‹ Auguste Comte et la philosophie positiveChapitre 10 sur 68 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Débuts. — Liaison avec Saint-Simon. — Conception de la philosophie positive. — Man'age. — Coure de philosophie positive.

Isidore-Auguste-Marie-François-Xavier Comte, né le 19 janvier 1798, à Montpellier (Hérault), d'Auguste-Louis Comte, caissier à la recette générale de THérault, et de Félicité-Rosalie Boyer, entra au collège de sa ville natale à l'âge de neuf ans. Petit, délicat sans être maladif, il s'y distingua tout d'abord. H était intelligent, laborieux, et allait, dans ses études, toujours au delà de ce qu'on attendait de lui. Ne jouant point ou presque point, il n'en était pas moins aimé, respecté même de ses camarades, qu'il aidait en cachette , ce qui lui attira plus d'une fois des punitions. Rempli de vénération pour ses professeurs, et de la plus grande docilité avec eux, tout autre pouvoir le trouvait taquin, raisonneur, indisciplinable. Les directeurs et les maîtres d'étude le punissaient souvent et durement; mais les professeurs, contents et même un peu fiers de leur élève, intervenaient pour abréger les punitions, ou plut6t, comme disait Auguste Comte, les vengeances. Au reste,, les mêmes circonstances se reproduisirent à l'Ecole Polytechnique : il poussait l'antipathie du règlement à un point extraordinaire, et ne se soumettait qu'à une supériorité morale ou intellectuelle.

Auguste Comte fut examiné un an avant l'flge fixé pour l'entrée à l'École Polytechnique. Afin d'occuper l'année

d*iDtervalle que la nécessité lui ménageait, il demanda à retourner au collège; et là, assis sur une grande chaise, à côté du professeur, M. Encontre, homme^ fort distingué et à qui il a dédié son livre de la Synthèse subjective^ il fît aux élèves, élève lui-même, le cours de mathématiques. Voilà de quelle façon il repassa toute la matière, en attendant répoque de son entrée à l'École, qui eut lieu à la fîn de 1814.

Dans ce temps-là, il n'y avait pas, parmi les admis, un unique premier, mais bien quatre premiers, l'admission appartenant à quatre examinateurs, dont chacun établissait sa liste propre. Auguste Comte fut le premier sur la liste de M. Francœur. A l'École même, dans le classement de fîn d'année, il fut le neuvième. Ce qui lui ôta un meilleur rang, ce furentson indiscipline etsoninhabileté graphique ; on sait que le classement résulte d'une moyenne formée des divers numéros donnés à l'élève pour chaque partie. D'ailleurs, ses camarades conservèrent la plus haute idée de sa capacité et même de sa supériorité.

En 1816, l'École Polytechnique, dont l'esprit ne convenait pas au gouvernement royal nouvellement restauré, fut licenciée sur un prétexte qui se présenta et que l'autorité ne laissa pas échapper. Les élèves de la première année étaient choqués des manières blessantes d'un répétiteur. Les anciens, c'est-à-dire ceux de la seconde année, prirent parti pour leurs cadets; et tous ensemble, décidant que le répétiteur ne devait pas conserver ses fonctions, lui adressèrent une missive portant injonction de ne plus reparaître à l'École. C'était Auguste Comte qui avait rédigé la missive et qui l'avait signée le premier.

Ainsi se trouva brisée sa carrière officielle. M. Comte fut, comme tous les autres élèves, renvoyé chez lui ; mais il n'y resta pas lontemps, et, dès cette même année de 1816, il était revenu à Paris. « Pour vivre et travailler à mes idées.

dit-il, {Philosophie positive^ t. VI, Préface), je choisis spontanément, en 1816, renseignement mathématique, envers lequel mon aptitude spéciale avait été, j'ose le dire, remarquée, pendant que j'étudiais à l'ËcoIe Polytechnique, aussi bien par mes chefs que par mes camarades. >

Sa famille, mécontente de la résolution qu'il avait prise, lui relusait tout secours. Aussi, comme l'enseignement mathématique aux débuts d'un jeune homme peu habile à se pousser, était trop précaire et trop peu étendu pour procurer une existence assurée, il songea plus d'une fois à l'échanger contre une position plus fixé. Le général Bernard, qui avait été officier du génie dans l'armée impériale, et qui était passé au service des États-Unis, espérant qu'on y pourrait fonder une école sur le modèle de l'École Polytechnique, avait été mis en rapport avec Auguste Comte par le général Campredon, ami de la famille Comte et, comme elle, de Montpellier. Il offrait à Auguste Comte, en cas de réussite de son projet, une chaire d'analyse et la direction des études. Cela devait flatter et flatta en effet le jeune homme, qui, tout à celte espérance et à ce désir, négligea de se présenter à un concours ouvert aux élèves licenciés un an auparavant. Le gouvernement de la Restauration, qui, par le licenciement, avait froissé beaucoup de familles, et qui d'ailleurs revenait de lui-même à plus de modération, avait pris cette mesure réparatrice, et il plaça dans les services publics ceux à qui le concours fut favorable. Pendant ce temps-là, le congrès des États-Unis refusait les fonds pour l'école projetée par le général Bernard : voilà conmient Auguste Comte se trouva sans carrière. Dans la lettre par laquelle le général lui annonçait la perte de leurs espérances communes, après s'être longuement et amèrement étendu sur l'esprit purement pratique des Américains, il terminait en disant: « Si Lagrange venait aux États-Unis, il n'y pourrait vivre que comme arpenteur. »

Rien ne pouvait être plus éloigné du caractère d'Auguste Comte que la position de secrétaire de quelque personnage. Pourtant, les justes observations de ses amis, et aussi un peu Tespoir d'une influence indirecte sur les affaires politiques, le décidèrent à entrer en cette qualité auprès de Casimir Périer, riche banquier et puissant membre de l'opposition parlementaire sous la Restauration, plus tard ministre de Louis-Philippe. Les idées de Casimir Périer et d'Auguste Comte ne concordèrent pas. Quelques observations qu'il fut appelé, comme secrétaire, à faire sur les travaux de l'homme poli4ique, ne furent pas goûtées; la rupture s'ensuivit au bout de trois semaines, et le futur ministre et le futur philosophe se séparèrent assez peu contents l'un de l'autre.

Évidemment le futur philosophe ne pouvait se plaire et mener une vie en quelque sorte commune qu'avec un philosophe, c'est-à-dire avec un homme occupé de pensées générales. Ce philosophe, cet homme à pensées générales fut Saint-Simon. Si nous nous arrêtons à ce moment de la vie de M. Comte, nous voyons un jeune homme d'aptitudes très-précoces, très-actives et très- vastes, pleinement familier avec toutes les sciences inorganiques (c'est un peu plus tard qu'il le devint avec les sciences biologiques), versé dans les documents historiques, et désireux d'entrer avant dans le monde des idées et de la politique spéculative. Sa direction, qui aurait pu être catholique et légitimiste, conformément aux opinions de sa famille, était celle d'un libre penseur en religion et d'un révolutionnaire en politique. A un esprit ainsi disposé ne nuisit pas ce qui restait de souffle républicain dans l'École Polytechnique, malgré la pression du despotisme impérial et du régime militaire. Dans les doctrines embrassées, son intervention individuelle ne comptait que pour l'adhésion qu'il avait donnée. C'était simplement un enrôlé de plus sous une bannière

que d*a]itres mains, ou, pour parler plus précisément, les mains du dix-huitième siècle et de la révolution avaient dressée. Si M. Comte devait être un jour ce qu'il a été effectivement, il fallait qu'il sortit de cette position pour entrer dans un ordre différent.

Me servant de termes qui ont été tant de fois employés dans les débats duraut la Restauration et le règne de Louis- Philippe, je nommerai principes critiques ceux qui émanent de la révolution et ont pour caractère essentiel de viser aux réformes politiques, et principes organiques, ceux des écoles qui, dépassant la révolution, ont pour caractère essentiel de viser aux réformes sociales.

Entre les écoles organiques, on peut tracer une ligne de démarcation profonde. Les unes prennent pour point de départ une conception de la nature humaine ou de la société, et, de là, déduisent des systèmes marqués du sceau de l'infidélité par leur origine même. L'autre, car je ne peux pas dire les autres, n'arrive à la conception de l'ordre social qu'après la conception des ordres inférieurs et plus généraux qui constituent le monde oi^anique et le monde inorganique; celle-là est marquée du sceau de la réalité par son origine même; elle est due à Auguste Comte; ici j'ai anticipé sur la marche de son esprit, mais c*est pour donner plus de clarté à ce qui va suivre, et pour que, prévoyant l'avenir, on comprit mieux le présent.

De ces écoles organiques, le principal représentant était alors le célèbre Saint-Simon. Ce fut en 1818 que les relations s'établirent entre lui et M. Comte, qui eut auprès de lui la qfualité d'ami, d'élève, de collaborateur. Le premier résultat de ce contact fut de faire passer M. Comte des idées critiques aux idées organiques de ce temps; c'est un intermédiaire qu'il traversa. Je n'ai aucune envie de prét«)dre que cet intermédiaire ait été nécessaire k son développement, et que ce puissant esprit n'eût pu trouver son

chemin de l'école révolutionnaire à la philosophie posilive sans le séjour qu'il 6t auprès de Saint-Simon. Mais cela est une hypothèse fort inutile à discuter; et il ne faut pas substituer à une évolution réelle une évolution fictive. La biographie est de l'histoire, et . l'histoire de H. Comte nous apprend qu'il occupa quelques années de sa jeunesse dans cet ordre d'idées qui n'était plus l'idée révolutionnaire , mais qui n'était pas encore l'idée positive.

A la vérité, M. Comte a déclaré, je le sais fort bien, que sa rencontre avec Saint-Simon avait été pour lui un malheur sans compensation. Je suis peu frappé de cette déclaration. Pour M. Comte, le passé n'était pas une chose à laquelle il n'était ni permis ni possible de toucher. Quand ses sentiments pour les personnes devenaient autres, il se figurait sans peine qu'il s'était trompé jadis et qu'il ne se trompait pas maintenant. Mais c'est le contraire qu'il faut dire : il se trompait maintenant, et ne s'était pas trompé jadis, car les modifications des sentiments ne modifient pas les faits. Ici, le fait est que pendant quelques années M. Comte fut, si je puis ainsi parler, en apprentissage de ces idées organiques qui commençaient à travailler profondément la France et l'Europe, et qu'ainsi l'intervalle vide de sa vie se trouva occupé du thème qui pouvait le mieux captiver son esprit et lui faire chercher au milieu des systèmes faux le vrai système, qu'en effet il trouva.

En échantillon des idées socialistes qui de bonne heure agitèrent Saint-Simon, je citerai cette phrase demeurée fameuse : « L'imagination des poètes a placé l'âge d'or au berceau de l'espèce humaine, parmi l'ignorance et la grossièreté des premiers temps; c'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y reléguer. L'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous ; il est devant ; il est dans la perfection de l'ordre social. Nos pères ne l'ont point vu ; nos enfants y arriveront un jour ; c'est à nous de leur en frayer

la route. » {Œuvres choisies de C. H. de Saint-Simon, Bruxelles, 3 vol. in-12, 1859, t. II, p. 328.) Ce passage appartient à un écrit de 1814.

Mme Comte, qui, avant son mariage, a vu Saint-Simon et M. Comte à côté l'un de l'autre, me dit que rien n'était plus affectueux que les rapports de ces deux hommes, et qu'ils s'aimaient véritablement. Il est notoire que M. Comte fut l'élève favori de Saint-Simon; le témoignage de Mme Comte s\joute que l'affection était passionnée aussi chez relève. Au reste, tout était passionné chez M. Comte, affection et antipathie.

Ce titre d'élève, je viens de le répéter afin de m'en expli-* quer. J'appelle éducation chez H. Comte la série des phases par lesquelles il passa pour parvenir à l'état positif, et qui sont au nombre de trois : la phase révolutionnaire, la phase intermédiaire, la phase positive. Tant qu'il fut dans la phase intermédiaire, on peut dire en toute justice qu'il lut élève de Saint-Simon; car, quelque influence que de bonne heure il ait gagnée sur son mattre, il est certain que la direction générale appartenait à Saint-Simon, non à Comte. Cet état dura environ deux ans, de 1818 à 1820, au dire d'Auguste Comte; et ce dire est confirmé par la première date (1822) de son Système de politique positive.

A partir de là commence la troisième phase de la vie de M. Comte. Il découvre ce qu'il a nommé les lois sociologiques, et consigne sa découverte dans un écrit mémorable qui portait le titre de Plan des travaux nécessaires pour réorganiser la société^ Il fut imprimé en avril 1822, dans une brochure intitulée du Contrat sociai^ par Henri Saint-Simon. Pour le moment, la publicité de ce travail décisif resta

1. On peut noter comme digne d'intérêt la ressemblance de ce titre avec celai que Saint-Simon donna en 1808 à un de ses opuscules : Introduction aux travaux seientifiquei du dix-neuvième iièele.

bornée à cent exemplaires, gratuitement communiqués comme épreuves.

Cette publicité si restreinte importe peu, aujourd'hui du moins ; ce qui importe, c'est qu'alors un grand changement fut fait dans la position de M. Comte à l'égard de Saint- Simon. Son éducation était terminée : d'élève il était devenu maître, et maître qui, dès ce moment, aperçut l'impuissance radicale où était Saint-Simon de s'élever au fatte de la science, de la philosophie et de la politique. Mme Comte, au témoignage de qui j'aime tant à recourir, assista plus d'une fois à de vives discussions entre Comte et Saint- Simon, et, ayant vu combien le premier montrait de puissance et combien Tautre marquait de considération et mfime de respect, ne peut, en se reportant à ses souvenirs, se persuader que l'attitude de ces deux hommes ait jamais été autre, et que, intellectuellement, Saint-Simon ait jamais rien eu à donner à Comte. Mais les souvenirs de Mme Comte se réfèrent aux temps qui suivirent 1822, à l'époque où M. Comte, en possession de sa théorie, n'était plus et ne pouvait plus être un élève. Antérieurement, et quand M. Comte n'était pas, par une doctrine à lui propre, soustrait aux influences qui le firent un. moment révolu-, tionnaire et un autre moment socialiste, une certaine action de Saint-Simon n'a pu manquer de s'exercer, ne fût-ce, comme M. Comte le dit lui-même (Politique positive ^ t. lY, Appendice, p. 11), que dans Us écrits prématurés que m'tnspirala funeste liaison à travers laquelle s'accomplit mon début spontané.

Dans les derniers temps, la querelle revenait souvent sur le rang à assigner aux savants et aux artistes. Saint-Simon accusaitcelui qui portait encore, mais à tort, le nom de son élève, de mettre la capacité scientifique au premier rang, ce qui était vrai, et de le mettre, lui Saint-Simon, au second. Gela, Saint-Simon le devinait plus que l'autre ne le

disait ; le fait est que, dans ses conversations avec sa femme, M. Comte classait Saint-Simon parmi les hommes d'imagination, non parmi les philosophes, concevant vite, n'achevant rien, et changeant facilement de vues et de direction.

U était impossible que désormais ces deux mattres vécussent longtemps ensemble. L'un avait la supériorité d'âge et de célébrité, ne pouvait se dépouiller d'une habitude et d'un besoin d'ascendant, et d'ailleurs ressentait déjà des impulsions vers une partie sentimentale et religieuse (ce sont les expressions de Saint-Simon en 1824). L'autre, jeune il est vrai et peu connu, était tout rempli et justement fier de sa découverte et de la perspective à perte de vue qui s'ouvrait devant lui ; il éprouvait l'attrait de celte vocation irrésistible qui devait dominer toute sa vie, et d'ailleurs était alors absolument contraire à toute partie religieuse qu'on voudrait mettre en avant. Aussï la liaison ne dura t-elle plus beaucoup de temps, et la rupture advint en 1824.

Elle advint & propos de la réimpression de l'écrit de 1822. Mais, avant de la raconter, il faut intercaler un incident qui la prépare et en fait comprendre le vrai caractère.

Au mois de décembre 1823, c'est-à-dire peu de temps avant qu'elle se produisit, Saint-Simon commença la publication de son CaJtéchisme des industriels. Dans le premier cahier, p. 46, on lit : < Nous joindrons au troisième cahier de ce Catéchisme un volume sur le système scientifique et sur le système d'éducation. Ce travail, dont nous avons jeté les bases et dont nous avons confié l'exécution à notre élève Auguste Comte, exposera le système industriel à priori pendant que nous continuerons dans ce Catéchisme son exposition à posteriori. »

Ce qu'est le système industriel aux yeux de Saint-Simon dans le moment même où il écrivait ces lignes, le voici : < La classe industrielle doit occuper le premier rang, parce qu'elle est la plus importante de toutes; parce qu'elle peut

se passer de toutes les autres et qu'aucune autre ne peut se passer d'elle ; parce qu*elle subsiste par ses propres forces, par ses travaux personnels. Les autres classes doivent travailler pour elle, parce qu'elles sont ses créatures et qu'elle entretient leur existence ; en un mot, tout se faisant par l'industrie^ tout doit se faire pour elle. » {Catichisme des inditstrielSy !•' cahier, p. 2.)

Je laisse de côté ce qu'il y a de grossièrement faux dans cette proposition que toutes les classes doivent travailler pour l'industrie, et que, tout se faisant par l'industrie, tout doit se faire pour elle. Je veux seulement noter la dissidence absolue qui éclate ici entre Saint-Simon et Auguste Comte. L'un veut réorganiser le système social d'après le système industriel tel qu'il le conçoit ; l'autre veut réorganiser l'ensemble des conceptions théoriques avant de passer à aucune application. *Ce que Saint-Simon nomme régime industriel, Auguste Comte le rejette comme une idée aussi mal élaborée que prématurée; ce qu'Auguste Comte nomme ensemble des conceptions théoriques, Saint-Simon n'a ni scientiGquement ni philosophiquement la force qu'il faudrait pour en saisir les nécessités mentales; et, quand il se sera séparé de son élève, qui emportera ayec lui tout le système, il continuera à poursuivre son entreprise sans se douter qu'elle dépendait d'une entreprise plus haute.

Dans ce désaccord radical et irrémédiable, Auguste Comte ne pouvait faire, à la satisfaction de Saint-Simon, un volume sur le système scientifique et sur le système d^éducation. Aussi ne le fit-il pas; et, quand le moment vint de mettre au jour le troisième cahier du Catéchisme, Saint-Simon, pressé par cette nécessité, publia, au lieu du livre annoncé, le Système de politique positive déjà publié en 1822, écrit qui d'aiUeurs, par son caractère théorique, contrastait fortement avec les idées actuelles de Saint-Simon. Le titre est:

Système fie politique positive j par Auguste Comte, ancien élève de l'École polytechnique, élève de Henri Saint-Simon, t. I, l'* partie. Dans les projets de M. Comte, cette première partie devait être suivie d'une seconde, dont il est plus d'une fois question dans les lettres écrites à H. G. d'Eichthal. Mais, au bout de peu de temps, l'idée de cette deuxième partie devint l'idée de la philosophie positive, dont le programme fut rédigé au commencement de l'année 1826.

Ce troisième cahier du Catéchisme des industriels est rempli tout entier par le Système de politique positive. Déjà en 1822 le nom de M. Comte n'y avait pas été mis , sous prétexte qu'un livre aussi audacieusement émancipé de toute doctrine théologique^ contristerait sa famille catholique et pieuse. En 1824, Saint-Simon, ne voulant pas davantage que le nom de M. Comte parût, voulait en outre que l'ouvrage fût publié sous la rubrique de Catéchisme des industriels; ce qui était évidemment masquer l'œuvre, l'absorber et en subordonner l'auteur autant que possible. M. Comte s'opposa à cette double prétention.

Saint-Simon insistant, il Insista à son tour; et, dans la chaleur de la discussion, Saint-Simon lui déclara que, puisqu'il ne voulait pas se soumettre à sa direction, il n'y avait plus d'association entre eux. Ce mot, M. Comte ne s'y attendait pas, mais il l'accepta ^ Ce qui d'aifleurs empira la rup ture, c'est que Saint-Simon manqua à la promesse formelle qu'il avait faite de ne pas publier l'ouvrage de M. Comte avec la ridicule attache de Z* cahier du Catéchisme des industriels, M. Comte ressentit vivement ce manque de parole.

1. La rupture advint d'une façon semblable entre Saint-Simon et Augustin Thierry, qui fut aussi son élève. Dans les disputes qui s'élevèrent entre le maître et le disciple , Saint-Simon lui dit un jour : « Je ne conçois pas d'association sans le gouvernement de quelqu'un. — Et moi, répartit Thierry, je ne conçois pas d'association sans liberté, s Dès lors tout fut dit entre eux. (Guigniaut, Notiu historique sur Àuffustin Thierry ^ p. 50. Paris, 1863.)

et il eut raison. Saint-Simon ne continuait plus que par le titre ce Catécliisme qui d'ailleurs ne se finit jamais. Au moment de la rupture, et quand, dans la vraie loyauté, il devait le plus tenir à mettre à découvert le nom de son élève désormais séparé de lui, il le dissimulait sous une couverture infidèle ; car qu'a de commun le Système de politique positive avec l'industrie et les industriels de Saint-Simon? Ce sont là de justes griefs.

Cette fois le Système de politique positive fut tiré à mille exemplaires. Il était précédé de deux singuliers avertissementSy l'un de Saint-Simon, l'autre d'Auguste Comte. Les voici tous les deux.

Avertissement de Saint-Simon.

« Ce troisième cahier est de notre élève, M. AugusteComle. Nous lui avions confié, ainsi que nous l'avons annoncé dès notre première livraison, le soin d'exposer les généralités de notre système : c'est le commencement de son travail que nous allons mettre sous les yeux du lecteur.

« Ce travail estcertaineraenttrès-bon, considéré du point de vue où son auteur s'est placé; mais il n'atteint pas exactement au but que nous nous étions proposé; il n'expose point les généralités de notre système, c'est-à-dire il n'en expose qu'une partie, et il fait jouer le rôle prépondérant à des généralités que nous ne considérons que comme secondaires.

« Dans le système que nous avons conçu , la capacité industrielle est celle qui doit se trouver en première ligne ; elle est celle qui doit juger la valeur de toutes les autres capacités, et les faire travailler toutes pour son plus grand avantage.

« Les capacités scientifiques, dans la direction de Platon et d'Aristote, doivent être considérées par les industriels

comme leur étant d'une égale utilité, et ils doivent par conséquent leur accorder une considération et leur répartir également les moyens de s'activer.

< Voilà notre idée la plus générale ; elle diffère sensible* ment de celle de notre élève, qui s'est placé au point de vue d'Aristote, c'est-à-dire au point de vue exploité de nos jours par l'Académie des sciences physiques et mathématiques ; il a considéré par conséquent la capacité aristoticienne comme la première de toutes, comme devant primer le spiritua* lisme, ainsi que la capacité industrielle et la capacité philosophique.

< De ce que nous venons de dire, il résulte que notre élève n'a traité que la partie scientifique de notre système, mais qu'il n'a point exposé sa partie sentimentale et religieuse; voilà ce dont nous avons dû prévenir nos lecteurs. Nous remédierons autant qu'il nous^era possible à cet inconvénient dans le cahier suivant, en présentant nousmêmes nos généralités.

« Au surplus, malgré les imperfections que nous trouvons au travail de M. Comte, par la raison qu'il n'a rempli que la moitié de nos vues, nous déclarons formellement qu'il nous parait le meilleur écrit qui ait jamais été publié sur la politique générale. >

Quiconque pèsera les termes de cette déclaration de Saint- Simon comprendra qu'à ce moment sortait d'auprès de lui un mattre qui avec lui n'avait plus aucune ressemblance. Il ne voit pas que, dans l'opuscule dont il est l'éditeur, il s'agit de lois historiques dont l'auteur trace une première * esquisse, mais une esquisse à la fois éclatante et profonde, et que par conséquent il est vain de lui reprocher de n'avoir pas classé de telle ou telle façon les capacités industrielles et scientifiques. L'opuscule est essentiellement consacré aux lois sociologiques, elles y sont prééminentes ; la philosophie positive, proprement dite, est encore dans

Tombre et dans le germe. Si Saint-Simon, l'entrevoyant, la repousse au nom de Platon et du spiritualisme, rien ne prouve mieux la complète et définitive contrariété de ces deux hommes; s'il prétend les faire coexister côte à côte, rien ne prouve mieux la confusion dans laquelle il était enfoncé.

Voici maintenant Y Avertissement de H. Comte :

< Cet ouvrage se composera d'un nombre indéterminé de volumes formant une suite d'écrits distincts, mais liés entre eux , qui tous auront pour but direct, soit d'établir que la politique doit aujourd'hui s'élever au rang des sciences d'observation, soit d'appliquer ce principe fondamental à la réorganisation spirituelle de la société.

c Les deux premiers volumes, qui peuvent être regardés comme une sorte de prospectus philosophique de l'ensemble de l'ouvrage, contiendront à la fois l'exposition du plan des travaux scientifiques sur la politique, divisés en trois grandes séries, et une première tentative pour exécuter ce plan.

« Le premier volume est, en conséquence, composé de deux parties : l'une est relative au plan de la première série de travaux ; l'autre, qui sera publiée peu de temps après, se rapporte à son exécution.

« Le but de la première partie est proprement d'établir, d'une part, l'esprit qui doit régner dans la politique, considérée comme une science positive; et, d'autre part, de démontrer la nécessité et la possibilité d'un tel changement. L'objet de la seconde est d'ébaucher le travail qui doit imprimer ce caractère à la politique, en présentant un premier coup d'œil scientifique sur les lois qui ont présidé à la marche générale de la civilisation, et, par suite, un premier aperçu du système social que le développement naturel de l'esprit humain doit rendre aujourd'hui dominant. En un mot, la première partie traite de la méthode de la physique sociale, et la seconde de son application.

< La même division sera observée dans le volume suivant, relativement aux deux autres séries de travaux.

« Afin de caractériser avec toute la précision convenable l'esprit de cet ouvrage, quoique étant, j'aime à le déclarer, rélève de M. Saint-Simon J*ai été conduit à adopter un titre général distinct de celui des travaux de mon maître. Mais cette distinction n'influe point sur le but identique, ces deux sortes d'écrits, qui doivent être envisagés comme ne formant qu'un seul corps de doctrine, tendant, par deux voies différentes, à l'établissement du même système politique.

« J'ai adopté complètement cette idée philosophique émise par H. Saint-Simon, que la réorganisation actuelle de la société doit donner lieu à deux ordres de travaux spirituels, de caractère opposé, mais d'égale importance. Les uns, qui exigent l'emploi de la capacité scientifique, ont pour objet la refonte des doctrines générales; les autres, qui doivent mettre en jeu la capacité littéraire et celle des beaux-arts, consistent dans le renouvellement des sentiments sociaux.

« La carrière de M. Saint-Simon a été employée à découvrir les principales conceptions nécessaires pour permettre de cultiver efficacement ces deux branches de la grande opération philosophique réservée au dix-neuvième siècle. Ayant médité depuis longtemps les idées mères de M. Saint- Simon, je me suis exclusivement attaché à systématiser, à développer et à perfectionner la partie des aperçus de ce philosophe qui se rapporte à la direction scientifique. Ce travail a eu pour résultat la formation du système de politique positive que je commence aujourd'hui à soumettre au jugement des penseurs.

« J'ai cru devoir rendre publique la déclaration précédente, afin que, si mes travaux paraissent mériter quelque approbation, elle remonte au fondateur de l'école philosophique dont je m'honore de faire partie.

« 11 est sans doute superflu de justifier ici de la loyauté

de mes intentions politiques, et d'entreprendre de prouver Futilité des vues que j*expose. Le public et les hommes d'État jugeront l'un et l'autre point à la lecture de cet ouvrage ; c'est à eux qu'il appartient de décider, après un mûr examen, si ces idées tendent à jeter dans la société de nouveaux éléments de trouble, ou à seconder, par des moyens spéciaux et dont le concours est indispensable, les efforts des gouvernements pour rétablir l'ordre en Europe. »

Si celte déclaration d'Auguste Comte n'est pas clairement décisive, philosophiquement parlant, cela tient à ce qu'il en était encore seulement aux lois sociologiques et à la politique. Un peu plus tard, quand l'ensemble de la philosophie positive fut complètement dessiné dans son esprit, j'imagine qu'il aurait dit, en conservant les formes respectueuses qu'il a dans son Avertissement^ quelque chose d'analogue à ceci : « Les idées que j'ai trouvées auprès de vous et auxquelles je vois, par votre Avertissement, que vous obéissez encore, ont pour but une réorganisation sociale. Ce but est aussi grand que réel, et je le poursuis comme vous. Mais une réorganisation est une conséquence de principes d'abord établis solidement; or, ces principes, je ne les aperçois pas chez vous, ils dépendent d'une philosophie que vous méconnaissez ; ils peuvent provenir d'Aristote, mais ils ne peuvent pas provenir de Platon, et la métaphysique, comme la théologie ou spiritualisme, en sont rigoureusement exclus. La série en doit être ainsi conçue : les lois sociologiques que je soumets au jugement dn public dans le présent opuscule ; une esquisse du développement historique, selon ces mêmes lois sociologiques ; enfin, une philosophie positive comme chacune des sciences qui en sont, y compris Thistoire, les afférents. Cela fait et appris, il sera possible de spéculer sur l'ordre social et politique, sur la réorganisation présente et sur son avenir prochain. Jusque-là, tout est prématuré et illusoire. »

On a souvent prétendu abuser de ces documents contre M. Comte, à Tefiet de le montrer comme un échappé de l'école de Saint-Simon avec quelques dépouilles qu'il se serait appropriées. C*est, en effet, en abuser, et pas autre chose. Si Ton veut seulement soutenir que M. Comte reconnaît avoir été l'élève de Saint-Simon, et s'être occupé avec lui de questions sociales et politiques , la chose est incontestable, et le dire de M. Comte ne contient que ce qui est su d'ailleurs. Hais si on infère que l'idée nouvelle qui jhit le fondement de l'opuscule doit quoi que ce soit à Saint-Simon, on se trompe absolument. L'Avertissement de Saint-Simon témoigne que, dans cette esquisse magistrale, il ne se reconnaît pas ; il la désavoue même, ou du moins il ne lui accorde qu'une place accessoire et secondaire ; or, comme c'est la première place et la place principale qui lui appartient en réalité, il y a là une fausse philosophie qui proteste contre une vraie. Saint-Simon ne réclame rien, et de fait il n'a rien à réclamer. .

Du reste, les deux Avertissements n'ont pas été écrits avant la rupture , ils le furent après et pour contenter Saint- Simon, ce que M. Comte, avec tous les autres détails, nous apprend dans la lettre suivante à M. G. d'Eichthal , trèsimportante assurément. (M. d'Eichthal était alors k Berlin; il avait été élève de M. Comte en mathématiques, puis en philosophie, et fut son ami bien dévoué ; plus tard il s'attacha aux doctrines saint-simoniennes.)

Paris, 1" mai 1S24.

«^ .... Depuis que vous êtes parti, il s'est passé un événement assez important pour moi et qui aura une certaine influence sur la conduite de ma vie : je veux dire ma rupture complète et irrévocable avec M. de Saint-Simon. Je ne sais si cela vous étonnera beaucoup; mais, du moins, vous aviez les données suffisantes pour le prévoir d'après la physiologie.

Il y a trop de discordance entre mon organisation et la sienne, pour qu'il n'en résultât pas une divergence de plus en plus sensible aussitôt que les relations d'élève à maître auraient cessé; et elles sont entièrement terminées depuis quatre ou cinq ans y ou plutôt elles n'ont jamais existé strictement dans le sens réel et vulgaire du mot. Mais cette divergence nécessaire, qui» avec un autre caractère moral que celui de M. de Saint-Simon, aurait pu se réduire à une simple différence d'opinions» a produit et dû produire une scission totale avec un caractère tel que le sien. M. de Saint-Simon a cet amour-propre qui rend toute combinaison réelle impossible avec lui à la longue, à moins qu'on ne fût un homme médiocre et qu'on ne voulût se résoudre à être son instrument. Il est convaincu que lui seul est en état de trouver des idées, et que les autres ne peuvent jamais prétendre qu'à exploiter les siennes, de manière à les améliorer sous quelques rapports secondaires. Il pense d'ailleurs faire exception aux lois ordinaires de la physiologie, en croyant qu'il n'y a point d'âge pour lui et qu'il a plus de valeur aujourd'hui que vingt ans auparavant, tandis que, dans le fait, ce qu'il pourrait faire de mieux maintenant serait de se retirer de l'activité philosophique. Ces inconvénients, supportables d'ailleurs s'ils se réduisaient à des paroles ridicules, produisent malheureusement en lui la prétention la plus forte et la plus irrésistible à gouverner les autres, et j'ai eu particulièrement à en souffrir depuis fort longtemps. Depuis que je n'ai réellement plus rien à apprendre de M. de Saint-Simon, c'est-à-dire depuis quatre ou cinq ans, et que je ne reste accolé à lui que par reconnaissance de ce que j'en ai appris autrefois, cette prétention est devenue pour moi de plus en plus gênante, en proportion des efforts qu'il m'a fallu faire pour m'y soustraire, sans que je l'aie toujours pu complètement. Je l'ai cependant supporté autant que je l'ai pu ; mais ma patience a été

au bout à la dernière épreuve qui a eu lieu au sujet de la publication de mon ouvrage et dont je pourrais vous parler, si vous étiez ici ; mais à cette distance cela vous ennuierait. Néanmoins cela n'eût pas été suffisant pour amener de ma part une rupture, si je n'avais eu à me plaindre sous un autre rapport tout à fait décisif. Depuis longtemps j'ai acquis la preuve que M. de Saint-Simon cherche à me tenir en subalterne vis-à-vis du public, et à s'approprier en trèsmigeure partie la gloire quelconque qui peut résulter de mes trayauz. J'avais été prévenu, il y a sept ans, quand je suis entré en relation avec lui, par des personnes qui, je le vois maintenant, le connaissaient bien, que sa moralité se réduit au fond au machiavélisme d'un homme qui a un but très-déterminé, celui de faire sensation dans le monde, et pour qui tous les moyens sont bons, potirvu qu'ils atteignent à ce but; de telle sorte qu'il est susceptible des plus grands actes de générosité, mais à la condition qu'on soit pour lui un instrument dévoué. J'avais refusé, et même avec indignation, de croire à cet aperçu ; mais aujourd'hui je suis forcément obligé de l'admettre comme résumé de mes relations avec lui. Le fait est que, tant que je n'ai pas voulu avoir une existence distincte et indépendante de la sienne aux yeux du public (et eifectivement, tant que je me suis senti simplement élève, c*est-à-dire dans les deux ou trois premières années, je ne l'ai pas cherché), je lui ai parfaitement convenu. Mais aussitôt que j'ai voulu être moi et paraître moi, il n'y a plus eu que tiraillement dans nos relations; craignant d'être effacé par moi, il aurait voulu m'éliminer auprès du public. Vous ne sauriez croire combien il m'a fallu de peine pour arriver à ce que mon travail actuel portât mon nom ; et même le grand intervalle qu'il y a entre la composition de ce travail et la publication tient essentiellement à cette cause. Enfin, pour abréger, je vous dirai que ce n'est qu'à force d'expériences ou d'obser-

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valions particulières, continuées quatre ou cinq ans, que je suis arrivé à penser sur son compte d*une manière aussi opposée à ma première opinion. Dans un tel état de dioses^ vous sentez que la relation ne se maintenait que par habitude, par amour de la paix de mon côté, et surtout faute d'une occasion qui fit éclater la scission. Cette occasion (si vous désirez le savoir^ ce qui est actuellement peo important) s'est présentée lors de la publication de mon travail. D'abord c'est uniquement pour céder à la volonté de H. de Saint-Simon que mon premier volume parait en deux parties, et je pense sur ce point tout à fait comme vous. Cette première chose a commencé à m'indisposer. Mais j'ai été indisposé d'une manière tout à fait grave par l'intention qu'il m'a manifestée de donner à cela, pour titre, le sien : Catéchisme des industriels, troisième cahier, avec une introduction en tête faite par lui. Je n'ai pas besoin de vous faire sentir combien une telle proposition, outre qu'elle était révoltante pour moi individuellement, se trouvait être ridicule pour le travail. Dès lors j'ai dû arrêter surle-champ cette explosion de domination, et il a bien fallu qu'il s^arrêtàt, puisque l'impression de mon ouvrage ne pouvait pas s€ faire sans mon aveu. Il a donc cédé, mais il a déclaré que, puisque je ne voulais pas le laisser directeur, il n'y avait plus d'association entre nous, mot auquel, je l'avoue, je ne me serais jamais attendu après des relations de sept ans que j'ai prolongées par sentiment et contre tous mes intérêts. Pour comble, il a usé de ruse dans sa publication, de manière à faire paraître comme troisième cahier de son catéchisme mon demi- volume, en violation d'un convention très-expresse, dont M. Rodrigues avait été le garant réciproque. Je n'ai eu à ma disposition que cent exemplaires, tels que ceux que vous avez reçus et tel qu'il était convenu que tous seraient. La vraie publication, qui consiste dans les mille exemplaires, me présente comme

un homme ayant mission de par M. de Saint-Simon pour lui rédiger un de ses cahiers; mais, heureusement, ce n'est pas là l'effet qu'a produit son procédé. Je ne veux pas vous ennuyer de tous ces détails ; peut-être ne l'ai- je déjà que trop fait ; mais vous savez qu'on est toujours diffus quand on parle de ses affaires à un ami. Vous voyez, en dernier résultat, que cette rupture est décisive, et que jamais il ne sera possible de revenir là-dessus. Je vous avoue que je suis maintenant beaucoup plus content que f&ché. Cet évé* nement devait arriver tôt ou tard, et je suis bien aise qti'il ait eu lieu au moment où je commence à me lancer dans le monde scientifique. Je sens mon existence intellectuelle se développer d'une manière plus franche et plus complète. Je suis tout ravi de la parfaite indépendance que j'acquiers par là dans la conduite, soit de mes travaux, soit de mes affaires *. Je crois que les plus grands inconvénients seront pour M. de Saint-Simon, et que le tort qu'il a espéré me faire retombera sur lui. Je vous parlerai plus en détail de mes affaires à cet égard, si vous me marquez franchement que cela vous intéresse un peu ; car je crains bien, je vous l'avoue, de vous ennuyer.

c Vous avez vu, par ce que je viens de vous dire, que, de fait, mon travail n'est pas encore définitivement publié. Les mille exemplaires mêmes de M. de Saint-Simon ont passé à ses souscripteurs ou à d'autres. Mes cent ont été, comme vous le pensez bien, distribués presque en totalité. Enfin, il n'y en a pas un seul chez les libraires. Je pn^-

1. Je le suis d'autant plus que bientôt sans doute la divergence capitale d'opinions qui existe entre nous devra amener une discussion pour laquelle cette rupture me met fort à mon aise. Eu résumé, ses cahiers ont déjà montré et développeront de plus en plus cette disposition qui est fondamentale en lui, autant que possible , puisqu'elle résulte de son organisation, de son âge et de sa position, celle de changer les institutions avant que les doctrines soient refaites, disposition révolutionnaire avec laquelle je suis et je dois être en opposition absolue.

terai de cela pour remédier un peu à rinconvénient des deux parties séparées ; car, aussitôt que la seconde partie sera unie, je traiterai avec un libraire, ou je me procurerai des fonds de toute autre manière, pour publier tout le volume à la fois, de telle sorte que mes envois actuels paraîtront une communication anticipée de la première partie à quelques esprits choisis.

c Je suis encore un peu occupé de mes distributions, et ce n'est pas avant quinze jours que je pourrai me mettre à commencer à écrire la seconde partie. Je vous demande pardon de vous avoir caché la vérité à cet égard; mais le fait est qu*il n'y a pas eu encore une ligne d'écrite à ce sujet. J'ai jusqu'ici constamment employé mon temps à méditer ce travail, et beaucoup de tracasseries et de contrariétés de diverses natures m'ont empêché d'écrire plus tôt. Pour mettre un terme aux instances très-importunes de M. de Saint-Simon à cet égard, et à l'empressement plus flatteur, mais non moins fatigant, de M. Rodrigues et de quelques autres personnes, j'ai dit plusieurs fois que je m'occupais de l'écrire et même de le récrire, quoique je n'en fusse qu'à le penser, car jamais il ne m'est arrivé de rien récrire. Je vous prie de m'excuser si je vous ai traité à cet égard comme le commun des martyrs; mais c'était, non pour que le secret fût mieux gardé, mais afin de n'avoir pas à m'embarrasser l'esprit de plusieurs versions sur le même fait. Dans ma manière de travailler, je n'écris que lorsque le sujet a été profondément pensé dans son ensemble, dans les principales parties, et même dans les détails les plus importants. Aussi ne suis-je pas longtemps à écrire et n'ai-je pas besoin de revenir sur ce que j'écris, si ce n'est sous des rapports infiniment peu graves. Je compte quQ ma seconde partie me prendra six semaines ou deux mois au plus à écrire, et je m'occuperai immédiatement de la publication.

« Je n'ai qu'à me louer de Taccueil fait à mon ouvrage par les personnes qui l'ont reçu. Entre autres, j'ai eu la plus flatteuse approbation de M. de Humboldt, que je dois voir à ce sujet dans quelques jours. J'ai été agréablement affecté (je ne dis pas surpris) de l'effet que ce travail a produit sur M. Guizot; il m'en a témoigné par écrit une profonde et sincère satisfaction, et, depuis, j'ai pu voir par sa conversation que ces idées agissent sur lui. Je continuerai à le voir, et j'espère parvenir à modifier son système intellectuel utilement pour le public. C'est une organisation tout à fait scientifique, mais à laquelle il a manqué une éducation correspondante, et vous savez que malheureusement cela n'est pas réparable. Je n'espère donc pas effectuer sa conversion complète, mais seulement, comme je vous le dis, le modifier assez pour rendre plus utile sa très-grande valeur philosophique. Le point principal sur lequel nous ayons été en opposition est le besoin absolu, suivant lui, des idées religieuses dans une proportion quelconque, à tous les âges possibles de la civilisation humaine. En un mot, comme vous le savez à priori^ quoique moins métaphysicien que tous les autres, c'est encore du kantisme qu'il déduit ses idées les plus générales. J'ai été aussi très-spécialement content de l'effet de mon ouvrage sur M. Flourens, jeune physiologiste que vous connaissez sans doute de réputation et qui a une très-grande valeur philosophique ; je dois avoir avec lui un entretien important, un de ces jours, sur l'idée fondamentale de mon travail, l'application de la méthode positive à la science sociale.

« Vous êtes aussi au courant que moi de la marche des événements en ce pays; aussi je n'ai rien à vous en dire. Vous voyez qu'elle est précisément telle que nous l'avions prévue. Je vous parlerai simplement d'un de ses résultats que j'ai été particulièrement à portée d'observer. L'allure politique de la Sainte-Alliance et celle du ministère fran-

çais ont pour effet principal d*empécher toute activité politique pratique dans les peuples. Outre le grand bien, le bien suprême de la paix, que cette conduite nous assure et qu'elle seule peut nous assurer dans l'état présent des esprits, il en résulte cet heureux effet d'obliger à penser, à se replier sur soi-même, à renouveler les doctrines.

< J'ai oublié de vous expliquer le motif de l'avertissement que vous avez lu en tête de mon travail, et qui a dû vous étonner. Ce qu'il y a là de personnel à M. de Saint- Simon a pour but d'obtempérer à son désir de faire connaître au public nos relations avec plus de développement que par le mot d'élève; ainsi c'est une affaire de complaisance. Je crois que le titre élève était plus que sufGsant, et même, comme me disait M. de Blainville, il énonce plus que la réalité, bien certainement. Mais, M. de Saint-Simon ayant trouvé que ce n'était pas assez, j'ai fait cela pour lui ôter tout prétexte d'accusation ; c'était peu après notre rupture. J*espérais que cet acte de complaisance modifierait ses dispositions à mon égard ; au contraire, c'est depuis qu'a eu lieu le trait dont je vous ai parlé de violation de parole. Vous sentez bien que, d'après cela, je supprimerai cette partie de Tavertissement dans la seconde édition. Je vous donne ces détails, afin que vous compreniez clairement la cause d'un exposé personnel qui doit paraître de fort peu d'intérêt et même assez ridicule au public.

« Adieu, mon cher monsieur d'Ëichthal, vous voyez que je jouis largement du plaisir de m'entretenir avec vous; mais, comme vous êtes le seul homme avec lequel je sois en harmonie au degré où nous le sommes, vous ne trouverez pas étrange qu'en attendant le moment de votre retour, je cherche à prolonger le plus longtemps possible cette conversation trop rare.

• Votre ami,

DÉBUTS. 3i

Pour apprécier les griefe réciproques, il faudrait posséder, de Saint-Simon, un récit sur les mêmes faits; il n'en existe pas, à ma conaaissance du moins, mais ce ne serait qu'une affaire de curiosité pour les détails ; l'essentiel ressort de cette lettre, à savoir que M. Comte ne pouvait plus recevoir la direction de Saint-Simon, et que Saint-Simon ne voulait pas renoncer à la direction. En une telle situation, M. Comte se sépara, et il fit bien.

Désormais livré à lui-même, M. Comte poursuivit sa conception, qui était loin d'être achevée. L'opuscule de 1822, réimprimé en 182(1, ne contient pas la philosophie positive, même en esquisse ; il contient uniquement les lois sociologiques; c'est un premier pas, indispensable sans doute, maïs ce n'est qu'un premier pas. Il ne faut pas se laisser tromper par cette phrase : après avoir considéré cette loi du point de vue le plus élevé de la philosophie positive.... (page 181). G*est nommer la philosophie positive, non dire ce qu'elle est. Il y avait longtemps que dans l'école de Saint-Simon on se servait de ce nom, sans avoir la chose, témoin cette phrase écrite par lui dès 1808 : < Avec quelle sagacité Desc cartes a dirigé ses recherches ! il a senti que la philosoc phie positive se divisait en deux parties également impor- < tantes : la physique des corps bruts et la physique des « corps organisés {Œuvres, t. I, p. 198). » Pour Saint-Simon, philosophie positive n'est qu'un nom générique de l'ensemble de la science, il est probable que pour M. Comte en J 822 ce n'était encore que cela ; du moins Topuscule ne va pas plus loin, mais le courant de 1824 ne se passa point sans que le progrès définitif s'accomplit dans l'esprit de M. Comte. On en voit un premier indice manifeste dans une lettre du 5 août 1824, écrite à M. d'Eichthalet qu'on trouvera plus loin. Puis la philosophie positive, avec le sens spécial qu'elle a d'après M. Comte, est explicitement énoncée dans les opuscules de 1825 et de 1826, insé-

rés au Producteur; enfin, elle arrive à sa pleine maturité dans le cours qu'il commença en 1826 et dont voici le programme :

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