‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 62 sur 68 · LETTRES A MISS HENRIETTE MARTINEAU · texte numérisé non relu

LETTRES A MISS HENRIETTE MARTINEAU

dames qui déjà s*y sont associées, tout en me félicitant de vous voir ainsi recueillir dignement les deux tiers du proiit pécuniaire dé votrie éminent travail. Je me réserve d*ailleurs la satisfaction de divulguer convenablement la noble proposition que je dois refliser, et dont l'appréciation publique fournira de nouveaux motifs de constater la supériorité morale des positivistes sincères (19 janvier 1854). »

« Mademoiselle,

« Je suis, depuis deux mois, absorbé par le quatrième et dernier volume de ma Politique positive, dont Timpression va, j'espère, commencer, afin qu'il paraisse m juillet, si les réactions industrielles de la perturbation guerrière ne retardent pas cette publication. Me voilà , jusqu'à ce que j'achève ^ à mon régime de travail , ne sortant que le mercredi, pour ma visite hebdomadaire à la tombe inspiratrice. Néanmoins, je consacre toujours le jeudi tout entier, soit aux entrevues personnelles, soit à ma correspondance. C'est ce qui me permet de répondre immédiatement à votre excellente lettre du l" avril, que j'ai reçue hier. Quoique je doive ainsi me trouver probablement forcé d'ajourner à jeudi prochain des réponses déjà dues, je regret* terals trop de tarder davantage à vous témoigner ma juste satisfaction.

« Avtmt tout, j'éprouve le besoin de vous exprimer combien je suis touché de votre noble persistance dans l'admirable scrupule auquel ma dernière circulaire me permit de rendre un hommage public. Cette pièce, que je vous envoyai vers la mi-février, a dû vous faire pressentir ma disposition à satisfiiire votre vœu sous le mode qu'indique la fin de votre lettre. Je puis, en effet, accepter votre offre conscièneieuse, et je l'accepte Avec une profonde reconnaissance, sans altérer aucunement ma résolution générale

de ne tirer nul autre profit de mes livres que le payement des frais d'impression dignement avancés par mon honorable typographe, dont la confiance m*a seule permis de publier mes nouveaux volumes aussitôt qu'ils ont été terminés. Pourvu que je n'applique jamais à mon service personnel la part que votre scrupuleuse équité croit devoir m'assigner dans la vente de votre incomparable traduction, je m'honorerai de la recevoir, en restant juge de la destination spéciale qui lui convient pour la cause générale du positivisme. Quand cette recette s'accomplira, j'emploierai probablement votre premier envoi dans l'accélération du payement des frais typographiques de msi Politique positive, qui sont loin d*ètre encore comblés par la vente des volumes.

c Vous avez très-bien présumé ma résignation au genre d*accueil qui m'attend, en Angleterre comme ailleurs, cliez la plupart des lettrés. Pour achever de vous rassurer à cel égard, je dois vous informer que, depuis l'année 1838, je ne lis aucun journal ou revue, même scientifique , en bornant mes seules lectures, sauf des exceptions extrêmement rares, aux grands poêles occidentaux anciens. Seize années d'une pratique scrupuleuse m'ont rendu de plus en plus chère cette hygiène cérébrale, que je conseille à toute Ame sage et qui me rend spécialement insensible aux atteintes d'une presse incompétente. Comme vous le remarquez judicieusement, je ne puis être ordinairement apprécié que parmi ceux qui n'écrivent pas, et dont chaque jour je vois diminuer la confiance aux étranges guides spirituels suscités par l'anarchie moderne. Je suis d'ailleurs très-convaincu depuis longtemps que le positivisme doit, tout au plus , convertir, jusqu'à la fin du dixneuvième siècle, un millième seulement des chefs de famille; ce qui d'ailleurs me semble suffire pour diriger l'Occident vers la régénération finale , d'après l'ascendant

LETTRES A MISS HENI\IETTE MÂRTINEÂU. 657

qu'obtiendront ces élus dans un milieu sans convictions quelconques et pourtant pressé de se dégager d'une désastreuse fluctuation.

« Mais, sans me faire» j'espère, aucune grave illusion sur la rapidité de cette rénovation difficile, je compte davantage que vous jouir objectivement du succès principal ; si je vis autant que Hobbes, quoique j'aie maintenant cinquante-six ans, je verrai probablement l'Occident irrévocablement engagé dans la voie directe d'une réorganisation normale, ce qui suflira pour dissiper le trouble essentiel, sans attendre une réalisation décisive. Une génération s'est à peine écoulée depuis que je commençais en silence la reconstruction radicale des opinions humaines, et déjà j'ai, de toutes parts, obtenu, malgré toutes sorles d'entraves, des adhésions fort supérieures à mes premières espérances.

c Le grave incident qui vous préoccupe aujourd'hui fournit^ lui-même une confirmation spéciale de l'opportunité de notre doctrine et des pas que les Occidentaux ont faits spontanément vers son ascendant décisif. Je m'expliquerai directement à cet égard dans ma prochaine préface, en motivant le blâme que je dois au tzar qui ne s'est pas montré digne de l'honneur que je lui fis récemment ^ Mais cette perlurbation inattendue a rendu presque ofiicielle la politique extérieure du positivisme, soit en manifestant la disposition spontanée de tous les Occidentaux en faveur d'une paix inaltérable, soit en développant leur activité collective contre un perturbateur arriéré. La suprématie de l'humanité se fait clairement sentir quand l'héritier de celui qui voulait détruire par le fer et la faim la population britannique dirige dignement la noble alliance de la France avec l'Angleterre pour maintenir activement la paix universelle.

Page 1