‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 37 sur 68 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Discussion avec M. J. Stuart Mill sur la condition sociale des femmes.

Depuis Ja fin de Tannée 1841, il s'était établi, entre H. Comte et M. Mill, une correspondance qui très-vite devint cordiale et intime, sans cesser d'être philosophique. J'en donne, à la fin de cette deuxième partie, les extraits qui m'ont paru les plus intéressants ; mais, auparavant, de même que j'en ai utilisé, soit pour le procès, soit pour la perte d'emploi, soit pour le subside anglais, des pages qui expliquent les choses au fur et à mesure des événements, de même ici j'en distrais plusieurs lettres qui, étant relatives à une seule question, forment un petit ensemble bon à figurer isolé du reste et mis en relief.

Cette question est celle des femmes. M. Mill appartient à la classe des philosophes qui croient que l'état actuel des femmes comporte une réformation ; que, toutes diversités compensées, la femme est l'égale de l'homme ; et que cette égalité n'a point reçu encore, du progrès de la civilisation, son accomplissement.

M. Comte est d'une opinion opposée : il croit que, par sa nature même, la femme est inférieure à l'homme, infériorité que nulle combinaison sociale, nul progrès de l'éducation ne parviendront à effacer, et qu'il est de l'intérêt des deux sexes de l'accepter afin de s'y conformer et de la faire tourner au plus grand bien commun. Ce grave débat n'est pas clos; mais je n'ai pas à y intervenir. Seulement, le A. c. 26

lecteur remarquera, dans une des lettres qui vont passer sous ses yeux, que M. Comte parle d'un type hmiain auquel la femme n*atteint pas. Cette expression n'est pas heureuse : il n'y a pas, dans la nature humaine, un type humain qui soit indépendant de la femme. Le type humain ne peut jamais, physiquement ou moralement, être conçu que double; il comprend deux parties inséparables.

Le dissentiment notable sur les femmes, le dissentiment non moins notable sur la théorie cérébrale s'élevèrent entre M. Comte et M. Mill durant leur correspondance; si elle eût duré davantage, plus d'un autre se serait élevé sans doute. M. Mill ne s'était engagé que sur la méthode ; il l'acceptait pleinement, il la tenait de M. Comte et la faisait sienne , mais il réservait tout le reste. Un accord sur ce point est le premier accord et le plus essentiel ; sans lui, rien ne se peut faire, avec lui tout se peut faire. La vertu d'une méthode est de s'appliquer au domaine entier de la connaissance, et les applications qui sont , les unes faciles , les autres difficiles, les unes voisines, les autres lointaines, ne se trouvent que par le travail des individus et des générations. La philosophie positive n*est qu'au début, elle n'a encore que peu essayé sa méthode; et il faut qu'elle l'essaye aussi bien par les dissentiments que par les assentiments. Dans un endroit de ces lettres, M. Comte s'en inquiète comme de débats qui, aux yeux du public, compromettent la solidité de la nouvelle philosophie. Cette inquiétude vient de ce qu'il croyait les questions beaucoup plus avancées qu'elles ne le font. Aussi je ne la partage point; tant qu'une même méthode reste le ralliement des esprits qui veulent philosopher en dehors de la théologie et de la métaphysique ^ rien n'est en danger; loin de là, la nouvelle philosophie ne peut prospérer et avancer qu'en remettant au creuset les conceptions de M. Comte, les corroborant là où elles sont bonnes, les corrigeant là où elles sont défectueuses, et sur<«

DISCUSSION AVEC M. MILL SUR LES FEMMES. 40» tout les prolongeant à tous les siyets encore inabordéaque suggère la diversité des esprits et le progrès des idées.

Paris, 16 juiUet 1843.

« .... Le temps me manque entièrement aujourd'hui pour eilleurer la grave discussion de statique sociale (il s^agit des femmes) que vous avez involontairement entamée dans votre lettre; mais je suis fort aise que vous ayez commencé celte sorte de naïve confession hérétique^ et Je vous prie de la continuer à votre gré. Quand votre exposition graduelle aura acquis un caractère de dissentiment plus déterminé, son appréciation pourra nous être fort utile à tous deux, en me poussant à une sorte d'anticipation sommaire sur la doctrine qui doit être formellement établie dans le second volume du grand ouvrage que je vais commencer Tan prochain. Sans m'effrayer aucunement de ces divergences entre les deux seuls organes complets que possède réellement aujourd'hui la philosophie nouvelle, je suis bien sûr que notre parfaite homogénéité de méthode et notre fondamentale communauté de doctrine dynamique fera bientôt cesser spontanément ce désaccord statique. Il ne tient maintenant, ce me semble, qu'à ce que vous ne prenez peut-être pas l'ensemble des études biologiques, même actuelles, en aussi intime et familière considération que celui des notions inorganiques, dont les divers ordres vous sont, d'après l'évident témoignage de votre traité, profondément familiers depuis longtemps. Quelque imparfaite que soit encore, à tous égards, la biologie, elle me semble déjà pouvoir solidement établir la hiérarchie des sexes, en démontrant, à la fois anatomiquement et physiologiquement, que, dans presque toute la série animale et surtout chez notre espèce, le sexe femelle est constitué en une sorte d'état d'enfance radicale, qui le rend essentiellement inférieur au type organique correspondant. Sous l'aspect directement sociolo^

gique, la vie moderne, caractérisée par l'activité industrielle et l'esprit positif, ne doit pas moins développer finalement, bien que d'une autre manière, ces diversités fondamentales, que la vie militaire et théologique des nations anciennes, quoique jusqu'ici la nouveauté de cette situation n'ait pas encore permis une suffisante manifestation de ces différences finales, tandis que les premières semblaient s'effacer. L*idée d'une reine ^ par exemple, même sans être papesse, est maintenant devenue presque ridicule, tant elle avait besoin de l'état théologique; mais il y a seulement trois siècles, ce n'était pas encore ainsi. Quant à l'imperfection nécessaire des sympathies fondées sur l'inégalité, j'en conviens avec vous, et, à ce titre, je pense que la plénitude des sympathies humaines ne saurait exister qu'entre deux hommes éminents, dont la moralité est assez puissante pour contenir toute grave impulsion de rivalité; ce genre d'accord me semble bien supérieur à ce qui peut jamais s'obtenir d'un sexe à l'autre. Mais ce ne saurait être là, évidemment, le type normal des relations les plus élémentaires et les plus communes, où la hiérarchie naturelle des sexes et ensuite des âges constitue le plus énergique lien. La qualification d'égalité a été trop sophistiquée de nos jours pour êlre employée convenablement à caractériser le principe des rapports universels; je lui préfère de beaucoup la formule fralemité que toutes les populations modernes ont spontanément consacrée à cet effet, et que j'ai, en ce moment, par exemple, la satisfaction de retrouver si profondément et si familièrement empreinte dans la langue espagnole, où elle s'allie continuellement à l'expression la plus vive des sentiments hiérarchiques. »

Bordeaux, 5 octobre 1843.

« .... Plus je réfléchis à notre grave dissentiment sociologique et biologique sur la condition et la destination sociale

des femmes, plus il me semble propre à caractériser profqpdément la déplorable anarchie mentale de notre temps , en montrant la difficulté d'une suffisante convergence actuelle jusque chez les esprits d'élite entre lesquels existe déjà 9 outre la sympathie native^ une communion logique aussi fondamentale que la nôtre, et qui pourtant divergent, au moins momentanément, sur l'une des questions les plus fondamentales que la sociologie puisse agiter, sur la principale base élémentaire, à vrai dire, de toute véritable hiérarchie sociale. Un tel spectacle serait même propre à inspirer une sorte de désespoir philosophique sur l'impossibilité ultérieure, comme le prétendent les esprits religieux, de constituer une vraie concordance intellectuelle sur des bases purement rationnelles, si d'ailleurs une profonde appréciation habituelle de notre état mental et même une suffisante expérience personnelle ne tendaient à me convaincre nettement que la situation actuelle de votre esprit ne constitue réellement à cet égard qu'une phase nécessairement passagère, dernier reflet indirect de la grande transition négative. Tous les penseurs qui aiment sérieusement les femmes, autrement qu'à titre de charmants jouets, ont, de nos jours , passé , je crois , par une situation analogue; je me rappelle très-bien, quant à moi, le temps où l'étrange ouvrage de miss Mary Wooltonscraft (avant qu'elle eût épousé Godwin) me produisait une forte impression. C'est même surtout en travaillant directement àéclaircir pour les autres les vraies notions élémentaires de l'ordre domestique que j'ai mis irrévocablement mon esprit, il y a environ vingt ans, à l'abri définitif de toute semblable surprise du sentiment. Je ne doute pas que mon appréciation spéciale de ce principe fondamental dans l'ouvrage que je vais commencer, ne sufTtt à dissiper, sous ce rapport, toutes vos incertitudes, si, avant ce moment, vos propres méditations ne devançaient essentiellement cette importante dé-

Hionstration, dont nous pourrons prématurément causer un peu dans notre fraternelle entrevue. En reprenant son^mairement, à cet égard , les indications de votre dernière lettre, j'espère c^ue notre concert spontané est moins éloigné que je ne Tavais craint d'abord. Tout en convenant des diversités anatomiques qui éloignent davantage l'organisme féminin du grand type humain, je crois que vous ne leur accordez pas une assez forte participation physiologique, tandis que vous exagérez peut-être l'influence possible de l'exercice, qui, avant tout, suppose nécessairement une constitution convenable. Si, selon votre hypothèse, notre appareil cérébral ne passait jamais à Tétat adulte, tout Texercice imaginable ne le rendrait pas susceptible des hautes élaborations qu'il finit par comporter ; et c'est à cela que j'attribue cet avortement, trop fréquent de nos jours, de beaucoup de malheureux enfants qu'on exerce abu<«ivement à des opérations que leur âge repousse. Les femmes sont dans le même cas. J'aurais, dans une discussion méthodique, peu de choses à ajouter à votre judicieuse appréciation des limites normales de leurs facultés; mais je trouve que vous n'attachez pas assez d'importance aux conséquences réelles d'une telle infériorité native. Leur inaptitude caractérisque à l'abstraction et à la construction, l'impossibilité presque complète d'écarter les inspirations passionnées dans les opérations rationnelles, quoique leurs passions soient, en général, plus généreuses, doivent continuer à leur interdire indéfiniment toute haute direction immédiate des affaires humaines, non-seulement en science ou en philosophie, comme vous le reconnaissez, mais aussi dans la vie esthétique, et même dans la vie pratique, aussi bien industrielle que militaire, où l'esprit de suite constitue assurément la principale condition du succès prolongé. Je crois les femmes aussi impropres à diriger aucune grande entreprise commerciale ou manufacturière, qu'aucune im-

portante opération militaire ; à plus forte raison sont-elles radicalement incapables de tout gouvernement, même domestique, mais seulement d'administration secondaire. En aucun genre, ni la direction ni l'exécution ne leur conviennent, elles sont essentiellement réservées pour la consultation et la modification, où leur position passive leur permet d'utiliser très-heureusement leur sagacité et leur actualité caractéristique. J'ai pu observer de très-près l'organisme féminin, même chez plusieurs exceptions éminenles. Je pourrais d'ailleurs, à ee sujet, citer aussi ma propre femme, qui, sans avoir heureusement rien écrit, du moins jusqu'ici, possède réellement plus de force mentale, que la plupart des personnages les plus justement vantés dans son sexe. J'ai partout trouvé les caractères essentiels de ce type, une très-insuffisante aptitude à la généralisation des rapports et à la persistance des déductions aussi bien qu'à la prépondérance de la raison sur la passion. Tous les cas de ce genre sont, à mes yeux, trop fréquents et trop prononcés pour qu'on puisse imputer surtout à la diversité des éducations la différence des résultats; car j'ai retrouvé les mêmes attributs essentiels là où l'ensemble des influences avait CjBrtainement tendu à développer autant que possible de tout autres dispositions. Après tout, d'ailleurs, n'est-ce pas, a beaucoup d'égards, un avantage final plutôt qu'un inconvénient réel pour les femmes, que d'être soustraites à celte désastreuse éducation de mots et d'entités qui, pendant la grande transition moderne, a remplacé l'antique éducation militaire? Quant aux beaux arts surtout, n*est-il pas évident que, depuis deux à trois siècles, beaucoup de femmes ont été très-heureusement placées et dressées pour la culture, sans jamais avoir pourtant rien pu produire de vraiment éminent, pas plus en musique ou en peinture qu'en poésie? Par une appréciation d'ensemble plus approfondie, on est, je crois, conduit à reconnaître que cet ordre social

tant maudit est radicalement disposé, an contraire, de manière à favoriser essentiellement Tessor propre des qualités féminines. Destinées, outre les fonctions maternelles, à constituer spontanément les auxiliaires domestiques de toute puissance spirituelle, en appuyant par le sentiment rinfluence pratique de l'intelligence pour modifier moralement le règne naturel de la force matérielle, les femmes sont placées de plus en plus dans les conditions les plus propres à cette importante mission, par leur isolement même des spécialités actives, qui leur facilite un judicieux exercice de leur douce intervention modératrice, en même temps que leurs intérêts propres sont ainsi liés nécessairement au triomphe de la moralité universelle. S'il était possible que leur position changeât sous ce rapport et qu'elles devinssent les égales des hommes au lieu de leurs compagnes, je crois que les qualités que vous leur attribuez justement seraient beaucoup moins développées. Leur petite sagacité instantanée deviendrait, par exemple, presque stérile, aussitôt que, cessant d'être passives sans être indifférentes, elles devraient concevoir et diriger au lieu de regarder et déconseiller sans responsabilité sérieuse. Au reste» pour des philosophes vraiment positifs, qui savent combien, en tous genres, notre influence systématique doit se borner à modifier sagement Texercice des lois naturelles, sans jamais penser à en changer ra'dicalement le caractère et la direction propres, l'immense expérience déjà accomplie, à cet égard, par l'ensemble de l'humanité doit être, ce me semble, pleinement décisive ; car nous savons ce que valent philosophiquement les déclamations théâtrales sur le prétendu abus de la force chez les mâles. Quand même l'ap* préciation anatomique n'aurait pas encore suffisamment établi la démonstration explicite de la supériorité organique de notre espèce sur le reste de l'animalité, ce qui, en effet, n'est devenu possible que très-récemment, Texplora-*

tion physiologique ne laisserait à cet égard aucun doute, d'après le seul fait de Tascendant progressif obtenu par rhomme. Il en est à peu près ainsi dans la question des sexes, quoique à un degré beaucoup moindre; car comment expliquer autrement la constante subalternité sociale du sexe féminin? La singulière émeute organisée de nos jours au profit des femmes, mais non par elles, ne fera certainement que confirmer finalement cette universelle expérience, quoique ce grave incident de notre anarchie produise, d'ailleurs momentanément, des conséquences déplorables, soit privées, soit publiques. La masse de notre espèce a été longtemps plongée partout dans une condition sociale bien autrement inférieure que celle dont on plaint aujourd'hui les femmes; mais elle a su, depuis le début du moyen âge, s'y soustraire graduellement chez les populations d'élite, parée que cette abjection collective, condition temporaire de l'antique sociabilité, ne se rattachait réellement à aucune différence organique entre les dominants et les dominés. Mais, au contraire, l'assujettissement social des femmes sera nécessairement indéfini, quoique de plus en plus conforme au type moral universel, parce qu'il repose directement sur une infériorité naturelle, que rien ne saurait détruire, et qui est même plus prononcée chez l'homme que chez les autres animaux supérieurs. En rendant les femmes de plus en plus propres à leur vraie destination générale, je suis convaincu que la régénération moderne les rappellera plus complètement à leur vie éminemment domestique, dont le désordre inséparable de la grande transition les a, je crois, momentanément écartées à divers égards secondaires. Le mouvement naturel de notre industrie tend certainement à faire graduellement passer aux hommes des professions longtemps exercées par les femmes; et cette disposition spontanée n'est, à mes yeux, qu'un exemple de la tendance croissante de toute notre sociabilité, à interdire aui;

femmes toutes les occupations qui ne sont pas suffisamment conciliables avec leur destination domestique» dont l'importance deviendra de plus en plus prépondérante. Gela est bien loin, comme vous savez, de leur interdire une grande et utile participation indirecte à Tensemble du mouvement social, qui seulement n'a jamais pu être conduit par elles, même quant à l'essor essentiel des opinions et des mœurs qui les intéressent spécialement. Toute autre manière de concevoir leur position et, par suite, leurs devoirs et les noires, serait réellement aussi contraire pour le .moins à leur propre bonheur qu'à l'harmonie universelle. Si, de l'attitude de protecteurs des femmes, les hommes passaient envers elles à la situation de rivalité, elles deviendraient, je crois, fort malheureuses, par l'impossibilité nécessaire où elles se trouveraient bientôt de soutenir une telle con* currence, directement contraire à leurs conditions d'exis* tence. Je crois donc que ceux qui les aiment sincèrement, qui désirent ardemment le plus complet essor possible des facultés et des fonctions qui leur sont propres, doivent souhaiter que ces utopies anarchiques ne soient jamais expérimentées.... »

Paris, 14 novembre 1843.

« Ayant déjà repris mes occupations quotidiennes, je m'empresse de répondre à votre importante lettre du 30 octobre avant de commencer mon petit travail sur l'École polytechnique, qui, devant me prendre une quinzaine de •jours, retarderait trop une réponse que je regarde comme la terminaison actuelle de notre grande discussion biologico-sociolopque. L'impression g^^nérale qui m'est restée de cette lettre m'a conduit, en effet, à penser que cette discussion est maintenant parvenue entre nous aussi loin qu'elle puisse être poussée actuellement avec quelque utilit<^, en sorte qu'il y aurait aujourd'hui plus d'inconvénients

que d'avantages à la prolonger au delà ; et il me semble, d'après vos dernières phrases ,que vous n'êtes paséloigné, au fond, de la même appréciation totale. Sans que vos divers arguments à ce sujet aient nullement ébranlé ni même modifié aucune de mes convictions antérieures, ils m'ont prouvé que le temps n'est pas encore venu de vous voir arriver spontanément aux vérités fondamentales que j'admets depuis longtemps sur ce point capital, mais en me laissant pourtant» dans toute sa plénitude, l'espoir que vos méditations ultérieures finiront par vous y conduire aussi. Aux termes où nous en sommes actuellement, nous ne convergeons pas suffisamment ni sur les principes ni même sur les faits, qui doivent indispensablement concourir à la décision; et, par suite, il devient convenable, non de clore finalement la discussion, mais de la suspendre indéfiniment, jusqu'à ce que les conditions d'une utile reprise se trouvent eifectivement remplies de part ou d'autre. Néanmoins je crois devoir, pour la dernière fois, reprendre sommairement les principaux articles de votre lettre, afin de mieux caractériser que je n'ai pu le faire jusqu'ici, les points essentiels d'opposition, à la fois logique et scientifique, ainsi constatés entre nous à cet égard.

« D'abordjepartage essentiellement votre opinion logique sur la difficulté supérieure qu'offrent aujourd'hui les questions de statique sociale comparées aux questions dynamiques. Cependant, quoique l'élaboration positive de celles-ci soit maintenant beaucoup plus mûre, en même temps qu'elle est heureusement plus urgente, je crois possible de démontrer immédiatement les principales bases de la sociologie statique; et j'espère en donner l'exemple dans le traité méthodique que je commencerai à la fin de cet hiver. Je pense même que, sans cette condition préalable, la théorie dynamique n'aurait pas une suffisante rationalité : je puis déjà assurer que, pour ma propre intelligence , ce préambule

est depuis longtemps accompli, quoique je n'aie pu jusqu'ici développer assez cet ordre de convictions pour les faire convenablement partager aux autres penseurs. Par cela même que les lois fondamentales de l'existence ne peuvent jamais être vraiment suspendues^ il est très-difficile d'en démêler nettement l'influence continue dans l'élude des phénomènes d'activité; mais cela n'est pourtant pas impossible, en appréciant convenablement ce qu'ils offrent de commun à tous les cas essentiels. En outre, je crois que les lumières préliminaires émanées de la pure biologie et qui ont alors une importance supérieure, surtout pour notre question actuelle, sont déjà beaucoup plus avancées que vous ne semblez l'admettre, malgré l'état peu satisfaisant de nos études biologiques. Sans doute, comme vous le dites, en réagissant contre les aberrations philosophiques du siècle dernier, les penseurs contemporains ont été quelque fois conduits à exagérer en sens inverse. Ainsi Gall, en relevant dignement l'influence prépondérante de l'organisme primordial, a trop négligé celle de l'éducation si abusivement préconisée par Helvétius. Mais, quoique la vérité soit assurément eptre les deux, elle est loin, à mes yeux, de consister dans le juste milieu et se trouve beaucoup plus près de l'opinion actuelle que de la précédente. Il était fort naturel d'apprécier d'abord les influences extérieures comme plus nettes, et c'est ce qu'a fait le dix-huitième [siècle dans tous les sujets biologiques, où les notions de milieu se montrent toujours avant celles d'organisme. Mais ce n'est certes point là l'état normal de la philosophie biologique, où les conditions organiques doivent certainement prévaloir; puisque c'est l'organisme et non le milieu qui nous fait hommes plutdt que singes ou chiens, et môme qui détermine notre mode spécial d'humanité jusqu'à un degré beaucoup plus circonscrit qu'on ne le croit souvent. Sous l'aspect logique, en appliquant la marche naturelle que

votre précieux traité a si judideusement caractérisée comme méthode des résidus^ il ne faut point, ce me semble, surtout dans des sujets aussi complexes, regarder comme indifférent l'ordre des soustractions partielles^ qui doivent toujours se succéder autant que possible, suivant le décroissement d'importancequ*une première appréciation générale assigne spontanément aux diverses influences déterminables; en sorte que, dans les recherches biologiques, on doit le plus souvent renverser l'ordre que vous y croyez toujours préférable, du dehors au dedans. Je regrette beaucoup que les graves défauts* de coordination inhérents à Touvrage de Gail aient tellement choqué un esprit aussi méthodique que le vôtre, qu'ils l'ont empêché jusqu'ici d'apprécier la réalité fondamentale de ses démonstrations essentielles, abstraction faite de toute localisation irrationnelle ou prématurée. Peut-être seriez-vous, à cet égard, moins mécontent de son grand ouvrage primitif {Analogie et physiologie du système neigeux en général et du cerveau en particulier, in-4»), quoique cette lecture soit probablement trop anatomique, pour votre but. Mais les mêmes idées-mères se présenteraient à vous sous une meilleure forme logique dans les travaux plus systématiques de Spurzheim, c'est-à-dîre les Observations sur laphrérwlogie^ V Essai philosophique sur les facultés morales et intellectuelles, l'ouvrage sur VÉducatUm, et m^me celui relatif à la folie, ce qui constitue seulement en tout quatre minces volumes in-S^", aisément lus en une ou deux semaines. Sans que la subordination des sexes y soit directement examinée, on peut cependant regarder cette doctrine comme ayant déjà sufûsamment établi, autant du moins que la seule biologie peut le faire, le principe fondamental de la hiérarchie domestique. Avant que la philosophie biologique eût convenablement surgi sousYicq-d'Azyr et Bichat, et surtout indépendamment de la physiologie cérébrale, un ouvrage estimable, quoique peu éminent,

414 DBUXIÈIIE PAHTIfi.

Utile peut-être à relire aujourd'hui, avait dé{à tenté de fonder ce principe sur la seule considération prépondérante de la destination pliysique : c'est le petit traité d'un médecin de Montpellier (Roussel) intitulé Système physique et morale de la fenimey publié en 1775, sous l'impulsion scientifique des travaux de Bordeu, le grand précurseur de Bichat. La biologie comparée me semble d'ailleurs ne laisser au-jourd'hui à ce sujet aucun doute essentiel. En suivant, par exemple, les leçons de H. de Blainville, quoiqu'il n'y ait eipressément en vue aucune thèse quelconque à cet égard, il est impossible de ne pas voir ressortir de l'ensemble des études animales la loi générale de la supériorité du sexe masculin dans toute la partie supérieure de la hiérarchie vivante : il faudrait descendre jusque chez les invertébrés pour trouver, et encore très -rarement, de notables exceptions à cette grande règle organique, qui présente, en outre, la diversité des sexes conmie croissant avec le degré d'organisation. Je suis donc loin de consentir, sous ce rapport, à abandonner les considérations biologiques, quoique je regarde l'appréciation sociologique comme pouvant suffire isolément à la constatation directe de cette importante notion ; mais les inspirations biologiques doivent alors servir surtout à bien diriger les spéculations sociologiques, qui, à cet égard, ainsi qu'à tout autre titre élémentaire, me semblent ne devoir offrir qu'une sorte de prolongement philo* sophique des grands théorèmes biologiques.

« Quant à l'appréciation sociologique , séparément envisagée, je ne saurais vous accorder en fait que le milieu anglais soit plus favorable au développement intellectuel et moral des femmes que le milieu français. Abstraction faite de toute vaine inspiration de nationalité, dont vous me savez certes fort indépendant, je crois, au contraire, que les dames doivent mieux se développer en France par cela même qu'elles vivent en plus complète société avec

les hommes. Cette diversité entre nous n'est d'ailleurs que la suite d'une autre plus générale, consistant en ce que la constitution sociale tous paratt jusqu'ici défavorable au développement féminin, tandis qu'elle me semble très-apte à cultiver les qualités propres aux femmes. Au reste, je ne suis nullement compétent pour contester votre observation sur les ménages anglais. Mais, je crois que vous y confondez trop la simple administration domestique avec le vrai gouvernement général de la famille. Dans tout l'occident européen , je crois que, comme en Angleterre, les ménages sont administrés par les femmes ; mais partout aussi, sauf les anomalies individuelles, ce sont les hommes qui gouvernent les affaires communes de la famille.

« Je ne saurais surtout admettre votre comparaison de la condition des femmes à celle d'aucune sorte d'esclaves. Je n'avais indiqué ce rapprochement qu'afin de prévenir une objection assez naturelle qui tendait à infirmer indirectement ma conclusion sur le passage du fait au principe. Mais, en comparant directement les deux cas, il me semble que, depuis l'établissement de la monogamie, et surtout dans la sociabilité moderne, la dénomination * de servitude serait extrêmement vicieuse pour caractériser l'état social de nos douces compagnes, et par suite je ne peux nullement accep* ter le parallélisme historique des variations simultanées de deux situations aussi radicalement hétérogènes. La vente et l'impossession sont les deux principaux caractères de tout esclavage ; or ils n'ont certainement jamais pu s'appliquer aux Occidentales des cinq derniers siècles.

« Quant au progrès qui, depuis un siècle, s'opérerait graduellement dans l'émancipation féminine, je n'y crois aucunement, ni comme fait ni comme principe. Nos au* teurs femelles ne me semblent nullement supérieurs, en réalité, k Mme de Sévigné, à Mme de la Fayette, à Mme de Motte ville, et aux autres dames remarquables du dix-*

septième siècle. Je ne saurais dire s'il en est autrement en Angleterre. La femme qui» sous un nom d'homme,, s'est rendue aujourd'hui si célèbre chez nous, me parait, ao fond, très-inférieure, non-seulement en convenances, mais même en originalité féminine, à la plupart de ces estimables types. Je ne vois pas, en réalité, d'autre accroissement notable que celui du nombre et de la fécondité matérielle de ces littératrices, comme Molière l'avait probablement prévu; mais je doute qu'il y ait là un vrai progrès. Ce mouvement consiste surtout en un dévergondage croissant, qui me semble une suite (ou plutôt face) fâcheuse mais très-naturelle de notre universelle anarchie mentale depuis l'inévitable décadence des frêles fondements que la théologie avait provisoirement fournis à l'ensemble des grandes notions morales et sociales. Outre que cette partie de l'ébranlement négatif a dû se trouver spécialement favorisée par d'énergiques passions, elle n'a eu à lutter que contre la partie la plus faible peut-être de la sociabilité théologique ; car qu'y a-l-il de plus illusoire que de fonder la hiérarchie domestique sur la côte surnuméraire d'Adam ? Est-il étonnant que des principes aussi légèrement constitués n'aient pu résister au choc d'une anarchie passionnée! Mais leur discrédit momentané ne prouve réellement autre chose que la nécessité de les mieux établir. Sous ce rapport, les déplorables discussions ainsi soulevées, quoique essentiellement dépourvues encore d*opportunité logique, outre qu'elles sont malheureusement inévitables, auront au moins l'utilité d'obliger à mieux approfondir les motifs intimes de cette indispensable coordination domestique. L'émeute actuelle des femmes, ou plutôt de quelques femmes, n'aura finalement d'autre résultat que de faire expérimentalement res^ sortir la réalité insurmontable du principe fondamental d'une telle subordination, qui doit ensuite «réagir profondément sur toutes les parties de l'économie sociale ; mais cette

Utile conclusion se trouvera ainsi achetée au prix de beaucoup de malheurs publics et privés, qu'une marche plus philosophique aurait évités, si une telle rationalité était aujourd'hui possible. Si cette désastreuse égalité sociale des deux sexes était jamais réellement tentée, elle troublerait aussitôt radicalement les conditions d'existence du sexe qu'on voudrait ainsi favoriser, et à l'égard duquel la protection actuelle, qu'il faut seulement compléter en la régularisant, se trouverait alors convertie en une concurrence impossible à soutenir habituellement. Une telle assimilation tendrait d'ailleurs moralement à détruire le principal charme qui nous entraîne aujourd'hui vers les femmes, et qui, résulté d*une suffisante harmonie entre la diversité sociale et la diversité organique, suppose les femmes dans une situation essentiellement passive et spéculative, qui ne peut d'ailleurs empêcher leur juste participation à toutes les grandes sympathies sociales. Si un tel principe de répulsion pouvait être poussé jusqu'à son extrême limite naturelle, j'ose assurer qu'il se présenterait comme directement opposé à la reproduction de notre espèce ; ce qui ramène, à cet égard, le point de vue biologique, plus intimement lié là qu'ailleurs, au point dé vue sociologique.

< Tout ceci vous semblera peut-être trop étendu pour une discussion que je regarde comme provisoirement terminée; mais, par ce motif même, je tenais à mieux caractériser nos principales dissidences. Au reste, quoique sans résultat actuel, je suis loin de regretter que vous Tayez engagée ; car elle m*aura beaucoup servi à bien sentir les points essentiels sur lesquels doit porter surtout, dans mon prochain traité, mon effort de démonstration statique envers un principe qui, malgré sa nature éminemment élémentaire, est encore aussi profondément méconnu d'un esprit aussi supérieur et aussi dignement préparé. Mais permettez moi d'espérer, d'après ma propre expérience antérieure, que A. c. 27

418 DEUXIÈME PÂEtîfi.

cette silttation de votre inteUigence ne censlitoe fraimeiit cpi'iine dernière phase paMsgdre de la trtnsitkm négatii^ pmpre à notre tempe. »

Paris, 23 décembre 1843.

« Quoique la discussion philosophique qui vient de dominer notre correspondance pendant quelques mois n'ait point finalement ébranlé chez vous une opinion que, de mon côté, je persiste non moins fermemetit à croire erronée et dangereuse, permettez-moi cependant d'espérer encore que votre persévérance à cet égard n'est pas irrévocable, et qu'elle cédera plus tard à l'influence spontanée de vos propres méditations , peut-être même avant l'époque où ces réflexions pourront être fortifiées par ce que j'ai à écrire spécialement sur ce grave siijet dans mon prochain ouvrage. Sans doute ces démonstrations ultérieures se rapporteront, en germe implicite, aux indicatiotis ébauchées par mes dernières lettres , comme celles-ci, fc leur tour, étaient déjà essentiellement contenues en diverses parties de moti traité fondamental. Mais vous savez mienx que personne l'extrême diflérence qui existe, soit scientifiquement, soit surtout logiquement, entr^ quelques aperçus indirects ou détachés et une appréciation vraiment systématique ,' exposée d'après tous tes procédés convenables : vous connaissez très4)ien Teflicacité supérieure d'une telle élaboration directe et spéciale non-seulement envers là masse des lecteurs éclairés, mais même quant aux juges les plus éminents. Je serais, à vrai dire, fiché que vous fussiez disposé d'avance à ne voir, datis mes explications ultérieures sur une telle hérésie, qu'une Sorte de commentaire méthodique des vues indiquées sdn\mairement par mes dernières lettres ; vous reconnaîtrez alors, j'espère, qu'il y aufa beaucoup plus, et que j'exposerai des considérations puissantes que je n'ai pu encore aucunement ébaucher, parce qu'elles etissent exigé

DISCUSSION AVEC M. UlU. SUR LES FEMMES. 419

un préambule trop étendu pour notre eadre épi^tolaire. Malheureusement vous ne pourrex constater eela que dans quelques années, parce que je suis décidé à ne laisser paraître qu'intégralement le traité que je commencerai bientôt, et qui, oomme vous savez, doit avoir quatre volumes. Mes lettres peuvent d'autant moins donner une idée conve*nable de l'ensemble de ma démonstration à ce sujet, que, je dois vous l'avouer aujourd'hui, elles n'ont été précédées d'aucune préparation spéciale : je les ai écrites sans brouillon comme toutes les précédentes et sous la simple inspiration du «oment, en prenant les diverses faces de la question dans l'ordre indiqué par vos propres objections. Peut-être aurais-je mieux fait de surmonter cette fois, vu la gravité du cas, ma répugnance invétérée pour toute préparation épistolaire; je n'ose pas néanmoins espérer que j'eusse mieux réussi à vous convaincre, parce que le moment n'est point encore venu probablement ; envers les es- IM*its de votre trempe, c'est surtout la spontanéité qu'il faut attendre sans que rien puisse la remj^acer suffisamment. Au reste je ne puis m'empécher de réQéchir, à ce propos, que, si jamais notre correspondance se publie, ce qui, hélas! pourrait bien nous arriver enfin dans ce siècle où Ton imprime tout, c'est seulement chez vous qu'il faudra chercher mes lettres, dont il n'existera pas chez moi la moindre trace, tandis que les vôtres y seront toujours pré* cieusement conservées. Quant au sujet de notre fraternelle discussion , il me reste finalement l'espoir d'une convergence ultérieure avant que vous ayez vous-même rien établi publiquement à cet égard. Ce serait d'un triste augure pour Tefficacité sociale de la nouvelle philosophie, que de voir aujourd'hui ses deux principaux organes ne pouvoir s'accorder suffisamment sur une doctrine aussi fondamentale, et qui semble aussi élémentaire; le spectecle d'une telle divergence constituerait une arme puissante pour

la logique de dos adversaires sérieux ; mais j'espère qu'ils n'auront pas cette satisfaction. Mes espérances se fondent surtout sur l'heureuse tendance de votre intelligence à agrandir constamment son sijget par suite d'un profond sentiment de ses connexités essentielles. Je vois avec joie, en effet , que cette discussion vous a spécialement poussé à méditer directement non-seulement sur ce que vous nommez l*éthologie, mais sur l'ensemble de la statique sociale, dont cet ordre de spéculations sociologiques ne saurait, je crois , être, séparé sans de graves inconvénients » à la fois logiques et scientifiques. Vous savez d'ailleurs depuis longtemps que le second volume du traité spécial de sociologie que je vais commencer doit être spécialement consacré à celte sociologie statique, où nous reconnaissons tous deux que réside maintenant le principal perfectionnement que doit recevoir la constitution philosophique de la doctrine finale de la société humaine. J'espère beaucoup que l'exécution, presque simultanée, de ces deux opérations, aussi indépendantes qu'équivalentes , dissipera spontanément entre nous toute grave divergence pratique, et tendra puissamment à nous rattacher tous les penseurs véritables. Au reste, j'éprouve ici le besoin de vous témoigner combien je suis sensible à la loyale et honorable expression naturellement incidente, dans votre dernière lettre, sur votre pleine adhésion systématique à ma théorie fondamentale de l'é-^ volutlon humaine, envers laquelle vous n'aviez pas eu encore l'occasion de formuler aussi explicitement votre opinion arrêtée, qui vient si heureusement corroborer mon intime conviction personnelle. Plus j'ai lieu de méditer sur ce sujet, plus je sens avec évidence que cette théorie constituait en ejQTel le nœud principal de lanouvelle fondation philosophique, qui, dansl'étatprésentderesprithumain, n'avait plus besoin essentiellement que d'une extension effective de la méthode positive à l'ensemble du développement social.

Le dernier penseur éminent qui m'ait précédé, Kant, autant que j'en puis juger sans l'avoir lu, en devinant l'ensemble de sa conception d'après quelques renseignements trèsimparfaits, me paratt n'avoir manqué la constitution finale de la nouvelle philosophie dont il s'est» à divers égards, tant approché , que par suite de cette irréparable lacune , qui d'ailleurs ne pouvait être comblée que sous la secrète impulsion logique du grand ébranlement révolutionnaire. . . » La crainte qu'a exprimée M. Comte que ses lettres sur le sujet des femmes, et dont il n'avait point gardé copie, ne vissent jamais le jour, ne s'est point réalisée. Les voilà rendues à la lumière. Au contraire, celles de M. Mill sont encore enfouies dans une étude de notaire, où un arrêt de justice les a provisoirement reléguées avec les autres papiers de M. Comte. Les deux adversaires ne réussirent à se convaincre ni l'un ni l'autre, et ils gardèrent leur opinion. Aujourd'hui encore, M. Mill, dans son dernier ouvrage qui est sur le gouvernement représentatif, défend devant le public la thèse qu'il défendait contre M. Comte.

GHAPITRJB XL

Lettres de M. Comte à M. John Staart Mill.

1. Sommaire : Lettre du 20 novembre 1841 , Paris. — M. Mill, qui ne connaissait M. Comte que par ses ouvrages, et sur qui ces ouvrages avaient exercé uoe grande influence, se décida à entrer en communication liirectê avec celui qui l'instruisait, et à lui donner un témoignage d'adhésion et de gratitude. Cest à cette ouverture que M. Comte répond.

« De nombreuses occupations m'ont empêché, monsieur, à mon grand regret, de répondre immédiatement à la lettre, aussi honorable qu'intéressante, que j'ai eu le plaisir de recevoir de vous le 1 2 de ce mois. Je m'empresse de profiter d'un premier instant de loisir pour vous témoigner, quoique trop faiblement, ma profonde reconnaissance d'une telle communication, dont votre rare modestie ne vous a pas permis de sentir tout le prix.

« Par goût et par raison , je vis extrêmement isolé du monde vulgaire, même intellectuel, ne connaissant d'autre distraction habituelle que de suivre assidûment, pendant notre saison musicale, l'opéra italien. Depuis plus de trois ans, j*aL augmenté systématiquement cet isolement en m'abstenant scrupuleusement de toute lecture de journaux quelconques, même mensuels ou trimestriels, et je me trouve trop bien d'une telle hygiène cérébrale pour la changer maintenant, vu la facilité que j'en retire de m'élever et de me maintenir sans effort à des vues habituelle-

m^t plus générales aussi bien qu*à des sentiments plus purs et plus impartiaux. Mais, malgré ce régime , que je crois nécessaire à la plénitude de ma vie philosophique, je suis loin d*étre indifférent à Taction de mes travaux sur notre vie intellectuelle,^ quoique je n'aie guère ainsi ni le temps, ni les moyens de m'en apercevoir. J'ai eu de bonne heure l'avantage de ne me faire aucune grave illusion sur le degré de popularité dont une telle élaboration était réellement susceptible aiJÙourd'huiy et je n'ai jamais visé à agir immédiaten^ent que sur une centaine environ de penseurs dispersés çk et là dans notre Europe. Toutefois, à raison même de cette restriction, vous* concevez , monsieur, combien je dois attacher d'importance à recevoir de temps en temps des témoignages spontanés aussi {Nrécieux, aussi décisifs, auasi encourageants que celui dont vous venez de m'honorer, et qui me font directement sentir qye les cerveaux les plus avancés vibrent essentiellement à l'unisson du mien. Sans de telles récompenses, nécessairement, trèsrares, j'entretiendrais, peut-être bien difficilement , l'infar tigable constance indispensable à la longue et pénible tflcbe que j'ai entreprise dè3 ma première jeunesse. Je dois, à cet égard, une reconnaissance plus spéciale aux penseurs anglais, chez lesquels, ce me semble, mes travaux ont été beaucoup plus accueillis que partout ailleurs, même en France. Le seul article d'appréciation qui ait encore été entrepris à ce sujet, du moins à ma connaissance, est celui de tke Edinburgh revkwy en juillet 1838, dont votre honorable concitoyen M. Grote m'a forcé, d'une manière si aimable, de prendre connaissance, malgré ma rigoureuse abstinence de lectures semblables; quoique ce jugement ne se rapporte qu'aux deux premiers volumes, sa parfaite spontanéité m'a mmtré avec quelle loyauté et quelle élévation vos grands critiques comprenaient leur mission. J'attache maintenant d'autant plus de prix à de tels encou-

ragements, que, déjà constitué par la nature de mon élaboration philosophique en lutte nécessaire et permanente avec tous les esprits théologiques et surtout métaphysiques, je suis conduit, dans le sixième et dernier volume, qui paraîtra le printemps prochain, à attaquer aussi, quoique sous un autre aspect, mais d*une manière qu'on me pardonnera peut-être encore moins, les rudiments d'esprit positif qui sont déjà officiellement installés chez nous , c'est-à-dire les corporations savantes, dont Tempirisme et régoïsme constituent aujourd'hui, principalement en France, l'obstacle peut-être le plus dangereux à la rénovation finale, en s'opposant aveuglément à toute généralisation quelconque par suite d'une déplorable prolongation du régime provisoire de spécialité dispersive qui a dû longtemps diriger le développement préparatoire de la science moderne. Vous jugez, monsieur, combien il m'est doux, au milieu de tant de sortes d'ennemis naturels, de me sentir, quoique au loin, en harmonie spontanée avec quelques éminents penseurs. Quoique votre scrupuleuse modestie vous ait conduit, monsieur, à exagérer la part que mes écrits ont pu avoir sur votre développement philosophique, la réflexion me rappelle aussitôt que, chez des esprits d'une vraie valeur, une telle influence ne peut consister qu'à stimuler, en temps opportun, un essor dont la spontanéité nécessaire constitue la principale condition. Le benthamisme, où vous avez d'abord vécu, est une preuve sensible de la conformité naturelle de nos tendances intellectuelles, indépendamment de tout contact; car cette doctrine, la plus éminente dérivation de ce qu'on nomme l'économie politique, me semble, comme à vous, surtout pour l'Angleterre, une préparation immédiate à la positivité sociologique. Si j'ai moi-même évité cette phase, cela tient sans doute à des circonstances personnelles d'éducation qui, Tn'ayant Imbu dès pnon enfance des rudiments de )a vraie

méthode positive , m'ont permis de sentir à temps combien Bentham avait imparfaitement compris cette méthode, malgré sa tendance évidente à la faire partout prévaloir.

c Ces explications sommaires vous feront aisément concevoir, monsieur, combien j*ai dû attacher de prix aux nobles ouvertures de relations que vous avez daigné me faire , et combien je serais heureux de toute occasion qui, soit par écrit, soit encore mieux par conversation, me permettrait d'y donner suite, ou en répondant à ^e judicieuses objections, ou en examinant d'intéressantes communications. Votre lettre m'est arrivée précisément à l'époque où je venais d'arrêter, pour mon dernier volume, une importante mesure philosophique que j'y proposerai directement, et qui consisterait dans l'institution spontanée d'un comité européen, chargé, en permanence, de diriger partout le mouvement commun de régénération philosophique, quand une fois le positivisme aura enfin planté son drapeau ou plutAt son fanal au milieu du désordre et de la confusion de notre siècle; ce qui sera, j'espère, le résultat naturel de l'entière publication de mon ouvrage. Le comité permanent, composé, du moins au début, d'une trentaine de membres tout au plus, représenterait les diverses populations de'rOccident européen, qui, depuis Charlemagne, ont toujours marché énergiquement d'une manière plus ou moins prononcée, soit dans le développement temporaire du système catholique et féodal et dans sa désorganisation ultérieure, soit dans l'essor à la fois industriel, esthétique, scientifique et philosophique qui a formé les rudiments de notre sociabilité moderne ; tout le reste de l'Europe et du globe me semble devoir demeurer encore longtemps en dehors de cette association, qui constitue les éléments de la grande république européenne, dont nous sommes deux concitoyens. Vous comprenez, monsieur, comment, au mi-

lieu de ces pensées, j'ai dû être profondément satisfiut àê votre lettre qui m'indiquait , de la manière la moiiu équivoque, coBibieB Tingleterre, malgré sou aflkisaemeot j^losophique, était déjà prête à fournir son contingent daas une telle réunion d'élite. J'avais préalablement appris avec beaueoop de satisfaction» par une eiplication incidente de M. Marrast, que votre sage énergie avait heureusement ré* sisté aux avaugles obsessions de vos amis vers la vie parlenentaire. Une raison bien éminente a pu seule vous foire sentir combien voire activité philosophique pouvait être infiniment plus utile en restant étranger au point de vue trop journalier de la critique parlementaire, qui tend directement à empêcher toute habitude régulière d'un point de vue général en un temps où la généralité des conceptions constitue précisément le principal besoin social. Quelque rationnelle que soit votre résolution , elle est si contraire aux mœurs dominantes où tout pousse à l'action immédiate, qu'elle suppose à la fois une justesse et un courage dont je vous iélicite bira sincèrement, en espérant que l'évolution humaine, si indépendante aujourd'hui de ces vains bruits de nos tribunes» en proûtera solidement. L'organisation d'une large action philosophique, en dehors de toute action poUlique, me semble maintenant, en Angleterre comme en France, la mesure la plus capitale et la plus urgente. L'affaissement politique qu'on y éprouw également ne tient qu'à l'insuffisance constatée de la phi* losophie négative, qui, seule, a dirigé jusqu'ici le grand mouvement révolutionnaire, et n'a d'issue possible que par Tessor d'une autre philosophie, assurant spontanément aussi bien Tordre que le progrès, et pouvant même, seule, contenir efficacement aujourd'hui l'imminente irruption des théories métaphysiques subversives de toute sociabilité, en faisant prévaloir l'examen, inflexible, mais calme »d^ devoirs propres aux diverses classes sur la discussion, aussi

vaine qu'orageuse, des éroits individuels* Je trouve comme vous, monsieur, que U philosophie purement négative a été comprimée de nos jours, surtout en Angleterre, avant d*y avoir achevé sa tâche; maia cela était eertaÎQMMnt inévitable, depuis que le besoin de réorganisation a été mis partout en pleine évidence, la société ne pouvan vivre de simples négations. Cet affaissement spontané doit d'ailleurs devenir un stimulant de plus pour accélérer l'essor de la philosophie positive, dont l'ascendant peut seul terminer réellement l'opération révolutionnaire elle-même , quoique ce ne soit là pour elle qu'une application accessoire; parce que, seule, cette philosophie pourra permettre l'entière suppression politique des derniers restes du régime ancien. J'ai toujours désiré qu'une lutte directe pût enfin s'engager entre l'école franchement rétrograde représentée ai^gourd'hui par le pur eatholicisme, et notre naissante école positive. Quoique j'aie peu d'espoir d'amener directement la bataille sur ce terrain net et décisif, j'avoue que je vois avec plaisir , dans les conséquences naturelles des événements contemporains , tout ce qui peut tendre à nous rapprocher d'une telle position de la question, par l'élimination graduelle des intermédiaires métaphysiques, qui désormais sont k mes yeux la principale cause du prolongement actuel de la confusion des idées et de l'indécision des débats.

« Je regrette beaucoup, monsieur, que mon inexpérience de la langue anglaise ne me permette point, par une précieuse réciprocité, de vous adresser, comme vous l'avez fait envers moi, dans votre langue maternelle, ce libre et rapide épanchement philosophique. Mais votre lettre prouve une telle connaissance familière du véritable esprit de la langue française, que je ne crains nullement de vous fatiguer par ee modci d'entretien, si toutefois vous pouvez suF-

fisamment déchiffrer ma mauvaise écriture, empirée aujourd'hui par de mauvaises plumes. »

2. Sommaire : Lettre du 4 mars 1842, Paris.— Dans cette lettre, M. Comte se félicite de Padhésion que M. Mill donne au principe de la séparation entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Cependant oa voit par cette même lettre que l'accord sur le principe ne s'étendait pas à toutes les conséquences. Si on n'avait que la lettre de M. Comte, on connaîtrait mal peut-être sur quoi portait la dissidence secondaire. Si j'ai bien compris les idées de M. Mill, elle portait sur ceci : tandis que M. Comte pensait que le pouvoir spirituel devait être non-seulement séparé du pouvoir temporel par ia nature des travaux, mais encore constitué en un corps spécial chargé de le gérer, M. Mill pense que la séparation de nature suffit, et qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait dans la société un corps qui l'exerce; en un mot, suivant lui, la théorie doit à la fois être tenue rigoureusement distincte de la pratique, et émaner, non d'un corps spécial, mais de tous ceux qui la cultiveront, quelle que soit leur position dans la société.

< Très-convaincu que les retards de vos réponses sont pleinement involontaires dans une correspondance naissante à laquelle il est évident que vous voulez bien attacher un prix réel, je m'empresse de profiter d*un demi-loisir momentané pour répondre plus promptement à votre lettre du 25 février que je n'ai pu le faire aux précédentes ; cet empressement m'est d'ailleurs inspiré par une sorte de reconnaissance spéciale pour la parfaite satisfaction que m'a causée dimanche matin la lecture d'une lettre qui témoigne si complètement de votre sympathie philosophique. Je ne saurais vous exprimer assez vivement y en effet, combien je suis heureux de voir un esprit, aussi judicieux et aussi indépendant que le vôtre, conduit par ses propres méditations à adhérer au point le plus délicat peut-être et en même temps le plus décisif de ma doctrine politique, pour la rectification du préjugé le plus profond et le plus universel, comme aussi le plus désastreux de tous ceux qui régnent aujourd'hui. La séparation systématique des deux puissi^nces élén^en-

taires, spirituelle et temporelle, constitue certainement la principale condition du dénoûment de la situation actuelle. Or, il n'en existe aujourd'hui quelques notions que parmi les penseurs de Técole rétrograde y surtout en Italie , oh cette conception est radicalement viciée et annulée par une aveugle tendance à la rattacher exclusivement à la philosophie théologique, désormais pleinement impuissante, et qui, même au moyen âge, rendit si précaire et si imparfaite la première tentative de sa réalisation fondamentale; en sorte que, chez de tels penseurs, cette théorie ne conduit, au fond, qu'à une pure théocratie, aussi dangereuse que chimérique. C'est seulement chez l'école progressive qu'un semblable principe peut réellement fructiGer désormais, de manière à dégager entin la marche révolutionnaire de la routine métaphysique où elle est maintenant entravée et qui ne peut qu'entretenir indéfiniment des débats inextricables tant qu'on s'osbtinera à confondre la réorganisation spirituelle dans la réorganisation temporelle. Aussi, ai-je toujours vivement désiré de voir poindre de ce côté une pareille conviction ; mais vous êtes le seul jusqu'ici qui m'ayez fait éprouver, à cet égard, une véritable satisfaction; partout ailleurs, je n'ai encore trouvé que des demi -appréciations aussi stériles que fugitives. Malgré que mon évidence soit très-intime et fort ancienne sur un sujet que déjà je traitais directement il y a seize ans, vous savez combien il est pénible de se sentir penser tout seul, et vous concevez par suite avec quel plaisir j'ai dû accueillir voire adhésion spontanée, qui dépasse même mes espérances antérieures. Non-seulement nos vues convergent sur le principe essentiel ; mais je crois d'ailleurs que les divergences secondaires sont bien plus apparentes que réelles, et qu'elles se dissiperont bientôt d'après une surtisante explication mutuelle. Outre que je reconnais, comme vous, la nécessité d'un certain degré de vie active,

43Ô DEUXIËlfB PARTIE.

poiireMi|délsr et préciser rédaeattoti spécylati?e^ j*adfnetd de plusqiielesceovenanoes 8i»éciàlesde la sitiiatioii actuelle, où ces deux pouvoirs sont intimement confondus , peuvent autoriser et quelquefois obliger les philosophes, dans l'intérêt général de la régénération finale, à participer exceptionnellement à la vie politique directe, quoiqu'une telle dispernon leur offre beaucoup d'écueils et qu'elle exige des principes bien arrêtés pour ne pas dégénérer en déviation réelle. Une noie importante, mais probablement trèspeu remarquée à la fin du premier chapitre de mon quatrième volume, est immédiatement destinée k hiénager, sans inconséquence, une telle ouverture. Pour fonnaler ma pensée à ce sujet par un axemple sensible, relatif à une grande opération, il me suffit, par exemple^ de blâmer le philosophe Gondercet pour s'être laissé introduire dans notre glorieuse Convention, où dominaient et devaient dominer les hommes d'action, au point de vue desquels il ne pouvait être convenablement placé; d'où est résultée la fausse position qu'il a si cruellement expiée. Mais, au contraire, j'aurais trouvé fort naturel qu'il développât une grande activité dans la société des jacobins, qui, placée en dehors du gouvernement proprement dit, constituait alors spontanément une sorte de pouvoir spirituel dans cette combinaison si remarquable et si peu comprise qui caractérise le régime révolutionnaire. Sans aucune autre indication, vous pouvez, je crois, entrevoir dès ce moment que notre concordance sur ce point capital est encore plus complète que nous n'avons d^à dû le croire d'abord Tun et l'autre. Quant au principe fondamental, je ne saurais trop vous remercier de l'appréciation profonde et lucide manifestée par les formes concises et décisives de voire précieuse lettre, et si bien résumée par votre heureuse expression de pédantocratis pour caractériser l'utopie dangereuse du prétendu règne de lesprii, au sijyetduqud je

LETTRES DE M. GOIfTB A M. lOHN 8TUAHT MILL. 431

juge essentiellement comme tous l'exemple irrécusable de la Chine. La nécessité et la nature de l'antagonisme continu sans lequel la progression humaine serait impossible , n'ont jamais été, ce me semble, mieux senties ni fnieux établies. Intimement conraincu que, dans la régénération philosophique, le pas le plus difScile consiste à déterminer l'union réelle de deux intelligences Traiment originales, vous concevez quel noble espoir une telle convergence m'autorise rationnellement à concevoir.

« Son importance est d'autant plus grande à mes yeux que la combinaison de l'esprit français avec l'esprit anglais me paraît aujourd'hui la plus convenidile et la plus décisive de toutes celles que doit exiger la nouvelle synergie européenne des cinq populations occidentales. Ce n'est pas que l'Angleterre me semble, après la France, la mieux préparée aujourd'hui à la régénération positive : j'établis, dans mon sixième volume^ que l'Italie et même l'Allemagne en sont réellement moins éloignées, par suite de la désastreuse influence que le protestantisme organisé et la suprématie aristocratique ont dû exercer sur le développement politique de TAngleterre. Mais si, au lieu de considérer les masses, on envisage seulem^it le mouvement intellectuel chez les esprits cultivés, je suis convaincu, au contraire, que le génie anglais sera plus favorable qu'aucun autre k Télaberation philosq^ique de la réorganisation moderne, qui pourra même, k certains égards, être mieux accueillie en Angleterre qu'en France, surtout parmi les savants. Aussi, ne suis-je nullement surpris que ma nouvelle philosophie ait été jusqu'ici mieux appréciée par les penseurs anglais que par tous les autres, vu l'originalité plus prononcée et la posîtivité plus complète de ceux qui, chez vous^ s*élèvent et se maintiennent au point de vue spéculatif, dans un milieu éminenunent pratique. Tandis que les savants français enrégimentés me sont, à quel*

ques exceptions près, essentiellement hostiles, je ne serais pas étonné que les vôtres sympathisassent bientôt avec moi, malgré le commun entraînement du régime de spécialité...

« Quelque longue que soit cette lettre, je ne dois pas la terminer sans répondre sommairement à l'honorable confiance que vous me témoignez au sujet de la physiologie cérébrale. La fAcheuse nécessité philosophique où GalJ s'est trouvé de formuler en détail l'analyse phrénologique a tendu plus tard à discréditer une telle conception auprès des esprits sérieux et à la laisser exploiter par de misérables intelligences qui l'ont fait dégénérer en un vulgaire charlatanisme. Aussi je ne m'étonne pas qu'elle soit généralement méconnue en Angleterre, quoique déjà fort appréciée ici de beaucoup de penseurs avancés. Mais je puis vous assurer que je n'en ai nullement exagéré la valeur fondamentale dans le troisième volume de mon ouvrage; malgré tous les vices radicaux d'une vaine localisation, elle a certainement constitué la véritable prise de possession finale par Tesprit positif des études intellectuelles et morales relatives à l'individu, sauf une meilleure harmonie avec l'examen de l'espèce. Les principes essentiels, anatomico-physiologiques, sur la pluralité et l'indépendance des organes ou des forces, et même sa première délinéation générale du cerveau en trois régions correspondantes aui trois ordres de manifestations, posent, à mon gré, les premières bases d'ime théorie vraiment rationnelle de la nature humaine.... Un aussi bon esprit que le vôtre pourra aisément écarter la spécialisation hasardée des organes, et môme l'évidente irrationalité de plusieurs analyses psychologiques, sans rien perdre cependant d'une source d'instruction extrêmement précieuse, qui donne de l'homme une plus juste idée qu'aucune théorie antérieure et que je regarde comme indispensable aujourd'hui à l'entier dé-

veloppement de la capacité philosophique. En ce qui me concerne, elle m'a certainement beaucoup servi, et tous avez dû voir, dans mes quatrième et cinquième volumes, quel usage étendu j*en ai pu faire en évitant toute discussion déplacée ou prématurée. >

3. Sommaire : Lettre du 5 avril 1842,. Paris. —H. Comte exprime ce qu'il exprima un peu plus tard dans la Préface du VI* ?olume de la P/itiocopfite ip(a\XvWy à Savoir que, devant subordonner les géomètres, qui jusqu'ici ont eu la préséance, aux biologistes et aux sociologistes, il excite leur haine contre lui et met en danger sa position, qui dépend d'eux. On remarquera son opinion sur le catholicisme anglican ou puyséisme et sur Tultramontanisme du clergé français.

« .... La sincère sympathie que vous voulez bien me témoigner si vivement au sujet de ma position personnelle, m'a profondément touché, outre qu'elle m'est d'un heureux augure quant aux garanties réelles qu'une semblable impression, quoique beaucoup moins active sans doute, chez un grand nombre de penseurs indépendants, peut m'offrir contre les dangers individuels, probablement inhérents à la pleine liberté de discussion dont j'ai dû user, dans le dernier volume de mon ouvrage, envers le régime scientiflque actuel. Je suis peut-être le premier philosophe qui n'aurait en aucun cas défiguré ni violé la vérité ; ce qui n'était guère possible en effet que dans notre siècle, et en France seulement. Mais il serait certes fort étrange que, après avoir ouvertement bravé les plus puissantes croyances, je pusse reculer devant les préjugés propres à nos coteries scientifiques, quand le cours naturel de mon sujet m'y conduisait forcément ; et c'est pourtant la seule partie de mon opération philosophique qui puisse, au fond, me faire craindre de véritables dangers personnels. Ayant affaire alors à des personnes malheureusement dépourvues, la plupart, de toute haute moralité, je n'ai d'abri que par l'opinion publique, seule puissance qui leur soit redou- A. c. ^ 38

table ; aussi je me propose de me placer directement sous la protectioQ formelle du public européen, auquel j'explique* rai par une préface spéciale les motifs essentiels d'un tel recours. Je compte, en effet, comme vous, que la puissante réaction ainsi déterminée par les persécutions que pourront me susciter les haines scientifiques, compenserait essentiellement, en ce qui me concerne, la perturbation malérielle qui en résulterait d'abord; et cette conviction est très-propre à diminuer des inquiétudes qui, d'ailleurs, ne sauraient aucunement affecter l'accomplissement de mes devoirs philosophiques....

« Outre votre bienveillante sympathie, je me fais d'autant moins de scrupule d'msister autant sur ma condition personnelle que, par une coïncidence nécessaire, la crise à laquelle sans doute elle sera prochainement soumise constitue, à mes yeux, la première manifestation directe d'une crise générale tout à fait décisive, qui va spontanément s'opérer dans la constitution actuelle du monde scientifique. A partir de la grande impulsion donnée par Bacon et Descartes, tant que la méthode a dû subir ses diverses élabo rations fondamentales, les géomètres ont dû prévaloir naturellement, puisque c'est d'eux qu'émane d'abord la positivité. Proclamée en principe au dix-septième siècle et développée en &il pendant le siècle suivant, c'est de nos jours que leur prépondérance provisoire a été eomplélement réalisée; or, c'est précisément alors qu'elle doit cesser, par suite de Textension définitive de la méthode positive à la science de l'homme, d'abord individuel, puis social, qui, par sa nalure, doit certainement redevenir prédominaote, comme elle l'a été en temps normal sous le régime ttiéologiqueet même, après, sous le régime métaphysique. La secousse philosophique imprimée par mon ouvrage ne fera réellement que donner le branle systématique à cette nouvelle coordination finale des forces scientifiques, désor*

LETTRES DE M. COMTE A M. JOHN STUART MTLL. 435 mais disciplinées surtout par les biologistes et les sociologistesy tandis que les géomètres et*les physiciens passeront à leur tour au second rang. C'est ainsi que s'explique la haine instinctive dont tant de ces messieurs m'honorent, et qui ne pourra que se développer par le conflit que j'élève. Mais aussi la même appréciation sociologique me montre des appuis naturels chez les biologistes, qui^ au fond, sont aujourd'hui opprimés par les géomètres, surtout dans les constitutions académiques, et spontanément disposés à seconder mes efforts pour relever convenablement la dignité supérieure de leurs travaux. Sous une impulsion, en partie spontanée, et due en partie à mon action inaperçue, j'aperçois déjà parmi eux quelques-uns des plus éminents qui commencent à sentir noblement cette nouvelle nécessité. Malheureusement, en ce qui me concerne personnellement, c'est des géomètres et non des biologistes que dépend aujourd'hui ma situation matérielle. Mais, quand même je deviendrais par là momentanément victime de cette grande lutte inévitable, je suis ainsi certain de Tappui final qu'elle fournira à mes idées.

< Je vous remercie beaucoup de vos détails, nouveaux pour moi, sur l'étrange avènement du catholicisme anglican, comme émanation spontanée de notre école rétrograde depuis de Maistre. Cette nouvelle phase ne m'étonne nullement, et rentre pleinement dans ma théorie historique, qui indique la réaction rétrograde comme ayant dû spéculativement devenir plus systématique, malgré les inconséquences antérieures, à mesure que l'ébranlement français a dévoilé la tendance finale vers une rénovation totale. Cette circonstance était déjà annoncée, en quelque sorte, par l'élimination graduelle du gallicanisme; car, sous l'instruction de l'illustre de Maistre, nos prêtres français ont enfin compris que l'ultramontanisme était seul conséquent

à leurs principes essentiels. Plus l'école positive caractérisera sa marctie réelle, plus on doit voir se développer une. telle concentration rétrograde, dans laquelle seront un jour enveloppés jusqu'aux déistes eux-mêmes, avant le plein ascendant social du positivisme, pour lequel, d'ailleurs, une telle coordination de ses adversaires est au fond bien plus favorable que contraire, puisqu'elle tend à donner enfin aux luttes philosophiques un caractère pleinement décisif, où les positivistes devront seuls surmonter la coalition, du moins spéculative, de toutes les anciennes forces philosophiques, aussi bien métaphysiques que théologiques. »

4. SoMM AiRB : Lettre du 29 mai 1843 , Paris.— On a vu dans la lettre 2 que M. Hill s'était servi du mot de pédarUocratie pour caractériser le prétendu règne de l'esprit. M. Comte demande la permission d'user de cette expression qu'il trouve excellente et d'indiquer à qui il la doit. M. Mill avait reconnu dans la philosophie positive la seule doctrine qui permit, sans aucun sacrifice, de rendre justice entière au passé; service que, de mon cdté, je ne puis assez louer; car c'est grftce à cette même philosophie que j'ai pu et pourrai, tout en restant rigoareusement fidèle aux principes, écarter les dénigrements qui s'attachent si volontiers, sous l'inspiration de la philosophie négative, aux époques religieuses tant polythéiques que monothéiques. A la fin de cette lettre on voit poindve l'idée qui devint plus Urd le Calendrier positiviste , utile et ingénieuse composition qui ne remplacera pas, je pense, le calendrier usuel, mais qui est si propre à diriger un cours d'histoire générale.

« .... J'aurai encore un nouvel et extrême effort dans le dernier de ces trois chapitres (les trois derniers cliapitres du Système de philosophie positivé)^ où il faut que j'ose, sans tomber dans l'utopie, directement apprécier l'avenir de la philosophie positive, successivement envisagée dans sa triple influence continue, intellectuelle, morale et sociale ; mais, si mon élaboration sociologique n'a pas avorté, ce qui a pu paraître hasardé dans l'annonce de 1830 devra sembler aujourd'hui une déduction inévitable, quoique hardie, des principes déjà posés....

« Outre la satisfaction toujours nouvelle que me cause notre heureuse correspondance et que mon isolement systématique me rend particulièrement précieuse dans ces instants de mélancolie, quelquefois douce, plus souvent douloureuse, qui accompagnent d'ordinaire toute profonde contention cérébrale très-prolongée, j'ai aujourd'hui un motif spécial de ne pas différer davantage ma réponse; car j'ai besoin d'avoir à la fois votre avis et votre assentiment sur une petite mesure que vous seul devez décider. Il s'agit de votre expression de pédantocratie, qui m'a paru si profondément heureuse pour qualifler en un seul mot ce que . je n'ai pu désigner encore que par une certaine périphrase, que non-seulement je m'ensuis déjà personnellement servi dans la conversation, mais que j« voudrais bien en gratifier le public, dans une petite note sur la partie de mes conclusions politiques où je reviens naturellement à cette utopie profondément perturbatrice, qui constitue peut-être aujourd'hui le plus grand obstacle à l'établissement d'une véritable harmonie entre les théoriciens et les praticiens en politique. Or, un mot qui résume si parfaitement l'appréciation raisonnée que j'ai osé faire d'une telle aberration me semble susceptible d'une véritable utilité, que son apparence satirique, quoiqu'il ne soit au fond que trop exact, serait loin d'ailleurs d'altérer, surtout en France. Toutefois, je ne me permettrais pas de le divulguer sans votre autorisation formelle, quoique vous y attachiez sans doute beaucoup moins d'importance que moi. Je vous demande même la permission de vous nommer à ce sujet,^ans me borner à attribuer vaguement l'expression à « l'un des plus émic nents penseurs dont l'Angletere puisse aujourd'hui s'ho- < norer. » Il y a même, à mon avis, une véritable utilité philosophique à profiter de cette heureuse occasion pour faire ainsi connaître l'intime approbation qu'un esprit aussi distingué et aussi justement considéré que le vôtre accorde

à une théorie sévère, qui doit blesser profondément Torgueil et Tambition de la tourbe spéculative....

< Je vous renouvelle mes remercîments anticipés pour l'honorable justice que votre modestie et votre loyauté vous disposent à rendre à mon effort philosophique dans rouvrage que vous allez publier et dont je regrette que la publication soit un peu retardée, mais en espérant toutefois quMl en résultera, de votre part, la possibilité d'une appréciation plus complète. Outre la haute utilité d'un tel jugement pour fiier Tattention des penseurs européens sur la nouvelle philosophie, vous êtes, je l'espère, bien convaincu maintenant qu'un pareil suffrage constitue la plus noble ré» compense personnelle à laquelle j'aie jamais aspiré. N'ayant jamais compté sur la gloire immédiate, et m'étant toujours proposé l'approbation d'une cinquantaine d'esprits tout au plus, dispersés çà et là en Europe, il m'est bien doux d'avoir aussi complètement acquis une des plus éminentes sanctions que puisse m'offrir ce public d'élite, qui nécessairement traîne tout le reste après lui (voy. p. 267 et suiv.). Cela compense non-seulement beaucoup de fatigue, mais même d'amertumes et de chagrins....

« Vous êtes peut-être le seul, du moins à ma connaissance, qui ayez convenablement senti, c'est-à-dire de cœur autant que de tête, cette attribut caractéristique de la philosophie nouvelle^ de pouvoir, sans aucune inconséquence ni sans un vain éclectisme, sympathiser avec les efforts qui semblent le plus inconciliables. Rien ne sera plus propre sans doute à manifester sa supériorité fondamentale sur toutes les philosophies en circulation, quand la concurrence pourra réellement s'établir, que l'accomplissement de cette condition vraiment décisive. Nous pouvons rendre bonne et pleine justice à tous nos adversaires, et ils ne peuvent aucunement nous la rendre sans renoncer à leurs vains principes. Il est injpossible que le public impartial ne soit

pas, à la longue, profondément touché d'un tel contraste suffisamment développé. Du reste, nous ne faisons par là, au fond, qu'anticiper sur l'avenir social, ce qui est toujours ^ le vrai but des efforts philosophiques ; car j'espère bien, si je vis assez longtemps, commencer à voir poindre un système régulier de commémoration uAielle en l'honneur des hommes et des choses qui, en un temps et par un mode quelconque, ont réellement secondé la grande évolution ijientale, comme vous m'en verrez faire Tindication formelle dans ce dernier volume ; c'est une des institutions les plus propres, sur une grande échelle, à consolider et accélérer le développement moderne, à la fois mental et moral.... »

ô. Sommaire : Lettre du 19 juin 1842, Paris.— Dans sa lettre 2, M. Comte avait recommandé à M. Mill d'étudier, poar se faire une bonne théorie sur les foDctioiis cÀrébralea, les ouvrages de Oall. M. MiH suivit ce eon» seil; mais Teffet n'en fut pas tel que M. Comte Tavait attendu; M. MiU ne montra aucune disposition à accepter les doctrines phrénologiques. M. Comte revient dans la présente lettre sur ce sujet, que moi-même

- j'aurai lieu d'examiner dans le troisième cnapitre de la troisième partie.

« .... J*ai maintenant achevé la moitié la plus difficile et la plus décisive de mon extrême opération philosophique, et j'ai été ainsi conduit involontairement à refaire, en quelque sorte, pour notre temps et à ma manière, l'équivalent actuel du discours de Descartes sur la méthode, resté intact depuis deux siècles, et auquel j'ai osé substituer enfin, dans la même direction, une conception nouvelle, principalem^it caractérisée par la prépondérance logique du point de vue social, que Descartes avait, au contraire, été forcé d'écarter avec soin....

« Je ne suis pas très-étonné du premier effet que vous a produit la lecture de Gall, quoique, à vous parler franchement, je présumais que vous seriez plus touché de salumi-

neuse critique Tondamentale des théories métaphysiques de la nalure humaine, \lais permettez-moi de ne pas m*en tenir à cette impression initiale ni aux objections trop peu caractérisées qu'elle vous a suscitées; car je suis très-persuadé» par plusieurs autres expériences analogues, que votre appréciation sera bientôt profondément modifiée à ce sujet par la seule influence spontanée d'une lente élaboration personnelle qu'aucune discussion ne saurait'maintenant suppléer. Outre les embarras ordinaires de la nouveauté, surtout en un semblable sujet, la position philosophique de Gall, et, accessoirement, son insuffisance personnelle ont mêlé tant de graves aberrations à Tintime texture de sa théorie , qu'elles doivent s'opposer fortement à la juste appréciation de ce qu'elle renferme à la fois de profondément capital et d'essentiellement neuf. La nécessité de localiser où il s*est trouvé et sans laquelle, je persiste à le croire, il n'eût exercé aucun suffisant ébranlement philosophique, a principalement constitué chez lui une source féconde de vues hasardées ou même fausses, et de conceptions irrationnelles, devenues ensuite bien autrement choquantes entre les mains des charlatans ou des hommes sans portée qui ont prétendu jusqu'iti à sa succession. En outre son insuffisante connaissance de la zoologie et de l'anatomie comparée ne lui a pas permis de lier assez intimement sa théorie cérébrale à l'ensemble de l'étude de l'organisme. Je crois même, comme vous, que son analyse préalable des forcés fondamentales, soit mentales, soit morales, n'a pas été conçue avec assez de profondeur ni accomplie avec assez d'exactitude. Le nombre des organes m'a toujours paru surtout beaucoup trop grand ; néanmoins, sans m'ètre assez spécialement occupé de cette détermination, je ne pense pas, à vue d*œil, qu'on puisse admettre moins de dix forces distinctes (intellectuelles ou affectives) sans tomber dans la vaine subtilité des rapprochements meta*

physiques, ni plus de quinze sans altérer Tintime solidarité de la nature humaine. Mais, quoi qu'il en soit de tous ces graves défauts et de beaucoup d^autres, les uns inévitables, les autres évitables, je persiste à regarder comparativement l'ensemble de la théorie de Gall comme ayant non-seulement ouvert la voie à la réduction de ces études à Tétat positif, mais même déjà grandement amélioré la conception philosophique de notre nature morale et mentale. Ces défauts sont tels néanmoins que je n*ai pas vu encore de penseurs qui n*en fussent d'abord assez choqués pour ne pouvoir immédiatement saisir Téminente valeur, soit scientifique, soit surtout logique, d'une telle innovation.... J'ai longtemps désiré et quelquefois espéré, que quelquesuns des bons esprits que je voyais s'appliquer spécialement à cette théorie, après de fortes études biologiques, finiraient par reprendre convenablement l'ensemble de cette opération et l'instituer d'après une juste appréciation de ses diverses conditions scientifiques et philosophiques; mais je dois dire que je les ai tous vus successivement, même Broussais qui, à la vérité, s'y était mis à un âge trop avancé, se perdre en vaines et ridicules poursuites de la localisation initiale. Aujourd'hui, je m'explique mieux de tels désappointements, depuis que j'ai nettement reconnu, comme vous le verrez dans mes conclusions générales, que l'étude intellectuelle et morale ne saurait être convenablement instituée en pure biologie, parce que l'homme individuel constitue, à cet égard, un point de vue bâtard et même faux. C'est seulement par la sociologie que cette opération doit être dirigée, puisque notre évolution réelle n'est pas intelligible sans la considération continue et prépondérante de l'état social où tous les aspects quelconques sont d'ailleurs pleinement solidaires. Telle est, au fond, pour moi, la principale source du peu de progrès qu'a fait jusqu'ici une théorie établie depuis quarante ans, mais qui

kkt DEUXIÈME PARTIE.

ne peut marcher qu'arec rensemble des études sôcio*

logiques.... »

i. SomAiftB ; Lettre du 5 noTembre 1842, Paris. ^ Ce tngmwidê lettm •st relatif à rantagonisme matériel qui euato «Dtre let ouTrien «t Im chefs dMadustrie.

« .... Je pense que l'antagonisme matériel qui existe au* jourd'hui entre les têtes et les bras (les ouvriers et les chefs d'industrie) dans nos rudiments spontanés de sociabilité industrielle n*a pas encore été assez caractérisé par le cours naturel des divers conflits propres à notre anarchie mentale et morale, pour que les institutions destinées à le régulariser soient déjà distinctement appréciables, même pour les penseurs qui peuvent actuellement regarder comme opérée suffisamment, dans leur for intérieur, la réorganisation théorique d'où elles doivent dériver. Ce n'est que par une sage intervention croissante de la nouvelle philosophie au milieu de ces conflits successifs, probablement très-douloureux, qu'il est aujourd'hui impossible d'empêcher sufflsamment, que l'on pourra ultérieurement sentir» avec réalité et précision, à la fois le mal et le remède. Maintenant, ce qu'il importe par-dessustout de comprendre et de faire partout pénétrer jusque chez les masses populaires, c'est que toute l'efficacité politique propre à la philosophie négative qui domine encore est désormais essentiellement épuisée, et que la grande révolution occidentale ne peut faire un pas vraiment capital que sous l'ascendant général d'une nouvelle philosophie, pleinement positive, qui s'assimilera spontanément' tout ce que renferme encore d'utile l'esprit purement critique, et dont l'active élaboration et la rapide propagation constituent aujourd'hui le principal intérêt du mouvement progressif, sur lequel les institutions purement provisoires, qui seules sont aujourd'hui possibles, ne sauraient exercer qu'une influence très-

secondaire. En un mot, notre génération et la suivante me semblent maintenant dans une phase d'essor fort ana* logue, au moins quant à la nature du principal besoin, et malgré la diversité nécessaire des doctrines, à la phase déiste des deux générations traitées par Voltaire et par Diderot pour préparer Tébranlement politique de 1789 <m plutôt 1793 : alors on écartait systématiquement Télaboration directe des institutions pour s'occuper surtout, à la manière du temps, d'idées et de sentiments. Il en doit être de même aujourd'hui quant à d'autres idées et d'autres sentiments, dont l'ascendant caractérisera la nouvelle phase dans laquelle commence à entrer le grand œuvre continu de la régénération moderne. Si je ne me suis pas mépris, mon ouvrage lui-même, surtout accompagné du traité spécial qui corroborera son influence, devra marquer le commencement précis de cette extrême phase révolutionnaire, par la nouvelle prépondérance qu'il tend à y déterminer du mouvement philosophique sur le mouvement politique. En vertu dé*%ette prépondérance décisive, dont mes médi* tations et mes observations me démontrent de plus en plus l'inévitable nécessité, et dont je suis heureux, mais non surpris d'apprendre, par votre lettre, que le sentiment est plus complet en Angleterre que je ne l'avais espéré, je regarde les trois derniers chapitres de. mon volume final, comme les plus importants de tout l'ouvrage, comme tendant à constituer directement la nouvelle philosophie. >

7. Sommaire : Lettre du 27 février 1843, Paris. — M. Comte fait valoir auprès de M. Mill la liberté d'exposition philosophique dont il jouit à son cours des Petits- Pères, et dont il fait un des privilèges de la France acluelle.

« .... Ma petite expérience sociale du fiS janyier (Discours d'ouverture, à son cours d'astronomie aux Petits-Pères), à laquelle vous vous intéressez, a pleinement réussi. J'ti dî-

rectement proctamé, pendant trois heures consécutives, devant quatre cents personnes, la supériorité morale du positivisme sur le tbéologisme, et réclamé, au nom de la morale elle-même, la libre concurrence de la nouvelle philosophie avec toutes les nuances de l'ancienne, sans exciter la moindre improbation ni la plus légère marque d'impatience ou de dissentiment, sans même qu'aucun auditeur, je crois, ait quitté la salle. Les journaux religieux ont gardé, celte année, le plus complet silence sur mon discours d'ouverture ; en sorte que je n'ai pas eu besoin du zèle de notre ami Marrast, qui m'avait promis de repousser ces attaques. Pour être entièrement impartial, je dois vous informer franchement que l'orage de l'an dernier avait été, en partie, suscité par ma faute, parce que je n'avais pas employé des formes assez sévères et assez dignes d'une telle discussion; le gouvernement n'était d'ailleurs intervenu comme surveillant que bien malgré lui et poussé par les clameurs théologiques que son état d'inconséquence radicale ne lui permet guère de braver ouvertement. La séance de Tan dernier avait eu lieu sans la moindre préparation de ma part ; je venais d'achever, le matin même, les conclusions politiques de mon ouvrage, et je m'étais seulement réservé ensuite deux heures po0r penser à mon discours d'ouverture ; or, ces deux heures se trouvèrent absorbées par une horrible querelle domestique',

1. Ces détails donnés ici rétrospectivement par H. Comte sur une querelle qui aurait précédé immédiatement sa leçon, sont absolument incoffi' patibles avec les représentations que Mme Comte lui fit sur cette même leçon ; représentations qu'il accepta en remerciant ; voici ces remerciments; ils sont du 12 décembre 1842 : « Je vous remercie de vos justes observatiens au sujet de Touverture de mon cours. Comme je m'y croyais ju^' quMci prêsqu'en famille, je m'y laissais un peu trop aller à une sorte de familiarité incisive. Mais l'expérience de l'an dernier m*a fait sentir la nécessité d'y contenir désormais les malveillants par une discussion to^joors sérieuse et digne, qui aura d'ailleurs, je vous le garantis, toute la fermeté désirable. » Voy. d'ailleurs p. 253 et 264.

en sorte que je n'eus d'autre loisir de penser à mon discours, dans une telle disposition morale, que pendant la demi-heure du tnyet; de là l'emploi de formes à la fois légères et acerbes, quoique le fond f&t pourtant le même, qui durent naturellement donner prise contre moi , et même blesser plus de gens qu'elles n'excitèrent de plaintes. Cette année, les choses ont eu heureusement, à tous égards, leurs cours normal ; et l'absence totale de réclamation au sujet d'une telle proclamation philosophique m'a confirmé àpoj/morf ce que je savais bien à priori^ que la réserve dont beaucoup d'écrivains croient encore avoir chez nous un certain besoin envers des croyances religieuses quelconques, tient surtout à leur propre incohérence logique, qui les dispose à nier les conclusions tout en concédant les prémisses générales. L'école théologique se trouve mainte* nant dépourvue de toute force réelle contre ceux qui osent directement reftiser d'admettre sa méthode caractéristique et sa doctrine fondamentale.... >

8. Sommaire : Lettre du 25 mars 1843, Paris.— M. Comte envoie à H. Mili son trailé de Géomélrie. Il avait exprimé l'intention de faire une appréciation générale de la philosophie allemande; M. Mill l'en dissuada et lui donna quelques renseignements sur le r61e que la philosophie alle« mande joue en Angleterre et sur la part qu'elle a eue à son propre développement.

« .... Si, à un titre quelconque, vous désirez raviver par une lecture * vos anciens souvenirs mathématiques, vous y trouverez peut- être un intérêt réel dans le sentiment de Tunité de composition, infiniment rare dans les ouvrages scientifiques par suite du régime dispersif, et surtout dans les traités mathématiques, où le seul Lagrange,à mes yeux, en a offert de vrais modèles. Cette impression générale résultera principalement d'une lecture rapide quoique

Page 1