CHAPITRE XIV
Gonclosion.
Jamais livre n'eut plus besoin que celui-ci de conclusion. Il est formé de deux parties d'un caractère opposé; dans Tune, M. Comte est loué comme un génie qui a sa place à côté des plus grands ; dans l'autre, il est critiqué comme ayant succombé à des fautes de méthode. Si la louange abonde de la plénitude du cœur, la critique n'en obéit pas moins à la rigueur du raisonnement. Ces deux offices, l'un de pleine admiration et l'autre de pleine critique, sont remplis indépendamment l'un de l'autre; je loue M. Comte comme si je n'avais rien à reprendre; je le reprends comme si je n'avais rien à louer. Et pourtant ce sont deux parties qui ne se combattent ni ne se contredisent; bien plus, elles s'appuient réciproquement; car autrement, dans le conflit de la méthode objective suivie par M. Comte commençant, et de la méthode subjective suivie par M. Comte finissant, la philosophie positive m'eût paru un chaos.
Dans mon double office, le même sentiment m'anime, à savoir un entier dévouement à l'œuvre et une profonde reconnaissance à l'homme. Je l'ai déjà dit, quand la philosophie positive m'apparut, je n'avais point de philosophie ; j'avais renoncé depuis longtemps à toute théologie, et, depuis quelque temps, à toute métaphysique. Je me résignais, non sans un vif regret, à cet état négatif. L'ouvrage
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de M. Comte me transforma. La première lecture vint se heurter violemment contre ce que je nomme maintenant mes préjugés. Mais enfin le livre triompha; et, de cette lecture longuement méditée, je sortis disciple. Je reconnais que je hii dois mon existence philosophique, c'est-à-dire une doctrine qui, faisant pour moi l'office rempli jusqu'alors dans le monde par la théologie ou par la métaphysique, eut toute sa racine dans la science positive, seule maîtresse que je pusse accepter. Je me subordonne donc à M. Comte ; et, en me donnant, comme la vérité des choses et mon propre sentiment l'exigent, cette position, j'annonce irréensablement mon ferme dessein de tenir haut Thomme sous qui je me range.
La fonction du disciple est d'abord de montrer que la doctrine qu'il a reçue n'est point une lettre morte, et d'en user dans tout ce qu'il feit. C'est le plus sincère hommage qu'il puisse rendre au mattre, et le meilleur exemple qu'il puisse donnée au public. Je n'ai point manqué à cette obligation ; et, aujourd'hui que j'ai vieilli dans ia méditation et dans la pratique de la philosophie positive, tous mes jugements, soit du passé, soit du présent, soit des choses, soit des hommes, se conforment d'eux-mêmes à cette règle suprême.
En second Heu, la fonction du disciple est d'indiquer et, s'il se peut, de poursuivre les développements que la nature de son esprit et de ses études lui suggère. Toute doctrine nouvelle et surtout toute méthode nouvelle (une méthode nouvelle,^ quelle grande chose!) contient le germe d'infinis développements. Je ne peux mieux le montrer qu'en citant un beau passage que M. Comte écrivait en 182S : t Quand une science quelconque se reconstitue d'après une théorie nouvelle, déjà suffisamment préparée, le principe général se produit, se discute et s'établit d'abord; c'est ensuite par un long enchaînement de travaux qu'on parvient à former,
pour toutes les parties de la science, une coordination que personne, à Torigine, n'aurait été en état de concevoir, pas même Tinventeurdu principe. C'est ainsi, par eiemple, qu'après que Newton a eu découvert la loi de la gravitation universelle, il a fallu près d'un siècle de travaux très-difficiles, de la part de tous les géomètres de l'Europe, pour donner à l'astronomie physique la constitution qui devait résulter de cette loi. Dans les arts, il en est de même. Pour n'en citer qu'un seul exemple, lorsque la force élastique de la vapeur d'eau a été conçue comme un nouveau moteur applicable aux machines, il a fallu également près d'un siècle pour développer la série des réformes industrielles qui étaient les conséquences les plus directes de cette découverte {Système de polUique positive^ p. 29 et 30, édition de 1824). » Voilà ce que la philosophie attend de ses disciples, l'application rigoureuse de sa méthode, l'extension de son principe général. Pour ma part, j'ai fait servir cette vie d'Auguste Comte à communiquer les aperçus et les projets que plusieurs années de réflexions m'ont signalés. Ma vie est maintenant trop avancée pour que je puisse en exécuter moi-même la moindre partie. Aussi les donné-je aux studieux de la philosophie positive pour en faire ce que bon leur semblera.
Enfin la fonction du disciple est la critique, j'entends cette critique de bon aloi qui n'écarte le faux que pour mettre en lumière le vrai. Écarter le faux est, dans le développement d'une doctrine, toujours d*une très-haute importance, et, ici, dans le cas particulier, d'une importance suprême. Car la méthode à laquelle je viens de donner un si grand éloge, et qui seule fait converger les esprits doués de tendances positives, a été brusquement échangée contre une méthode contraire. Quand bien même M. Comte n'aurait mis au jour que le Système de philosophie positive^ encore faudrait-il que ce livre, bien qu'il soit à mes yeux le fon-
dément du nouveau régime mental, fût très-sérieusemeot étudié pour y chercher les parties faibles et les lacunes. A plus forte raison importe- t-il d'être critique rigoureux dans le dangereux passage d'une méthode à une autre. M. Comte, vivant et irritable, imposait, par cela seul, à ses disciples de grands ménagements, et certes je n'aurais jamais voulu être celui qui Teût troublé dans ce qui lui restait de jours à vivre. Autre est la condition de Tœuvre, désormais impersonnelle, qu'il nous a laissée ; celle-ci n'a aucun besoin de ménagements; ce serait lui faire injure; ce qu'elle demande, c'est que la méthode et les principes triomphent, dût ceci ou cela périr et disparaître.
Dans ces circonstances-, une vie de M. Comte ne peut pas être un panégyrique; et, à vrai dire, elle ne doit l'être en aucune circonstance. M. Comte s'est placé au-dessus d'un tel mode de louer. Il n'en reste plus qu'un pour lui, c'est celui de l'histoire ; l'histoire qui est une critique permanente des idées et des choses dignes de vivre en elle et de la modifier.
M. Comte, n'ignorant pas que plusieurs refusaient de le suivre dans les conséquences politiques et religieuses qu'il avait attribuées au système de la philosophie positive, essaya de les réfuter : « Beaucoup d'individualités, dit-il, se sentent choquées par l'avènement direct du sacerdoce positif, qui doit faire universellement prévaloir, dans la conduite publique et même privée, des règles d'autant plus inflexibles qu'elles seront toujours démontrables (Système de polUiqite positive, t. IV, Appendice, p. ii). » Si ces règles étaient démontrables ou démontrées, ces esprits les accepteraient; car pourquoi appartiennent-ils à la philosophie positive, si ce n'est parce qu'elle est démontrable et, à leurs yeux, démontrée? Certes il leur a plus coûté d'abandonner le régime mental où ils étaient, pour venir au régime positif où ils sont, qu'il ne leur coûterait présentement
ponr passer du régime positif à son application. Le reproche que leur adresse M. Comte est à côté de la qnestion, et il suppose des intentions qui n'existent pas ponr expliquer nn ftit dont la cause est ailleurs. Ces esprits voient bien ce que M. Comte affirme, mais ils nient qu^en ceci il ait rien démontré ; et leur assentiment fait défaut là où fait défaut la démonstration. Il (youte : « Ces répugnances envers ma construction religieuse disposent à la regarder comme contradictoire avec sa base philosophiqfQe, dont Tattrait mental se trouvait naturellen^nt exempt de tout conflit moral (t6.). > Cet ai^ment de M. Comte est inadmissible; le fait est que la difficulté est très-grande de passer du régime théologique ou métaphysique au régime positif, soit, intellectuellement, à cause de l'étendue des études que ce passage impose ; soit, moralement, à cause de la rupture des liens qui enlacent le cœur. Les répugnances n'ont donc rien à laire ici ; mais quand, pow^vii de la méthode positive, on veut aller avec lui sur le nouveau terrain, on ne peut Ty suivre, et l'on est placé dans le dilemme ou de rejeter les principes au nom des conséquences, ou les conséquences au nom des principes. Les adversaires du positivisme prennent avec joie et triomphe le premier parti ; ceux qui y adhèrent prennent, non sans douleur, le second.
M. Comte continue : c Cet appendice montrera Tinconséquence des partisans intellectuels du positivisme qui repoussent aujourd'hui son application nécessaire à la destination sociale directement proclamée dans la première ébauche (i6.). » Ils seraient en effet inconséquents si, adoptant la doctrine intellectuelle, ils niaient qu'on dût en faire application. Mais, loin de nier, ils le concèdent; et, non contents de le concéder, ils y adhèrent avec fermeté. Seulement, ils remarquent que toute application d*une bonne méthode n'est pas nécessairement valable, puis ils préten-
dent qu'ici cette bonne méthode n'a pas même été appliquée. La fin du paragraphe est : c Soit qu'ils ne puissèitrt saisir l'ensemble de mon élaboration, ou qu'ils regrettent de voir cesser l'interrègne religieux, leur adoption spécn* lative de la nouvelle synthèse les oblige à lui permettre de se compléter, de se résumer et de conclure. Ma politique, loin d'être aucunement opposée à ma philosophie, en constitue tellement la suite naturelle que celle-ci fut directement instituée pour servir de base à celle-là. » Ce qui en serait la suite naturelle, c'est une politique qui reste encore à déterminer; rien ne prouve que cette politique soit celle dont M. Comte a tracé le plan. Le doute est d'autant plus permis et la discussion d'autant plus nécessaire que, là même où il invoque la continuité, la discontinuité la plus palpable se fait voir. Religieux (prenons ces termes) à la fin de sa vie, il est antireligieux au début et dans la maturité. Ici M. Comte confond, à son insu, le droit et le fait. Le droit qu'il a eu est certain; le fait qu'il ait réussi est en litige. Personne ne conteste à M. Comte que, de très-bonne heure, il ait vu la connexion du nouveau régime mental avec un nouveau régime social et voulu $e camplétBr, se résumer^ conchirôy faire cesser Finterrègne. Entre beaucoup de ses gloires, ce n'est pas la moindre d'avoir fondé la politique sur l'ensemble d'une doctrine positive émanée de l'ensemble du savoir humain. Tandis que les écoles socialistes commencent par la synthèse sociale, lui commence (j'emploie ses expressions qui sont excellentes) par la synthèse spéculative. Mais il perd son avantage et retombe dans l'ornière socialiste dont il nous a si heureusement tirés, du moment qu'il rompt sa méthode à l'endroit même où il passe de la partie spéculative à la partie d'ap* plication. La méthode est le Seul lien par lequel les convie* tions puissent être enchaînées ; brisée, elle tes laissé flotte et les oblige à revenir sur leurs pas et à reprradre, pour
leur propre compte, le bout intact de la chaîne qu'elles ont retenu. On aimerait mille fois mieux que M. Comte eût réusai dans l'application, comme il a réussi dans la spéculation; car une grande œuvre serait faite, non à faire; et ce puissant désir a produit plus d'une adhésion prématiuée qu'il faut rétracter aujourd'hui. Ce n'est pas faute de saisir Vensembk de Véldboration qu'on refuse d'aller où M. Comte est allé; c'est justement l'ensemble saisi qui montre le heu précis où M. Comte manque à sa méthode.
Maintenant que le lecteur a eu sous les yeux ma louange et ma critique, mon adhésion et mon dissentiment^ c'est à lui de les juger et à moi d'insister pour qu'il ne les disjoigne pas et pour qu'il y voie les deux faces d'un même travail, la double suggestion d'une même pensée : procurer l'avancement de la philosophie positive. Disciple de M. Comte, je défends obstinément la méthode et les principes ; mais j'ouvre le débat sur les conséquences. On pourra dire que je me suis trompé, on ne pourra pas dire que j'aie voulu nuire ou à l'œuvre ou à l'homme. En un même homme et en une même œuvre, c'est une position délicate d'accepter et de scinder, de louer et de critiquer, d'adhérer et de dénier; mais c'est une position fort nette à laquelle je ne me refuse pas pour le bien, tel que je le conçois, de la doctrine positive.
Au reste, en faisant le départ entre la méthode et les applications, entre les principes et les conséquences, j'use de la liberté accordée par M. Comte lui-même, quand il se déclare, dans le projet d'une revue positiviste, prêt à laisser un libre cours à UyuXe sage controverse intérieure qui^ respectant toujours les principes^ affecterait seukmer^ les conséquences quelconques (voy. p. 394). Les conséquences quelconques sont donc livrées au jugement par la méthode, entre les disciples de la philosophie positive; c'est à la discussion, et à la discussion seule, à prononcer.
La philosophie dont il est l'auteur demande quelques mots dans cette Conclusion, non pas pour dire quelle en est la nature, comment elle est née ou quel champ elle embrasse ; là-dessus je me suis sufBsamment expliqué. Hais il est un point que j'ai toujours supposé, qu'il est temps de mettre en relief et que j'ai réservé pour donner pleine satisfaction à ma pensée : je veux parler d'une assertion perpétuelle qui règne dans cet ouvrage et qui présente M. Comte comme un génie philosophique du premier ordre et la philosophie positive comme destinée à crottre avec la croissance de l'humanité.
En cette assertion, dont les deux parties sont connexes, ma confiance est entière ; elle s'est fortifiée par tous mes examens, quelque rigoureux qu'ils aient été ; par toutes mes études, quelque prolongées qu'elles aient été; par tous les événements, quelque divers quMls aient été. C'est qu'en eflet elle ne dépend pas d'une simple vue de l'esprit dans le domaine philosophique, et qu'elle a pour fondement la partie de l'histoire qu'ici j'appellerai dynamique et qui est la cause effective de Taccroissement des connaissances, du développement mental et, partant, des mutations sociales.
Si la philosophie positive était, comme Taristotélisme, le cartésianisme, le kantisme et les autres, une théorie générale dérivée de la théologie et de la métaphysique primitives par une modification plus ou moins profonde, elle serait, quelque séduisante ou convaincante qu'elle parût, soumise, pour l'esprit moderne, au doute général qui provient de cette origine même. Toutes ces philosophies partent du sujet ; or, rigoureusement entendu, ce point de départ ne comporte que des formes logiques et n'embrasse pas les réalités. Elles ont, poussées par le progrès du temps et des connaissances, tâché d'introduire dans leur programme quelques-unes de ces réalités qui se découvrent successivement; néanmoins une part d'incertitude resie toujours sur les
MO TROISIÈUB PARTIE.
condiUoDs et Ibb propoiiions d'un tel mélange; et TinteUigeofie moderne se sent mal à Taïae dans un domaine où le subjectif n'est pas purement réduit à son rtAe logique.
Mais, dans la philosophie positive, un rôle purement logique est dévolu au subjectif. Là, le subjectif ou l'intelligence (c'est tout un) recherche uniquement ce qui est, sans y apporter autre chose que les conditions logiques ou for* melles (c*est encore tout un) qui lui sont inhérentes et sous lesquelles l'inteUigence connaît. A ce terme , une philoso* phie ne contient plus aucun élément de doute, dans les limites, bien entendu, de la certitude humaine ; mais aller au éAh de cette certitude, ou entrer dans le scepticisme, est impossible, ainsi que M. Herbert Spencer l'a démontré' en faisaat voir que le scepticisme ne peut jamais se dégager d'une première proposition non sceptique et en donnant ainsi raison au sens commun qui aftirme.
Mais à quel titre une philosophie peut-elle acquérir un aussi émînent privilège? Il est, dana l'œuvre totale produite par le travail de l'humanité, un ordre de notions qui, grftce aux procédés que leur nature leur impose, ont créé, puis appliqué sur une immense échelle le j[)rincipe de réduire le siijet à ses conditions logiques : ce sont les sciences. Là, on ne reçoit que ce qui est donné par Tobjet et par l'expérience; le mode de connaissance, l'enchaînement et la théorie sont procurés par le 8i;uet. De cette combinaison résulte un fond et une forme qui assurent aux sciences leur certitude et leur vertu progressive. Éliminer rigoureusement le sujet des données sur lesquelles on travaille, l'introduire puissamment dans l'ordonnance que l'on cherche, voilà leur ofSce. La philosophie positive, qui, comme je l'ai dit,- n'est qu'une induction générale faite
1. The prineiples of ptychology^ London, 1855. Voy. les chapitres i, Uf lit et iT.
a?ec les acieDces particulières, a la wéme solidité de certitude et la même vertu de déyeloppeinent.
Il est des gens fort éclairés qui, objectanl le caractère complexe de l'hisloire, demandent si Ton peut admettre un mouvement vraiment ascensionnel daos la civilisation et une évolution. A ceux-là on répond en leur montrant les sciences. C'est là qu'apparatt d'une manière indubitable raccumutation, l'accroissement : les faits semultiplient» les théories s'élèvent, la nature se dévoile, la puissance de l'homme s'augmente. On y peut» à chaque période, mesurer l'ascension ; et, à ce point de vue» elles constituent un irrécusable thermomètre sur leqvel le progrès de la civilisation vient se graduer. Gomme la part de la nature étalée devant nous est immensOi comme les méthodes deviennent des instruments dont la force et la précision croissent sans cesse par l'usage» comme enfin chaque chose trouvée est un marchepied pour quelque chose de supérieur» on a la pleine garantie que la suite de l'histoire répondra à ses commencements ; et» du même regard, l'humanité satisfaite contemple son passé et son avenir. Fille des sciences» la philosophie positive partage leur destinée : elle montera comme elles monteront» influera comme elles influeront» et résumera en soi toute leur efficacité théorique et toute leur action sociale. Voilà pourquoi je ne conserve aucun doute sur le succès de la philosophie positive et sur la gloire de M. Comte.
Récemment, à propos d'une affaire tout individuelle, la philosopliie positive a été dénoncée par les organes de la théologie comme subversive de la morale et de la société. Je ne réclame pas, sachant fort bien que la théologie est, de sa nature» hors d'état de rendre justice aux opinions adverses. Mais j'appelle l'attention de tous les hommes éclairés et soucieux de la morale et de Tordre social» quelle que soit d'ailleurs leur opinion» sur ceci : c'est que le
désordre dont on se plaint n*a point été créé par la philosophie positive ; que, beaucoup plus ancien qu'elle , il est né spontanément au sein du régime théologique lui-même, qui n'a pas su le prévenir et ne sait pas le guérir ; et que les prédications de la philosophie positive ne s'adressent aucunement aux âmes engagées dans la foi catholique ou protestante. Celles-là , si elles en sont troublées , que le reproche en soit sur leur conscience ; car nous n'écrivons pas pour elles, nous ne nous insinuons pas auprès d'elles. Déjà Miss Martineau, dans sa préface (voy. ci-dessus, p. 280), et moi dans les Paroles de philosophie positive, nous avons dit que, par le fait de la marche de la civilisation, la société contemporaine renfermait en son sein un nombre très-grand et d'ailleurs toujours croissant, d'esprits qoi, ayant renoncé aux croyances théologiques, demeurent sans doctrine qui les rallie. C'est pour ceux-là que nous travaillons ; nous ne troublons donc rien ; loin de là, nous raffermissons. Aussi, dans le désordre que crée la dissolution des croyances surnaturelles et qui n'est d'ailleurs imputable à personne autra qu'aux destins sociaux, les hommes sages et prévoyants doivent avoir toutes sortes d'égards pour les doctrines qui tentenjt une indispensable réorganisation au point de vue purement naturel, surtout quand ces doctrines donnent, comme fait la philosophie positive, pour leur garant leur conformité essentielle avec la science , dont le crédit ne peut plus être nié ni écarté.
Descartes, en sa Méthode, se défendait d'avoir aucune vue sociale dans sa philosophie ; et il avait raison, car elle était à la fois métaphysique et incomplète. M. Comte, au contraire, est tout occupé des applications sociales de sa philosophie ; et il a raison, car elle est à la fois positive et complète. Tout d'abord, M. Comte aperçut la portée de son œuvre ; et , quand il l'eut achevée avec son incomparable fermeté et malgré de séduisantes tentations, il fut pleine-
ment en droit d'en ouvrir l'office social. Cet essai me paraît, il est vrai, devoir été rigoureusement révisé; mais la révision ne porte en aucune façon sur le principe. Parmi les éminents attributs qu'il célèbre dans la philosophie positive, M. Mill exalte particulièrement le^ ressources qu'elle doit fournir immanquablement à la connaissance de l'histoire et à la direction des sociétés, deux termes connexes. Gomme lui, je suis convaincu de leur connexité; et, disciple de M. Comte jusqu'au bout, après m'étre rangé sous le principe de la doctrine, je me range sous le principe de son application. L'assentiment est, dans le second cas, de même nature que dans le premier, c'està-dire contraint par la réalité et par la conséquence. La philosophie positive, n'étant que le prolongement des sciences jusqu'à un point où elles trouvent leur unité, a dans l'ensemble des choses toute l'efficacité théorique et pratique qu'elles ont respectivement dans leur domaine particulier.
Je touche à la fin de cet ouvrage, et je m'arrêterais, si je ne croyais utile d'ajouter quelques mots au sujet de travaux que la philosophie positive me semble exiger dans la phase qu'elle parcourt. La philosophie positive m'est incessamment présente ; j'écris souvent pour elle, toujours par elle. C'est ce qui constitue mon droit à prendre ainsi la parole en terminant. La vie de tous ceux qui s*initient à une connaissance se divise en deux parts : dans l'une, ils sont élèves; dans l'autre, ils sont disciples; je veux dire que, dans l'une, ils sont uniquement occupés d'apprendre et de s'approprier; dans l'autre, maîtres de l'ensemble, ils emploient la méthode et les principes à des travaux qui soient à la fois de la critique et de l'expansion. De ce rôle de disdple, je ne prends ici que le soin d'indiquer, et encore bien brièvement, une part de ce qui peut être fait.
Ce qu*il importe surtout de signaler, ce sont les lacunes, A. C. * 43
A mon gré, il existe dans la philosophie positive trois lacunes essentielles, à savoir : l'écokiomie politique, la théorie cérébrale et ce que, faute d'un nom qui convienfae, j'appellerai théorie subjective de Thumanité.
Que M. Comte n*ait traité de l'économie politique ni dans les trois derniers volumes du Système de phUosophie posUim, où il expose admirablement la dynamique de l'histoire, ni dans le livre sur la Politique positive, cela se conçoit; mais, ce qui ne se conçoit pas, c'est que, dogmatiquement, en divers passages, il l'ait écartée comme une fausse science. Je n'ai ni le temps de rapporter ces assertions qu'on peut voir d'ailleurs dans ses ouvrages, ni l'intention de défendre l'économie politique, ou de l'attaquer; ce que je veux seulement montrer, c'est qu'elle est partie intégrante de la sociologie et qu'elle ne peut être négligée sans dommage pour toute la théorie de cette science. Laissons donc provisoirement tout débat sur la manière dont l'économie politique a été traitée jusqu'à ce jour, et venons au fond des choses. Tant à cause de la liaison intime de la sociologie avec la biologie que par l'ordre même des phénomènes qui dans les deux cas sont vitaux, il n'y a pas de comparaison plus approximative et donnant tout d'abord une plus exacte idée que la comparaison du corps social avec le corps vivant. Eh bien, dans le corps social, l'économie politique représente ce qu'est dans le corps vivant la nutrition ; c'en est la partie que les physiologistes nomment végétative, celle par où il s'entretient journellement. Or, il est de* méthode dans la biologie que les fonctions supérieures, dévolues au système nerveux, sont sous la dépendance absolue des fonctions inférieures ou de nutrition, sans lesquelles elles ne peuvent ni exister, ni être connues dans leur vraie réalité. Il en est de même du corps social; les fonctions supérieures, celles qui y administrent la partie morale, esthétique, scientifique, et qui conduisent l'évolution, tiennent rigoiireu-
sèment à tout l'éntretieti matériel de la société, entretien que je nomme industrie et qui est Tobjet de l'économie politique. C'est donc une grave lacune qu'il n'y ait nulle part dans la sociologie un chapitre qui expose la constitution M réconômîe politique et les relations de cette fonction fondamentale avec les fonctions supérieures; c'est aussi un vice graye contre la méthode; car, à ce point, qui ne voit qu'une théorie positive de l'économie politique est indispensable, montrant les nécessités industrielles de l'évolution sociale, comme la théorie de lanutrition montre les. nécessités physiologiques de l'évolution individuelle? Traiter de l'économie politique au point de vue de la philosophie positive est un des sujets importants et urgents qui peuvent être recommandés aux disciples de cette philosophie.
Une seconde lacune importante et urgente concerne la théorie cérébrale. J'ai dans un chapitre spécial indiqué que l'hypothèse de Gall est ruineuse, et que dès lors tout ce qu'elle paraît supporter devient aussi peu solide qu'elle l'est elle-même. 11 faut donc se hâter de retirer de l'édiâce ces matériaux trompeurs; mais le vide qu'ils laissent est grand; car la philosophie positive a un besoin particulier d'une saine théorie cérébrale, vu que les relations s'en font sentir avec beaucoup de force dans la sociologie. La théorie cérébrale, sans doute, n'a encore que des rudiments, étant la plus compliquée et la plus difQcile des parties de la biologie; pourtant elle dSre dès à présent à une main laborieuse de forts utiles documents. Ces documents, rassemblés, coordonnés et développés par leur coordination même, donneront, dans leur mesure, des notions réelles. Ce qu'on sait vraiment, si peu que ce soit, est toujours bienrenu.
De quelque intérêt que soient les deux points précédents, celui qui suit mérite encore bien davantage l'attention, je veux parler de la théorie subjective de l'humanité. D'abord
il convient d'écarter une conrusion qui plane sur toute la discussion relative à la psychologie et qui l'offusque. De cette explication sortira la notion exacte de ce que j'entends par une telle expression.
Théorie cérébrale, théorie mentale ou psychologique sont pris dans deux sens très-différents, que l'on ne distingue jamais. Cela signifie tantôt les conditions organiques sous lesquelles se manifeste l'intelligence, tantôt les conditions formelles sous lesquelles la connaissance s'exerce. Du moment que l'on sépare l'une de l'autre ces deux significations, on aperçoit le moyen de résoudre le débat sur le lieu de la psychologie; car à la demande : où ces deux ordres doiventils être étudiés? il sera répondu que le premier doit l'être dans l'anatomie, dans la physiologie , dans la zoologie, dans l'évolution des âges, dans la pathologie; il appartient donc sans conteste à la biologie; mais il sera répondu aussi que le second. doit être étudié dans le développement total de l'histoire et dans l'application à tous les modes du savoir; il appartient donc sans consteste à la philosophie. Ainsi il y a deux psychologies, l'un biologique, l'autre philosophique. Tune relative à l'homme individuel, l'autre relative à l'homme collectif, l'une fournissant ce qui est nécessaire pour passer de la biologie à la sociologie, l'autre examinant l'instrument subjectif à la lumière de tout le savoir objectif.
Mais ce complément de la philosophie, je ne le nomme pas psychologie, même après définition ; je l'appelle théorie subjective de Vhumanité; c'est qu'en effet, s'il renferme la psychologie, il renferme beaucoup plus.
M. Comte, arrivé à un certain point de l'élaboration de son traité de Politique positive, eut besoin de considérer la morale en tant que science. Ceux qui placent la théorie cérébrale tout entière dans la biologie ont dû songer à y placer aussi la morale; car il n'est pas une raison pour
celle-là qui ne milite pour celle-ci, puisque la morale lient ' aux facultés affectives comme l'autre tient aux facultés intellectuelles. Mais M. Comte, reconnaissant l'indépendance de la morale , en fit une septième science. A cela il faut dire, d'une part, que mettre la morale en septième science, à la suite de la sociologie et des autres, est une faute contre la méthode; car la morale n'est point, comme les six sciences, de l'ordre objectif; et d'autre part, que c'est aussi une faute contre la notion philosophique maintenant réclamée ; car la morale n'est qu'une portion de l'ensemble subjectif qui doit compléter la philosophie positive et l'empêcher de^demeurer un cercle non fermé.
Ce que j'appelle théorie subjective de l'humanité comprend, pour procéder selon Tordre d'évolution, la morale, l'esthétique et la psychologie.
S'il faut une science de la morale, il en faut, au même titre, une de l'esthétique et de la psychologie. Si la lacune que présente la philosophie positive est évidente quant à la morale, elle l'est aussi quant à l'esthétique et quant à la psychologie.
Dans l'ordre de la méthode positive , c'est d'abord par l'objet que se construit le savoir humain ; et l'on termine par le sujet. La théorie subjective de l'humanité a donc, dans la philosophie positive, un lieu tout assigné.
En résumé, les théories de la morale, de l'esthétique et de la psychologie font défaut dans la philosophie positive. Elles lui sont pourtant essentielles. La place n'en est nulle part ailleurs qu'après le savoir objectif. Tant qu'elles ne sont pas constituées, une foule de notions vraiment philosophiques restent déclassées, sans lieu certain, sans liaison, sans ensemble. La théorie du sujet est le complément indispensable de la théorie de l'objet. La philosophie po* sitive, pour s'achever, pour fermer son cercle, exige trois chapitres contenant des linéaments de la morale, de l'es-
thétique et de la psychologie. Mais cette élaboration de la morale, de l'esthétique et de la psychologie, se distûoigaazit des élaborations antécédentes qui toutes ont été dirigées par la théologie et par là métaphysique, ne se produit qu'après la hiérarchie méthodique du savoir objectif et en subît le perpétuel contrôle*.
Dans cette fin, les considérations théoriques m*ont, comme cela devait être, exclusivement occupé. Pourtant, parmi les développements d'application que comporte la philosophie positive, je veux du moins signaler un exemple qui serve d'indication. Un des penseurs les plus éminents de l'Angleterre , et aussi un de ceux qui admettent la méthode de la philosophie positive, vient de publier un livre sur le gouvernement représentatif. Prenant ce gouvernement tel qu''il est donné par Tétat des choses, M. Mill part de là comme d'un point solide pour en prolonger la théorie et la pratique et pour l'adapter aux exigences croissantes delà condition politique. Là, point de faute contre la méthode. L'état présent est le thème, conduisant à l'aide d'un enchaînement toujours saisi parle lecteur à des conséquences toujours discutables avec l'auteur. C'est un bon modèle de déduction positive dans l'ordre politique en sociologie.
Quoiqu'on pense de ce qui vient d'être dit, tout esprit entré dans la philosophie positive voit de lui-même que le travail ne manque pas à cette philosophie. Elle a maintenant assez pénétré au sein de la société, pour que rien ne puisse plus les disjoindre. La philosophie positive modifie la pensée de la société ; et la société, dans son évolution
1 . Cet ensemble doctrinal a été oonfnsément aperça par V. Comte dans la fin de sa vie ; il a voulu quelque chose de semblable dans oe qu'il a nommé Synthèse subjective; mais cet ouvrage, quand même il serait achevé, n'en serait pas moins manqué complètement, du moment que l'on y confond la logique avec la mathématique. Voyex, sur cette question, le chapitre v.
spontanée, développe la philosophie positive ; il y a action et réaction entre ces deux forces. C'est aux disciples qui se forment et se formeront de poursuivre la tâche ; mais c'est au nom d'Auguste Comte que demeure la gloire d'avoir ouvert une aussi grande carrière.
Cet homme solitaire et puissant sera maintenant connu à qui voudra le connaître. Non pas que je me flatte d'avoir été un de ces biographes qui, habiles à observer les caractères et à en saisir les nuances, sont dans les lettres ce qu'est dans les arts le grand peintre de portraits. Loin de là, je suis peu intervenu, en dehors des discussions purement philosophiques, et j'ai suppléé à mon insuffisance par l'abondance des témoignages. On a sous les yeux les époques essentielles de la vie de M. Comte représentées par lui-même en des lettres intimes qu'il écrivait sous l'impression même des événements. Il y montre ce que vraiment il est, par la façon dont il se comporte en ce qui lui advient, soit qu'il se réjouisse, soit qu'il se plaigne, soit qu*il ait des succès, soit qu'il ait des revers, soit qu'il ait raison, soit qu'il ait tort. Ces écrits et ces pièces ont de l'intérêt pour qui s'intéresse à la philosophie positive ; et, comme, selon mes espérances, cette philosophie est destinée à croître dans l'histoire, je m'applaudis d'avoir, à l'aide de ces pièces, créé une véritable intimité entre le lecteur et celui qui, à travers tant de diflicultés, poursuivit l'accomplissement de son œuvre.
Le caractère essentiel de cette vie est la vocation philosophique. A la philosophie, il ne vient pas par accident; à la philosophie, il ne donne pas des poursuites intermittentes à travers d'autres poursuites. De bonne heure les idées générales l'occupent; et, apercevant, au milieu de celles qui flottaient dans l'air, la grande lueur de la méthode positive, il fut captivé tout entier. Rien ne le détourna, ni les attraits du dehors ni les difficultés du dedans. Quand,
en 1 822, il vit nettement devant lui la voie el le but, il ne songea plus qu'à développer et à coordonner ce qui naissait en son esprit; quand le développement et la coordination eurent pris une suffisante étendue et consistance, il ne songea plus qu*à transformer ce travail mental en une œuvre dogmatique ; et enfin, quand l'œuvre dogmatique fut accomplie, il ne songea plus qu'à en tirer les applications sociales. C'est ainsi occupé, que la mort vint l'enlever à ceux qui l'admiraient et qui l'aimaient.
Très-désireux d'avoir des disciples^ M. Comte ne propageait pourtant sa doctrine que par ses livres et par ses cours publics et gratuits. Il n'usa point de Faction individuelle pour gagner des prosélytes; ils venaient à lui, il n'allait point à eux. En une lettre que je n'ai pas rapportée, M. Gustave d'Eichthal l'appelant son mattre, M. Comte lui répondit en lui demandant de l'appeler son ami. II comprenait trop bien la nature des affinités de la doctrine positive avec la société contemporaine, pour ne pas apercevoir combien de degrés sont nécessaires à l'accroissement et à la prépondérance de cette doctrine. Je l'ai entendu dire qu'il n'avait jamais espéré plus d*une cinquantaine de disciples dans l'occident européen, et se féliciter d'avoir dépassé ce nombre. Plus tard, il se flatta d'obtenir des conversions en masse; mais les conversions en masse, l'histoire en témoigne, veulent des passages de doctrine plus voisins l'un de l'autre que ne le sont le régime théologique et le régime positif.
Ma rupture avec lui m'a commandé beaucoup de ménagements; ils ne m'ont rien coûté; car que puis-je voir, malgré louange et blâme, en M. Comte, si ce n*est celui à qui je dois mon éducation philosophique? Ils n'ont rien coûté non plus à la vérité ; car je n'ai jamais parlé qu'avec des pièces et des lettres. Que le lecteur fasse donc son jugement. Pour moi, le mien est fait, et c'est le respect et l'ad-
miration pour une grande vie. Même dans la iln, quand il succombe sous le faix du labeur et de la méditation, c'est un vieux soldat que ses cicatrices honorent.
M. Comte fut illuminé des rayons du génie. Celui qui, à l'issue de la mêlée confuse du dix-huitième siècle, aperçut, au commencement du dix-neuvième» le point fictif ou subjectif qui est inhérent à toute théologie et à toute métaphysique ; celui qui forma le projet et vit la possibilité d'éliminer ce point dont le désaccord avec les spéculations réelles est la grande difficulté du temps présent ; celui qui reconnut que, pour parvenir à cette élimination, il fallait d'abord trouver la loi dynamique de l'histoire et la trouva ; celui qui, devenu, par cette immense découverte, maître de tout le domaine du savoir humain, pensa que la sûre et féconde méthode des sciences particulières pouvait se généraliser, et la généralisa; enfin celui qui, du même coup, comprenant l'indissoluble liaison, avec l'ordre social, d'une philosophie qui embrassait tout, entrevit le premier les bases du gouvernement rationnel de Thumanité; celuilà, dis-je, mérite une place, et une grande place, à côté des plus illustres coopérateurs de cette vaste évolution qui entraîna le passé et entraînera l'avenir.