LETTRES À MISS HENRIETTE IIÂRTINEÂU
m'a semblé devoir être immortalisée dans mon Calendrwr positiviste.
« Respect et sympathie.
c 29 décembre 1853. »
« Mademoiselle,
« Votre charmante lettre de lundi m*a fait hier éprouver une vive satisfaction, en témoignant le prix que yoi|s attachez à la juste approbation que j'ai dû vous exprimer. Mon premier jugement s'est trouvé pleinement confirmé par toutes les impressions et réflexions qui Tout suivi. Depuis beaucoup d'années, mon régime cérébral m'interdit toute autre lecture que celle des grands poètes. Ainsi privé d*un exaqaen complet et continu de votre travail, j'ai pu cependant l'apprécier assez en lisant çà et là plusieurs articles décisifs, dont votre précieuse table m'avait facilité le choik. Ceux de mes disciples, à Paris, en Hollande et en Irlande, qui viennent de lire entièrement cette heureuse condensor tion^ sont unanimes pour m'en témoigner leur satisfaction profonde, ou plutôt leur juste admiration.
< Je suis surtout frappé de l'incomparable sagacité, non moins due au cœur qu'à l'esprit, avec laquelle vous avez dignement senti la destination sociale d'une composition philosophique dont la plupart des juges masculins n'ont saisi que la tendance intellectuelle. Ayant, dès mon début, voué ma vie à fonder le nouveau pouvoir spirituel qui peut seul terminer la révolution occidentale, je construisis la philosophie positive pour fournir une base théorique à la régénération morale, dont ma seconde carrière s'occupedireclement depuis la fin de la première. Néanmoins, presque tous mes appréciateurs, même bienveillants et judicieux, se sont arrêtés à l'examen du moyen, sans considérer le but, au point
de croire que je divergeais quand je poursuivis celui-ci. Quoique vous ne connaissiez pas encore cette consfruction directe, le tact féminin vous a spontanément représenté Touvrage auquel vous consacriez une si précieuse sollicitude, comme le fondement intellectuel d'un édifice social.
« Outre Tefiicacité certaine et prochaine qui Êiit, auxyeui des vrais positivistes, de votre publication un événement décisif, j'y sens de plus en plus l'importance de voire concours personnel, par lequel commence la sainte alliance entre la femme et le sacerdoce pour dégager rOccident de Tanarchie mentale et morale. Votre exemple dissipera bientôt les préjugés pédantesques contre la coopération philosophique du sexe le mieux disposé, surtout aujourd'hui, pour le vrai point de vue encyclopédique. L'envoi que vous avez cordialement agréé vous est peut-être déjà parveno, puisqu'il partit de Paris le 10. Il vous fera sentir combien ma principale construction se trouve, depuis neuf bds, heureusement dominée par une impulsion féminine que la mort consolide et développe de plus en plus. En procurant une nouvelle vie à mon traité fondamental, vous êtes irrévocablement associée à cette salutaire influence, déjà devenue la meilleure garantie du positivisme....
< Le courage qui vous distingue me rassure spontanément, ma chère collègue, contre les chagrins que pourrait vous susciter la malveillante appréciation que vous me signalez, et dont il est ici facile de s'affranchir suffisamment. Nos adversaires ont partout cédé le terrain intellectuel, puisqu'ils ne recommandent plus leurs croyances au nom de la réalité, mais seulement en vue de l'utilité. D'après ce triomphe spontané, nous pouvons compléter la victoire, sans h moindre concession, en leur prouvant, par notre propre conduite, à l'appui de nos démonstrations, que notre doctrine est plus favorable qu'aucune autre à l'efficacité mO' raie dont ils affectent vainement la possession exclusive.
LETTRES A MISS HENRIETTE MâRTINEÂU. 653
Faisons-leur surtout sentir la supériorité propre au caractère relatif de nos convictions, en rendant toujours à leur croyance une justice que l'absolu leur interdit envers nous. Il faut désormais convertir le système d'hypocrisie qui pèse sur rAngleterre, en un système de ménagement pour des opinions dont l'ancienne utilité n*est pas encore épuisée totalement chez les âmes ordinaires. Presque tous nos contemporains sont destinés à mourir dans l'état arriéré que le positivisme peut seul remplacer. Ainsi, la religion positive, en liguant aujourd'hui toutes les dînes d'élite, comme furent ligués, au dix-huitième siècle, les esprits forts, pour diriger la réorganisation occidentale, doit leur inspirer une juste indulgence envers des croyances qui sont moralement préférables, et même mentalement, au scepticisme complet, d'après lequel les instincts égoïstes et les vues dispersives restent sans discipline.
« En destinant surtout votre travailauz classes laborieuses, vous leur avez préparé sagement un meilleur régime que sur lecontinent, pour Tépoque prochaine où leur intelligence se dégagera spontanément des liens théologiques. C'est seulement ainsi quelapopulation britannique peut être radicalement préservée des tendances purement révolutionnaires, qui ne furent fatalement imposées qu'au peuple chargé de l'initiative occidentale. Par là, vos nobles efforts vont seconder et même préparer l'heureuse disposition de l'élite de votre aristocratie à modifier assez sa politique pour rester à la tête de la transition finale» en évitant toute répétition superflue de nos déplorables crises.
« Cette cordiale réponse ne doit pas s'achever sans l'explication qu'exige l'admirable résolution dont vous me faites part quant aux profits matériels de votre publication. Je suis touché de cette noble spontanéité, qui contraste si dignement avec l'indifférence égoïste des écrivains dont les succès sont surtout attribuables à leur reflet positiviste.
tandis que votre adhésion me sert plus qu*à vous. Mais j'espère ensuite vous faire agréer les motifs consciencieux qui me prescrivent de refiiset* votre scrupuleuse proposition malgré la profonde gratitude que j'en ressentirai toujours.
« D'après les préfaces des volumes que je viens de vous envoyer, vous connaîtrez bientôt ma situation exceptionnelle. Tous mes moyens matériels ayant été graduellement détruits, depuis sept ans, par l'implacable acharnement de nos coteries scientifiques, malgré les stériles sympathies que me témoignèrent toujours nos divers gouvernements, j'ai dû, me trouvant sans le moindre patrimoiiie, et voulant conserver mon entière indépendance, fonder finalement toute ma subsistance sur les libres subsides annuels de mes vrais adhérents et de mes dignes appréciateurs. Cette résolution, dont je me félicite de plus en plus malgré ses dangers, m'a graduellement placé dans la situation normale du sacerdoce régéiiérateur, tandis que mes infîmes persécuteurs croyaient ainsi me contraindre au silence dont ils auraient besoin pour soustraire les spécialités académiques â la discipline encyclopédique. Afin de compléter une telle attitude, qui doit servir de type au nouveau pouvoir spirituel, j'ai, depuis quatre ans, proclamé solennellement et toujours pratiqué ma renonciation systématique à tout profit matériel de mes ouvrages quelconques, dont la vente est seulement destinée k payer les frais d'impression, honorablement avancés par mon digne typographe. D'après ce principe, que je convertis en règle générale pour assurer la pureté du clergé positif, comme vous le verrez déjà dans mon Catéchisme^ je ne puis aucunement accepter le tribut de votre généreuse équité. Mais, si vous croyez devt)ir participer, selon vos moyens, au libre subside sur lequel repose irrévoeablementtoute mon existence matérielle Je vous en serai très-reconnaissant, comme envers quelques autres