui doit constituer son principal caractère et déterminer son ascendant final. Ma première élaboration ayant rendu irrécusable la supériorité intellectuelle du positivisme, je devais désormais établir non moins solidement sa supériorité morale, la plus décii ve de toutes et la seule sérieusement contestable aujourd'hui. De tels résultats semblaient motiver, en effet, chez ces puissants patroîis , quelques légers sacrifices en fnveur d'un philosophe qui, parvenu seulement à Tâge de la pleine maturité mentale, se montrait capable d'accomplir dignement toutes ses promesses. Envers une élaboration qui, malgré son origine française, correspondait évidemment à un besoin commun aux cinq grandes nations occi""^
dèntalesy il semblait naturel que cette protection privée se réalisât d'abord en Angleterre, soit à raison d'une plus forte concentration de richesses , soit surtout d'après une meilleure habitude des libres patronages particuliers. Je devais donc compter que ce noble appui, prévenant toute perturbation de mes travaux, durerait autant que le danger qui l'avait provoqué , c'est-à-dire jusqu'au rétablissement d'une position ofBcielle équivalente à celle dont j'avais été violemment privé. L'événement n'ayant pas tardé à démentir un espoir aussi naturel , je dus encore croire que du moins le subside serait assez prolongé pour me permettre d'atteindre sans souffrance l'époque évidemment prochaine où mes nouveaux efforts personnels m'auraient fait recouvrer y par de pénibles occupations journalières, au préjudice de ma grande élaboration, un revenu dont je ne pouvais me passer. Mais cette attente secondaire ne fut pas moins frustrée que la principale • le secours primitif ayant même été, malgré des sollicitations spéciales, entièrement refusé pour une seconde année, à l'étonnement de tous ceux qui , en Angleterre ou en France, avaient eu connaissance de cette affaire.
< Ce contraste imprévu entre la noblesse des premières inspirations et la vulgarité des actes ultérieurs tient surtout à cette déplorable absence de vraies convictions qui caractérise, en tous sens, l'époque actuelle, où ne peuvent ainsi surgir que des demi-volontés , n'aboutissant jamais & une pleine réalisation , même dans les plus simples cas. Un tel avortement est d'autant plus décisif que le mode le plus convenable fut alors expressément proposé , afin de régulariser désormais la protection initiale , d'une manière également honorable pour moi et pour mes patrons, en donnant ouvertement à cette assistance privée une importante destination publique, quand M. Littré conçut le projet, aisément praticable, d'une Revue posUive publiée sous ma
direction et dont le principal appui pécuniaire proviendrait de l'Angleterre. Le rejet immédiat de cetierlieureuse proposition, uniquement motivé par l'antipathie actuelle des esprits anglais, indique une imperfection de vues et môme de sentiments qu'on s'étonne de rencontrer aujourd'hui chez les chefs du nkouvement britannique. Par cela seul que l'émancipation mentale se trouve profondément comprimée en Angleterre , il semblait que les libres penseurs dussent y mieux sentir l'importance de posséder ailleurs un digne organe systématique des dispositions philosophiques qu'ils sont obligés de dissimuler journellement. Ce serait, comme en d'autres temps, utiliser heureusement, pour révolution anglaise, les avantages politiques que l'ensemble du passé a%iénagés à la France, à l'Allemagne , etc., dans une marche intellectuelle et sociale , commune à tout notre occident. Une appréciation aussi sensible ne peut avoir échappé à de tels esprits que sous l'influence inapperçue des déplorables préjugés nationaux qui, en Angleterre , plus encore que sur le continent , font aveuglément repousser toute entreprise conçue et exécutée au dehors. L'évolution anglaise ne peut plus faire aucun pas capital si ceux qui veulent la diriger ne renoncent franchement à ces dispositions anti-européennes qui ne pouvaient convenir qu'à l'antique opposition. En Angleterre, comme ailleurs, la métaphysique négative a désormais épuisé sa principale efficacité politique : le progrès social n'y peut plus trouver d'issue décisive que par le positivisme, dont l'élaboration systématique , directement destinée à une régénération mentale et morale, doit surtout s'accomplir en France, d'après une active coopération de tous les penseurs occidentaux. Tant que le parti progressif y gardera son vieil esprit d'isolement britannique, il restera, malgré de vains symptômes passagers , de plus en plus inférieur au parti conservateur , qui du moins sait partout
3Se DEUXIÈME PARTIE.
s'élever aujourd'hui au-dea^us du aimple point de vue national. Ce n'est point satisfaire à cette inévitable condition du concours occidental que de lier les intrigues des agitateurs anglais à celles des brouillons français : il faut déaormais beaucoup mieux pour être au niveau de la situation fondamentale. Le principal intérêt social devant aujourd'hui s'attacher partout à la partie du mouvement qui est commune aux diverses populations d'élite, il faut que les esprits anglais s'habituent à seconder régulièrement, par les moyens qui leur sont propres, des opérations évidemment destinées à tout l'occident, mais dont le centre essentiel ne saurait maintenant élre britannique. Sans doute, la répulsion empirique éprouvée en Angleterre pour un sage projet de Revue positive n'empêchera pus sa «réalisation, peut-être prochaine, seule apte partout à écarter à la fois les utopies anarchiques et les principes rétrogrades. Hais des vues plus larges et des sentiments plus élevés chez les principaux chefs du mouvement anglais eussent beaucoup hâté et accru TefQcacité d'une telle intervention sociale de la nouvelle philosophie.
< L'ensemble de la conduite tenue envers moi en Angleterre n'a donc été digne tinalement ni du haut intérêt général qui s'y rattachait, ni du noble élan qui semblait d'abord en indiquer une juste appréciation. Une légitime sollicitude personnelle pourra m'obliger à rendre public un tel jugement philosophique, soit dans la préface de mon second grand ouvrage, soit même auparavant , lors d'une seconde édition de mon livre fondamental, afin d'expliquer convenablement les entraves que vont sans doute éprouver ainsi mes travaux. Violemment dépouillé d'un revenu qui n'était que suffisant, je ne puis ni ne veux, à moins d*une insurmontable nécessité, me réduire à l'autre moitié » comme l'attendent peut-être quelques-uns de ceux qui , du sein de l'opulence, prescriraient volontiers aux penseurs de se
borner aux trois ou quatre shellings matériellement indispensables à leur existence journalière. Pendant la première moitié de ma vie philosophique, j'ai pleinement sacrifié ma vie privée à ma vie publique, pour mieux accomplir ma mission fondamentale. Après avoir dignement payé nia principale dette envers Thumaniié, j'ai acquis le droit de retourner désormais à Télat normal en faisant concourir mes modestes satisfactions personnelles au meilleur développement de mes fonctions sociales, sans permettre à personne de régler arbitrairement une telle harmonie intérieure, dont je puis seul connaître les vraies conditions. Tout mon passé garantit assez d'ailleurs que, par là, je ne mériterai jamais le blâme philosophique que j'ai dû hautement lancer sur la déplorable avidité pécuiyaire que notre anarchique situation a tant propagée chez la classe spéculative. Mais, en continuant à me restreindre aux plus justes convenances privées, sans même prendre plus de soin de mon avenir matériel, mon oppression actuelle ne me permet de satisfaire à ces légitimes exigences qu*en recourant à de pénibles occupations professionnelles qui absorberont nécessairement une notable partie du temps que réclame mon élaboration philosophique. Ces obstac'es ne pourront jamais m'empôcher, à moins de mort prématurée, d'achever ce grand ouvrage commencé celte année, et qui constitue, à tous égards , le principal des quatre traités annoncés à la fin de mon livre fondamental, comme devant compléter l'ensemble de ma mission. Toutefois cette perturbation intérieure pourra sensiblement retarder ceite première opération; et même, si la persécution se prolonge trop, elle m'interdira peut-être entièrement les trois autres. C'est afin d'atténuer d'avance, autant qu'il dépend de moi, ce dernier désastre, que je me suis récemment atta hé à ménager, dans mon ouvrage actuel, un juste accès primitif aux diverses vues incidentes qui s*y présentent comme
spécialement propres aux suivants, sans cependant rendre inutile leur élaboration ultérieure, si elle me reste possible. Or, en laissant ignorer au public les vrais motifs des diverses infractions involontaires que peuvent ainsi éprouTer de solennelles promesses, qui n'excédaient ni mes forces, ni mon âge, j'encourrais injustement un blâme que je dois dignement rejeter sur la méchanceté de mes ennemis, la faiblesse de mes chefs et la tiédeur de mes amis. Il ne serait pas inutile d'ailleurs à l'éducation morale de l'humanité de signaler nettement à la postérité un exemple aussi caractéristique du préjudice que peut souffrir la société par suite de sa honteuse' incurie envers les organes spéciaux de ses plus éminents progrès. C'est donc, à tous égards, un devoir pour moi, si en effet mes travaux se trouvent ainsi notablement entravés, d'en expliquer hautement les véritables causes, aGn qu'une inévitable responsabilité s'attache à qui de droit, en proportion de chaque participation effective à un tel résultat.
c Dans cette indispensable exposition , je^ serai naturelle* ment amené à comparer la conduite de mes patrons anglais à celle de mes chefs français. Les uns et les autres ont d'à* bord témoigné, par une digne intervention, leur pleine conviction de l'iniquité de la persécution dirigée contre moi, et leur sincère intention d'en prévenir les dangers; mais, des deux parts, la protection a Gnalement avorté, faute de persistance de la volonté tutélaire. La faiblesse du gouvernement français, en un cas aussi évident et aussi simple, a été justement blâmée en Angleterre, d'après l'irrécusable devoir de mes chefs officiels de me garantir d'une injustice qu'ils avaient hautement reconnue. Cette obligation se trouvait d'ailleurs fortifiée par la considération des services spéciaux que j'avais rendus dans le poste qui m'était ravi, en imprimant, malgré beaucoup d'entraves, une impulsion qui, de l'aveu des juges iropartiauX| a relevé en
France renseignement mathématique. Quand la spoliation fut consommée, rien ne dispensait envers moi d'une digne et prompte réparation, que diverses voies rendaient facile. Sous cet aspect, comme vous l'avez alors remarqué, mon cher monsieur Mill»le ministre Guizot mérite certainement un blâme particulier, pour n'avoir rien tenté à cet égard, malgré de forn^elles invitations, quoiqu'il connaisse personnellement, depuis vingt ans, la portée de mes vues et la pureté de mes intentions. Mais si, à ces divers titres, mes protecteurs en Angleterre ont justement accusé la faiblesse de notre gouvernement, eux-mêmes ont finalement encouru, par leur tiédeur, des reproches au moins équivalents : des deux parts se manifeste ce défaut spontané d'énergie et de persistance qui caractérise toujours les demi- volontés actuelles, par suite d'insuffisantes convictions générales. Le gouvernement français n'avait dû voir en moi que le fonctionnaire injustement persécuté, dont il devait défendre l'existence publique ; il ne pouvait officiellement considérer mon importance philosophique. Au contraire, c'est surtout comme philosophe que je lus apprécié par mes patrons anglais, qui, ayant reconnu la haute utilité de mes travaux, se crurent moralement obligés d'en em- ' pêcher l'interruption. La même conviction fondamentale qui fait accueillir le positivisme pour ses éminentes propriétés philosophiques et politiques, impose aussi d'inévital^les devoirs envers son élaboration et sa propagation systématique. Dans une telle solidarité, inhérente à toute véritable théorie générale, la morale positive sera, par sa nature, plus sévère encore que ne durent l'être la morale théologique et la morale métaphysique, comme tendant à prévenir ou à écarter tous les subterfuges par lesquels ces vagues doctrines laissaient éluder souvent leurs légitimes prescriptions. Si la négligence d'iîn devoir devient d'autant plus blâmable que son observance était plus facile, la tié-
deur de mes protecteurs anglais mérite ici plus de reproches que la faiblesse de mes chefs français. L'animosité de puissantes coteries scientifiques^ appuyées par d'imposants préjugés publics, suscitèrent à notr-e gouvernement de graves difficultés spéciales pour me garantir suffisamment. Au contraire, mes opulents patrons d'Angleterre pouvaient aisément neuiraliser la persécution oi^anisée contre moi, par la simple concession de quelques légers subsides annuels, si inférieurs aux libres sacrifices privés que les mœurs anglaises déterminent noblement pour tant d'autres destinations publiques, même d'une utilité faible ou douteuse.
< Chacun devant subir la responsabilité de ses actes volontaires, j'ai donc acquis le droit de blâmer moralement tous ceux qui, refusant de diverses manières leur juste intervention, ont sciemment concouru à laisser un consciencieux philosophe lutter seul contre la détresse et l'oppression, de manière à consumer par des fonctions subalternes tant de précieuses journées de sa pleine maturité, qui devrait rester consacrée tout entière à une libre élaboration dont l'importance n'est plus contestée. L'insuffisance finale de la double protection ébauchée envers moi ne me dispensera jamais de la reconnaissance que je dois, des deux côtés, non-seulement aux nobles intentions qui la dictèrent» mais aussi à la première efficacité partielle. Sans me garantir de la persécution, la démonstration officielle du gouvernement français m'a heureusement permis d'éviter alors tout appel au public, en un cas dont l'iniquité se trouvait ainsi solennellement caractérisée. En même temps, la générosité primitive de mes patrons anglais a utilement retardé d'une année mes divers embarras matériels, de façon à prévenir surtout l'abattement moral où pouvait me jeter une trop brusque perturbation. M. Auguste Comte, ancien examinateur pour l'Ecole polytechnique, doit à cette double in-
SUBSIDE TEMPCmAIHE DÛ A TROIS ANGLAIS. 387
flnence une intime gratitude personnelle, qu'il lui sera toujours doux de proclamer; mais Fauteur du SysUfne de philosophie poiitive ne pourra se dispenser de signaler convenablement au public impartial un abandon qui devient aujourd'hui le complice involontaire d'une iniquité notoire (18 décembre 1845). >
A cette lettre H. Hill répondit par une apologie de ses amis; ce qui provoqua, de la part de M. Comte, une réplique non moins longue que la lettre précédente. Si j'entrais dans le débat, je ne pourrais que dire qu'à mon tour, lorsqu'il fat de nouveau question d'assurer l'existence de M. Comte, j'acceptai comme un devoir l'obligation de faire tous mes efforts pour y pourvoir. Pourtant je n'en conçois pas moins que ce qui me parut devoir n'ait pas paru tel à d'autres. C'est là le défaut de l'argumentation de M. Comte . II est évident que les trois Anglais qui l'avaient secouru ne poussaient pas leur adhésion à la philosophie positive assez loin pour qu'on pût mettre la question sur ce terrain. Mais, cela laissé de côté, j'ai été, en tenant dans les mains cettelettre et la précédente, singulièrement frappé de la sûreté avec laquelle M. Comte travaillait; on n'y remarque pas une rature ; tout y coule de l'inépuisable abondance d'une pensée qui n'a jamais besoin de revenir sur ellemême; tant, de prime abord, l'esprit a fortement conçu et concerté l'ensemble 1
c La réponse que vous avez faite, le 12 de ce mois, à ma lettre exceptionnelle du 18 décembre, m'a péniblement affecté, par la manifestation du plus fâcheux désaccord qui ait encore surgi entre nous, car il concerne autant les sentiments que les idées. Après avoir lu plusieurs fois, avec beaucoup d'attention, votre soigneuse apologie de l'ensemble de la conduite tenue envers moi en Angleterre, j'ai voulu relire sans prévention ma propre lettre, dont j'avais,* contre mon usage, gardé copie. Mais je dois vous déclarer
franchement que, malgré vos diverses indications, ce nouvel examen n'a finalement abouti qu'à confirmer, sur tous les points essentiels, ma sévère condamnation philosophique. Quoique je regrette d'agiter encore un sujet que je croyais épuisé, vos principales remarques exigent de moi certaines explications définitives, qui vous sont exclusivement destinées, à moins que leur communication confidentielle ne vous semble spécialement utile.
c Je ne puis d'abord ni accepter Terreur de fait que vous me supposez, ni me dispenser de vous attribuer, à cet égard, une véritable erreur de principe. Car M. Grote m'est assez connu personnellement pour que je n'aie jamais pu me faire une grave illusion sur la vraie disposition philosophique et politique, d'après laquelle j'ai dû présumer que celle de mes deux autres patrons n'était pas beaucoup plus avancée ; je les ai toujours regardés comme n'ayant pas encore abandonné suffisamment la métaphysique révolutionnaire, quoiqu'ils aient commencé à sentir tous déjà la portée essentielle, à la fois mentale et sociale, du positivisme systématique. Vos explications spéciales sur le degré effectif de leur adhésion à la nouvelle philosophie ne m'ont «donc fait éprouver aucun désappointement; et, sans que vous caractérisiez nullement leurs discordances actuelles avec l'ensemble de mes convictions, je ne crois pas en méconnaître l'importance réelle. Mais les sympathies fondamentales que vous me décriviez chez eux me semblent pleinement suffire, comme je compte vous le démontrer, pour motiver la modeste protection, même continue, que leur noble conduite m'avait d'abord fait espérer.
« En aucun cas, je n'ai mérité, à aucun degré, le reproche que vous semblez m'insinuer, de méconnaître l'inévitable existence des grandes fortunes, ni même l'inidispensable office que remplit journellement leur haute intervention sociale. Je crois seulement que vous avez, en
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général, une trop faible idée des obligations morales qui leurs sont propres et spécialement des devoirs des riches envers les penseurs, surtout dans le milieu actuel. Le plein accord spontané dont vous faites la condition préliminaire de la protection due à la pensée par la richesse conviendrait à peineà Fétat normal vers lequel tend la société moderne. Appliqué à Tétat présent, ce procédé équivaudrait à n'encourager les travaux qui doivent conduire à la solution du grand problème que lorsqu'il sera complètement résolu : c'est-à-dire quand les patronages privés y auront perdu leur principale importance et leur mérite essentiel. Car aujourd'hui le but capital consiste précisément à instituer de véritables convictions systématiques, susceptibles de fixité et d'universalité ; voilà surtout ce qui nous manque maintenant; ceux qui croient déjà y être assez parvenus se font autant d'illusion sur leur propre situation que sur celle du public. Toute élaboration philosophique qui tend évidemment vers un tel résultat, en se caractérisant d'après une constante cohérence logique^ doit donc être soigneusement encouragée par tous ceux qui en ont admis la méthode générale et le principe fondamental, malgré de graves dissentiments partiels avec les opinions actuelles de ses appréciateurs; les naissantes convergences méritent alors beaucoup plus d'attention que les divergences transitoires ou secondaires. Aucune doctrine sérieuse ne saurait, j'ose le dire, réellement satisfaire aujourd'hui aux conditions d'assentiment total qui vous semblent indispensables pour donner droit à une protection suivie. Il n'y a maintenant que des systèmes éphémères qui puissent, d'après leurs vaines promesses, déterminer, par Tentrainement des passions, l'apparence passagère d'une telle plénitude d'accord. Voilà, sans doute, pourquoi le saint-simonisme, le fouriérisme et d'autres aberrations équivalentes ont trouvé, de nos jours, tant
d'actifs encouragements, pendant que le positivisme en obtint si peu. Mais ce contraste, trop naturel chez les appréciateurs vulgaires, convient*il aussi aux juges d'élite? Quand l'entière concordance que vous exigez pourra se réaliser habituellement entre quelques personnes indépendantes, le grand problème de notre temps se trouvera aussitôt résolu ; car on ne voit pas ce qui alors empêcherait l'adhésion de s*étendre rapidement à tous les esinrits actifs et consciencieux. C'est surtout parce que l'accord véritable n'est maintenant possible que sur les notions fondamentales que la convergence reste nécessairement bornée à un petit nombre d'adeptes. Vous reconnaissez expressément que mes. patrons admettent les bases intellectuelles , soit logiques, soit scientifiques, de la philosophie positive, et même la tendance générale à organiser la société suivant ce régime mental. Dès-lors, quelles que soient envers moi les divergences ac(uelles sur la réalisation spéciale d'une telle organisation, je persiste à regarder leur adhésion comme sufiGsante pour constituer l'obligation morale que je leur ai représentée de ne pas laisser entraver mon élaboration philosophique d'après une infâme persécution. Peut-être même ce sentiment naturel n'est-il neutralisé , chez deux d'entre eux, que par les préoccupations particulières qu'inspirent trop souvent les travaux personnels et qui disposent à voir avec indifférence, sinon avec quelque secret plaisir, la compression des idées rivales. Quoique le troisième protecteur me soit inconnu, je ne serais pas étonné que son caractère franchement pratique , le dégageant davantage de toutes préventions théoriques, lui permit de mieux apprécier les convergences fondamentales et de passer sur les dissentiments secondaires dont il doit naturellement être moins choqué.
« Cette détermination rationnelle du juste degi*é d'accord préalable qu'exige aujourd'hui la protection temporelle
des travaux philosophiques me semble trop importante pour que je doive négliger Theureuse occasion qui s'ofTre ici de réclaircir indirectement sous un nouvel aspect décisif, en examinant votre opinion sur la coopération actuelle à la Revue positive si sagement projetée par M. Littré.
c A ce sujet) je regrette d'abord que vos obligeantes démarches personnelles aient été trop peu conformes à nos intentions essentielles, que j'aurai sans doute mal expliquées. Ce n'étaient point des abonnés que nous cherchions en Angleterre ni même des actionnaires proprement dits, disposés à placer des fonds dans une entrf'prise productive; rien de tout cela n'obligeait à s*adresser hors de France. Nous ne demandions à l'Angleterre, pour cette nouvelle Revue , que quelques véritables protecteurs, décidés à risquer des capitaux à la poursuite d'une belle expérience sociale conforme à leurs convictions fondamentales. Voilà ce que la trop faible concentration des fortunes et surtout la mesquinerie des habitudes privées ne nous permettait guère d'espérer en France; c'est seulement à cette fin que nous réclamions l'assistance anglaise, malgré notre persuasion antérieure du peu de sympathie qu'inspirerait un tel projet au public britannique. Il est fâcheux que vos amicales tentatives n'aient pas été ainsi dirigées.
« Quant à la précieuse coopération philosophique que j'avais personnellement espérée de vous , permettez-moi, nion cher monsieur Mill , de vous déclarer avec ma franchise accoutumée, que je ne trouve nullement fondés vos motifs de refus. Vous les tirez surtout d'une insuffisante convergence des doctrines, malgré une pleine conformité des méthodes. Pour mieux caractériser nos dissidences actuelles, vous rappelez votre discussion de 1843 sur la question des femmes, et vous en attribuez l'avortement à ce que l'iîn de nous deux entend trop peu la vraie théorie de la nature humaine , dont l'étude préalable vous semble
encore attendre des perrectionnements essentiels, avant qu'une telle collaboration devienne possible. Toute celte appréciation me parait exiger une rectification fondamentale, que je vais entreprendre sommairement.
« Du point de vue subjeclif, on aperçoit aisément qu'une entière unité de doctrine ne peut jamais régner. A quelque régularité mentale que doive parvenir l'humanité, les différences d'organisation, d'éducation et de situation exerceront toujours assez d'influence pour déterminer, sur beaucoup de questions secondaires, d'habituels dissentiments, comme nous l'indique déjà l'état des sciences les plus avancées, sans excepter les études mathématiques. Toutefois, quand la transition révolutionnaire aura convenablement cessé, il s*établira certainement beaucoup plus de convergence dogmatique qu'il n'en peut exister aujourd'hui envers toutes les notions quelconques qui intéressent réellement l'harmonie finale de la société moderne. On devra devenir alors plus exigeant sur les conditions habituelles de la coopération philosophique, à mesure qu'elle sera destinée & des questions plus spéciales et plus immédiates. Mais, pour préparer cet état normal, il serait déraisonnable de prescrire aujourd'hui le même degré de communion mentale que comportera la réalisation ultérieure ; car cela n'est maintenant ni possible ni indispensable. Votre mesure trop rigoureuse me semble, à cet égard , involontairement tirée du type ancien, où la nature théologique de la doctrine imposait à tout prix l'obligation d'une étroite convergence spéciale, sans laquelle tout le système de croyances se trouvait journellement compromis ; encore cette condition ne se rapporte- t-elle qu'à l'installation sociale du régime catholique et non à son élaboration initiale. Envers la systématisation positive, la conformité spontanée des méthodes permet de moins s'attacher à l'identité artificielle des doctrines actuelles. Sans dépasser le degré d adhésion au posi-
tivisme que vous reconnaissez chez mes patrons, on doit aujourd'hui se regarder, non-seulement, suivant mon indication antérieure, comme moralement obligé d'en protéger l'essor, mais comme capable aussi d'y coopérer philosophiquement. Cette active collaboration n'exige, en effet, que la commune admission de la méthode fondamentale et de la théorie générale d'évolution, complétée par la loi hiérarchique ; en termes plus précis, on peut réduire maintenant ces conditions d'accord vraiment indispensables aux cinq points essentiels que formule Littré en achevant son admirable appréciation de mon grand ouvrage*. Or, sur tout cela, vous êtes certainement, ainsi que ces trois messieurs, en plein accord avec Littré et moi ; cette communion fondamentale suifit pour concourir très-utilement à une publication dignement systématique, où, sans aucune pédantesque discipline, doivent souvent surgir aujourd'hui d'intéressantes discussions mutuelles sur les diverses applications essentielles des principes communs à tous les collaborateurs. Bien loin de nuire à l'ascendant actuel de la Revus positive^ ces utiles débats tendraient autant à augmenter son influence publique qu'à éclaircir et perfectionner ses doctrines ainsi examinées. Gomme directeur de cet ouvrage périodique, je n'hésiterais jamais à y admettre tout travail convenablement conçu et exécuté, qui adhérerait réellement aux bases essentielles ci-dessus mentionnées , quelque opposé qu'il fût d'ailleurs à mes convictions les mieux établies, et même sans m'en réserver toujours l'examen , surtout immédiat, que je pourrais surtout laisser aux lecteurs. Je ne crois pas qu'une telle conduite tendit aucunement à énerver une action philosophique par un dangereux éclec-
1. J'ai laissé cette épiUiète puisqu'elle est dans le texte. Il va sans dire que je ne l'accepte pas; c'est l'essai, et rien autre, d'un homme qui apprend. D'ailleurs M. -Comte, qui m'avait donné un éloge excessif, eut plus tard pour moi des blâmes excessifs.
tisme : elle me aemblerait au contraire très-propre à miem atteindre la grande destination, menlale et aocialet 4eU Revue projetée. Lors même que je croirais devoir y écarter ou lyourner certaines discussions comme inopportunes oq prématurées, ce serait toujours à ce seul titre que je motiverais publiquement ma décision, jamais fondée sur le défaut de convergence spéciale des travaux vraiment subordonnés aux fondements indispensables. Malgré le mauvais accueil initial de notre projet de Revue positive, une entreprise aussi conforme aux principaux besoins actuels ne tardera pas, sans doute, à être mieux appréciée. J'ai donc cru devoir utiliser cette occasion de caractériser l'esprit sérieusement libéral suivant lequel je suis décidé à la diriger, en laissant un libre cours public à toute sage controverse intérieure qui, respectant toiyours les principes, affeo terait seulement leurs conséquences quelconques.
< En ce qui concerne notre fraternelle discussion de 1843, je ne puis, mon cher monsieur Mill, accepter la parité d'alternative qui vous dispose à laisser indécis auquel de nous deux doit convenir le reproche d'insuffisante connaissance de la vraie nature humaine, que suppose en effet un tel dissentiment. Je n'hésitai pas alors à vous avertir que votre préparation scientifique avait trop exclusivement embrassé les spéculations inorganiques et mathématiques, sans étreasseï complète pour une suite convenable d*études et de méditations biologiques. Ayant mdi-même pleinement accom* pli jadis cet indispensable préambule, je me permis de vous le recommander spécialement et d'y rapporter* notre dissidence sur ce grand sujet, envers lequel j*avais d'abord pensé comme vous, avant d'avoir achevé mon éducation philosophique. Je persiste plus que jamais dans une telle
1. H. Comte oublie qu'il y a trois ans de cela, que M. Mill fit les lectures à lui recommandées, etquenéanmoias sesopiuioiis ne se modiSàrsot pas. La parité que récuse M. Comte est donc «zaote et talahle.
conyiction logique. Ha certitude d'avoir mieux satisfait à ces cooditions préalables me semble d^ailleurs fortifiée par la conformité essentielle de ma doctrine à cet égard ayec l'ensemble des opinions résultées de l'expérience universelle. Ouand la plus haute théorie se trouve ainsi conduite spontanément à sanctionner les notions vulgaires» sans aucune impulsion routinière et à l'abri de toute prévention systématique^ cet accord constitue un symptôme de réalité contre lequel il faudrait réunir de bien puissantes démonstrations pour en infirmer Tautorité. Toutes les présomptions raisonnables me semblent donc ici se combiner en ma faveur. Si, en général, l'adhésion de Littré au positivisme est réellement plus complète et plus explicite ai^gourd'hui que la vôtre, je n'hésite point à expliquer surtout cette différence philosophique entre deux éminents penseurs par la nature propre de leur principale préparation scientifique, inorganique chez l'un et biologique chez l'autre. Vous me semblez donc ériger ici, en obstacle inhérent à la situation actuelle de l'esprit humain, une lacune qui vous est essentiellement personnelle. Ce n'est pas que l'étude de notre nature individuelle ne réclame encore d'immenses perfectionnements scientifiques et même biologiques; mais telle que l'a constituée la biologie actuelle, elle me paratt assez avancée déjà pour permettre aux penseurs bien préparés d'aborder directement l'ensemble des saines spéculations sociologiques, qui seul peut imprimer à la vraie philosophie moderne son caractère définitif. Votre appéciation prolonge beaucoup trop l'évolution préparatoire qui, en chaque grande catégorie théorique, devait surtout consiSiOr en une simple ébauche générale, d'après laquelle l'esprit positif devint apte à monter au degré suivant de l'initiative logique, afin d'atteindre convenablement la situation normale où il pourra fonder, sur chaque siget, des doctrines vraiment finales. Si vos scrupules étaient légitimes, ils de-
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viendraient applicables à la chimie, à la physique, et même à la mathématique comme à la biologie ; de manière à ajourner extrêmement Fessor dogmatique de la sociologie; car, au fond, aucune de ces sciences préliminaires n'a pu encore offrir un état satisfaisant. Mais, loin que leur commune imperfection autorise aucunementà retarder l'institution systématique des études sociologiques, elle doit pousser à la hâter ; car c'est de là surtout que proviendra le perfectionnement philosophique des diverses études scientifiques. Tout noire régime provisoire de spécialité dispersive doit disparaître par la fusion des différentes théories partielles dans la nouvelle philosophie générale qui, au point de vue social, imprimera à chaque section de la grande élaboration abstraite la vraie constitution finale. G*est surtoutla biologie qui devra, comme plus voisine, ressentir davantage cette indispensable impulsion, sans laquelle je persiste à assurer qu'elle n'acquerrait jamais assez de consistance rationnelle au point même de ne pouvoir autrement y dissiper le stérile antagonisme encore subsistant entre Técole matérialiste ou physico-chimique et l'école spiritualiste ou théologico-métaphysique.
« Je dois aussi, moucher monsieur Mill, vous avouer naïvement que, malgré votre autorité spéciale, je continue à penser que les préjugés nationaux ont beaucoup concouru au mauvais accueil qu'éprouva Tan dernier, en Angleterre, notre projet de Revue positive. L'unanimité que vous reconnaissez exister sur le continent quant au reproche plus profond mérité, à cet égard, par les esprits anglais, me semblerait déjà un puissant motif de présumer la réalité d*une opinion si vérifiable d'après l'observation journalière; car, sans cela, d'où résulterait cet étrange accord au milieu de tant de dissidences? Mais la saine appréciation comparative de l'ensemble du passé européen confirme spontanément ce jugement empirique, en indiquant les grandes et nom-
breuses influences qui^ depuis la fin du moyen âge, et surtout pendant les trois derniers siècles, ont dû, en tous sens, déterminer, en Angleterre, une nationalité plus intense et plus exclusive que chez aucune autre section de la famille occidentale. Votre persuasion personnelle qu'un tel esprit y est, au contraire, moins dominant que partout ailleurs, ne m^ semble, à vrai dire, qu'une nouvelle vérification involontaire de l'opinion commune; car une prévention enracinée sur l'excellence du caractère propre à votre nation me parait seule pouvoir en faire ainsi méconnaître le principal défaut actuel. Le cosmopolitisme exceptionnel que vous y attribuez justement à quelques esprits avancés n'est nullement incompatible, à mes yeux, avec une telle disposition ; car ce sentiment trop vague qui conduit presque à placer de niveau les Français et les Allemands, et les Turcs ou les Chinois, ne comporte réellement qu'une respectable efficacité morale, sans pousser directement à la vraie coopération politique, qui exige le sentiment habituel de sympathie, à la fois mentale et sociale. La situation fondamentale de l'élite de l'humanité réclame partout l'urgente prépondérance, non d'un insuffisant cosmopolitisme, mais d'un actif européanisme ou plutôt d'un profond occidentalisme, relatif à la solidarité nécessaire des divers éléments de la grande république moderne, comprenant toutes les populations qui, après avoir plus ou moins subi l'incorporation romaine, ont surtout participé en commun à l'initiative catholique et féodale, et ensuite à la double progression, positive et négative, qui a partout succédé au régime de moyen âge, de façon à tendre aujourd'hui, chacune à sa manière, vers une même régénération finale. Or, je persiste à penser, après votre lettre comme auparavant, que ce sentiment indispensable de connexité et de concours reste encore plus comprimé en Angleterre que sur le continent par les préventions et animosités nationales, quoique déjà notre
h0ar0ose paix de trente ans ait beaucoup amélioré toutes les mœurs occidentales.
« Une dernière explication, purement personnelle, doit encore tous être rapidement indiquée, mon dier M. Mill^ au sujet des économies qu'on me recommande indirectement. Ni mes amis ni même mes protecteurs ne se croiront sans doute jamais autorisés à exiger de moi aucun compte semblable. Hais, quoique ma conduite privée n'ait pas plus besoin de justification que ma conduite publique, je dois taùT à rassurer votre cordiale sollicitude sur des craintes de tendance abusive ou exagérée qui n'auraient pas de fon«* dément réel.
« J'ai toujours jugé aussi absurde qu'inhumaine la disposition, trop commune chez les riches envers les pauvres, à concevoir les nécessités matérielles d'une manière absolue et uniforme, sans y apprécier assez les diversités individuelles, relatives, comme en topt autre cas, à l'organisation, à l'éducation, aux habitudes et même à la condition. C'est pour avoir cru apercevoir envers moi cette vulgaire tendance que je me suis, à certains égards, senti blessé par un jugement qui ne reposait point sur une suffisante appréciation personnelle. Vous qui, depuis quatre ans, connaissez exactement mon budget privé et aussi mes lourdes charges spéciales, vous savez si, d'après le taux actuel du milieu où je vis, ma dépense habituelle a jamais pu ofGrir rien de vraiment déraisonnable, quand même mes goûts propres m'y auraient poussé. 11 y a huit ans que j'ai atteint les modestes limites d'aisance que j'avais toujours conçues, du moins en continuant à m'abstenir des prévoyances lointaines. Or, sans vouloir jamais les dépasser, je tiens beaucoup, je l'avoue, à conserver des satisfactions aussi modérées, trës*inférieures à ce qu'ont obtenu la plupart de mes camarades. J'y suis attaché non-seulement par une légitime habitude et par un juste sentiment de mon droit, mais
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sartoot par Tintime conviction de leur tendance à faciliter beaucoup mon essor philosophique, que troubleraient trop de mesquines préoccupations journalières. C'est pourquoi je persiste à déclarer que je ne puis ni ne veux, à moins d'une insurmontable nécessité, me restreindre à Tinsuffisant revenu que me laisse une odieuse spoliation. Depuis le début de cette année J'ai définitivement réduit à deux mille francs, au lieu de trois mille, la pension annuelle de ma femme; j'ai aussi pratiqué une autre économie d'environ mille francs sur mes dépenses personnelles; mais tout cela représente à peine la moitié de ce qui m'a été ravi, et pourtant je ne puis réellement me restreindre davantage sans tomber dans la gène, ou plutôt dans la détresse. Jugez par là si je puis raisonnablement éviter de chercher quelques ressources supplémentaires , quoique mon élaboration philosophique doive certainement en souffrir. Ces commodes conseils d'économie ne sauraient donc empêcher la responsabilité définitive d'une telle perturbation de peser sur tous ceux qui, de diverses manières, m'ont retiré, sans motif légitime, la juste protection qu'ils m'avaient d'abord accordée et dont je me plairai toujours à proclamer avec reconnais* sance l'heureuse influence initiale.
« Mes passagères tribulations me laisseront d'ailleurs, comme philosophe, une pénible impression permanente, en rappelant une douloureuse expérience sociale qui témoigne combien nos riches, même les mieux disposés, se trouvent aujourd'hui, parleurs vues étroites et leurs sentiments mesquins, au-dessous de la grave situation que leur prépare un prochain avenir, dans l'inévitable lutte qu'ils auront à soutenir contre les prolétaires. Les penseurs, maintenant si dédaignés, en s'efforçant alors, suivant leur noble devoir, d'adoucir autant que possible ce terrible conflit, auront ainsi à oublier leurs justes griefs spéciaux, en même temps qu'à contenir l'exaspération trop excusable des classes infé-
rieures. En laissant échapper toute heureuse occasion d'instituer une salutaire alliance entre la pensée et la richesse, on dirait que même les plus avancés désirent secrètement rindéfinie prolongation du statu quo actuel, où l'anarchie mentale les dispense de toute large obligation morale ; ils repoussent instinctivement l'indispensable avènement d'un vrai pouvoir spirituel, dont l'ascendant irrésistible les assujettirait à une juste observance habituelle des devoirs sociaux, qu'ils font aujourd'hui dégénérer en une vague et stérile philanthropie. Mais un aveugle égoïsme leur cache les dangers propres à cette situation transitoire, qui ne p ut leur convenir qu'autant que la force leur restera pour éluder essentiellement les légitimes réclamations des prolétaires. Or, cet équilibre précaire ne saurait durer que jusqu'à ce que ces irrécusables demandes aient pu acquérir une consistance vraiment systématique, sous la directioo rationnelle du positivisme, dont telle sera la plus immédiate destination active, comme je crois l'avoir démontré dans mon sixième volume. Peut-être les riches regretterontils alors d'avoir mal agi envers les philosophes, qui devront protéger leur existence sociale contre une ardente réaction populaire (27 jsLUvier 1846). »
Le résultat de cette affaire fut du ressentiment de la part de M. Comte, et, entre M. Comte et M. Mill, du refroidissement, la cessation de la correspondance et l'extinction d'une amitié qui avait été fort vive.