‹ Auguste Comte et le positivisme (volume 2)Chapitre 1 sur 36 · LE COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE D’AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

LE COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE D’AUGUSTE COMTE

Depuis quelque temps, on a beaucoup parlé en Angleterre et sur le continent du Positivisme et de la Philosophie Positive. Ces expressions qui, pendant la vie de l’éminent penseur qui leur a donné cours, ne s’étaient fait jour dans d’autres écrits ni dans d’autres débats que ceux

(1) Cours de Philosophie Positive, par Auguste Comte, répétiteur d’analyse transcendante et de mécanique rationnelle à l'École polytechnique, et examinateur des candidats qui sc destinent à celte école. Deuxième édition, augmentée d’une préface par E. Littré , et d’une table alphabétique des matières. Paris, 1864. — Auguste Comie et la Philosophie Positive, par E. Littré. Paris, 1863.

du très-petit nombre de ses disciples directs, ont enfin émergé des profondeurs de la philosophie du siècle pour venir se manifester à sa surface. On ne sait pas, très-généralement, ce qu’elles représentent, mais il est entendu qu’elles représentent quelque chose. Ce sont les symboles d’un mode de penser reconnu, et d’un mode de penser dont l’importance est assez grande pour induire presque tous ceux qui aujourd’hui discutent les grands problèmes de la philosophie, ou examinent d’un point de vue élevé les croyances de notre temps, à prendre en sérieuse considération ce qu’on appelle la conception Positiviste des choses, et à définir, vis-à-vis d’elle, leur position particulière, plus ou moins amicale ou plus ou moins hostile. De fait, bien que le mode de penser désigné par les termes Positif et Positivisme soit très-répandu, on connaît mieux, comme c’est l'ordinaire, les mots eux-mêmes par les adversaires que par les partisans de cette manière de penser ; et plus d’un penseur qui n’a jamais qualifié de la sorte ni lui ni ses croyances, et qui a soigneusement évité de se laisser confondre avec ceux qui acceptent ces dénominations, se trouve, parfois à son déplaisir, quoique en général avec un instinct assez juste, classé parmi les Positivistes et attaqué comme tel. Ce changement d’aspects dans l’opinion philosophique a commencé en Angleterre pins tôt qu’en France, où une philosophie d’une nature contraire avait été plus généralement cultivée et avait eu plus de prise sur les esprits spéculatifs d’une génération formée par Royer-Collard, Cousin, Jouiïïoy et leurs pairs. La littérature ou la critique françaises mentionnaient à peine le grand traité de M. Comte, que déjà il travaillait puissamment les esprits d’un grand

nombre d’hommes d’étude et de penseurs en Angleterre. Mais conformément au cours habituel des choses en France, quand la nouvelle tendance s’y établit, elle le fit avec plus de force. Ceux qui se disent Positivistes ne sont, il est vrai, pas nombreux; mais tous les écrivains français qui adhèrent à la philosophie vulgaire sentent maintenant la nécessité de commencer par fortifier leur position contre V école Positiviste. Et la manière de penser qu’on désigne ainsi a déjà manifesté son importance par un signe des moins équivoques, à savoir l’apparition de penseurs cherchant un compromis ou juste milieu entre elle et son adversaire. M. Taine, le critique et le métaphysicien subtil, et M. Berthelot, le chimiste distingué, sont les auteurs des deux tentatives les plus remarquables en ce genre.

Le temps semble donc venu où chaque philosophe, nonseulement doit se former une opinion sur ce mouvement intellectuel, mais encore la peut utilement exprimer : s’efforçant de comprendre ce que c’est; si, de son essence, c’est un mouvement salutaire; et dans ce cas, ce qu’on doit prendre ou laisser, de la direction que lui ont donnée ses moteurs les plus importants. On ne saurait mieux présenter la discussion de ces points que sous la forme d’un examen critique de la philosophie d’Auguste Comte : l’apparition d’une nouvelle édition de son traité fondamental avec une préface par M. Littré, le plus éminent, à tous les points de vue, de ses disciples déclarés, nous en fournil d’ailleurs une excellente occasion. Le nom de M. Comte est identifié plus que celui de tout autre avec ce mode de penser. Il est le premier qui ait tenté d’en faire la systématisation complète et de l’étendre scientifiquement à tous les

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objets de la connaissance humaine. Et on faisant cela il a déployé une quantité et une qualité de puissance mentale et atteint une somme de succès, qui lui ont non-seulement gagné, mais encore conservé la haute admiration de’ penseurs aussi radicalement et aussi v ivement opposés que possible à presque toutes ses dernières tendances et à beaucoup de ses premières opinions. Ces penseurs auraient commis une faute, s’ils s’étaient tout d’abord occupés d’attirer l’attention sur ce qu’ils regardaient comme des erreurs dans son grand ouvrage. Tant que celui-ci n’avait pas pris dans le monde de la pensée la place qui lui appartient, l’aiïaire importante était non de le critiquer, mais d’aider à le faire connaître. En indiquer les points vulnérables à ceux qui ne connaissaient, ni n’étaient en état de comprendre la grandeur de l’œuvre, aurait été en retarder indéfiniment la juste appréciation, sans qu'on pût alléguer la nécessité de se garder de quelque inconvénient sérieux. Aussi longtemps qu’un écrivain a peu de lecteurs, et nulle influence, sinon sur les penseurs indépendants, la seule chose à considérer en lui est ce qu’il peut nous apprendre : s’il s’est montré, en quelque point, moins éclairé que nous ne le sommes aujourd’hui, on peut laisser passer cela inaperçu, jusqu’à ce que le moment arrive où ses erreurs peuvent faire du mal. Mais si la place considérable que M. Comte a maintenant conquise parmi les penseurs européens ainsi que l’influence croissante de son œuvre capitale, rendent plus encourageante qu’auparavant la tâche d’empreindre dans les esprits et de faire ressortir les fortes parties de sa philosophie, elles fon t que, pour la première fois, il n’est plus inopportun de discuter ses méprises. Les erreurs dans lesquelles il est tombé

se trouvent maintenant, quelles qu’elles soient, en position d’être nuisibles, tandis que leur libre exposé ne saurait l’être désormais.

Nous nous proposons donc de passer en revue les principes essentiels de la philosophie de M. Comte, commençant par l'étude du grand traité auquel il doit principalement d’être connu dans notre pays, et différant de considérer les écrits des dix dernières années de sa vie, si ce n’est à l'occasion, pour illustrer des points détachés. Quand nous étendrons notre examen h ces dernières productions, nous aurons à renverser d’une manière générale les termes de notre jugement. Au lien de reconnaître, comme dans le Cours de Philosophie Positive, une vue essentiellement saine de la philosophie, avec un petit nombre d’erreurs capitales, nous estimons que c'est dans leur caractère général que les spéculations subséquentes sont fausses et trompeuses, tandis que, tout à travers cette mauvaise tendance générale, nous trouvons, en détail, une foule de pensées et de suggestions précieuses. Pour le moment, nous écartons de la question cette-insigne anomalie dans la carrière intellectuelle de M. Comte. Nous n’allons considérer que le legs principal qu'il a fait au monde, son exposition claire, pleine et compréhensive, qui est en partie sa création, de ce qu’il appelle la Philosophie Positive; nous efforçant de séparer, dans cette philosophie telle qu’il l’a conçue, les choses qui, à notre estimation, sont vraies, de celles, en bien plus petit nombre, qui sont erronées ; et distinguant, à mesure que nous avancerons, la part qui lui revient spécialement, d’avec celle qui appartient à la philosophie du siècle et qui est l’héritage commun de tous les penseurs. M. Herbert Spencer,

dans une brochure récente, a fait en partie cette dernière distinction pour revendiquer l’indépendance de sa propre pensée : niais cela ne diminue pas l’utilité qu’il y aurait à la reprendre ici, dans un dessein moins restreint; en particulier, pour cette raison que Si. Spencer rejette presque tout ce qui appartient proprement à M. Comte, et que dans son mode abrégé d’exposition, il ne rend qu’une justice étroite h tout ce qu’il rejette. I.a séparation n’est pas difficile à faire, au témoignage même de M. Comte qui, bien loin de prétendre à quelque originalité, quand il n’y avait réellement pas droit, s’empressait de rattacher ses pensées les plus originales à chaque germe d’idée semblable qu’il rencontrait chez ses devanciers.

La doctrine fondamentale d’une philosophie véritable, d’après M. Comte, aussi bien que le caractère par lequel il définit la Philosophie Positive, se peuvent résumer de la façon suivante : — Nous ne connaissons rien que des Phénomènes ; et la connaissance que nous avons des phénomènes est relative, et non pas absolue. Nous ue connaissons ni l’essence, ni le mode réel de production, d’aucun fait : nous ne connaissons que les rapports de succession ou de similitude des faits les uns avec les autres. Ces rapports sont constants, c’est-à-dire toujours les mêmes dans les mêmes circonstances. Les ressemblances constantes qui lient les phénomènes entre eux, et les successions constantes qui les unissent ensemble à titre d’antécédents et de conséquents, sont ce qu’on appelle leurs lois. Les lois des phénomènes sont tout ce que nous savons d’eux. Leur nature essentielle et leurs causes ultimes, soit efficientes, soit finales, nous sont inconnues et restent, pour nous, impénétrables.

M. Comte ne revendique aucune originalité pour cette conception du savoir humain. Il confesse qu’elle a été virtuellement mise en pratique, depuis les temps plus éloignés, par tous ceux qui ont apporté à la science quelque contribution véritable, et qu’elle s’est présentée d’une façon distincte aux esprits spéculatifs depuis Bacon, Descaries et Galilée, qu’il regarde comme étant collectivement les fondateurs de la Philosophie Positive. Ainsi qu’il le remarque, la science que, dans les Ages même les plus reculés, le genre humain a surtout poursuivie, parce que c’était celle dont le besoin se faisait le plus impérieusement sentir, est la .Prescience : « savoir pour prévoir ». Quand on cherchait la cause c’était principalement pour diriger l’effet, ou, s’il n’était pas susceptible d’être dirigé, pour le prévoir et y adapter sa conduite. Or, toute prévoyance des phénomènes et tout pouvoir sur eux dépendent de la connaissance de leurs successions et non des notions que nous pouvons nous former sur leur origine ou leur nature intime. Nous prévoyons un fait ou un événement au moyen de faits qui en sont les signes, parce que l’expérience nous a montré qu’ils en étaient les antécédents. Nous produisons tout fait, autre que nos propres contractions musculaires, par l’entremise de quelque fait que l’expérience nous a fait connaître comme devant être suivi de celui que nous cherchons à obtenir. Aussi toute prévision et toute action intelligente n’ont-elles été possibles qu’en proportion du succès que l’homme a obtenu dans sa tentative pour reconnaître les successions des phénomènes. Ni la prescience, ni celte connaissance qui est la puissance pratique, ne peuvent s’acquérir par d’autres voies.

Cependant il était impossible qu’on parvînt, dans une phase très-primitive du progrès de la pensée humaine, à celte conviction que la connaissance des successions et des coexistences des phénomènes est la seule science qui nous soit accessible. Les hommes n’ont même pas encore cessé de soupirer après quelque autre connaissance, ni de croire qu’ils y soient parvenus, et que, une fois acquise, elle se trouve être, de quelque façon indéfinissable , infiniment plus précieuse qu’une simple connaissance de successions et de coexistences. La véritable doctrine ne fut pas aperçue dans sa pleine lumière par Bacon lui-même, bien qu’elle soit le résultat auquel tendent ses spéculations : elle le fut encore moins par Descartes. Newton toutefois la saisit d’une manière exacte (l). Mais elle fut probablement conçue pour la première fois dans sou entière généralité, par Hume qui la mène un pas plus loin que ne fait Comte : soutenant non pas simplement que les seules causes des phénomènes susceptibles d’être connues de nous, sont d’autres phénomènes, leurs antécédents invariables, mais qu'il n’y a pas d’autre espèce de causes : la cause, telle qu’il l’interprète, signifie l’antécédent invariable. C’est là le seul point de la doctrine de Hume contesté par Kant, son grand adversaire, qui, tout en maintenant, aussi vivement que Comte, que nous ne connaissons rien des choses eu elles-mêmes, des Noumènes, des Substances réelles et des Causes réelles, affirmait pourtant leur existence d’une façon péremptoire. Mais Comte ne met même pas ceci en doute : tout son lan-

(1) Voyez dans les Essais sur les Facultés Artives, de tteid, le chapitre sur tes Causes Efllcienlcs, qui est ouvertement basé sur les idées de Newton.

gage l’implique, au contraire: Parmi les successeurs directs de Hume, l’écrivain qui a le mieux exposé et défendu la doctrine fondamentale de Comte est le docteur Thomas Brown. La doctrine et le génie de la philosophie de Brown sont entièrement Positivistes, et on n’a point encore produit de meilleure introduction à l’étude du Positivisme que la première partie de ses leçons. Des penseurs contemporains, nous ne disons rien : mais la même grande vérité a formé la base de toute la philosophie spéculative de Bentham, et, h un degré prééminent, de James Mill. Enfin la fameuse doctrine, émise par sir 'William Ilamilton, de la Relatixité de la connaissance humaine, a conduit beaucoup d’esprits ù cette vérité, bien que nous ne puissions rapporter it sir William Hamilton, lui-même, le mérite d’avoir compris ce principe, ou d’avoir jamais été disposé à y donner son assentiment s’il l’eût compris.

La base de la philosophie de M. Comte ne lui est donc nullement particulière : c’est la propriété générale du siècle, quelque loin qu’elle soit encore d’être universellement acceptée même par les esprits méditatifs. La philosophie appelée Positive est non point une récente invention de M. Comte, mais une simple adhésion aux traditions de tous les grands esprits scientifiques dont les découvertes ont fait la race humaine ce qu’elle est. M. Comte n’a jamais présenté sa doctrine sous un autre jour. Mais par la manière dont il l’a traitée, il l’a rendue sienne. Pour connaître convenablement ce qu’une chose est, nous avons besoin de connaître avec une égale netteté ce qu’elle n’est pas. Pour pénétrer le caractère réel d’un mode dépenser, il nous faut comprendre quels sont les autres modes de penser

qui rivalisent avec lui. M. Comte a pris garde que nous fassions ainsi. Les modes de philosopher qui, selon lui, disputent l’empire au mode Positif, sont au nombre de deux, et tous les deux antérieurs en date à ce dernier : ce sont le mode Théologique et le mode Métaphysique.

Nous employons les mots Théologique, Métaphysique et Positif \ parce qu’ils ont été choisis par M. Comte pour véhicules des idées de M. Comte. Tout philosophe, dont une autre personne entreprend d'exposer la pensée, a le droit d’exiger que cela se fasse au moyen de sa propre nomenclature. Ce ne sont pas là cependant les termes que nous aurions choisis nous-même. Dans toutes les langues, mais spécialement en anglais, ils suscitent des idées autres que celles qu’on se propose. Les mots Positif et Positivisme, dans le sens qui leur est assigné, sont peu propres à prendre racine sur le sol anglais; tandis que celui de Métaphysique suggère et a suggéré même à M. Comte bien des idées qui ne méritent aucunement d’être comprises sous cette dénomination. Le mot Théologique est moins loin du but, bien que son emploi comme terme de condamnation implique, ainsi que nous le verrons, une plus grande somme de négation qu’il n’est besoin d’en faire entrer dans la croyance Positive. Au lieu de parler de l’interprétation Théologique de la nature, nous préférerions dire Personnelle ou Volitionnelle ; Abstractionnelle ou Ontologique au lieu de Métaphysique : et le sens attaché au terme Positif serait exprimé d’une façon moins ambiguë, au point de vue objectif, par celui de Phénoménal , et, au point de vue subjectif, par celui

(YExpérientiel (1) ? Mais les opinions de M. Comte seront mieux exposées au moyen de sa propre phraséologie : il y en a plusieurs, en vérité, qui, sans elle, pourraient à peine être présentées sous certaines de leurs faces.

La forme Théologique de penser, qui est la forme originelle et spontanée, regarde les faits de l’univers comme gouvernés, non par d’invariables lois de succession, mais par les volontés particulières et directes d’êtres, réels ou imaginaires, doués de vie et d’intelligence. Dans l’étal d’enfance de la raison et de l’expérience, les objets sont individuellement considérés comme animés. Le degré suivant est la conception d’êtres invisibles dont chacun surveille et gouverne une classe entière d’objets ou d’événements. Enfin le dernier degré fond cette multitude de divinités en un seul Dieu qui, au début, a fait tout l’univers, et en dirige et en conduit les phénomènes par -la continuation de son action, ou, comme d’autres le pensent, se borne à les modifier de temps en temps par des interventions spéciales.

Le mode de penser que M. Comte appelle .Métaphysique rend compte des phénomènes en les rapportant non à des volontés sublunaires ou célestes, mais à des abstractions réalisées. A celte phase, ce n’est plus un Dieu qui produit et dirige chacune des diverses opérations de la nature : c’est une puissance ou une force ou une qualité occulte, considérées comme des existences réelles, inhérentes, bien qu'elles en soient distinctes, aux corps concrets dans lesquels elles résident et qu’elles animent en quelque

(t) Nous avons dit traduire littéralement les termes de la phraséologie de M. Mill. (Note du traducteur.)

sorte. Au lieu de Dryades présidant aux arbres, et produisant et réglant leurs phénomènes, chaque plante ou chaque animal possède alors une Ame végétative, la Qpcnrlxr, d’Aristote. Aune période ultérieure, l’Ame végétative devient une Force Plastique, et plus tard encore un Principe vital. Les objets dès- lors se conduisent comme ils font parce que c’est leur Essence d’agir ainsi, ou bien en raison d’une vertu inhérente. On rend compte des phénomènes par les tendances et les penchants supposés de l'abstraction Nature qui, bien que regardée comme impersonnelle, est représentée comme agissant d’après une sorte de motif, et d’une manière plus ou moins analogue 5 celle des êtres conscients. Aristote affirme la tendance de la Nature vers le mieux, ce qui lui fournit la théorie d’un grand nombre de phénomènes naturels. L’élévation de l’eau dans la pompe est attribuée à l’horreur de la nature pour le vide. La chute des corps graves et l’ascension de la flamme et de la fumée sont interprétées comme des tentatives faites par chacun d’eux pour gagner sa place naturelle. De la doctrine que la nature n’a point de brèches ( non habet saltum ), on déduit nombre de conséquences importantes. En médecine, la force curative de la Nature ( vis medicatrix) fournit l’explication des procédés réparateurs qui sont rapportés, par les physiologistes modernes, chacun à ses opérations et à ses lois particulières.

Les exemples ne sont pas nécessaires pour montrer à ceux qui sont instruits des phases passées de la pensée humaine, quelle place considérable les interprétations théologique. et métaphysique des phénomènes ont historiquement occupée dans les spéculations des penseurs, aussi

bien que dans les conceptions familières de la multitude. Beaucoup avaient aperçu avant M. Comte, que ni l'un ni l’autre de ces modes d’explication n’était final : il était difficile de mener la guerre contre tous deux plus vigoureusement que n’avait fait Hobbes, au commencement du xvtr siècle. Et quiconque a suivi l’histoire des différentes sciences physiques n’ignore pas que l’explication positive des faits se substitua pas à pas, è l’explication thcologique et à l’explication métaphysique, à mesure que le progrès des recherches mettait en lumière un nombre croissant de lois invariables des phénomènes. A cet égard, M. Comte n’a rien créé, mais il a pris place dans un combat depuis longtemps engagé, et du côté qui, au fond, était déjà victorieux. La généralisation qui lui appartient en propre et dans laquelle on ne l’a pas devancé, que nous sachions, c’est que chaque classe distincte des conceptions humaines passe par tous ces états, débutant par l’état théologique et s’avançant, à travers l’état métaphysique, vers l’état positif: l’étal métaphysique n’étant, quoiqueindispensable, qu’une simple phase de transition du mode théologique de penser au mode positif, qui est destiné à prévaloir finalement par l’effet de la conviction où l’on arrivera universellement que tous les phénomènes, sans exception, sont gouvernés par des lois invariables, avec lesquelles aucune volonté naturelle ou surnaturelle n’entre en lutte. Ce théorème général se trouve complété, si l’on ajoute que le mode théologique de penser a trois phases , le Fétichisme, le Polythéisme et le Monothéisme : les transitions successives étant préparées, et en réalité causées, par l’apparition graduelle des deux modes rivaux de penser,

le mode métaphysique et le positif, en même temps qu’à leur tour elles préparent l’ascendant de ces derniers ; d’abord et temporairement du mode métaphysique et finalement du mode positif.

Cette généralisation est la plus fondamentale des doctrines émises par M. Comte ; et la revue historique qui occupe les deux volumes les plus considérables des six qui composent son œuvre, est une illustration et une vérification continuelles de cette loi. A quel point elle s’accorde heureusement avec les faits, et quel nombre immense de grands phénomènes historiques elle explique ; voilà ce qui n’est connu que de ceux qui en ont étudié l’exposition là seulement où l’on peut la trouver, — dans ces volumes si remarquables et si instructifs. Comme cette théorie est la clef des autres généralisations de M. Comte qui toutes en dépendent plus ou moins; comme elle forme, si nous pouvons ainsi parler, l’épine dorsale de sa philosophie, et que, si elle n’est pas vraie, il n’aura accompli que peu de chose; nous ne saurions mieux employer une partie de notre temps qu’à la dégager de toute fausse interprétation et à donner les explications nécessaires pour faire disparaître les obstacles qui empêchent nombre de personnes compétentes d’v donner leur assentiment.

Il convient de commencer par décharger la doctrine d’un préjugé religieux. Elle condamne toutes les explications théologiques et les remplace, ou pense qu’elles sont destinées à être remplacées par des théories qui ne tiennent compte que d’un ordre reconnu de phénomènes. On en infère que si cette révolution était entièrement accomplie, le genre humain cesserait de rapporter la con-

stitution de la Nature à une volonté intelligente, et de croire aucunement en un Créateur et suprême Gouverneur du monde. Cette supposition est d’autant plus naturelle que M. Comte était ouvertement de cette opinion. Il est vrai qu’il désavouait avec quelque acrimonie l'athéisme dogmatique, et même il dit (dans un ouvrage postérieur; mais les précédents ne contiennent rien qui soit en désaccord avec cela) que l’hypothèse d’un dessein a bien plus de vraisemblance que celle d’un mécanisme aveugle. Mais une conjecture fondée sur l’analogie ne lui semblait pas une base sur laquelle on put asseoir une théorie, dans l’état de maturité de l’intelligence humaine. Il pensait que toute connaissance réelle d’un commencement nous est inaccessible et que toute recherche sur ce point outre-passe les limites essentielles de nos facultés mentales. Cependant ceux qui acceptent sa théorie des phases progressives de la croyance humaine ne sont pas obligés de le suivre jusque-là. Le mode Positif de penser n’est pas nécessairement une négation du surnaturel ; il renvoie simplement celle question à l’origine de toutes choses. Si l’univers a eu un commencement, son commencement, par les conditions mêmes du fait, a été surnaturel : les lois de la nature ne peuvent pas rendre compte de leur propre origine. Le philosophe Positif est libre de se former une opinion sur ce sujet, selon le poids qu’il attache aux analogies qu’on appelle marques de dessein, et aux traditions générales de la race humaine. La valeur de ces preuves est, à la vérité, une question pour la Philosophie Positive, mais ce n’en est pas une sur laquelle les philosophes positifs doivent nécessairement s'accorder. C’est une des méprises de

AI. Comte, tic ne jamais laisser de questions ouvertes. La Philosophie Positive maintient que dans l’ordre existant de l’univers, ou plutôt de la partie qui nous en est connue, la cause directement déterminante de chaque phénomène est non pas surnaturelle mais naturelle. Il est compatible avec ce principe de croire que l’univers a été créé, et même est continuellement gouverné, par une Intelligence, pourvu que nous admettions que le gouverneur intelligent adhère à des lois fixes qui ne sont .modifiées ou contrariées que par d’autres lois de même dispensation et auxquelles il n’est jamais dérogé d’une manière capricieuse ou providentielle. Quiconque regarde tous les événements comme des parties d’un ordre constant, chacun d’eux étant le conséquent invariable d'une condition antécédente ou d’une combinaison de conditions antécédentes, accepte pleinement le mode Positif de penser; qu’il reconnaisse ou non un antécédent universel dont le système tout entier de la nature fut originellement conséquent, et que cet antécédent universel soit conçu ou non comme une Intelligence.

Il y a une méprise correspondante à corriger en ce qui concerne le mode Métaphysique de penser. En répudiant la métaphysique, M. Comte ne s’est interdit d’analyser ou de critiquer aucune des conceptions abstraites de l’esprit. Il n’ignorait pas (bien qu’il ait semblé parfois l’oublier) qu’une telle analyse et qu’une telle critique sont une partie nécessaire du procédé scientifique, et accompagnent l’esprit scieulifique dans toutes ses opérations. Ce qu’il condamnait, c’était la coutume de concevoir ces abstractions mentales comme des entités réelles susceptibles de déployer une force ainsi que de produire des phénomènes, et dont

l’énonciation pût être regardée comme une théorie ou comme une explication des faits. Les hommes d’aujourd’hui croient difficilement qu’une notion si absurde ait jamais été réellement reçue, tant elle répugne aux habitudes mentales instituées par une culture longue et assidue des sciences positives. Mais, quelque généralement qu’aient été cultivées ces sciences, il n’v a jamais eu de société où elles aient formé la base de l’éducation intellectuelle. Il en est de la philosophie comme de la religion : les hommes s’émerveillent de l’absurdité des opinions d’autrui, tandis qu’ils laissent subsister dans les leurs des absurdités exactement semblables : et le même individu est fort naturellement surpris qu’on puisse prendre des mots pour des choses, qui en use avec d’autres mots comme s’ils étaient des choses, toutes les fois qu’il ouvre la bouche pour discuter. Personne ne niera, à moins d’ignorer entièrement l’histoire de la pensée, que dans toute l’antiquité et dans tout le moyen âge la spéculation n’ait été imprégnée de l’erreur qui consiste à prendre des abstractions pour des réalités. Les fameuses idées de Platon furent la généralisation et la systématisation de cette méprise. Les aristotéliciens la perpétuèrent. Les essences, les quiddités, les vertus résidant dans les choses, furent acceptées comme une explication bunâ fide des phénomènes. Ce ne furent pas seulement des qualités abstraites, mais encore les noms concrets des genres et des espèces qu’on prit pour des existences objectives. On crut qu’il y avait des substances générales correspondant à toutes les classes familières de choses concrètes : une substance Homme, une substance Arbre, une substance Animal; et que ces noms désignaient directe-

meut ces substances et non pas les objets individuels ainsi appelés. L’existence réelle des substances Universelles fut la question en litige dans la fameuse controverse de la fin du moyen âge entre le Nominalisme et le Réalisme, controverse qui représente un des points capitaux de l’histoire de la pensée; car c’est la première lutte de celle-ci pour s’affranchir de l’empire des abstractions verbales. Les Réalistes furent le parti le plus fort; mais bien que les Nominalistes eussent pour un temps succombé, la doctrine contre laquelle ils s’étaient révoltés tom ba, après un court intervalle, avec le reste de la philosophie scolastique. Mais tandis que les substances universelles et les formes substantielles, constituant l’espèce la plus grossière d’abstractions réalisées, furent les plus tôt écartées, les Essences, les Vertus et les Qualités occultes leur survécurent longtemps et furent pour la première fois complètement expulsées du domaine de l’existence réelle par les cartésiens. Dans la conception qu’avait Descartes de la science, tous les phénomènes physiques devaient s’expliquer par la matière et le mouvement, c’est-à-dire non plus par des abstractions, mais par des lois physiques invariables; bien que d’ailleurs ses propres explications fussent pour la plupart hypothétiques, et qu’on ait fini par démontrer qu’elles étaient erronées. Longtemps après lui, cependant , on continua d’imaginer des entités fictives (comme les appelle si heureusement Bentham) pour se rendre compte des phénomènes les plus mystérieux ; surtout en physiologie, où cachés sous une grande variété d’expressions, des forces ou des principes mystérieux étaient ou remplaçaient l’explication des phénomènes des

êtres organisés. Pour les philosophes modernes, ces fictions sont simplement les noms abstraits des classes de phénomènes qui leur correspondent ; et c’est un des points embarrassants de la philosophie que d’expliquer comment le genre humain, après avoir imaginé une simple suite de noms pour conserver les rapports de certaines combinaisons d’idées ou d’images, a pu oublier sa propre opération au point d’investir d’une réalité objective ces créations de sa volonté, et de prendre le nom d’un phénomène pour sa cause efficiente. Mais ceci, qui serait un mystère si on l’envisageait au point de vue purement dogmatique, se trouve éclairci par le point de vue historique. Ces mots abstraits ne sont aujourd’hui, à la vérité, que de simples noms de phénomènes, mais ils n’étaient pas tels à leur origine. Pour nous, ils n’indiquent que les phénomènes, parce que nous avons cessé de croire en ce qu’ils ont jadis désigné d’autre ; et il nous paraît de toute évidence que s’en servir comme d’explication c’est, ainsi que le dit ftl. Comte, reproduire naïvement le phénomène en le donnant pour sa propre raison d’être : mais il n’en était pas de même dans le principe. Le point de vue métaphysique n’a pas été une perversion du point de vue positif, mais une transformation du point de vue théologique. Pour former une classe d’objets, l’esprit humain n’est pas parti de la notion de nom, mais de celle de divinité. La réalisation d'abstractions n’est pas venue de ce qu’un mot revêtait un corps, mais de ce qu’un Fétiche dépouillait graduellement le sien.

Primitivement, la tendance ou l’instinct des hommes est d’assimiler toutes les actions qu’ils aperçoivent dans la Na-

AUGDSTE COMTE

turc à la seule dont ils aient directement connaissance, h leur propre activité volontaire. Tout objet qui semble engendrer une force, c’est-à-dire agir sans qu’on ait d’abord agi visiblement sur lui, communiquer le mouvement sans avoir commencé par le recevoir, ils le supposent doué de vie, de conscience, de volonté. Il est dilïicile, toutefois, que cette première conception grossière de la nature se soit jamais étendue à tous les phénomènes. L’observation lu plus simple, celle sans laquelle la conservation de la vie aurait été impossible, dut signaler de nombreuses uniformités dans la nature, maints objets qui, dans des circonstances données, agissaient exactement comme tel autre : et quant une fois cette remarque eût été faite, les facultés naturelles et encore sans éducation des hommes les conduisirent à ranger en une classe les objets semblables et à les réunir dans leur pensée : ce dont la conséquence naturelle fut de rapporter les effets ayant entre eux une exacte similitude à une seule volonté plutôt qu’à un certain nombre de volontés se trouvant précisément d’accord. Mais cette volonté unique ne pouvait être la volonté des objets eux-mêmes puisqu’ils étaient plusieurs : il fallait que ce fût la volonté d’un être invisible, séparé des objets par une distance inconnue, et les gouvernant de loin. Voilà le Polythéisme. Nous ne sachions pas que, dans aucune des tribus de sauvages ou de nègres qui ont été observées, on ait trouvé le Fétichisme sans aucun mélange de Polythéisme; et il est probable que tous les deux ont coexisté depuis le premier moment où l’esprit humain fui capable de rassembler les objets en classes. Le Fétichisme propre en vient graduellement à se limiter aux objets qui possèdent une individualité marquée. Ou adore

corporellement une montagne ou un lleuve particuliers (ainsi que font encore aujourd'hui les Indous et les insulaires de la mer du Sud), non pas simplement à titre de résidence d’une divinité, mais comme étant en soi une divinité; longtemps après avoir imaginé des dieux invisibles régissant toutes les grandes classes de phénomènes, même intellectuels et moraux, comme la guerre, l’amour, la sagesse, la beauté, etc. Le culte de la terre (Tellus ou Palès), ainsi que des divers corps célestes, se prolongea jusqu’au cœur du Polythéisme. Tout écolier sait, bien que les littérateurs et les gens du monde ne le sachent pas, que dans la pleine vigueur de la religion grecque, le Soleil et la Lune, et non pas le dieu du soleil et la déesse de la lune, recevaient des sacrifices en qualité de divinités, — divinités plus vieilles que Jupiter et ses descendants, appartenant à la dynastie antérieure des Titans (dont l’histoire était la version mythique de ce fait que leur culte était plus ancien), et qu’à ces divinités se rattachait un groupe distinct de fables ou de légendes. Le père de Plraëton et l’amoureuse d’Endymion n’étaient pas Apollon et Diane, dont l’identification avec le Dieu-Soleil et la Déesse-Lune fut une invention tardive. L’astrolâtrie qui est, ainsi que l’observe M. Comte, la dernière forme du Fétichisme, survécut aux autres formes, en partie parce que ses objets étant inaccessibles, on ne reconnut pas aussi promptement qu’en eux-mêmes ils étaient inanimés, et en partie à cause de la spontanéité persistante de leurs mouvements apparents.

Aussi loin que s’étendit le Fétichisme et aussi longtemps qu’il dura, il n’y eut pasxl’abslraclion, ni de classification des objets et par conséquent point de place pour le mode

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métaphysique de penser. Mais aussitôt que l'agent volontaire dont le vouloir régissait le phénomène eut cessé d’être l'objet physique lui-même, et eut été transféré dans une place invisible d’où il ou elle surveillait une classe entière des opérations de la nature, il commença à sembler impossible que cet être pût exercer sa puissante action à distance, si ce n’est par l’entremise de quelque chose de présent en ce lieu. Sous l’influence du même Préjugé naturel qui rendit Newton incapoble de concevoir la possibilité de sa propre loi de gravitation sans un éther subtil qui comblât l’espace intervallaire et à travers lequel l’attraction pût se communiquer — par l'effet de cette même infirmité naturelle de l’esprit humain, il parut indispensable que le dieu situé à une certaine distance de l’objet, dût agir par l’entremise de quelque chose y résidant, qui fût l’agent immédiat; le dieu ayant départi à ce quelque chose d’intermédiaire la force au moyen de laquelle celui-ci influençait et gouvernait l’objet. Quand les hommes sentirent le besoin de donner un nom à ces entités imaginaires, il les appelèrent la nature de l’objet, ou son essence, ou les vertus résidant en lui ou de beaucoup d’autres manières différentes. Ces conceptions métaphysiques furent regardées comme tout à fait réelles, et tout d’abord comme de purs instruments dans les mains des divinités correspondantes. Mais de ce qu’on acquit l’habitude d’attribuer aux entités abstraites non-seulement l’existence substantielle, mais encore l’action réelle et efficace, il arriva en conséquence que les entités furent laissées debout lorsque la croyance aux divinités vint à décliner, puis à se perdre ; et un semblant d’explication des phénomèues, pareil à ce qui existait

auparavant, se trouva fourni par les entités seules, sans qu’on les rapportât à aucune volonté. Quand les choses eu furent arrivées à ce point, le mode métaphysique de penser s’était complètement substitué au mode théologique.

C’est ainsi qu’empiétèrent l’un sur l’autre les différents états successifs de l’intelligence humaine, dès le début même de son progrès : le mode Fétichiste, le mode Polythéiste et le mode Métaphysique de penser coexistant même dans les mêmes esprits, tandis que la croyance en des lois invariables, laquelle constitue le mode positif de penseiv faisait lentement son chemin au-dessous d’eux tous, à mesure que l’observation et l’expérience découvraient dans une classe de phénomènes, puis dans une autre, les lois auxquelles ils sont réellement soumis. Ce fut cet accroissement de connaissances positives qui détermina principalement, dans la conception théologique de l’univers, la transition suivante du Polythéisme au Monothéisme.

On ne saurait douter que cette transition ne se soit produite très-lentement. La conception d’une unité dans la Nature, laquelle permet d’attribuer cette unité à une seule volonté, est loin d’être naturelle à l’homme, et ne trouve accès qu’après une longue période de discipline et de préparation; les claires apparences conduisant toutes à l’idée d’un gouvernement par un grand nombre de principes qui se combattent. Nous savons quel haut degré tant de civilisation matérielle, que de développement moral et intellectuel , a précédé la conversion des principales populations du monde à la croyance en un seul Dieu. Les observations superficielles grâce auxquelles les voyageurs Chrétiens se sont persuadés qu’ils avaient trouvé leur propre croyance

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Monothéiste dans quelques tribus de sauvages, ont toujours été contredites par une connaissance plus exacte : ceux qui ont lu, par exemple, le « Kitchifiami » de M. Kohl savent que penser du Grand Esprit des Indiens d’Amérique, lequel appartient à un système bien défini de Polythéisme entremêlé de restes considérables d’un Fétichisme originel. Nous n’avons aucune envie de disputer là-dessus avec ceux qui croient que le Monothéisme fut la religion primitive transmise à notre race, depuis ses premiers parents, par une tradition non interrompue. De leur propre aveu, la tradition fut perdue par toutes les nations du monde, à l’exception d’un petit peuple particulier chez lequel par miracle elle se conserva vivante, mais qui lui-même s’en laissait continuellement dévier, et qui, dans toute la première partie de son histoire, ne la possédait pas dans sa pleine acception, mais admettait l’existence réelle d’autres dieux tout en croyant que le sien propre avait le plus de puissance et était le Créateur du monde. On ne pourrait vraiment pas demander une meilleure preuve de ce fait que le Monothéisme n’est point naturel à l’esprit humain avant une certaine période de son développement. La plus haute forme du Monothéisme, le Christianisme, a persisté jusqu’à présent à donner une satisfaction partielle aux dispositions mentales qui mènent au Polythéisme, en admettant dans sa théologie la conception pleinement polythéiste d’un diable. Quand après plusieurs siècles, le Monothéisme, partant du petit coin du monde où il existait, se fit jour jusqu’aux Grecs et jusqu’aux Romains, nous savons combien la notion des démons facilita sou admission en n’obligeant pas les Chrétiens à nier l’existence des dieux auxquels on croyait

antérieurement, puisqu’il suffisait de les ranger sous le pouvoir absolu du nouveau Dieu, de même que les dieux de l’Olympe se trouvaient déjà soumis à celui de Jupiter, et de même que les divinités locales de toutes les nations subjuguées avaient été subordonnées par la conquête aux patrons divins de l’État Romain.

De quelque façon, naturelle ou surnaturelle, que nous préférions nous rendre compte du Monothéisme primitif des Hébreux, une chose ne saurait être mise en doute, c’est qu’il ne dut la possibilité de son admission par les Gentils qu’à la lente préparation que les philosophes avaient fait subir à l’esprit humain. Au siècle des Césars, presque tous les membres de la classe instruite et cultivée avaient dépassé lacroyaucc polythéiste; et, bien qu’individuellement exposés à des retours de la superstition de leur enfance, ils étaient prédisposés (ceux d’entre eux qui ne rejetaient pas toute religion quelconque) à reconnaître une Providence Suprême. Il est vain d’objecter que le Christianisme n’a pas trouvé la majorité de ses premiers prosélytes parmi la classe instruite : puisque, sauf en Palestine, ses prédicateurs et ses propagateurs appartenaient principalement à cette classe, — plusieurs d’entre eux étant, comme saint Paul, parfaitement versés dans la culture mentale de leur temps : or, ils n’avaient évidemment pas trouvé, dans leurs propres esprits, d’obstacle intellectuel à la nouvelle doctrine. Il ne faut pas nous en laisser imposer par la recrudescence, à une époque ultérieure, d’un Paganisme métaphysique, dans lecole d’Alexandrie et dans d’autres écoles philosophiques, laquelle fut provoquée non par l’attachement au Polythéisme, mais par l’aversion pour l’ascendant politique et social des pré-

dicateurs Chrétiens. De fait, le Monothéisme était devenu naturel à l’esprit cultivé : et une croyance qui a gagné les esprits cultivés d’une société est sûre, à moins qu’elle ne soit renversée par la force, d'arriver tôt ou tard à la multitude. En réalité, la multitude elle-même y avait été préparée, ainsi que nous l’avons déjà fait entendre, par la subordination de plus en plus complète de toutes les autres divinités à la suprématie de Jupiter. De là à une Divinité unique, environnée d’une légion d'anges et retenant dans une dépendance insoumise une cohorte de diables, le pas n’était aucunement difficile.

Comment donc les esprits cultivés de l’Empire Romain avaient-ils été préparés au Monothéisme? Par le progrès du sentiment pratique de l’invariabilité des lois de la nature. Le Monothéisme 6’adaptait d’une façon naturelle à cette croyance, tandis que naturellement et nécessairement le Polythéisme la combattait. Comme les hommes ne pouvaient pas aisément supposer, et de fait ne supposèrent jamais, que des êtres si puissants eussent leur pouvoir absolument borné, chacun à son département spécial, le vouloir d’une divinité pouvait toujours être déconcerté par une autre : et, à moins que toutes leurs volontés ne fussent eu complète harmonie (ce qui, de tous les cas d’invariabilité serait le plus difficile à croire, et demanderait pardessus tout l’ascendant d’une Divinité Suprême), il était impossible que le cours des phénomènes placés sous leur direction fût invariable. Mais si, au contraire, tous les phénomènes de l’univers se trouvaient sous l’influence exclusive et sans contrôle d’une volonté unique, la supposition devenait admissible que cette volonté pût rester toujours conséquente

à elle-même et préférât conduire d’une manière invariable chaque classe de ses opérations. A mesure donc que les lois invariables des phénomènes se révélèrent aux observateurs, la théorie qui les rapportait toutes à une seule volonté commença à devenir plus plausible, mais dut encore sembler improbable jusqu’au jour où il vint à paraître vraisemblable que l’invariabilité était la loi commune de toute la nature. Les Grecs et les Romains de l’ère Chrétienne étaient arrivés h une phase de progrès où cette supposition était devenue probable. Le merveilleux degré de perfection auquel on avait déjà porté la géométrie avait familiarisé l’intelligence cultivée avec la conception de lois absolument invariables. L’analyse logique des procédés intellectuels, due à Aristote, avait montré une semblable uniformité de loi dans le domaine de l’esprit. Dans le monde concret du dehors, on avait reconnu que les phénomènes les plus imposants, ceux des corps célestes, qui, par leur pouvoir sur l’imagination, avaient le plus fait pour entretenir tout le système d’idées qui se rattache à l’action surnaturelle, se produisaient dans un ordre assez régulier pour permettre de les prédire avec une précision qui, d’après les notions de ce temps, dut sembler parfaite. Et, bien qu’on n’eût pas discerné un égal degré de régularité dans les phénomènes de la nature en général, l’observation même la plus empirique avait constaté tant de cas d’une uniformité presque complète, que les esprits chercheurs étaient avidement enquête d'indications ultérieures dans la même direction, et rivalisaient l’un avec l’autre dans la création de théories qui, encore qu’hypothétiques et essentiellement prématurées, se trouveraient être, espérait-on, l’exacte représentation de

lois invariables gouvernant de grandes classes de phénomènes. Quand celte espérance et celte attente devinrent générales, elles constituaient déjà un empiétement considérable sur le domaine originel du principe théologique. Au lieu de la vieille conception d’événements réglés au jour le jour parles volontés imprévues et variables d’une légion de divinités, il sembla de plus en plus probable que tous les phénomènes de l’univers se produisaient suivant des règles qui devaient avoir été concertées dès l’origine; conception qui parut borner les fonctions des dieux à tracer les plans et à mettre la machine en mouvement : leur office subséquent sembla se réduire à une sinécure, ou s’ils continuèrent à régner, ce fut à la manière des rois constitutionnels, liés par des lois auxquels ils avaient antérieurement donné leur assentiment. En conséquence, la prétention qu’avaient les philosophes d’expliquer les phénomènes physiques par des causes physiques, ou de prédire leur venue, fut regardée, jusqu’à une période très-avancée du Polythéisme, comme une insulte sacrilège faite aux dieux. Anaxagore fut banni pour celte cause, Aristote dut chercher son salut dans la fuite, et le simple soupçon, d’ailleurs mal fondé, d’une pareille opinion, contribua grandement à la condamnation de Socrate. Nous connaissons trop bien, même encore aujourd’hui, cette forme du sentiment religieux, pour éprouver aucune difficulté à comprendre quelle doit avoir été >a violence à ce moment. Il était inévitable que les philosophes fussent désireux de se débarrasser au moins de ces dieux, et de se défaire ainsi des fables particulières qui se trouvaient immédiatement dans leur chemin; accueillant une notion du gouvernement divin, qui s’harmonisait mieux

avec les leçons qu’ils tiraient de l’élude de la nature, et un Dieu au sujet duquel on n’avait point encore, à leur connaissance, inventé de mythe.

De plus, quand l’idée devint prédominante que la constitution de chaque partie de la Nature avait été fixée dès le principe, et continuait de rester telle que le plan en avait été tracé, ce fut là un trait frappant d’uniformité que présentait la Nature entière et qui donnait à présumer que le tout était l’œuvre non pas de plusieurs mains, niais d’une seule. L’existence d’une Intelligence indéfiniment prévoyante en môme temps que Volonté immuable dut sembler beaucoup plus probable que celle de centaines et de milliers d’entre elles. Les philosophes n’étaient pas, 5 cette époque, en possession des arguments qu’on aurait pu fonder sur des lois universelles qui n’étaient pas encore soupçonnées, comme la loi de la gravitation et les lois de la chaleur; mais il y avait, dans les phénomènes de la nature, une multitude d'analogies ou d’homologies, sensibles même pour eux, qui suggéraient l’idée d’une unité de plan : cl ils en créèrent un nombre bien plus considérable encore, grâce à une imagination active aidée de leurs théories scientifiques prématurées qui toutes visaient à chercher l’interprétation d’un phénomène dans son analogie avec d’autres présumés mieux connus; supposant véritablement beaucoup plus de similitude qu’il n’en existe entre les divers procédés de la Nature, comme, une plus ample expérience l’a fait voir depuis. Le mode théologique de penser avança ainsi du Polythéisme au Monothéisme par l'influence directe du mode Positif, qui n’aspirait pas encore à l’entière suprématie spéculative. Mais, comme la

ADGDSTE COMTE

croyance h l’invariabilité des lois de la nature était encore imparfaite, même chez les esprits éminemment cultivés, et était complètement dans son enfance chez les esprits incultes, elle donna naissance à la croyance en un Dieu unique, mais non point en un Dieu immuable. Pendant plusieurs siècles, le Dieu auquel on crut pouvait être fléchi par la prière, ordonnait sans cesse les alTaires du genre humain par des actes directs de sa volonté et intervertissait continuellement l’ordre de la nature par des interventions miraculeuses : et cela est eucore article de foi partout où l’invariabilité de la loi s’est établie dans la conviction des hommes comme une vérité générale, mais non universelle.

Le mode Métaphysique de penser contribua, pour sa part, au passage du Polythéisme au Monothéisme, et fut d’un grand secours à l’esprit Positif dans le combat pénible que celui-ci eut à soutenir contre la forme prédominante de l'esprit Théologique. M. (Jointe a certainement exagéré d’une manière considérable la part de l’esprit Métaphysique dans cette révolution mentale, car, faute de précision dans l’emploi des termes, il fait honneur au mode Métaphysique de penser de tout ce qui est dû à la dialectique et h la critique négative, — à l’exposé des inconséquences et des absurdités renfermées dans les religions reçues. Mais cette opération est tout à fait indépendante du mode Métaphysique de penser et ne s’y est pas trouvée autrement liée que parce qu’elle a été très-généralement l’œuvro des mêmes esprits (Platon en est un brillant exemple) : ce qui le prouve, c’est que le plus haut degré de son efficacité ne dépend pas nécessairement de la possession de connaissances scientifiques positives. Mais l’esprit Métaphysique, dans la

stricte acception du mot, contribua largement en réalité à l’avénement du Monothéisme. La conception d’entités impersonnelles, interposées entre la divinité gouvernante et les phénomènes, et formant le mécanisme par le moyen duquel ceux-ci sont immédiatement produits, n’est pas incompatible, comme la théorie des volontés surnaturelles directes, avec la croyance en des lois invariables. Les entités n’étant pas fabriquées, ainsi que les dieux, sur le modèle de l’homme, n’étant ni investies, comme eux, de passions humaines, ni censées posséder, comme eux, quelque puissance en dehors des phénomènes qui constituent le département spécial de chacune d’elles, il n’y avait pas 5 craindre de les offenser en essayant de prévoir et de déterminer leur action, ou en supposant que celle-ci se produisait suivant des lois fixes. Le tribunal populaire qui condamna Anaxagore ne s’était évidemment pas élevé jusqu’à la hauteur du point de vue métaphysique. Hippocrate, qui ne s’adressait qu’à une classe choisie et instruite, put dire impunément, en parlant de ce qu’on appelait les maladies infligées par la divinité, qu’à son sens elles n’étaient ni plus ni moins infligées par la divinité que toutes les autres. La doctrine des entités abstraites fut une sorte de conciliation instinctive entre l’uniformité observée dans les faits de la nature, et leur dépendance d’une volonté arbitraire ; car il était plus facile de concevoir une seule volonté mettant en mouvement une machine qui continuait ensuite à marcher d’elle-même, que de supposer une constance inflexible dans quelque^ chose d’aussi capricieux et d’aussi changeant qu’une volonté, telle qu’on dut alors se la figurer. Mais quoique le régime des abstractions fût à la rigueur compa-

tible avec le Polythéisme, il demandait le Monothéisme comme condition de son libre développement. Le Polythéisme reçu n’étant que la première étape depuis le Fétichisme, ses dieux se trouvaient trop étroitement mêlés aux détails journaliers des phénomènes, et l’habitude de se les rendre propices et de s’assurer de leur volonté avant toute action importante de la vie, était trop invétérée pour qu’on pût, sans faire éprouver au système reçu la plus violente secousse, accueillir la notion qu’ils ne gouvernaient pas habituellement au moyen d’interventions spéciales, mais que, dans tous les cas ordinaires, ils abandonnaient les phénomènes à l’action des Essences ou des Natures particulières qu’ils y avaient d’abord implantées. Toute modification du Polythéisme qui l’eût rendu pleinement compatible avec la conception Métaphysique du monde, eût été plus difficile à effectuer que la transition du Polythéisme au Monothéisme, tel que ce dernier fut conçu tout d’abord.

Nous avons donné à notre manière, et avec quelque étendue, cette importante partie des vues de M. Comte sur l’évolution de la pensée humaine, pour présenter un échantillon de la façon dont sa théorie s’accommode aux faits historiques et les interprète, et en même temps pour obvier à quelques objections qu’on y pourrait faire, fondées sur une compréhension imparfaite ou plutôt sur un simple premier coup d’œil. Quelques-uns, par exemple, regardent la doctrine des trois phases successives de spéculation et de croyance comme incompatible avec ce fait qu’elles ont été toutes les trois contemporaines : c’est absolument comme si la succession naturelle de l’état cynégétique, de

l’état nomade et de l’état agricole, pouvait être réfutée par le fait qu’il y a encore des chasseurs et des nomades. Que les trois phases aient été contemporaines, qu’elles aient commencé avant l’histoire authentique et qu’elles coexistent encore, c’est ce qu’établit expressément M. Comte; ainsi que ce fait que l’avénement des deux derniers modes de penser fut la cause môme qui désorganisa et continue à détruire graduellement le mode primitif. L’explication théologique des phénomènes fut jadis universelle, à l’exception, sans doute, des faits familiers qui, comme on vit dès lors même qu’ils étaient sous l’empire de la volonté humaine, relevaient déjà du mode Positif de penser. Les premières et les plus faciles généralisations de l'observation commune, antérieurement à tout vestige d’esprit scientifique, amenèrent la naissance du mode métaphysique de penser ; et chaque progrès ultérieur dans l’observation de la nature, mettant peu à peu en lumière les lois invariables de celle-ci, produisit, aux dépens de l’esprit théologique, un nouveau développement de l’esprit métaphysique, lequel constituait le seul moyen terme qui pût rendre les conclusions du mode positif de penser, temporairement compatibles avec les prémiss’es du mode théologique. A une période plus avancée, quand on en vint à comprendre à un certain degré le caractère véritable des lois positives de la nature, et que l’idée théologique eût revêtu, chez les esprits scientifiques, son caractère final, b savoir celui d’un Dieu gouvernant au moyen de lois générales, l’esprit Positif, n’ayant désormais plus besoin de l’entremise fictive d’entités imaginaires, entreprit la tâche facile de détruire l'instrument de sa propre apparition. Mais, bien qu’il ait renversé la véritable

croyance à la réalité objective de ces abstractions, cette croyance a laissé derrière elle dans l’esprit humain des tendances vicieuses qui sont encore bien loin d’ôtre effacées, et que nous aurons bientôt occasion de caractériser.

Le point que nous avons à toucher ensuite est d’une plus grande importance qu'il ne semble. Si toute la spéculation humaine a dû passer par ces trois phases, nous pouvons présumer que ses différentes branches, ayant toujours avancé d’une manière très-inégale, n’ont pas pu effectuer en même temps leur passage d’une phase à l’autre. Il faut qu’il y ait eu un certain ordre de succession suivant lequel les différentes sciences soient entrées dans la phase métaphysique d’abord, et dans la phase purement positive ensuite; et c’est cet ordre que M. Comte se met à rechercher. Le résultat de ce travail est sa remarquable couception d’une échelle de subordination des scienees, représentant l’ordre de la dépendance logique dans laquelle celles qui précèdent tiennent celles qui suivent. On ne voit pas tout d’abord d’une manière bien évidente comment une simple classification des sciences peut non-seulement nous aider dans leur étude, mais encore constituer par elle-même une importante partie d’un corps de doctrine : celte classification est cependant une partie très-importante de la philosophie de M. Comte.

Il commence par distinguer les sciences Abstraites des sciences Concrètes. Les sciences abstraites s’occupent des lois qui gouvernent les faits élémentaires de la Nature; lois desquelles tous les phénomènes qui se réalisent effectivement doivent sans doute dépendre; mais qui auraient été également compatibles avec bien d’autres combinaisons que

celles qui viennent réellement à se produire. Les sciences concrètes, au contraire, ne s’inquiètent que des combinaisons particulières de phénomènes qu’on trouve existantes. Par exemple, les minéraux qui composent notre planète ou qu’on y rencontre, ont été produits et sont unis par les lois de l’agrégation mécanique et par celles de l’union chimique. C’est l’affaire de la Physique et de la Chimie, sciences abstraites de reconnaître ces lois ; de découvrir comment et à quelles conditions les corps peuvent s’agréger, et quels sont les modes et les résultats possibles de la combinaison chimique. La grande majorité de ces agrégations et de ces combinaisons ne se produit, à notre connaissance, que dans nos laboratoires : la minéralogie, science concrète, n’a pas à s’en occuper. Son département est celui de ces agrégats et de ces composés chimiques qui se forment ou se sont formés à une certaine époque dans la nature. D’autre part, la Physiologie, science abstraite, recherche par tous les moyens qu’elle peut mettre à profit, les lois générales de l’organisation et de la vie. Ces lois déterminent chez quels êtres la- vie est possible, et entretiennent l’existence de ceux qui se trouvent effectivement subsister, en même temps qu’elles en causent les phénomènes : mais elles seraient également capables d’entretenir l’être chez des plantes et chez des animaux très-différents de ceux-ci. La Zoologie et la Botanique, sciences concrètes, se renferment dans l’étude des espèces qui existent réellement ou dont on peut démoutrer qu’elles ont réellement existé, et ne se mettent même pas en peine de la façon dont ces espèces pourraient se comporter dans toutes les circonstances ; mais ne tiennent compte que des circonstances qui se

présentent dans la réalité. Elles exposent le mode réel d’existence des plantes cl des animaux, ainsi que les phénomènes qu’ils offrent dans le fait : mais elles les exposent dans leur totalité et prennent simultanément en considération l'existence réelle tout entière de chaque espèce, quelque diverses que soient les lois ultimes dont celle-ci dépend, et quel que soit le nombre des différentes sciences abstraites dont relèvent ces lois. L’existence d’un dattier ou d’un lion est le résultat commun de nombreuses lois naturelles, physiques, chimiques, biologiques et même astronomiques. La science abstraite s’occupe de ces lois séparément, mais envisage chacune d’elles sous tous ses aspects et dans tous ses cas possibles d’action : la science concrète ne considère celles-ci qu’à l’état de combinaison et qu’autaut qu’elles existent et se manifestent chez les animaux ou les plantes dont nous avons expérimentalement connaissance. Les attributs distinctifs de toutes les deux sont résumés par M. Comte dans cette phrase : la science concrète se rapporte aux Êtres ou aux Objets, la science abstraite aux Événements (1).

(1) M. Herbert Spencer, qui distingue également les sciences abstraites des sciences concrètes, emploie ces termes dans un sens différent de celui qui a été exposé ci-dessus. Il donne à une science le nom d’abstraite quand ses vérités sont purement idéales; lorsque, comme les vérités de la géométrie, elles ne sont pas exactement vraies des choses réelles, — ou lorsque, comme la prétendue loi d’inertie (persistance de direction et de vitesse d'un mouvement communiqué), elles sont u comprises» dans l’cxpcrience sans qu’elles y soient jamais réellement aperçues, se trouvant toujours neutralisées d’une manière plus ou moins complète. Il range, au contraire, la chimie et la biologie parmi les sciences concrètes.

Les sciences concrètes sont inévitablement plus tardives dans leur développement que les sciences abstraites dont elles dépendent. Non pas qu’on commence plus lard à les étudier ; elles sont, au contraire, les premières cultivées, car dans nos investigations abstraites nous partons nécessairement de faits spontanés. Mais bien que nous puissions former des généralisations empiriques, nous ne saurions in-

parce que les combinaisons et les décompositions chimiques, comme l’action physiologique des tissus, se produisent en réalité (ainsi que l’attestent nos sens) de la façon même dont les propositions scientifiques représentent le fait. Nous ne discuterons point la justesse logique on philologique de l’un ou de l’autre emploi des termes abstrait et concret; car, à ce double point de vue, il y a très-peu des nom • breuses acceptions de ces mots qui soient susceptibles d'être absolument défendues : mais des deux distinctions, celle de M. Comte répond à la différence de beaucoup la plus profonde et la plus vitale. Celle de M. Spencer est ouverte à l’objection radicale, qu’elle classe les vérités non pas d’après leur sujet ou leurs rapports mutuels, mais d’après une différence insignifiante dans la manière dont nous venons à les connaître. De quelle importance est-il que la loi d’inertie (considérée comme vérité exacte) ne soit pas une généralisation de nos perceptions directes, mais que pour y arriver nous ayons à rapprocher les mouvements que nous voyons de ceux que nous verrions, n’étaient les causes de perturbation. Dans l’un ou l’autre cas, nous sommes également certain que c’est une vérité exacte, car toute loi dynamique s’accomplit parfaitement, alors même qu’elle semble neutralisée. Nous croyons qu’il doit y avoir en physiologie, par exemple, beaucoup de vérités qu’on n’arrive à connaître que par un semblable procédé indirect; cependant M. Spencer les détacherait difficilement du corps de la science pour les nommer abstraites, et concrètes les vérités restantes.

stituer de théorie scientifique des phénomènes concrets avant que les lois qui les gouvernent et les expliquent no nous soient d’abord connues : or, ces lois sont le sujet des sciences abstraites. En conséquence, il n'y a pas une des branches concrètes de nos connaissances (à moins que parmi elles nous ne comptions l'astronomie) qui ait reçu jusqu'à présent une constitution scientifique finale, ou qu’on puisse regarder comme une science, sinon dans un sens très-vague, car ce ne sont que des matériaux de science : ce qui est dû, en partie, à l'insuffisance des faits, mais bien plus encore à ce que les sciences abstraites, à l’exception de celles qui se trouvent tout à fait au bas de l’échelle, n’ont pas atteint le degré de perfection nécessaire pour rendre possibles les véritables sciences concrètes.

Réservant donc les sciences concrètes comme non encore formées, mais comme étant seulement en voie de formation, il reste à classer les sciences abstraites. Telles qu’elles sont désignées par M. Comte, celles-ci sont au nombre de six ; et le principe qu’il propose d appliquer à leur classification s’accorde admirablement avec les conditions de notre étude de la Nature. Il aurait pu arriver que les différentes classes de phénomènes dépendissent de lois absolument distinctes et qu’en changeant de sujet d’étude, dans le domaine scientifique, l’investigateur eût à laisser en arrière toutes les lois antérieurement connues de lui pour passer sous la dépendance d'u u groupe totalement nouveau d’uniformités. Les sciences auraient alors été tout à fait indépendantes l’une de l’autre : chacune aurait complètement reposé sur ses propres inductions et, pour peu qu’elle fût déductive, eût tiré ses déductions de prémisses qu’elle-même eût exclu-

sivement fournies. Toutefois il en est autrement. La relation qui subsiste en réalité entre les différentes sortes de phénomènes, met les sciences en état d’être disposées dans un ordre tel, que nous n’avons, pour les parcourir, à sortir de la sphère d’aucunes lois, mais simplement à en prendre d’additionnelles à chaque pas. (l’est dans cet ordre que M. Comte se propose de les ranger. Il classe les sciences en une série ascendante, d’après le degré de complexité de leurs phénomènes : de sorte que chaque science dépend des vérités de toutes les sciences qui la précèdent, additionnées des vérités particulières qui lui appartiennent en propre.

Ainsi, les vérités de nombre sont vraies de toutes choses et ne dépendent que de leurs propres lois ; c’est pourquoi la science du Nombre, qui se compose de l’Arithmétique et de l’Algèbre, peut s’étudier sans avoir égard à aucune autre science. Les vérités de la Géométrie présupposent les lois du Nombre, ainsi qu’une classe plus spéciale de lois particulières aux corps étendus, mais n’en exigent pas d’autres : la Géométrie peut donc s’étudier indépendamment de toutes les sciences, sauf celle du Nombre. La Mécanique Rationnelle présuppose, tout en étant sous leur dépendance, les lois du nombre et de l’étendue, et, avec elles, un autre groupe de lois, celles de l’Équilibre et du Mouvement. Les vérités de l’Algèbre et de la Géométrie ne dépendent nullement de ces dernières, et eussent été vraies, fût-il arrivé à celles-ci d’être le contraire de ce que nous les trouvons; mais on ne saurait comprendre ni exposer les phénomènes de l’équilibre et du mouvement sans supposer les lois du nombre et de l'étendue telles qu’elles

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