‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 9 sur 68 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Préambule.— Vocation.

Qu'est-ce qu'une grande vie? « Une pensée de la jeunesse réalisée par rftgemûr, » a dit Alfred de Vigny. Cette belle parole, M. Comte s'en était emparé pour caractériser sa propre carrière. Et ce ne fut pas outrecuidance, ce fut un juste sentiment de la continuité et de la grandeur de ses travaux. Lorsqu'il prit pour lui cette devise à une époque déjà bien avancée de sa vie, il avait la pleine assurance d'avoir été toqjours fidèle ,aux impulsions de sa jeunesse. Il fut l'homme d'une pensée unique; et cette pensée, qui devint une philosophie, atteignit, comme la maturité des temps le comportait, les questions souveraines de politique et d'organisation sociale.

Il fut, je crois, de tous les philosophes celui dont la pré-

cocité fut la plus grande. Il n'est pas rare de voir des poètes, des artistes, des géomètres donner de très-bonne heure d'éclatantes preuves de leur supériorité; mais la philosophie, avec sa méthode générale qui dirige tout, avec son universalité qui embrasse tout; la philosophie, sorte de confluent auquel tout aboutit et duquel tout doit sortir de nouveau, n'est pas l'apanage d'une jeunesse qui entre à peine dans la science comme dans la vie. En 1822, à l'Age de vingt-quatre ans, M. Comte exposa les idées fondamentales d'une philosophie nouvelle qu'il nomma philosophie positive, parce qu'elle était la généralisation de la méthode particulière dont chaque science positive avait usé pour se constituer et usait pour se développer.

n fut aussi un des philosopher qui se concentrèrent le plus. Jamais sa pensée ne s'écarta de son entreprise, et on ne peut vraiment le surprendre méditant sur autre chose que sur sa philosophie ; il est toujours ou préparant ce qu'il va écrire, ou écrivant ce qu'il vient de préparer. Sa vie a un but, et elle ne se déroule que pour l'en rapprocher. Grâce à la puissance prodigieuse avec laquelle il combinait et retenait, il vit de bonne heure en esprit le dessin général de son édifice; et cette vue claire et nette, le poussant à l'achèvement, ne lui permit aucune distraction, comme elle ne lui laissa aucun repos. Son existence, dès qu'il eut conçu la philosophie positive, fut déterminée, et elle le fut sciemment : il accepta, il aima le joug impérieux de sa vocation.

Si sa sévérité intellectuelle fut inexorable à l'endroit de la philosophie positive, sa sévérité morale ne le fut pas moins; s'il ne soulSrit pas que des entreprises accessoires ou secondaires lui dérobassent du temps et des forces, il ne souffrit pas non plus que des concessions plus ou moins habiles portassent atteinte à son intégrité philosophique. H vint dans un temps où ne faire aucune concession n'était

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pas facile à un homme dénué de fortune et obligé de gagner sa vie par le professorat. La Restauration tenait^ de ses antécédents, un caractère tbéologique peu favorable à rhomme qui déclarait sans détour que le règne de toute théologie était passé. Quoi qu'il en dût advenir, M. Comte n'eut jamais la moindre hésitation; il vécut en pleine conformité avec sa doctrine; elle était pour lui chose sacrée, et une concession aux pressions de l'autorité ou du milieu lui eût paru une profanation.

Avec une vie ainsi absorbée par la vocation, avec une direction intellectuelle qui interdisait tout écart, avec une fermeté stoïque qui repoussait toute transaction, on se figurera sans peine que son esprit fut incessamment rempli de grandes pensées et de grands projets. Tout ce que la science a de plus élevé, tout ce que la méthode a de plus souverain, formait l'objet de ses méditations. L'humanité admirera toiqours les hommes d'une seule science qui, par des découvertes sublimes, en ont procuré l'avancement ; mais elle a réservé un titre particulier et un renom spécial à ceux qui, s'élevant à un point de vue général, embrassent tout le savoir en son ensemble et en cherchent le lien commun. C'était à ce point que M. Comte s'était élevé; c'était ce lien qu'il avait trouvé, et qui avait échappé aux philosophes ses prédécesseurs immédiats, tous engagés plus ou moins par les nécessités contemporaines dans la théologie ou la métaphysique. Là, jouissant de la plénitude de sa perspective et planant sur le domaine entier du savoir humain, oa peut lui appliquer le beau vers où Lucrèce peint la sérénité des hauts lieux de la science :

Edita doctrina sapientum templa serena.

Ce n'était pas tout; et aux grandes pensées s*unissaient les grands projets, je veux parler des projets qui embrassent Tordre des sociétés. Auparavant il y avait les grands

projets sans la science et la philosophie, ou bien la science et la philosophie sans les grands projets. Descartes, dont on ne peut assez admirer le génie; Descartes, qui, comme M. Comte, eut rencyclopédie du savoir de son temps, et qui, comme M. Comte, eut une philosophie, renonce à toute prétention sur Tœuvre sociale : « Je ne saurais* aucunement approuver^ dit-il, ces humeurs brouillonnes et inquiètes, qui, n'étant appelées ni par leur naissance ni par leur fortune au maniement des affaires publiques, ne laissent pas d'y faire toujours en idée quelque nouvelle réformation ; et, si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie, je serais très-marri de souffrir qu'il fût publié. Jamais mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher à réformer mes propres pensées et de bâtir dans un fonds qui est tout à moi {Méthodey 2, 3). » Telle était la condition des temps à laquelle les plus grands esprits n'échappaient pas : d'une part, ceux qui agissaient sur le régime social, fondateurs de religions et d'empires, novateurs et rénovateurs, n'avaient pas eu besoin de consulter autre chose que l'inspiration empirique fournie par la circonstance et le lieu, sans que la science positive intervint; d'autre part, ceux qui agissaient sur le régime intellectuel, les philosophes et les savants, témoin Descartes, un des plus grands d'entre eux, ne pensant pas que l'histoire fût un fait naturel soumis à des lois, ne pensaient pas non plus à y faire application des lois qui appartenaient à leurs sciences particulières ou à leur philosophie. G*est le dix-huitième siècle, si justement nommé par excellence siècle philosophique, qui rompit la barrière. Disciple en cela de ce noble siècle, mais disciple devenu maître par une suprême intuition, M. Comte combina en lui le savant aux notions particulières et le penseur aux notions générales. Aussi, tandis que la philosophie des sciences l'occupe sans relâche et se diange, entre ses mains,

par une sublime transformation en la philosophie même, il saisit le lien qui, dans la civilisation, unit Tétat religieux et politique à Tétat scientifique ou positif; il comprend que le régime théologique et métaphysique des sociétés touche à sa fin, et il est le premier à prêcher parmi elles le régime positif et à Tintroniser. Ainsi, associer les plus hautes spéculations scientifiques aux plus hautes spéculations sociales fut l'entretien constant de son esprit, comme ce fut la gloire de sa vie.

Cette Yie se divise, d'une façon naturelle, en trois parties distinctes et caractérisées. La première comprend la con* ception de la philosophie positive ; la seconde, la mise à exécution de cette conception; la troisième, un essai de rendre explicite ce qui est implicite et d'en tirer un système religieux et politique. Ce sont des parties qui se développent l'une de l'autre et qui forment les trois divisions du présent livre.

La première partie, qui s'étend jusqu'au moment où M. Comte exposa en un cours complet sa doctrine, et où il commença la rédaction de son grand ouvrage, est destinée à montrer comment cet esprit, singulièrement actif et pénétrant, d'abord révolutionnaire, puis amené à sentir l'impuissance finale des idées négatives, chercha la solution de la difficulté sociale, et, en la cherchant, trouva qu'elle se confondait avec la conception d'un système de philosophie qui devenait la méthode générale de l'esprit humain. Cette élaboration décisive eut deux stages : dans l'un, M. Comte fonda la science de l'histoire; dans l'autre, il constitua la philosophie. Là on touche du doigt comment les idées révolutionnaires, toutes négatives qu'elles étaient, ne formaient pourtant pas une impasse et avaient, en vertu de leur liaison sociale avec les sciences positives, une issue vers le grand progrès, la haute culture et le gouvernement du monde.

6 PREMIÈHE PARTIE.

Pendant que le philosophe accompilissait une telle œuvre^ Phomme était en lutte avec les diflicultés et les hasards de Texistence. Né sans fortune, il disputait, pour sa voœtion» des moments à son gagne-pain. Il se liait avec Saint-Simon ; puis, au bout de sept ans, la liaison se rompait Un affreux malheur le frappait, auquel il n'échappait que par le dévouement courageux de sa femme. La nouvelle philosophie, conçue vers 1820 dans sa partie historique, qui fut publiée en 1822, puis conçue en 1824 dans sa partie fondamentale, traversa sans dommage ces péripéties ; et, au bout, cehii qui en avait jeté les linéaments se trouva, sans autre perte qu'une perte de temps, tout prêt à prendre la plume et à parfaire le monument. C'est ainsi que la biographie a sa place dans la philosophie.

£nfin, comme dans Tordre intellectuel, ainsi que dans le reste, tout a une filiation, il a importé de scruter de près les origines de la philosophie positive. Celui qui lira avec quelque attention cet historique sentira mieux sur quel fondement elle repose, pourquoi elle a été pressentie, et comment l'ensemble des idées poussait vers une solution qui, cessant d'être prise dans l'ordre surnaturel, le fût dans Tordre naturel. Des noms illustres iSgurent parmi ses pré* décesseurs^ et il est bon d'avoir de pareils aïeux dans son arbre généalogique.

Conception de la philosophie positive, biographie, et historique, tel est le triple objet de cette première partie.

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