LETTRES A M. CÉLESTIN DE BLIGNIÈRES
approbation. Je suppose d'ailleurs que vous ne négligez pas les lectures historiques d'après lesquelles vous donnerez plus de précision à vos méditations sociologiques , quand leur tour systématique arrivera. Pendant ces deux années de dernière préparation philosophique, ne vous hâtez point de décider irrévocablement la direction théorique ou pratique de votre vie réelle. Ce noviciat final ne s'achèvera pas sans que vous parveniez spontanément à vous fixer sur ce point capital de conduite , en combinant peu à peu les impressions résultées de ce travail continu avec celles qui proviennent de votre service spécial, dont je ne doute pas que vous ne vous acquittiez toujours consciencieusement , de manière à édifier les profanes sur la moralité pratique de notre foi. Quel que soit votre choix final, je suis certain que vous y rendrez de grands services. Malgré la prédilection ordinaire des jeunes lettrés pour la carrière théorique, cette existence doit convenir à fort peu d'hommes. Quoiqu'elle ait aujourd'hui un besoin urgent de dig^s organes, je pense que la plupart des vocations qu'on y suppose sont illusoires ; il peut très-bien arriver que vous y soyez sérieusement appelé 9 et je ne pourrais moi-même prononcer démonstrativement là-dessus avant l'achèvement du noviciat final que vous avez si noblement commencé. Mais si votre choix définitif tombait, au contraire, sur la pratique, croyez qu'elle vous ofifrirait aussi un vaste et digne champ de dévouement et même de talent. Elle a maintenant presque autant besoin que la théorie de renouveler ses organes principaux, qui d'ailleurs sont naturellement beaucoup plus nombreux.
« Parmi les conseils communs aux deux cas ( et cela ar-
tiveSf Paris, 1867, Chamerot, rue du Jardinet , n* 13. Ce livre n'est point passé inaperçu ; il a donné à son auteur un rang parmi ceux qui s'occupent de philosophie, et est une pièce digne d'être consultée dans la mêlée publique où la philosophie positive commence à être engagée.
rive pour tous ceux qui sont très-importants), je dois aujourd'hui vous recommander la culture esthétique dont je vous ai souvent parlé dans nos libres causeries , que je ne re^tterai jamais d'avoir rendues plutôt fraternelles que paternelles. Je crois qu'il vous reste, à cet égard, de grandes acquisitions à faire. Pour la poésie, elles sont partout praticables, et souvent aussi pour la musique. Apprenez l'italien en lisant Dante, Arioste et Hanzoni, puis respagnol en lisant de même Galderon et Cervantes; laissez dormir vos langues du nord pendant quelques années. Mais habituez-vous surtout à ne jamais lire que des chefsd'œuvre que vous vous rendrez familiers par un recours périodique; si vous lisiez des médiocrités, votre initiation ^esthétique avorterait,
< Gomme transition aux lectures morales, je vous recommande la pratique journalière deV Imitation, dans l'original et dans Corneille. Yoyez-y un admirable poème sur la nature humaine, et lisez-le en vous proposant d'y remplacer Dieu par l'Humanité. Cela deviendra une source féconde de nobles jouissances et d'intimes améliorations. Vous sentirez ainsi combien est moralement dangereuse l'étude scientifique quand on n'y voit pas un simple moyen et que Ton veut l'ériger en but. Les émancipés sont maintenant assujettis à parvenir à l'amour par la foi réelle, c'està-dire démontrée ou démontrable. Mais soyez certain que votre noviciat philosophique ne sera pas conduit jusqu'à son vrai terme normal s'il ne vous amène point à l'amour. Pendant ce trajet, la digne fréquentation du sexe affectif vous aidera beaucoup à atteindre le but raisonnable et saint de toute cette longue institution, l'incorporation morale et mentale à THumanité. Je ne saurais mieux terminer que par ce double conseil , sur lequel je reviendrai si vous m'y donnez lieu ( 2 Mo'ise 63, 2 janvier 1851). »
LETTRES A M. CËLESTIN DE BUGNIËRES. 661
2. SoMMAiRB : M. Comte.reyient sur Vlmitation de Jéiut-Chrùt.
«....Je regrette votre suspension actuelle des lectures poétiques. Un vrai positiviste ne devrait pas laisser passer une seule journée sans y consacrer au moins le temps qu'exige un chant de Dante. Toutefois, en espérant que vous y reviendrez bientût, je me félicite que vous commenciez à goûter l'Imitation, où je vous engage de joindre, comme moi, Corneille à Kempis. Mais vous feriez bien de lire d'abord Tensemble du poëme, avant de revenir sur chaque livre. En effet, le principal défaut de cetle admirable production consiste dans le défaut total de plan. Le quatrième livre a seul une véritable unité, et encore Tordre des chapitres pourrait-il y être interverti sans inconvénient. Partout ailleurs chaque chapitre pourrait le plus souvent être transposé à volonté, même d'un livre à un autre. Gela ne détruit nullement Téminent mérite de cet incomparable poème sur la nature humaine, où Tincohérence est surtout due aux croyances dominantes. Jusqu'à ce qu'il surgisse une autre suite de chants propres à diriger l'intime culture du cœur, cet informe chef-d'œuvre conservera toujours un prix infini, non-seulement comme haute satisfaction esthétique, mais surtout pour l'amélioration morale. Un célèbre empereur musulman en faisait sa lecture favorite. Encore plus dégagés des croyances qui l'inspirèrent, j'espère que tous les jeunes positivistes se le rendront bientût familier, en pouvant de plus aspirer à le refaire d'après la nouvelle unité religieuse.... (14 Aristote 63, 10 mars 1851). >