AUGUSTIN COMTE
existent dans la réalité . Les phénomènes de l’Astronomie dépendent de ces trois classes do lois, et, en outre, de la loi de gravitation, laquelle est sans influence sur les vérités du nombre, de la géométrie ou de la mécanique. La Physique (qu’en Angleterre, dans le langage commun, on nomme si mal à propos Philosophie Naturelle) présuppose les trois sciences mathématiques, ainsi que l’astronomie, puisque tous les phénomènes terrestres sont affectés par des influences qui dérivent des mouvements de la terre et de ceux des corps célestes. Les phénomènes Chimiques dépendent de toutes les lois qui précèdent (outre les leurs propres), de celles de la physique parmi le reste, spécialement des lois de la chaleur et de l’électricité ; les phénomènes physiologiques , des lois de la physique et de la chimie, et, par surcroît, de leurs lois propres. Les phénomènes de la société humaine obéissent à des lois qui lui appartiennent en propre; mais ils ne dépendent pas seulement de celles-ci : ils dépendent de toutes les lois de la vie organique et animale, en même temps que de celles de la nature inorganique : ces dernières agissant sur la société, non-seulement par leur influence sur la vie, mais encore en déterminant les conditions physiques dans lesquelles la société est appelée à se développer. « Chacun de ces degrés successifs exige des inductions qui lui sont propres ; mais elles ne peuvent jamais devenir systématiques que sous l’impulsion déductive résultée de tous les ordres moins compliqués » (1).
Ainsi rangées par M. Comte en une série dont chaque
(1) Système de Politique Positive , t. II, p. 30.
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terme représente un progrès en spécialité sur le terme qui le précède, avec (ce qui nécessairement accompagne une spécialité croissante) un accroissement de complexité, — un ensemble de phénomènes déterminés par une combinaison plus complexe de lois ; les sciences se présentent dans l’ordre suivant : 1° la Mathématique, ses trois branches rangées à la suite l’une de l’autre, d’après le même principe, le Nombre, la Géométrie, la Mécanique; 2° l’Astronomie ; 3° la Physique; l\° la Chimie; 5° la Biologie ; 6° la Sociologie, ou Science Sociale, dont les phénomènes dépendent des vérités principales des autres sciences, sans lesquelles ils ne pourraient être compris. Le sujet de ces diverses sciences, ainsi que leur contenu, sont apparents d’eux-mêmes, h l’exception de la Physique, qui constitue un groupe de sciences plutôt qu’une science unique, et que M. Comte divise encore en cinq départements : la Barologie, ou science de la pesanteur ; la Thermologie, ou science de la chaleur ; l’Acoustique, l’Optique et i’Électrologie. Quant à celles-ci, il essaye de les ranger d’après le même principe de spécialité et de complexité croissantes ; mais elles comportent avec difficulté l’établissement d’tiue semblable échelle, et M. Comte a varié, à des époques différentes, dans sa manière de les disposer. Comme elles sont toutes les cinq essentiellement indépendantes l’une de l’antre, il attachait peu d’importance à leur ordre, excepté que la barologie doit venir la première, comme lien d’union avec l’astronomie, et l’électrologie la dernière, comme transition de la physique 5 la chimie.
Si la meilleure classification est celle qui est fondée sur les propriétés qui importent le plus à nos (in s, celle-ci sera
<i l’épreuve. En disposant les sciences dans l’ordre de complexité de leur sujet, elle les présente dans leur ordre de difficulté. Chaque science se propose un genre de recherches plus ardu que les sciences qui la précèdent dans la série; elle doit donc, selon toute probabilité, être susceptible, même finalement, d’un moindre degré de perfection, et arrivera certainement plus tard au degré qu’elle est capable d’atteindre. Outre cela, chaque Science, pour établir ses propres vérités, a besoin de celles de toutes les sciences qui lui sont antérieures. Pour citer un exemple : la seule voie par laquelle on ait pu reconnaître les lois physiologiques de la vie a été de distinguer parmi les phénomènes si variés et si compliqués de la vie, la portion dont les lois physiques ou chimiques ne peuvent pas rendre compte. Ce fut seulement en isolant de la sorte les ell'ets des lois particulièrement organiques, qu’il devint possible de découvrir quelles sont ces lois. Il s’ensuit que l'ordre suivant lequel les sciences se succèdent l’une à l’autre dans la série, doit forcément être, d’une manière générale, l’ordre historique de leur développement, et représente le seul ordre dans lequel on puisse rationnellement les étudier. A cela il y a une raison additionnelle : c'est que les sciences les plus spéciales et les plus complètes requièrent non-seulement les vérités des sciences les plus simples et les plus générales, mais surtout encore leurs méthodes. Il faut que l’intellect scientifique, dans l’individu aussi bien que dans la race, apprenne, dans les éludes les pins élémentaires, cet art de l’investigation et ces règles (le la preuve qui doivent se mettre en pratique dans les études les plus élevées. Nulle intelligence n’est proprement en état
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d’atteindre la partie supérieure de l’échelle sans une pratique convenable dans la partie inférieure.
M. Herbert Spencer, dans un essai intitulé : La Genèse de la Science , et, plus récemment, dans une brochure sur la Classification des Sciences, a critiqué et condamné la classification de M. Comte, et en a proposé une plus élaborée qui lui appartient : de sou côté, M. Littré, dans son excellent ouvrage biographique et philosophique sur M. Comte ( Auguste Comte et la Philosophie Positive), a critiqué la critique avec quelque étendue. M. Spencer est du petit nombre des personnes qui, par la solidité et le caractère encyclopédique de leurs connaissances, aussi bien que par leur puissance de coordination et d’enchaînement, peuvent revendiquer la qualité de pairs de M. Comte, ainsi que le droit de suffrage dans l’appréciation à faire de ce der nier. Mais, après avoir donné à ses censures l’attention respectueuse due à tout ce qui vient de M. Spencer, il nous est impossible d'apercevoir qu’il ait rien prouvé. Il est toujours aisé de trouver quelque défaut dans une classification. Il existe cent manières possibles de ranger un groupe quelconque d’objets, et il y a presque toujours quelque chose à dire contre la meilleure, ainsi qu’en faveur de la pire d’entre elles. Mais les mérites d’une classification dépendent des fins auxquelles elle sert. Nous avons montré quel but se propose la classification de M. Comte. M. Spencer n’a point prouvé qu’elle s’adapte mal à ce but, et nous ne voyons pas que la sienne réponde à des fins d’une égale importance. Son objection capitale est que, si les sciences les plus spéciales ont besoin des vérités des sciences les plus générales, ces dernières aussi ont besoin de quel-
ques-unes (les vérités des premières, et ont été parfois arrêtées dans leur progrès par l’état d’imperfection où se trouvaient des sciences qui viennent longtemps après dans l’échelle de M. Comte : de telle sorte que, la dépendance étant mutuelle, il y a un consensus, mais non pas une échelle ascendante ou hiérarchie des sciences. Que les sciences les plus précoces dans leur développement tirent aide des plus tardives, est une chose indubitablement vraie : cela fait partie de la théorie de M. Comte et se trouve amplement illustré dans les détails de son ouvrage. Quand il ailirme qu’une science en précède historiquement une autre, il n’entend pas que la perfection de la première précède le plus humble commencement de celles qui viennent ensuite. R1. Spencer ne distingue pas la phase empirique de la phase scientifique dans la culture d'une branche de nos connaissances. Le commencement de toute étude consiste à rassembler des faits non analysés, et à amasser telles généralisations qui se présentent spontanément à la sagacité naturelle. A celle période! chaque ordre de recherches peut être poursuivi indépendamment de tout autre ; et c’est une des propres remarques de M. Comte, que la plus complexe, au point de vue scientifique, de toutes les études, la dernière dans la série instituée par lui, l’étude de l’homme en tant qu’être moral et social, se trouvant, à cause de l’intérêt absorbant qu’elle présente, plus ou moins cultivée par chacun et d’une manière prééminente par les grands esprits pratiques, acquit de bonne heure un fonds d’observations justes, bien que non scientifiques, plus considérable que celui des sciences les plus élémentaires. Ce sont ces vérités empiriques que les sciences
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les plus tardives et les plus spéciales prêtent aux plus précoces; ou, tout au plus, quelque vérité scientifique extrêmement élémentaire, qui, venant à être aisément déterminable par l’expérimentation diiecte, pouvait servir à mènera un plus haut degré de développement une science antérieurement fondée , — réaction des sciences tardives sur les sciences précoces, que non-seulement M. Comte a pleinement reconnue, mais qu il attachait une grande importance à systématiser (1).
(1) Le cas le plus sérieux que produise M. Spencer d’une loi scientifiquement déterminée, qui, bien qu'appartenant à une science tardive dans son développement, a été nécessaire à la formation positive d’une science placée avant elle dans la série de M. Comte, a trait à la loi de la force accélératrice de la pesanteur, que M. Comte met dans la Physique, mais sans laquelle la théorie de Newton sur les mouvements célestes n’aurait pu être découverte et ne pourrait pas môme être aujourd’hui prouvée. Ce fait, comme l'a judicieusement remarqué M. Littré, n’est pas valide contre le plan de la classification deM. Comte, mais découvre seulement une légère erreur dans les détails. M. Comte n’aurait pas dû placer dans la Physique les lois de la pesanteur terrestre. Elles font partie de la théorie générale de la gravitation, et relèvent de l’astronomie. M. Spencer a louché un des points faibles de l’échelle scientifique de M. Comte; faible toutefois, simplement parce qu’on l’a laissé sans défense. L’Aslronomie, la seconde des sciences abstraites de M. Comte, répond à sa propre définition d’une science concrète. Le tort de M. Comte n’a été cependant que de négliger une distinction. Il existe une science abstraite de l’astronomie, à savoir la théorie de la gravitation, qui s’accorderait également bien avec les phénomènes d’un système solaire totalement différent de celui dont notre terre fait partie, et en fournirait également bien l’applicgtion.
Mais bien que des vérités détachées appartenant à l’ordre de phénomènes Ip plus complexe puissent être empiriquement observées, et même un petit nombre d’entre elles scientifiquement établies, à une époque contemporaine d’une phase peu avancée de quelques-unes des sciences antérieures dans l’échelle; de pareilles vérités détachées, comme le remarque justement ftl. Littré, ne constituent pas une science. Ce. qu’on sait d’un sujet 11e devient science que lorsqu’on le relie en un corps de vérités, où l’on saisisse d’une manière bien définie le rapport entre les principes généraux et les détails, et où l’on puisse reconnaître chaque vérité particulière pour un cas de l’action de lois plus générales. Ce degré de progrès où l’étude passe de l’état préliminaire de simple préparation à celui de science ne saurait être atteint par les études les plus complexes avant que les plus simples n’v soient arrivées. Une certaine régularité dans le retour des apparitions célestes fut empiriquement reconnue avant qu’on n’eût fait beau-
Les phénomènes réels de notre propre système, les dimensions, les distances, les vitesses, les températures, la constitution physique, etc. du soleil, de la terre et des planètes, sont proprement le sujet d’une science concrète semblable à l'histoire naturelle : mais ici la science concrète est unie à la science abstraite d’une manière plus inséparable que dans tout autre cas, puisque le petit nombre des phénomènes célestes qui se trouvent nous être réellement accessibles, sont presque tous requis pour découvrir et prouver la loi de la gravitation en tant que propriété universelle des corps, et ont pour cette raison une place indispensable dans la science abstraite, comme en constituant les données fondamentales.
coup de progrès en géométrie ; mais l’astronomie ne pouvait pas plus devenir une science avant que la géométrie n’en constituât une, et une fort avancée, que la règle de trois n’aurait pu se pratiquer avant l’addition et la soustraction. Les vérités des sciences les plus simples font partie des lois auxquelles se conforment les phénomènes des sciences les plus complexes, et sont non-seulement un élément nécessaire de l’explication de ces lois, mais doivent être si bien comprises qu’on puisse suivre leurs traces tout à travers les combinaisons complexes, avant qu’il ne soit possible de mettre en lumière les lois spéciales qui coexistent et coopèrent avec elles. C’est là tout ce qu’affirme M. Comte, et c’en est assez pour le dessein qu’il se propose (1). Sans doute il se permet quel-
(1) Le seul point où le principe général de la série vienne à faillir dans son application, est la subdivision de la Physique, et comme la subordination des différentes branches y existe à peine, leur ordre est de peu de conséquence. La Thermologie constitue absolument, il est vrai, une exception au principe de généralité décroissante ; la chaleur, comme le dit avec vérité M. Spencer, étant aussi universelle que la gravitation. Mais la place de la Thermologie est indiquée, dans de certaines limites assez étroites, par les fins de la classification, sinon par son principe. Ce dont on a besoin, c’est que chaque science précède celles qui ne peuvent pas se constituer scientifiquement ou s’étudier rationnellement, avant qu’elle ne soit connue. C’est à litre de moyen pour arriver à cette fin que la disposition des phénomènes dans l’ordre de la dépendance où ils sont l’un de l’autre, est importante. Or, bien que la chaleur soit un phénomène aussi universel qu’aucun de ceux présentés par la nature extérieure, ses lois u'affectent pas, d’une manière importante pour nous, les phénomènes de l’Astronomie, et n’ont, dans
quefois des expressions trop dépourvues de restrictions pour qu’on les puisse complètement justifier, louchant la perfection logique de la construction de sa série, et la manière exacte dont elle correspond à l'évolution historique des sciences : exagérations qui se bornent au langage, et que souvent corrigent les détails de son exposition. Mais à l’un et à l’autre égard, il est suffisamment près de la vérité pour toute fin pratique (1). On a souvent à pardonner des
les autres brandies de la Physique, que l’efTet d'actions faiblement modificatrices, dont on peut renvoyer la considération à une phase plus avancée. Mais de ses lois dépend l'existence même des phénomènes de la Chimie et de la Biologie. Les fins de la classification exigent donc que la Thermologie précède la Chimie et la Biologie, mais ne demandent pas qu’on la rejette plus loin en arrière. D'un autre côté, ces mêmes fins exigent, à un autrd point de vue, qu'elle vienne immédiatement après l'Astronomie, et cela pour des raisons non de doctrine, mais de méthode ; l’Aalronomie étant la meilleure école de l’art véritable d’interprélcr la Nature, art dont profile la Thermologie comme les autres sciences, mais qu’elle était impropre à créer.
(1) La philosophie du sujet n’est peut-être nulle part aussi bien énoncée que dans le Système de Politique Positive (t. III, p. Ai). « Conçu logiquement, l'ordre suivant lequel nos principales théories accomplissent l’évolution fondamentale résulte nécessairement de leur dépendance mutuelle. Toutes les sciences peuvent, sans doute, être ébauchées à la fois : leur usage pratique exige même cette culture simultanée. Mais elle ne peut concerner que les inductions propres à chaque classe de spéculations. Or, cet essor inductif ne saurait fournir des principes suffisants qu’envers les plus simples études. Partout ailleurs, iis ne peuvent être établis qu’en subordonnant chaque genre d’inductions scientifiques à l’ensemble des
inexactitudes minimes aux grands penseurs eux-mêmes. M. Spencer, dans les écrits mêmes où il critique M. Comte, fournit d’insignes exemples de ces dernières (1).
déductions émanées des domaines moins compliqués, et dès lors moins dépendants. Ainsi nos diverses théories reposent dogmatiquement les unes sur les autres, suivant un ordre invariable, qui doit régler historiquement leur avènement décisif, les plus indépendantes ayant toujours dû se développer plus tôt. »
(I) « La science, dit M. Spencer dans sa Genèse, est purement
» qualitative tant qu’elle est purement inductive Toute prévi-
» sion quantitative s’obtient déductivement; l’induction ne peut » acquérir que la prévision qualitative. » Or, si nous nous rappelons que la première loi quantitative des phénomènes physiques, qui ait jamais été établie d’une manière exacte, la loi do la force accélératrice de la pesanteur, fut découverte et démontrée par Galilée en partie au moins au moyen de l’expérimentation ; que les lois quantitatives sur lesquelles est fondée la théorie tout entière des mouvements célestes ont été tirées par Képler de la généralisation d’observations directement comparées ; que la loi quantitative de la condensation des gaz par la pression, la loi de Boyle et de Mariotte, a été obtenue par l'expérimentation directe; que les quantités proportionnelles suivant lesquelles toute substance connue se combine chimiquement avec toute autre, ont été déterminées par d’innombrables expériences, dont la loi générale des équivalents chimiques, aujourd’hui le fondement des prévisions quantitatives les plus exactes, fut une généralisation inductive; il nous faudra conclure que M. Spencer s’est rendu garant d’une proposition générale que l'examen, même très-léger, de quelques vérités qui lui sont parfaitement connues, lui aurait démontré ne pouvoir se soutenir.
De plus, dans la brochure môme où M. Spencer se défend d’être un disciple de M. Comte (La Classification des Sciences, p. 37),
Si l’on vient h combiner la doctrine que toute science est dans un état d’autant moins avancé qu’elle occupe une place plus élevée dans l’échelle ascendante, avec cette seconde doctrine que les sciences passent par les trois phases, théologique, métaphysique et positive, il s'ensuit que plus une science est spéciale, plusclle est lente à effectuer chaque transition ; de telle sorte que l’état complètement positif d’une des sciences précoces a souvent coïncidé avec l’étal méta physique de celle qui la suit et avec l’état purement ihéologiquc de celles qui sont placées plus haut dans la série. Cette assertion représente exactement le cours général des faits, bien qu’elle demande des restrictions, dans les détails.
il parle de «M. Uuckle, l’adhérent de M. Comte». Or, non-seulement les spéculations de ces deux penseurs diffèrent, sauf en cette opinion qui leur est propre à tous deux, qu’on peut faire de l’histoire le sujet d’une science, mais elles suivent des voies différentes : M. Comte, s'appliquant principalement aux lois d’évolution communes à tout le genre humain; M. ltuckle, presque exclusivement aux dissemblances; et on peut affirmer sans présomption qu’ils n’ont pas vu les mêmes vérités, ni ne sont tombés dans les mêmes erreurs ni n’ont défendu leurs opinions, vraies ou erronées, par les mêmes arguments. En vérité, c’est une des choses qui surprennent cites M. Uuckle comme ches M. Spencer, qu’étant un homme d’un génie semblable, possédant un savoir également vaste, et s’adonnant à des spéculations de même espèce, il ait tiré si peu de profit de M. Comte.
Ces inadvertances ne prouvent rien contre l’exactitude générale des connaissances de M . Spencer. Ce sont de simples fautes d’attention telles que peuvent difficilement espérer de les toujours éviter, les penseurs qui tentent des spéculations exigeant que la mémoire se charge d’une grande multitude de faits.
ET IE POSITIVISME
Il est malaisé, par exemple, que la mathématique, depuis le moment même où elle a commencé à être cultivée, ait jamais pu se trouver à une époque quelconque dans l’état théologique, quoiqu’elle laisse voir encore de nombreux vestiges de l’état métaphysique. Il ne s’est probablement jamais rencontré personne, pour croire que c’était la volonté d’un dieu qui empêchait les lignes parallèles de se joindre, ou qui faisait que deux et deux égalaient quatre, pas plus que pour prier les dieux de rendre le carré de l’hypolhénuse égal h une quantité plus ou moins grande que la somme des carrés des deux autres côtés. Les croyants les plus dévots ont reconnu dans les propositions de cette espèce, une classe de vérités indépendante de l’omnipotence divine. Et même parmi les vérités auxquelles la philosophie vulgaire donne ie nom trompeur de contingentes, le petit nombre de celles qui sont à la fois exactes et évidentes, ont été probablement exceptées, dès l’abord, de l’explication théologique. M. Comte observe, après Adam Smith, qu'on ne nous parle en aucun temps ni en aucun pays d’un dieu du Poids. 11 en fut autrement de l’Astronomie: les corps célestes furent considérés non pas seulement comme mus par des dieux, mais comme des dieux euxmêmes : et quand cette théorie fut tombée, on expliqua leurs mouvements au moyen de conceptions métaphysiques; telles qu’une tendance de la Nature vers la perfection, en vertu de laquelle ces corps sublimes, étant abandonnés à eux-mêmes, se meuvent dans l’orbite le plus parfait qui est le cercle. Képler lui-même était plein d’imaginations de cette espèce : et celles-ci ne prirent lin que lorsque Newton, en dévoilant les véritables lois physiques des mou-
vemcnls célestes, ferma l’ère métaphysique de la science astronomique. Comme le remarque M. Comte, la faculté que nous avons de prévoir les phénomènes et la faculté que nous avons de les gouverner, sont les deux choses qui détruisent la croyance qu’ils sont régis par des volontés changeantes. Dans le cas des phénomènes que la science ne nous a point encore appris à prévoir ou à gouverner, le mode théologique de penser n’a point cessé d’avoir son effet : les hommes prient encore pour avoir de la pluie ou pour obtenir le succès dans la guerre, ou pour conjurer un naufrage ou une peste, mais non pour faire revenir les étoiles en arrière dans leur cours ni pour abréger le temps qu’exige un voyage ni pour arrêter les marées. De semblables vestiges du mode primitif de penser traînent encore dans les départements les plus compliqués de quelques sciences qui ont atteint un haut degré de développement positif. L’explication métaphysique étant moins opposée que l’explication théologiquc à l’idée de lois invariables, est encore plus lente à écarter entièrement. SI. Comte en trouve des restes dans les sciences qui sont le plus complètement positives, à l’exception de l'astronomie seule; la mathématique n’en étant pas, à son avis, absolument exempte : ce qui 11e doit pas nous surprendre quand nous voyons à quelle date très-récente les mathématiciens se sont trouvés en mesure de donner à leurs signes une interprétation réellement positive ( 1 ). Nous avons déjà eu occa-
(I) Nous faisons particulièrement allusion à la métaphysique mystique qui se rattache au signe négatif, aux quantités imaginaires, à l’infinité et aux infiniment petits, etc., toutes choses
sion, cependant,- de remarquer la propension de M. Comte à employer le terme métaphysique dans des cas ne renfermant rien qui réponde véritablement à sa définition de ce mot. Par exemple, il considère la chimie comme imprégnée du mode métaphysique de penser, à cause de la notion de l’affinité chimique. Il estime que les chimistes qui ont dit que les corps se combinent entre eux parce qu’ils ont une certaine affinité l’un pour l’autre ont cru à une mystérieuse entité résidant dans les corps et les portant à se combiner. Il pense que, dans toute autre supposition, cette assertion ne pourrait signifier qu’une chose, h savoir que les corps se combinent parce qu’ils se combinent. Mais cela signifiait réellement quelque chose. C’était l’expression abstraite de la doctrine que les corps ont une tendance invariable à se combiner avec une chose plutôt qu’avec une autre, que les tendances des différentes substances à se combiner sont des quantités fixes dont la plus grande l'emporte toujours sur la plus petite, de telle sorte que si A détache B de C dans un cas, il fera de même dans tout autre cas : ce qu’on appela avoir une attraction plus grande ou, d’une manière plus technique, une affinité plus grande pour ce dernier. Ce 11 'était pas là une théorie métaphysique, mais bien une généralisation positive, qui rendait compte d’un grand nombre de faits et aurait conservé sa place en tant que loi de la nature, si elle n’avait pas été réfutée par la découverte de certains cas où, bien que A détachât B de C dans quelques circonstances, C le déta-
éclaircics et mises sur un pied rationnel dans les traités éminemment philosophiques de M. le professeur De Morgan.
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chail de A dans d’autres : ce qui montrait que la loi de la combinaison chimique élective était moins simple qu’on ne l’avait supposé tout d’abord. M. Comte a donc commis, dans ce cas, une erreur : et on trouvera qu’il en a fait beaucoup de pareilles. Mais dans la science qui vient après la chimie, dans la biologie, on a conservé même jusqu’à nos jours le vain mode d’explication qui fait appel aux entités scolastiques, telles qu’une force plastique, un principe vital et autres choses semblables. La physiologie Allemande de l’école d’Oken, malgré le génie reconnu de celui-ci, est presque aussi métaphysique qu’Hegel, et il y a en France une renaissance toute récente de l'Animisme de Stahl. Ces explications métaphysiques, outre leur inanité, ont causé un préjudice sérieux en donnant de mauvaises directions au cours des recherches scientifiques positives. Sans doute, rien n’empéchait qu'on ne s’enquît du mode d’action de la censée force plastique ou vitale, au moyen de l’observation et de l’expérimentation ; mais ces expressions donnèrent cours et cohérence à une abstraction et à une généralisation fausses, en amenant les investigateurs à chercher une seule cause à des phénomènes complexes qui dépendaient indubitablement de plusieurs.
D’après M. Comte, la chimie entra dans sa phase positive avec Lavoisier, pendant la seconde moitié du siècle dernier (en un traité subséquent, il place cette date une génération plus tôt) ; et la biologie, au commencement du siècle présent, quand Bichat traça la distinction fondamentale entre la vie nutritive ou végétative et la vie proprement animale, et rapporta les propriétés des organes aux lois générales des tissus qui les composent. La science Sociale, la plus com-
plexe de toutes, n’était pas du tout devenue positive, soutenait-il, mais faisait le sujet d’une lutte stérile et toujours renouvelée entre le mode théologique et le mode métaphysique de penser. Rendre positive cette science qui est la plus haute de toutes, et par là, compléter le caractère ivositif de toutes les spéculations humaines, fut le principal objet de ses travaux, et il crut l’avoir accompli lui-même dans les trois derniers volumes de son Traité. Mais le terme Positif n’est pas plus que celui de Métaphysique , toujours employé par M. Comte dans la même acception. Il est impossible qu’il y ait jamais eu dans une science quelconque, une phase où elle ne se soit pas trouvée positive à quelque degré, puisqu’elle professait toujours qu’elle tirait ses conclusions de l’expérience et de l’observation. M. Comte aurait été le dernier à nier qu’anlérieurement à ses propres spéculations, le monde possédât sur les questions sociales, une foule de vérités d’une certitude plus ou moins grande, dont on avait puisé la preuve, par des procédés inductifs et déductifs, dans des successions de phénomènes qu’on avait observées. On ne saurait nier non plus que les écrivains qui ont le mieux traité ces sujets, à l’étude desquels tant d’hommes de la plus haute capacité mentale ont appliqué leurs facultés, n’aient accepté aussi entièrementqucM. Comte lui-même le point de vue positif, et rejeté aussi décidément que lui les points de vue théologique et métaphysique. Montesquieu, Machiavel même, Adam Smith et tous les économistes, tant en France qu’en Angleterre, Bentham et tous les penseurs de son école, — avaient la pleine conviction que les phénomènes sociaux se conforment à des lois invariables que leur grand objet, comme penseurs spéctila-
tifs, fût de découvrir et d’illustrer. Tout ce qu’on peut dire, c’est que ces philosophes n’allèrent pas aussi loin que fit M. Comte en découvrant les méthodes les plus propres à mettre ces lois en lumière. Il ne fut donc pas réservé à M. Comte de rendre positives les recherches sociologiques. Mais ce qu’il entendait réellement par rendre une science positive, est ce que nous appellerons, avec M. Littré, lui donner sa constitution scientifique finale ; en d'autres termes, découviir ou vérifier, et poursuivre jusque dans leurs conséquences celles de ces vérités qui sont propres à servir de liens d'union entre les autres : vérités qui sont à celle science ce que la loi de gravitation est à l’astronomie, ce que les propriétés élémentaires des tissus sont à la physiologie, et nous ajouterons (bien que M. Comte ne l’ait pas fait) ce que les lois de l’association des idées sont à la psychologie. C’est là une opération qui, une fois accomplie, met fin à la période empirique et rend la science susceptible d’être conçue comme un corps de doctrine coordonné et cohérent. Voilà ce qui n’avait pas encore été fait pour la sociologie ; et l’espoir de l’eiïectuer fut, dès ses premières anuées, le sentiment inspirateur et le stimulant de tous 1rs travaux philosophiques de M. Comte.
Ce fut en vue de cela qu’il entreprit celte merveilleuse systématisation de la philosophie de toutes les sciences antécédentes, depuis la mathématique jusqu’à la physiologie, systématisation qui, n’eût-il rien fait d’autre, l’aurait désigné à tous les esprits compétents pour apprécier celte œuvre, comme un des principaux penseurs du siècle. Pour rendre la nature de celle-ci intelligible à ceux qui n’en ont pas connaissance, il nous faut expliquer ce que nous entendons
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par la philosophie d’une science, en tant que distinguée de la science elle-même. Nous admettons que la philosophie est proprement, suivant la signification que les anciens attachaient à ce mot, la connaissance scientifique de l’Homme, comme être intellectuel, moral et social. Puisque ses facultés intellectuelles comprennent sa faculté de connaître, la science de l’Homme comprend tout ce que l’homme peut connaître, en tant que ceci se rapporte à son mode de le connaître ; en d’autres termes, toute la doctrine des conditions de la connaissance humaine. La philosophie d’une Science en vient ainsi à signifier cette science même considérée non dans ses résultats ni dans les vérités qu’elle établit, mais dans les procédés qu’emploie l’esprit humain pour les atteindre, dans les signes auxquels il les reconnaît, dans leur coordination et dans leur disposition méthodique en vue de la plus grande clarté de conception, et de la commodité la plus entière et la plus immédiate, en un mot la logique de la science. M. Comte a accompli ceci pour les cinq premières sciences fondamentales avec un succès qu’on peut difficilement trop admirer. Nous ne relisons jamais la partie même la moins remarquable de cette revue d’ensemble, le volume sur la chimie et la biologie (lequel était déjà, lorsqu’il parut, au-dessous du niveau réel de ces sciences et est aujourd’hui fort en arrière d’elles) sans un nouveau sentiment de la portée considérable des spéculations qu’il renferme, et sans la conviction que la manière d’arriver à une complète rationalisation de ces sciences, encore très-imparfaitement conçue par la plupart de ceux qui les cultivent, n’a été nulle part exposée avec autant de succès que dans ce livre.
Cependant pour apprécier justement ce graud achèvement philosophique, uous devons tenir compte de ce qui n’a pas été accompli aussi bien que de ce qui l’a été. On trouvera alors, comme c’est ordinairement le cas, que quelques-unes des défectuosités et des imperfections capitales du système de pensée du M. Comte ont uue étroite connexion avec ses succès les plus grands.
La philosophie de la Science se compose de deux parties principales : les méthodes d’investigation et les conditions de la preuve. Les unes indiquent les voies par lesquelles l’esprit humain arrive il des conclusions, les autres le mode d’en éprouver la certitude. Une fois complètes, les premières seraient un instrument de Découverte, les dernières, de Preuve. C’est à l’étude des premières que se borne principalement M. Comte; et il traite ce sujet avec un degré de perfection qui est resté jusqu’ici sans égal. Il n’existe nulle part rien de comparable, en ce genre, à la revue qu’il fait des ressources dout peut disposer l’esprit humain pour rechercher les lois qui régissent les phénomènes; des circonstances qui rendent chacun des modes fondamentaux d’exploratiou applicable ou non à chaque classe de phénomènes ; des extensions et des transformations qu’a à subir le procédé d’investigation pour s’adapter à chaque province nouvelle du champ d’étude; et des apports particuliers dont chacune des sciences fondamentales enrichit la méthode d’investigation positive, chaque science se trouvant à sou tour la plus propre à mener un procédé ou un autre à son point de perfectiou. Toutes ces questions et beaucoup d’autres du même genre, telles que la théorie de la classification et l’usage convenable des Hypo-
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thèses scientifiques, ont été traitées par M. Comte avec une pénétration achevée qui laisse bien peu à désirer. Non moins admirable est la revue qu’il fait des vérités les plus compréhensives acquises par chaque science, envisagées dans leurs rapports avec la somme générale du savoir humain et dans leur valeur logique comme auxiliaires de son progrès futur. Mais après tout cela, il reste une question ultérieure qui est distincte. On nous enseigne le chemin à suivre pour chercher des résultats, mais quand un résultat est une fois obtenu, comment reconnaîtrons-nous qu’il est l’expression de la vérité ? Comment nous assurer que le procédé a été correctement accompli, et que nos prémisses, se composant soit de généralités soit de faits parties tiers, contiennent réellement la preuve de la conclusion que nous y avons fondée. Sur cette question, M. Comte ne jette aucune lumière. Il ne fournit aucun critérium de vérité. En ce qui concerne la déduction, il n’admet point le système syllogistique d’Aristote et de ses successeurs (dont l’insuffisance est aussi évidente que sou utilité est réelle), ni ne propose de lui eu substituer un autre, et quant à l’induction, il n’en donne aucune règle. Il ne semble pas reconnaître la possibilité d’un critérium général qui serve à décider si une conclusion inductive est correcte ou non. Cependant il ne regarde pas, avec le docteur Whewell, une théorie inductive comme prouvée si elle rend compte des faits : au contraire, il se déclare l’ennemi véhément de ces hypothèses scientifiques qui, comme celle de l’éther luminifere, ne sont pas susceptibles de preuve directe et sont admises sur la seule évidence de leur aptitude à expliquer les phénomènes. Il soutieutque nulle hypothèse n'est légi-
lime si Pou ne peut la vérifier, et qu’on n’en doit accepter aucune pour vraie, si l’on ne peut montrer non -seulement qu’elle s’accorde avec les faits, mais encore que sa fausseté serait incompatible avec eus. Il lui est donc nécessaire d'avoir un critérium de vérité inductive ; et en n’en donnant aucun il semble abandonner comme insoluble le principal problème de la logique proprement dite. Au commencement de son traité il parle d’une doctrine de la méthode, séparée des applications particulières, comme étant concevable mais non nécessaire : on n’apprend la méthode, selon lui, qu’en la voyant à l’œuvre, et la logique d'une science ne peut être enseignée d’une manière utile que par la science elle-même. Vers la fin de l’ouvrage, il prend un ton plus décidément négatif, et traite de chimérique l’idée même d’étudier la logique autrement que dans ses applications. Il continua dans ses écrits subséquents à considérer cette conception comme fausse. Non-seulement il laissa à d’autres la tâche de fournir cette partie indispensable de la philosophie positive, mais il fit tout ce qui dépendait de lui pour les décourager de l’entreprendre.
Cette lacune dans le système de M. Comte n’est pas sans connexion avec un défaut qui se trouve dans sa conception originelle du sujet de l’investigation scientifique, et qui a été généralement remarqué ; car il gît à la surface, et est de nature à être plutôt exagéré que négligé. On dit souvent de lui qu’il rejette l’étude des causes. Ceci n’est pas vrai dans l’acception exacte du mot, car il ne rejette que les questions d’origine ultime et de causes Efficientes , en tant que distinguées de celles qu’on nomme Physiques. Les causes qu’il regarde comme inaccessibles sont
(il
les causes qui ne sont pas elles-mêmes des phénomènes. Comme d’autres, il admet l’étude des causes dans tous les sens où un fait physique peut êirc la cause d’uu autre. Mais il n’approuve pas le mot de cause : il ne veut consentir qu'à parler de Lois de Succession; et, s’interdisant l’emploi d’un mot qui a une acception positive, il laisse échapper l’idée qu’exprime celui-ci. Il ne voit aucune différence entre des généralisations, telles que les lois de Képler, et d’autres, telles que la théorie de la gravitation. Il ne réussit pas à apercevoir la distinction réelle entre les lois de succession et de coexistence que les penseurs d’une école différente nomment Lois des Phénomènes , et celles qu’ils appellent l’action des Causes : les premières, illustrées par la succession du jour et de la nuit; les dernières, par la rotation de la terre qui cause cette succession. La succession du jour et de la nuit est tout autant une succession invariable que l’exposition alternative des deux faces opposées de la terre au soleil. Cependant le jour et la nuit ne sont pas la cause l’un de l’autre, pourquoi ? Parce que leur succession, bien qu’invariable, au témoignage de notre expérience, ne l’est pas sans conditions : ces phénomènes ne se succèdent l’un à l’autre qu’à condition que la présence et l’abseuce du soleil se succèdent l’une à l’autre ; et, si cette alternative venait à cesser, il arriverait que le jour ou la nuit ne seraient pas suivis l’un de l’autre. Il y a ainsi deux espèces d’uniformités de succession, l’une sans conditions, l’autre sous la dépendance de la première : les lois de causation, et d’autres successions qui dépendent de ces lois. Toutes les lois ultimes sont des lois de causation, et la seule loi universelle en dehors de la sphère de
STUART MILL. à
la mathématique est la loi de causation universelle, à savoir que tout phénomène a une cause phénoménale, a quelque phénomène antre que lui, on quelque combinaison de phénomènes dont il est invariablement et absolument conséquent. C’est sur l’universalité de cette loi que repose la possibilité d’établir une règle de l’Induction. La vérité d’une proposition générale obtenue induclivement , n’est donc prouvée que lorsque les cas sur lesquels elle repose sont tels que, s’ils ont été correctement observés, la fausseté de la généralisation serait incompatible avec la constance de la causation, avec l’universalité de ce fait que les phénomènes de la nature se produisent suivant d’invariables lois de succession (I). Aussi, il est probable que, chez M. Comte, la résolution arrêtée de s’abstenir du mot et de l’idée de cause contribua beaucoup à son impuissance à concevoir une Logique Inductive, en détournant son attention de la seule base sur laquelle on put la fonder.
Nous craignons qu’il ne faille dire aussi, quoiqu’on n’en trouve que de légères indications dans son ouvrage fonda-
(1) On renvoie ceux qui désirent voir cette idée poursuivie, au Système de Logique Dcduclive et Inductive. Il n’est pas hors de propos de dire que M. Comte, peu après la putdicalion de cet ouvrage, exprima tant dans une lettre (publiée dans le volume de M Littré) que par imprimé, la haute approbation qu’il donnait à cette œuvre (spécialement à la partie où il est traité de l’Induction), comme à une contribution réelle apportée à la construction de la Méthode Positive. Mais nous ne pouvons pas découvrir qu’il ait été redevable d’une seule idée à cet ouvrage, ou que celui-ci ait influé le moins du monde sur le cours de ses spéculations subséquentes.
ET LE P0S11IVISME.
mental, et que ce soit seulement dans ses derniers écrits que cela apparaisse dans une pleine évidence, — que i\l. Comte, au fond, ne s'inquiétait pas autant de la perfection de la preuve qu’il convient à un philosophe positif, et que l'irrécusable objectivité, comme il aurait dit, d’une conceptiou, — sou exacte conformité aux réalités du fait extérieur, — n’était pas pour lui la condition indispensable de sou adoption, si elle était subjectivement utile en fournissant à l’esprit des facilités pour grouper les phénomènes. Ceci se révèle d’une façon très curieuse dans ses chapitres sur la philosophie de la chimie. Il nous recommande comme un emploi judicieux du « genre spécial do » liberté resté facultatif pour notre intelligence, d’après le » véritable but et l’objet général de la chimie positive », d’accepter en qualité de généralisation commode la doctrine que toute combinaison chimique se fait entre deux éléments seulement; que toute substance décomposée par notre analyse en quatre éléments, par exemple, a poqr parties constituantes immédiates deux substances hypothétiques, composées chacune de deux substances plus simples. H n’y aurait rien eu à objecter à cette idée en tant qu’hypothèse scientifique admise, par manière d’essai, comme un moyen pour suggérer des expériences par lesquelles on en pût éprouver la vérité. Avec une telle destination, cette conception aurait été légitime et philosophique; d’autant plus que si elle avait été confirmée, elle aurait fourni l’explication du fait que quelques substances que l’analyse nous montre composées des mêmes éléments daus les mêmes proportions, diffèrent dans leurs propriétés générales comme, par exemple, le sucre et la
gomme (1). Et si l'hypothèse, outre* qu’elle donnait la raison de la différence entre les choses qui diffèrent, avait donné la raison de l’accord entre les choses qui s’accordent; si le chaînon intermédiaire qui amenait le composé quaternaire à se résoudre en deux composés binaires, avait pu être choisi de façon à faire rentrer chacun d’eux dans le cercle des analogies de quelque classe connue de composés binaires (ce qu’on peut aisément supposer possible, et ce qui, dans quelques cas particuliers, arrive réellement) (2) , l’universalité de la combinaison binaire aurait été un exemple heureux d’une hypothèse anticipant une théorie positive, pour donner une direction h des recherches qui pouvaient aboutir à sa confirmation ou à son abandon. Mais IM. Comte pensait évidemment que, dût cette hypothèse n 'être jamais prouvée, — quelque nombreux que pussent être les cas toujours restants de combinaison chimique où
(t) Cependant la force de cette dernière considération a élé bien diminuée par le progrès des découvertes, depuis l’époque où M. Comte a laissé l'étude de la chimie; car il est maintenant probable que la plupart, sinon la totalité des substances même élémentaires, sont susceptibles de formes allotropiques , comme dans le cas de 1’oxygcnc et de l’ozone, des deux formes du phosphore, etc.
(2) Ainsi, en considérant l’acide prussique comme un composé d’hydrogène et de cyanogène plutôt que d’hydrogène et des éléments du cyanogène (carbone et azote), il se trouve assimilé à la classe tout entière de, composés acides que forme l’hydrogène avec d’aulres substances, et on découvre ainsi une raison pour expliquer comment il se fait qu’il partage les propriétés acides de ces composés.
la théorie était aussi hypothétique que dans le principe, — tant qu’elle ne serait pas réellement réfutée (et le cas est de nature à comporter malaisément qu’elle le soit jamais), elle méritait d’ôlre conservée en raison de sa seule commodité pour faire rentrer dans une conception géuérale un vaste groupe de phénomènes. A la fin de l’ouvrage, dans un résumé des principes généraux de la méthode positive, il réclame en termes exprès, la liberté illimitée d'adopter, » sans aucun vain scrupule », des conceptions hypothétiques de celte sorte; « afin de satisfaire entre les limites » convenables, nos justes inclinations mentales, toujours » dirigées avec une prédilection instinctive, vers la simpli- » cité, la continuité et la généralité des conceptions, tout » en respectant constamment la réalité des lois extérieures » en tant qn’elle nous est accessible ». (T. Vf, p. 639.) » Le point de vue le plus philosophique conduit finalement » à concevoir l’étude des lois naturelles comme destinée à » nous représenter le monde extérieur, en satisfaisant aux » inclinations essentielles de notre intelligence, autant que » le comporte le degré d’exactitude commandé, à cet égard,
» par l’ensemble de nos besoins pratiques. » (T. VI, p. 642. ) Dans ces « inclinations essentielles », il comprend, nonseulement notre a prédilection instinctive pour l’ordre et l’harmonie », qui nous fait goûter toute conception, même fictive, quand elle nous aide à réduire les phénomènes en système ; mais même nos sentiments de goût, » les convenances purement personnelles • qui, dit-il, ont un rôle légime dans l’emploi de ce « genre de liberté resté facultatif pour notre intelligence ». Après la satisfaction convenable de « nos plus éminentes inclinations mentales, il
» subsistera encore une notable indétermination, dont il » conviendra de gratifier directement nos besoins d’idéalité, » en embellissant nos pensées scientifiques, sans nuire à » leur réalité essentielle ». (T. VI, p. 6é7.) En conséquence de tout ceci, M. Comte prémunit les penseurs contre un examen trop rigoureux de l’exacte vérité des lois scientifiques, et frappe d’une « sévère réprobation » ceux qui renversent « par une investigation trop minutieuse » des généralisations déjà instituées, sans être capables de leur en substituer d’autres (p. 639) : comme dans le cas de la théorie générale de la chimie proposée par Lavoisier, laquelle aurait rendu cette science plus satisfaisante qu’elle ne l’est aujourd’hui, pour « les inclinations instinctives de notre intelligence, » si elle avait été trouvée vraie, mais qui, par malheur, ne le fut pas. Ces dispositions mentales chez M. Comte expliquent qu’il n’ait ni trouvé ni cherché un critérium logique de la preuve ; mais on a de la peine à les concilier avec son hostilité invétérée contre l’hypothèse de l’éther luminifère, laquelle satisfait certainement à notre « prédilection pour l’ordre et l’harmonie *, pour ne pas dire à notre «besoin d’idéalité », et cela à un degré peu commun. (Jette notion de la « destination » de l’étude des lois naturelles est, à notre sens, une complète désertion des principes essentiels qui forment la conception Positive de la science, et contenait le germe de la perversion de sa propre philosophie qui a marqué ses dernières années. Il pourrait être intéressant, quoique à peine utile, de pénétrer jusqu’à la pensée juste qui a égaré M. Comte, car il y a presque toujours un grain de vérité au fond des erreurs d’un esprit original et puissant.
F.T LE POSITIVISME
Il y a dans la manière dont M. Comte envisage la méthode de la science positive .une autre grave aberration qui, bien qu’elle ne soit pas plus imphilosophique que celle que nous venons de mentionner, est d’une plus grande importance pratique. Il rejette totalement, comme un procédé sans vertu, l’observation psychologique proprement dite, ou, en d’autres termes, la conscience interne, tout au moins eu ce qui regarde nos opérations intellectuelles. Il ne donne pas de place dans sa série des sciences à la psychologie, et en parle toujours avec mépris. L’étude des phénomènes mentaux, ou, suivant son expression, des fonctions morales et intellectuelles, trouve place dans son plan sous le chef de Biologie, mais seulement comme branche de la physiologie. Il nous faut, pense-t-il, acquérir notre connaissance de l’esprit humain, en observant les autres. Comment nous devons observer les opérations mentales d’autrui, ou en interpréter les signes, sans avoir appris, par la connaissance de nous-mêmes, la signification de ces signes : c’est ce qu’il n’établit pas. Mais il lui est évident que, par l’observation de nous- mêmes, nous ne pouvons apprendre que très- peu de choses concernant les sentiments, et rien du tout au sujet de l’entendement. Notre intelligence peut tout observer, sauf elle-même ; nous ne pouvons pas nous observer observants, ou nous observer raisonnants, et, si nous le pouvions, l’attention que nous • donnerions à celte opération réflexe en annihilerait l’objet, en suspendant le procédé observé.
Il n’est pas bien nécessaire de faire une réfutation élaborée d’un sophisme, à l'égard duquel la seule chose surprenante serait qu’il en imposât à quelqu’un. On y peut
faire deux réponses. Premièrement, on pourrait renvoyer 51. Comte à l’expérience, aiusi qu’aux écrits de son compatriote, M. de Cardaillac, et de notre sir William Hamilton, pour preuve que l’esprit petit, non-seulement avoir conscience de plus d’une impression à la fois, et mC*me en percevoir un nombre considérable (1), mais encore y prêter attention. Il est vrai que l’attention s’affaiblit en se divisant, et cela constitue une difficulté spéciale de l’observation psychologique, ainsi que l’ont pleinement reconnu les psychologistes (et sir William Hamilton en particulier) ; mais une difficulté n’est pas une impossibilité. En second lieu, il aurait pu venir à l’esprit de M. Comte qu’il est possible d’étudier un fait par l’intermédiaire de la mémoire, non pas à l'instant même où nous le percevons, mais dans le moment d’après : et c’est là, en réalité, le mode suivant lequel s’acquiert généralement le meilleur de notre science touchant nos actes intellectuels. Nous réfléchissons sur ce que nous avons fait quand l’acte est passé, mais quand l’impression en est encore fraîche daus la mémoire. Nous n’avons pu arriver que par une de ces deux voies à posséder la connaissance, que personne ne nous dénie, de ce qui se passe dans notre esprit. M. Comte aurait malaisément affirmé que nous ne savons rien de nos propres opérations intellectuelles. Nous avons connaissance de nos observations et de nos raisonnements, soit au momeut même, soit dans
(1) Jusqu’à six, d’après sir William Hamilton; niais en de telles matières, la précision numérique est hors de question, et il est probable que différents esprits possèdent cette faculté à des degrés divers.
l’instant d’après, grâce à la mémoire; par voie directe dans les deux cas, et non pas (comme pour les choses accomplies par nous dans un état de somnambulisme) uniquement par leurs résultats, te simple fait détruit l’argument entier de M. Comte. Tout ce dont nous avons connaissance directement, nous pouions l’observer directement.
Et quel instrument M. Comte propose- t-il pour l’ctude des <• fonctions morales et intellectuelles », à la place de l’observation mentale directe qu’il répudie? Nous avons presque honte de dire que c’est la phrénologie ! Non pas vraiment, dit-il, à titre de science formée, mais comme line science encore à créer; car il rejette presque tous les organes spéciaux imaginés par les phrénologistes, et n’accepte que leur division générale du cerveau en trois régions : les penchants, les sentiments et l’intellect (1), ainsi que la subdivision de cette dernière région entre les organes de la méditation et ceux de l’observation. Cependant il regarde cette simple première ébauche de la répartition des fonctions mentales entre différents organes, comme dégageant l’étude mentale de l’homme de la phase métaphysique et l’élévant jusqu’à l’état positif. La condition de la science mentale serait triste en vérité si c’était là sa meilleure chance de devenir positive ; car les derniers progrès de l’observation et de la spéculation physiologiques tendent non pas à confirmer mais à discréditer l’hypothèse phrénologique. Et lors même que cette hypo-
(t) Ou, suivant la correction qu’il fit plus tard, les appétits et émotions, les capacités actives et les facultés intellectuelles : le cœur, le caractère et l 'esprit.
thèse serait vraie, l’observation psychologique serait encore nécessaire : comment en effet est-il possible «le constater qu’il y a correspondance entre deux choses, par l’observation de l’une d’elles seulement? L’établissement d’une relation entre les fonctions mentales et les conformations cérébrales nécessite non-seulement un système parallèle d’observations appliqué aux unes et aux autres, mais encore (ainsi que le reconnaît M. Comte lui-même avec quelque inconséquence) , une analyse des facultés mentales («des diverses facultés élémentaires», t. III, p. 573), qui soit conduite sans avoir en rien égard aux conditions physiques, puisque la preuve de la théorie résiderait dans la correspondance entre la division du cerveau en organes et celle de l’entendement en facultés ; chacune de ces divisions reposant sur des preuves séparées. L’accomplissement de cette analyse exige une étude psychologique directe portée à un haut point de perfection : car il est nécessaire de rechercher, entre autres choses, à quel degré les circonstances créent le caractère mental, puisque personne ne suppose que la conformation cérébrale fasse tout, et que les circonstances ne fassent rien. L’étude phrénologique de l’Esprit a ainsi pour préparation nécessaire toute ia psychologie de l’association des idées. Sans donc rejeter l'aide que l’étude du cerveau et des nerfs peut fournir à la psychologie (elle lui eu a déjà fourni et lui en fournira eucore beaucoup), nous pouvons affirmer que M. Comte n’a rien fait pour la constitution de la méthode positive de la science mentale. Il refusa de profiter des études initiales si précieuses faites par ses prédécesseurs, spécialement par Hartley, Brown et James Mill (si tant pst qu’il ait connu quelqu’un de ces phi-
losophes) el laissa à ceux de ses successeurs qui se mirent convenablement au double point de vue de la physiologie et de la psychologie, M. Bain et M. Herbert Spencer, la tâche de placer la branche psychologique de la méthode positive aussi bietvqne la psychologie elle-même, dans leur vraie position comme partie de la Philosophie Positive. Celte grave méprise n’est pas une simple lacune dans le système de M. Comte, mais elle est la source d'erreurs sérieuses dans sa tentative de création d’nne Science Sociale. Certes, il montre beaucoup d’habileté dans l’estimation qu’il fait de l’efficacité des circonstances pour façonner le caractère général de la race humaine : en fut-il autrement, sa théorie historique serait de peu de valeur : mais dans son appréciation de l’influence qu’exercent les circonstances, par l’entremise des lois psychologiques, sur la production des diversités de caractère collectives ou individuelles, il est misérablement en défaut.
Après cet examen sommaire de la façon dont M. Comte a conçu la Philosophie Positive, il reste à rendre compte de sa tentative plus spéciale et également ambitieuse pour créer la Science de la Sociologie, ou comme H dit, pour élever l’étude des phénomènes sociaux jusqu’à l’état positif.
li regarde tous ceux qui professent des opinions politiques qoekonqwes, comme ayant été jusqu’ici partagés entre les adhérents du mode théologique et ceux du mode inétaphysiqnede penser : les premiers déduisant toutes leurs doctrines d’ordonnances divines , les derniers, d’abstractions. Toutefois cette asserlionne peut pas s’entendre dans le même sens que lorsque les termes s’appliquent aux sciences du monde inorganique ; car il est impossible que des actes
AMiUSIE COMTE
procédant évidemment de la volonté humaine, aient pu être attribués à l’action (au moins immédiate) de divinités ou d’abstractions. Personne ne s’est jamais considéré, soi ou son semblable, comme une simple machine mue par un dieu ou comme la demeure d'une entité qui était l’auteur véritable de ce que l’homme lui-même semblait faire A la vérité, on a cru qu’il était possible aux dieux ou à Dieu de mouvoir ou de changer les volontés humaines, aussi bien que d’en régir les effets, cl on leur a adressé des prières plutôt comme à des êtres capables de maîtriser le cours spontané des choses, que comme à des êtres le dirigeant à chaque instant. Somme toute, cependant, les conceptions théologique et métaphysique, dans leur application à la sociologie se rapportaient non à la production des phénomènes, mais à la règle du devoir et à la conduite |)enclant la vie. C’est là ce qu’on fonda sur upc volonté divine ou sur des conceptions mentales abstraites qui, par uuc illusion de la faculté rationnelle, furent investies d’une validité objective. D’une part, les règles établies de morale furent partout rapportées à une origine divine. Dans le plus grand nombre des pays, la loi civile et criminelle tout entière fut regardée comme révélée d’en haut; et c’est aux petites communautés militaires qui ont échappé à cette erreur que l’homme doit d’être aujourd’hui un être progressif. On crut presque partout que les institutions fondamentales de l’État avaient été établies d’une manière divine , et procédaient encore , plus ou moins, de l’autorité divine. Le droit divin de certaines races de roi à gouverner, et même à gouverner d’une manière absolue était récemment encore le dogme du parti dominant dans la plupart des pays de l’Europe; tandis que
le droit divin des papeset des évêques à dicter les croyances des hommes (et non pas en ce qui concerne seulement le monde invisible) fait encore effort, bien qu’à travers des difficultés considérables, pour régir le genre humain. Quand ces opinions commencèrent à n’êtrc plus de saison, une théorie rivale se présenta pour prendre leur place. A vrai dire il y eut beaucoup de ces théories, et il en est quelquesunes auxquelles on ne saurait appliquer avec justesse la qualification de métaphysiques, dans le sens où l’emploie M. Comte. Toutes les théories qui ont fait du bonheur du genre humain la loi ultime des institutions ainsi que des règles d’action, et qui ont pris pour guides l’observation et l’expérience (et il y en a eu de cette nature à toutes les époques de libre spéculation) ont droit au nom de Positives, quelles que puissent être leurs imperfections à d’autres égards. Mais elles n’ont formé qu’une petite minorité. M. Comte avait raison d’assurer que les écoles prédominantes de spéculation morale et politique étaient métaphysiques lorsqu’elles n’étaient point théologiques. Elles affirmaient que les règles morales et même les institutions politiques, étaient non des moyens pour arriver à un but, le bien général, mais des corollaires qui découlaient de la conception des Droits naturels. Ce fut là spécialement le cas dans tous les pays où les idées des publicistes dérivaient de la Loi Romaine. Ceux qui réglaient l’opinion en ces matières étaient des hommes de loi quand ce n’étaient pas des théologiens, et les légistes du continent suivirent les juristes Romains qui suivirent les métaphysiciens Grecs en reconnaissant comme la source ultime du juste et de l’injuste, dans la morale et par conséquent dans les institutions,
STUART Mll.L, 5
AUGUS 1 E COMTE
la loi imaginaire de l’être imaginaire Nature. Les premiers qui aient systématisé la morale, dans l’Europe Chrétienne, en lui donnant une base autre que celle de la théologie pure, ceux qui ont écrit sur la Loi Internationale, raisonnaient entièrement d’après ces prémisses et les ont transmises à une longue ligne de successeurs. Ce mode de penser atteignit son point culminant dans Rousseau, entre les mains duquel il devint un instrument aussi puissant pour détruire le passé qu’il fut impuissant à diriger l’avenir. La victoire complète que celte philosophie remporta, dans le champ de la spéculation, sur les vieilles doctrines, fut temporairement suivie d’un triomphe également complet dans la pratique, la Révolution Française; où ayant Irotné, pour la première fois une ample occasion de développer ses tendances et de montrer ce qu’elle était incapable d’accomplir, elle échoua • d’une manière assez manifeste pour déterminer une réaction partielle en faveur des doctrines du féodalisme et du catholicisme. Entre ces dernières et la métaphysique politique (la métapolitique comme l’appelait Coleridge) de la Révolution, la société a depuis lors oscillé ; provoquant, dans ce mouvement, l’apparition d’un parti intermédiaire hybride, appelé Conservateur, ou parti de l’ordre, qui n’a point de doctrines lui appartenant en propre, mais qui essaye de tenir la balance égale entre les deux autres partis, empruntant alternativement les arguments de chacun d’eux, pour s’en servir comme d’armes contre celui des deux qui, dans le moment, semble avoir le plus de chance de prévaloir.
Telle est, réduite à une forme très-condensée, la version que donne M. Comte de l’état de l’opinion en Europe, touchant la politique et la société. La critique qu’en ferait
ET LE rOSITIVISME.
un Anglais, c’est que cela décrit assez bien la division générale de l’opinion politique en France et dans les pays qui obéissent à l’impulsion française, mais non point en Angleterre, ou dans les communautés d’origine anglaise : tous pays où le droit divin mourut avec les Jacobites, cl où la loi de nature, ainsi que les droits naturels, n’ont jamais trouvé faveur, même auprès des hommes du parti populaire extrême, qui ont préféré fonder leurs réclamations sur les traditions historiques de leur propre pays et sur des maximes tirées de ses livres de droit, et qui, depuis qu’ils ont dépassé ce principe, les basent presque toutes sur la convenance générale. En Angleterre, la préférence qu’on donne à une forme de gouvernement sur un autre dépend rarement d’autre chose que des conséquences pratiques t qu’elle produit ou qu’on en attend. M. Comte ne peut presque rien signaler dans la politique anglaise qui tienne de la nature de la métaphysique, sauf « la métaphysique constitutionnelle », nom qu’il lui plaît de donner à la fiction conventionnelle par laquelle on suppose que l’occupant du trône est la source d'où émane tout pouvoir, tandis que rien ne saurait être plus loin de la croyance ou de l’intention de chacun que l’idée qu’il en est réellement ainsi. A part cela, qui est une question de formes et de mots, et n’a de connexion avec aucune croyance, si ce n’est avec la croyance à de certaines convenances, la critique la plus sévère ne pourrait rien trouver de pire ou de meilleur, dans le mode de penser de notre parti conservateur ou de notre parti libéral, qu’un positivisme d’une espèce particulièrement frêle et légère. Les classes ouvrières, à la vérité, ou une portion d’entre elles, fondent peut-être encore leur
prétention au suffrage universel sur le droit abstrait, outre des raisons plus substantielles ; mais c’est jusque-là, et pas plus loin, que la métaphysique étend son empire dans le domaine de la politique anglaise. Cependant la politique n’est pas l’art tout entier de l’existence sociale : l’éthique en est une partie plus profonde et plus vitale encore; et, sur ce point, les opinions courantes, en Angleterre autant qu’ailleurs, sont encore partagées entre le mode théologique et le mode métaphysique de penser. Qu’est-ce que la théorie tout entière de la Morale Intuitive, laquelle règne en souveraine partout où l’idolâtrie des textes de l’Écriture a diminué, et où l’influence de la philosophie de Bentham n’a pas encore pénétré, sinon l’étal métaphysique de la science éthique ? Qu’esl-ce donc, sinon cela, que toute la philosophie à priori, dans la morale, dans la jurisprudence, dans la psychologie, dans la logique, dans la physique? car elle ne se tient pas toujours en dehors de celle-ci, le plus ancien domaine de l’observation et de l’expérimentation. Elle présente le signe diagnostique universel du mode métaphysique de penser, dans le sens Comtien du mot ; celui d’ériger une pure création de l’esprit en règle, ou norma de la vérité externe, et de donner l’expression abstraite des croyances déjà adoptées, pour la raison et la preuve qui les justifient. Nous n’avons pas besoin de parler de ceux qui adhèrent encore aux anciennes opinions; mais, quand un des plus vigoureux et des plus hardis penseurs qu’ait encore produits la spéculation anglaise, un homme plein du véritable esprit scientifique, M. Herbert Spencer, inscrit au frontispice de sa philosophie la doctrine que l’épreuve ultime de la vérité d’une propo-
sition est l’inconcevabilité de sa négative; quand, marchant sur les traces de M. Spencer, un aussi habile interprète de la philosophie positive que M. Lewes, dans un ouvrage méritoire et nullement superficiel sur Aristote, après avoir très-justement imputé presque toutes les erreurs commises par les anciens penseurs à ce qu’ils négligeaient de vérifier leurs opinions, annonce qu’il y a deux espèces de vérifications, la Réelle et l’idéale (l’épreuve idéale de la vérité étant que sa négative soit inconcevable), et juge, par l’emploi de celte épreuve, que la gravitation doit être uniververselle, même dans les régions stellaires, parce que, en l’absence de preuve du contraire , « l'idée de la matière sans gravité est inconcevable »; — quand ceux de qui l’on devait le moins s’y attendre érigent de la sorte la présence, dans l’esprit d’une ou de deux générations, de nécessités spéculatives acquises, en preuve de l’existence de nécessités réelles dans l’univers, il nous faut admettre que le mode métaphysique de penser régit encore la philosophie la plus haute, même dans le domaine de la nature inorganique, et surtout dans tout ce qui a rapport à l’homme en tant qu’être moral intellectuel et social.
Mais, alors même que M. Comte a si bien raison, nous le surprenons souvent, ainsi que nous l’avons déjà donné à entendre, se servant du nom de métaphysique pour désigner certaines conclusions pratiques, au lieu d’une espèce particulière de prémisses théoriques. Tout ce qui porte les différents noms d’école ou de parti révolutionnaire, radical, démocratique, libéral, libre penseur, sceptique ou négatif et critique, en religion, en politique ou en philosophie, est par lui compris sous la dénomination de métn-
physique , el tout ce qu’il a à eu dire fait partie de sa description de l’école métaphysique dans la science sociale. Il passe en revue les unes après les autres ce qu’il estime être les doctrines principales de l’école révolutionnaire en politique, et les écarte tontes comme de purs instruments d’attaque contre le vieux système social, sans validité permanente comme vérités sociales.
C’est seulement cet humble rang qu’il assigne au premier de tous les articles de la croyance libérale, « le droit absolu de libre examen, ou le dogme de la liberté illimitée de conscience ». En tant que cette doctrine signifie simplement que toutes les opinions, ainsi que leur expression, devraient être exemptes de toute restriction légale, sous forme de prévention ou de pénalité, M. Comte en est un ferme adhérent; mais le droit moral de tout être humain, quelque dépourvu qu’il soit de l’instruction et de la discipline nécessaires, à s’ériger en juge des questions les plus compliquées aussi bien que les plus importantes qui puissent occuper l’esprit humain, il le nie résolûmeut. « Il n'y » a point de liberté de conscience, dit-il dans un de ses » premiers ouvrages, en astronomie, en physique, en chi- » mie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait » absurde de ne pas croire de confiance aux principes » établis dans ces sciences par les personnes compétentes.
» S’il en est autrement en politique, c’est parce que les » anciens principes étant tombés, et les nouveaux n’étant » pas encore formés, il n’y a point, à proprement parler, » dans cet intervalle, de principes établis. » Quand d’abord le genre humain dépassa les anciennes doctrines, il était inévitable et indispensable qu’on en appelât des docteurs
et des maîtres au public extérieur, puisque, si l’on n’avait pas de tous les côtés toléré et encouragé la discussion et la critique, aucune doctrine nouvelle n’aurait pu se développer. Mais, en elle-même, l'habitude de porter les questions qui, plus que toutes autres, exigent une connaissance et une préparation spéciales, devant le tribunal incompétent de l’opinion commune, est, soutient-il, radicalement irrationnelle, et cessera et devra cesser quand les hommes auront de nouveau adopté un système de doctrine. La prolongation de cet état provisoire, produisant une divergence toujours croissante d’opinions, est déjà, ‘suivant lui , extrêmement dangereuse, puisque c’est seulement lorsqu’il existe une conformité raisonnable d’opinions touchant la règle de la vie, qu’on peut exercer une véritable autorité morale sur l’égoïsme et les passions des individus. En outre, quand on encourage chacun à se croire un juge compétent des questions sociales les plus difficiles, on ne saurait l’empêcher de s’estimer également propre aux emplois publics les plus importants; et la funeste brigue pour le pouvoir el les fonctions officielles descend constamment à un degré de plus en plus bas d’intelligence. Dans l’opinion de M. Comte, la nature particulièrement compliquée des études sociologiques et la somme considérable de connaissances et de discipline intellectuelle préalables qu’elles exigent, en même temps que les sérieuses conséquences que peuvent entraîner, en de pareilles matières, des erreurs même temporaires, rendent nécessaire, dans le cas de l’éthique et de la politique, plus encore que dans celui de la mathématique et de la physique, que les opinions des hommes soient réellement fabriquées pour eus (quelle que
puisse être la liberté légale d’examen et de discussion) par un nombre excessivement restreint d’esprits de la classe la plus élevée, dressés à cette tâche par la plus complète et la plus laborieuse préparation mentale ; et que le fait de révoquer leurs conclusions en doute soit tenu, chez quiconque n’a pas atteint un degré équivalent d’intelligence et d’instruction, pour aussi présomptueux et plus blâmable que les tentatives quelquefois faites par les demi-savants pour réfuter l’astronomie Newtonienne. Tout ceci est vrai, en un sens ; mais nous confessons que nous sympathisons avec ceux dont le sentiment à cet égard ressemble à celui de l’homme de certaine histoire, à qui l’on demandait s’il reconnaissait que six et cinq fissent onze, et qui refusa de donner une réponse avant de savoir quel usage on voulait en faire. Cette doctrine appartient à une classe de vérités, qui, b moins d’être complétées par d’autres vérités, sont tellement sujettes à être perverties, que nous pouvons trèsbien refuser d’en tenir compte, si ce n’est en connexion avec quelque application définie. Pour rendre justice à M. Comte, il faut dire qu’il ne souhaite pas que cette domination intellectuelle s’exerce sur un peuple ignorant. Loin de lui la pensée d’exalter l’obéissance de la masse à l’autorité scientifique, en lui refusant les connaissances scientifiques. Il tient que c’est le devoir de la société de dispenser à toutes les personnes des deux sexes qui arrivent à l’âge adulte, une instruction aussi complète dans chaque département de la science, depuis la mathématique jusqu’à la sociologie, qu’il est compatible avec la nécessité de la rendre générale; cl ses idées sur ce qui est possible à cet égard sont poussées jusqu’à un point où bien peu de gens
sont préparés à le suivre. Il y a quelque chose d’effrayant, bien qu’à y regarder de près on n’y trouve rien d’utopique ni de chimérique, dans la somme de connaissances positives de l’espèce la plus variée, dont il croit qu’on peut faire, au moyen de bonnes méthodes d’enseignement, l’héritage commun de toutes les personnes qui naissent avec des facultés ordinaires; et il s’agit, non pas seulement de la simple connaissance des résultats, à laquelle, sauf pour les arts pratiques, il n’attache qu’une importance secondaire, mais aussi de la connaissance de la façon dont ces • résultats ont été atteints, ainsi que des preuves sur lesquelles ils reposent, autant que cela peut être connu et compris de ceux qui ne consacrent pas leur vie à cette étude.
Nous avons ainsi exposé complètement l'opinion de SI. Comte touchant la doctrine la plus fondamentale du libéralisme, parce que c’est le fil d’une grande partie de sa conception générale de la politique. S’il n’avait eu pour objet que d'illustrer, au moyen de cette doctrine, le caractère purement négatif des principales écoles libérales et révolutionnaires, il n’avait pas besoin d’aller si loin : il lui aurait suffi de dire que la liberté pure et simple d’avoir et d’exprimer une croyance ne saurait être elle-même cette croyance. Chacun est libre de croire et de publier que deux et deux font dix, mais le point important est de savoir qu’ils font quatre. M. Comte n’a pas de peine à justifier le procès également complet qu’il fait aux autres dogmes principaux de ce qu’il appelle l’école révolutionnaire; puisque tout ce à quoi ils se réduisent généralement, c’est qu’une chose ne devrait pas être : ce qui ne peut en aucune
façon être la vérité tout entière, et ce que M. Comte refuse en général de reconnaître comme en constituant même une partie. Prenons, par exemple, la doctrine qui dénie aux gouvernements toute initiative dans le progrès social ; restreignant leur fonction à la conservation de l’ordre ou, en d’autres termes, au maintien de la paix : opinion qu’il regarde avec justesse, en tant qu’elle est fondée sur les prétendus droits dcl’ihdividu.commepurement métaphysique : mais sans reconnaître qu’on la soutient généralement aussi il titre de conséquence tirée des lois de la nature humaine et des affaires humaines, et dès lors, vraie ou fausse, à titre de doctrine positive. Croyant avec iVI. Comte qu’il n’y a point de vérités absolues dans l’art politique, ni, en vérité, dans aucun art quelconque, nous convenons avec lui que la doctrine du laisser faire, présentée sans de fortes restrictions, n’est ni pratique ni scientifique ; mais il ne s’ensuit pas que ceux qui l’affirment ne soient pas, dix-neuf fois sur vingt, pratiquement plus près de la vérité que ceux qui la nient. La doctrine de l’égalité ne rencontre pas aux mains de M. Comte un sort plus favorable. Il la regarde comme l’érection en dogme absolu d’une simple protestation contre les inégalités qui nous sont venues du moyen âge, et ne répondent à aucune fin légitime dans la société moderne. 11 observe qu’à l’état normal, les hommes ayant à agir en commun, sont nécessairement, dans la pratique, organisés et classés d’après leurs aptitudes inégales, soit naturelles, soit acquises, lesquelles exigent que les uns soient sous la direction des autres; chacun devant scrupuleusement veiller à « l’accomplissement continu, envers » tous, des égards généraux inhérents à la dignité d’homme
ET I.E POSITIVISME
« et dont l’ensemble, encore fort imparfaitement apprécié,
" » constituera de jour en jour le principe le plus usuel de la
» morale universelle grande obligation morale qui n’a
„ jamais été directement niée depuis l’abolition de l’escla- » vage » (t. IV, p. 54.) Il n’y a pas un mot à dire contre ces doctrines : mais la question pratique est une question que M. Comte ne se pose même pas — h savoir : Quand, après une éducation convenable, on laisse les gens trouver leur propre place, ne se classent-ils pas spontanément d’une manière beaucoup plus conforme à leurs aptitudes inégales ou dissemblables, que ne l’auraient probablement fait pour eux les gouvernements ou les institutions sociales? Il regarde également la Souveraineté du Peuple — cet axiome métaphysique qui a été si longtemps en France et sur le reste du Continent, la base théorique de la politique radicale et démocratique, comme ayant un caractère purement négatif, et signifiant seulement le droit du peuple à se débarrasser par l’insurrection d’un ordre social qui est devenu oppressif: mais quand on en fait un principe positif de gouvernement, qui « condamne indéfiniment tous les » supérieurs à une arbitraire dépendance envers la ntulli- >. tude de leurs inférieurs », il la considère comme <■ une » sorte de transport au peuple du droit divin tant reproché » aux rois» (l. IV, pp. 55, 56 ). À l’égard de cette doctrine, en tant que dogme métaphysique ou principe absolu, la critique est juste; mais il y a aussi une doctrine positive qui, sans aucune prétention à l'absolu, réclame la participation directe des gouvernés à leur propre gouvernement, non comme un droit naiurel, mais comme un moyen pour arriver à des fins importantes, sous les conditions et avec les
limitations que ccs fins imposent. Le résultat général de la critique que fait M. Comte (le la philosophie révolutionnaire, c’est qu’il la regarde non-seulement comme incapable d’aider à la réorganisation nécessaire de la société, mais encore comme y apportant un sérieux obstacle, par sa persistance h poser, en ce qui concerne les grands intérêts du genre humain, la négation pure et simple de toute autorité, direction ou organisation, comme l’étal le plus parfait et la solution de tous les problèmes : aberration dont Rousseau et ses sectateurs atteignirent le dernier degré, quand ils prônèrent l’état sauvage comme un idéal, dont la civilisation n’était qu’une dégénération plus ou moins marquée et plus ou moins complète.
Le spéculation sociologique se .trouvant dans l’état qu’on a décrit — partagée entre une école féodale et théologique, aujourd’hui morte, et une école démocratique et métaphysique sans valeur, si ce n’est pour la destruction de la première; la question de savoir comment rendre positive la science sociale devait naturellement se présenter d’une manière plus ou moins distincte aux esprits supérieurs. M. Comte examine et critique (avec justesse, pour la plupart) quelques-uns des principaux efforts qui ont été faits dans ce sens par des penseurs particuliers. Mais le côté faible de sa philosophie se montre d’une manière frappante, dans ses observations critiques sur la seule tentative systématique qui ait encore été faite par une suite de penseurs pour constituer une science non pas vraiment des phénomènes sociaux en général, mais d’une grande classe ou d’une division considérable d’entre eux. Nous voulons, bien entendu, parler de l’économie
politique qu’il considère (tout en faisant une réserve eu faveur des spéculations d’Adam Smiili, à litre de précieuses études préparatoires à la science) comme n’étant ni scientifique ni positive et comme constituant une simple branche de la métaphysique, ce vaste réceptacle d’idées condamnées dans lequel il met tous les essais de science positive qui, dans son opinion, ne sont pas dirigés par une juste méthode scientifique. Quiconque connaît les écrits des économistes n’a besoin que de lire les quelques pages où il les censure (t. IV, de p. 1 93 à p. 205) pour apprendre à quel point extrême 51. Comte peut parfois être superficiel. Il affirme qu’ils n'ont rien ajouté de réellement nouveau aux aperçus originaux d’Adam Smith, quand tous ceux qui les ont lus savent qu’ils y ont tant ajouté qu’ils ont complètement changé l’aspect de la science, outre qu’ils ont rectifié et éclairci les aperçus eux-mêmes dans leurs points les plus essentiels. Il attache une importance presque puérile, dans un dessein de dénigrement, aux discussions qu’on trouve, sur la signification des mots, dans les meilleurs livres d’économie politique ; comme si de pareilles discussions n’étaient pas l’accompagnement indispensable du progrès de la pensée, et n’abondaient pas dans l’histoire de toutes les sciences physiques. Sur toute la question il ne fait qu’une remarque qui soit de quelque valeur, et encore l’applique-t-il mal à propos; à savoir, que l’étude des conditions de la richesse nationale en tant que sujet détaché est imphilosophique, parce que, toutes les différentes faces des phénomènes sociaux agissant cl réagissant les unes sur les autres, on ne peut pas les bien comprendre séparément : çe qui ne prouve nullement que les phénomènes
M'CIISTi: COMTE
matériels et industriels de la société ne soient pas, même par eux seuls, susceptibles de généralisations utiles ; niais ce qui montre seulement que ces généralisations doivent nécessairement être relatives à une forme donnée de civilisation et à un degré donné d’avancement social. C’est là, croyons-nous, ce que nul économiste ne voudrait nier. Aucun d’eux ne prétend que les lois du salaire, du profit, de la valeur, du prix et d’autres choses semblables, posées dans leurs traités, seraient rigoureusement vraies, et même beaucoup d’entre elles simplement vraies, dans l’état sauvage, par exemple, ou dans une communauté composée de maîtres et d’esclaves. Mais ils pensent avec juste raison que quiconque comprend l’économie politique d’un pays, ainsi que la civilisation compliquée et diverse des nations de l’Europe, peut sans difficulté en déduire l’économie politique de tout autre état de société dont il connaît également bien les particularités (1). Nous ne prétendons pas qu’on n’a jamais étudié ou enseigné l’économie politique
(t) M. Littré qui, bien qu’ardent admirateur de M. Comte et acceptant vis-à-vis de lui la position de disciple, est singulièrement exempt de ses erreurs, fait la remarque également ingénieuse et juste, que l'Économie Politique correspond, dans ta science sociale, à la théorie des fonctions nutritives, en biologie, dont M. Comte pense, avec tous les bons physiologistes, non-seulemeut qu’il est permis de la traiter en premier lieu, et séparément, comme la base des branches supérieures de la science, mais encore que cela constitue un progrès considérable et fondamental : quoiqu’on ne puisse pas plus, dans le fait , détacher les fonctions nutritives de l’action des attributs animaux et humains, que les phénomènes économiques de la société, de l’action des attributs politiques et’moraux.
dans un esprit rétréci. Toutes les fois qu’un ordre de connaissances sera cultivé par des esprits étroits, ils en tireront des conclusions étroites. Si un économiste manque de notions générales, il exagérera l’importance et l’universalité de la classe restreinte de vérités dont il a connaissance. Les savants de tonte sorte sont exposés à celte imputation et •VI. Comte ne se lasse jamais de les en charger, leur reprochant leur étroitesse d’esprit, l’infimité de leurs pensées, leur incapacité pour les vues larges, et la stupidité de celles auxquelles ils essayent parfois de s’élever en dehors des limites de leur propre sujet. Les économistes ne méritent pas plus ces reproches que toute autre classe d’investigateurs positifs : ils les méritent même moins que la plupart d’entre eux. La principale erreur imputable à une étroitesse d’esprit, 'dont on puisse fréquemment les accuser, c’est de regarder, non pas une doctrine économique quelconque, mais leur expérience présente du genre humain comme étant d’une validité universelle; de prendre les phases temporaires ou locales du caractère humain pour la nature humaine elle-même ; de n’avoir aucune foi dans la merveilleuse flexibilité de l’esprit ; et de juger impossible, en dépit des plus fortes preuves, que la terre puisse produire des êtres humains d'un type différent de celui qui leur est familier dans leur propre siècle ou même peut-être dans leur propre pays. La seule garantie contre cette étroitesse d’esprit se trouve dans une culture libérale de l’intelligence, et tout ce que cela prouve, c’est qu’il n’est pas probable qu’on soit un bon économiste, si l’on n’est rien autre.
Jusqu’ici nous n’avons eu affaire à M. Comte en tant que
sociologiste, que dans son caractère de critique. Nous avons maintenant à nous occuper de lui comme constructeur, — comme auteur d’un système sociologique. La promise question est celle de la méthode propre k cette étude. La manière dont il la conçoit est éminemment instructive.
La méthode propre k la science de la société doit être, en substance, la même que dans toutes les autres sciences : l’interrogation et l’interprétation de l’expérience par le » double procédé de l’induction et de la déduction. Mais sa manière de pratiquer ces opérations présente des traits particuliers. En général, l’induction fournit kla science les lois des faits élémentaires, dont, une fois connues, on tire par déduction celles des combinaisons complexes : l’observation spécifique des phénomènes complexes ne produit point de lois générales, ou ne produit que des lois empiriques : sa fonction scientifique est de vérifier les lois obtenues par déduction. Ce mode de philosopher n’est pas en rapport avec les exigences de l’investigation sociologique.
Dans les phénomènes sociaux, les faits élémentaires sont les sentiments et les actions, dont les lois sont les lois de la nature humaine; les faits sociaux étant le résultat des actions et des situations humaines. Puis donc que les phénomènes présentés par l’homme en société résultent de sa nature comme individu, on peut penser que la manière propre de construire une science sociale positive doit être de déduire celle-ci des lois générales de la nature humaine, en ne faisant usage des faits de l’histoire que dans un dessein de Vérification. Telle a été, en conséquence, la façon dont la science sociale a été conçue par beaucoup de ceux
qui se sont efforcés de la rendre positive, et particulièrement par l’école de Bentham. M. Comte considère ceci comme une erreur. Nous pouvons, dit-il, tirer des lois universelles de la nature humaine un certain nombre de conclusions (et celles-ci même, pensons-nous, sont assez précaires) concernant les premières phases du progrès humain, qui ne sont pas mentionnées par l'histoire, ou le sont trèsimparfaitement. [Mais à mesure que la société poursuit sou développement, ses phénomènes sont de plus en plus déterminés, non par les simples tendances de la nature humaine universelle, mais par l'influence accumulée des générations passées sur la génération présente. Les êtres humains eux-mêmes, des lois naturelles desquels les faits de l’histoire dépendent, ne sont pas des êtres humains abstraits ou universels, mais des êtres humains historiques, que la société humaine a déjà formés et faits ce qu’ils sont. La chose étant ainsi, il n'y a point de déduction capable de mettre quiconque part de la simple conception de l’Etre Homme, placé dans un monde tel que peut avoir été la terre avant le commencement de l'action humaine, en état de prédire et de calculer les phénomènes de son développement, tels qu’ils se sont produits dans la réalité. Si les faits de l’histoire, empiriquement considérés, n’avaient donné naissance à aucune généralisation, l’étude déductive de l’histoire n’aurait jamais pu atteindre rien de plus élevé qu’une conjecture plus ou moins plausible. Par bonne fortune (car il aurait très-bien pu en être autrement), l’histoire de notre espèce envisagée comme un tout compréhensif, révèle un cours déterminé, un certain ordre de développement ; bien que l’histoire seule ne puisse pas prouver que cela soit une
loi nécessaire, distinguée d’un accident temporaire. Ici donc commence l’office de la biologie (ou de la psychologie, dirions-nous) dans la science sociale. Les lois universelles de la nature humaine font partie des données de la sociologie; mais dans leur emploi, il nous faut intervertir la méthode des sciences physiques déductives : car tandis que dans ces dernières, l’expérience spécifique sert communément à vérifier le< lois auxquelles on arrive par déduction; en sociologie, c’est l’expérience spécifique qui suggère les lois et la déduction qui les vérifie. Si une théorie sociologique suggérée par le témoignage de l’histoire contredit les lois générales établies de la nature humaine; si (pour user des exemples de M. Comte) elle implique dans la masse du genre humain quelque pente naturelle très-marquée dans une direction bonne ou mauvaise; si elle suppose que la raison, chez la moyenne des êtres humains, l’emporte sur les désirs, ou les désirs désintéressés sur les désirs personnels; nous pouvons connaître par là que l’histoire a été mal interprétée et que la théorie est fausse. D’un autre côté, si des lois des phénomènes sociaux, tirées de la généralisation empirique de l’histoire, peuvent, une fois qu’elles ont élé suggérées, s’associer aux lois déjà connues de la nature humaine; si l’on peut apercevoir que la direction réellement prise par la société dans ses développements et dans ses changements est telle que l’avaient antérieurement rendue probable les attributs de l’homme, ainsi que ceux du lieu de sa résidence, les généralisations empiriques sont érigées en lois positives et la sociologie devient une science.
Les politiques de l’école pratique ou empirique ont beaucoup parlé et écrit, depuis des siècles, contre les théo-
Et LF, POSITIVISME. 91
ries fondées sur les principes de la nature humaine, sans base historique; et les théoriciens, à leur tour, ont avec succès pris leur revanche sur les sectateurs de la pratique. Mais nous ne connaissons aucun penseur qui ait, avant M. Comte, pénétré jusqu’à la philosophie du sujet, et placé sur sa vraie base la nécessité des études historiques, en tant que fondement de la spéculation sociologique. Depuis cette époque, tout penseur politique qui s’imagine pouvoir se passer d’une vue d’ensemble des grands faits de l’histoire, considérés connue un enchaînement de causes et d’effets, doit être regardé comme n’étant pas au niveau de son siècle; tandis que le mode vulgaire de traiter l’histoire en y cherchant des cas parallèles, comme s’il y avait des cas parallèles, ou comme si une seule circonstance, ou même plusieurs circonstances qui n’ont pas été comparées et analysées pouvaient révéler une loi, sera discrédité plus que jamais, et le sera irrévocablement.
L’interversion du rapport qui existe ordinairement entre la déduction et l’induction n’est pas le seul point où, d’après M. Comte, la méthode propre à la sociologie diffère de celle des sciences du monde inorganique. L’ordre commun de la science passe des détails au tout. La méthode de la sociologie doit passer du tout aux détails. Il n’y a point de principe universel qui règle l’ordre de l’étude, sauf celui de passer du connu à l’inconnu, en choisissant, pour nous frayer un chemin jusqu’aux faits, le point le plus ouvert à notre observation. Dans les phénomènes de l’état social, le phénomène collectif nous est plus accessible que les parties dont il se compose. C’est là une chose qui est déjà vraie, à un haut degré, du simple corps animal. Cela
est essentiel à l’idée d’organisme, et encore plus vrai de l’organisme social que de l’organisme individuel. L’état de chaque partie du tout social a, en tout temps, une connexion intime avec l’état contemporain de toutes les autres. La croyance religieuse, la philosophie, la science, les beauxarts, les arts industriels, le commerce, la navigation, le gouvernement, sont tous mutuellement dans une dépendance étroite les uns des autres ; si bien que lorsqu’un changement considérable a lieu dans l’un, nous pouvons par là connaître qu’un changement parallèle dans tous les autres l’a précédé ou le suivra. Le progrès de la société, d’un état général à l’autre, est, non pas une somme de changements partiels, mais bien le produit d’une impulsion unique, agissant par l'entremise de toutes les actions partielles : on peut donc très-facilement le retracer en étudiant celles-ci conjointement. Lors même qu’on pourrait le discerner dans chacune d’elles séparément, on ne saurait comprendre sa véritable nature qu’en les examinant dans l’ensemble. C’est pourquoi il faut, dans la construction d’une théorie de la société, prendre en considération tous les différents aspects de l’organisation sociale à la fois.
Notre cadre ne nous permet pas de rechercher toutes les restrictions à apporter à celte doctrine. Lile en demande beaucoup auxquelles la théorie de M. Comte n’a pas égard. Il en est une en particulier qui tient à un artifice scientifique familier à tous ceux qui s’occupent de science, et spécialement des applications de la mathématique à l’étude de la nature. Quand un effet dépend de plusieurs conditions variables, dont quelques-unes changent plus ou moins lentement que d’autres, il nous est souvent loisible de
déterminer par le raisonnement ou par l’expérimentation, quelle serait la loi de variation de l’effet, si ses changements ne dépendaient que d’une partie des conditions, le reste étant supposé constant. La loi ainsi trouvée sera suffisamment près de la vérité, pour tous les temps et pour tous les lieux où ce dernier groupe de conditions ne varie pas d’une manière considérable, et formera une base d’opérations quand il deviendra nécessaire de faire également la part des variations de ces conditions. La plupart des conclusions de la science sociale susceptibles d’applications pratiques sont de cette espèce. Le système de M. Comte ne leur fait pas de place. Nous avons vu comment il en use avec celte portion d’entre elles qui offrent le caractère le plus scientifique, les généralisations de l’économie politique.
Il y a encore un point dans la philosophie générale de la sociologie, qui réclame quelque attention. Les phénomènes sociaux, comme tous les autres, présentent deux aspects : le statique et le dynamique ; les phénomènes de l’équilibre et ceux du mouvement. L’aspect statique est celui des lois de l’existence sociale, considérées, abstraction faite du progrès, et bornées à ce que l’état progressif et l’état stationnaire ont de commun. L’aspect dynamique est celui du progrès social. La statique de la société est l’élude des conditions d’existence et de permanence de l’état social. La dynamique étudie les lois de son évolution. La première est la théorie du consensus ou de la dépendance mutuelle des phénomènes sociaux. La seconde est la théorie de leur filiation.
Le premier chef est traité par M. Comte, dans so u
grand ouvrage, d’une façon beaucoup plus sommaire que le second, et forme, à notre avis, la partie la plus faible de l’œuvre. Il est difficile qu’il ait jamais pu passer, même à ses propres yeux, pour avoir fait quelque chose de neuf (1) en statique sociale, à moins que l’on ne considère comme une nouveauté sa révivification de l’idée catholique d’un Pouvoir spirituel. A l'exception de pensées détachées dont ses productions les plus faibles sont toujours riches, le reste est banal cl même, dans notre opinion, loin d’être toujours vrai.
Il commence par un exposé des attributs généraux de la nature humaine qui rendent possible l’existence sociale. L’homme a un penchant spontané pour la société de ses semblables et la recherche instinctivement pour elle-même, cl non pas en vue des avantages qu’elle lui procure, lesquels doivent, dans de nombreux états de l’humanité, lui avoir semblés très-problématiques. L’homme possède également une certaine somme (modérée cependant) de bienveillance naturelle. D’un autre côté, ces penchants sociaux
(1) D’ailleurs sa prétention au titre de créateur de la Sociologie ne s’étend pas jusqu’à cette branche de la science: dans un ouvrage subséquent, il déclare expressément, au contraire, que le véritable fondateur de celle-ci a été Aristote, qui a porté la théorie des conditions de l’existence sociale à un aussi haut degré de perfeplion qu’il était possible en l’absence de toute théorie du Progrès. Sans aller tout à fait aussi loin, nous pensons qu’on ne peut guère trop priser le mérite de ces premiers efforts, au delà desquels, jusqu’à une époque très-récente, on n’avait fait que peu de progrès, soi dans la science éthique, soit dans la science politique.
KT LE POSITIVISME
sont, de leur nature, plus faibles que les penchants égoïstes; et l’état social dont l’existence est principalement maintenue par les premiers entraîne un antagonisme habituel entre les deux. En outre, nos besoins de toutes sortes, depuis ceux qui sont purement organiques jusqu’à ceux de l’ordre le plus élevé , ne peuvent être satisfaits qu’au moyen du travail ; et le travail physique ne saurait suffire sans la direction de l’intelligence. Mais le travail, spécialement quand il est prolongé et monotone, est naturellement odieux, et le travail mental est le plus pénible de tous : d’où un second antagonisme qui doit nécessairement exister dans toutes les sociétés quelles qu’elles soient. Le caractère de la société est principalement déterminé par le degré auquel, dans chacun de ces cas, le meilleur mobile lient tête au pire. Sur les deux points la nature humaine est susceptible d’une grande amélioration. Les instincts . sociaux peuvent approcher bien davantage de la force des instincts personnels, sans cependant jamais s’élever jusque- ‘ là : l’aversion pour le travail en général, et pour le travail intellectuel en particulier, peut être beaucoup affaiblie, et la prédominance des penchants sur la raison grandement diminuée, bien qu’elles ne soient jamais complètement détruites. L’esprit de perfectionnement résulte de la foret croissante des instincts sociaux, jointe au développement d’une activité intellectuelle qui, guidant les inclinations personnelles, inspire à chaque individu un désir réfléchi d’améliorer sa condition. Les instincts personnels abandonnés à leur propre direction, ainsi que l’indolence et l’apathie naturelles à l’espèce humaine sont les sources qui alimentent principalement l’esprit de conservation. La lutte
cuire les deux esprits est une incident universel de l’état social.
Celui des éléments universels de la société humaine qui vient ensuite est la vie de famille, que M. Comte regarde comme étant originairement la source unique, et, en tout temps la source principale des sentiments sociaux , aussi bien que la seule école ouverte à tous les hommes en général, où ils puissent apprendre le désintéressement et contracter l'habitude des sentiments et de la conduite que demandent les relations sociales. M. Comte saisit cette occasion de déclarer ses opinions sur la constitution propre de la famille, et, en particulier, de l’institution du mariage. Elles sont de l’espèce la plus orthodoxe et la plus conservatrice. M. Comte adhère non-seulement à la conception Chrétienne populaire, mais encore à la conception Catholique du mariage dans sa dernière rigueur, et censure les nations Protestantes pour avoir porté atteinte à l’indissolubilité de l’engagement en permettant le divorce. 11 admet que l’institution du mariage a été, avec le progrès de la société, avantageusement modifiée à divers égards, et qu’il se peut que nous ne soyons pas encore arrivés à la dernière de ces modifications; mais il soutient vigoureusement que de pareils changements ne peuvent en aucune façon affecter ce qu’il regarde comme les principes essentiels de l’institution, — l’irrévocabililé de l’engagement et la complète subordination de la femme au mari, et, en général, des femmes aux hommes : toutes choses qui sont précisément les grands points vulnérables de la constitution actuelle de la société en ce qui regarde ce sujet important. H est fâcheux d’avoir à le dire d’un philosophe ; mais les
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incidents de sa vie, que ses biographes ont rendus publics, fournissent l’explication de l’une de ces deux opinions : il s’était querellé avec sa femme (1). A une époque ultérieure, sous l’influence de circonstances également personnelles, ses opinions et ses sentiments sur les femmes se modifièrent beaucoup, sans devenir plus rationnels: dans son plan final de société, au lieu d’être traitées comme de grands enfants, elles furent érigées en déesses: les honneurs les privilèges et les immunités leur furent prodigués, mais non pas la simple justice. A l’égard de la seconde question, l’irrévocabilité du mariage, il faut rendre honneur à l’impartialité de M. Comte, puisque la doctrine opposée se serait mieux accommodée à sa convenance personnelle; mais nous ne saurions lui accorder d’autre mérite, car, nonseulement sou argument est futile, mais encore il se réfute lui-même. Il dit qu’avec la liberté du divorce la vie se passerait dans une succession constante d’expériences et d’insuccès ; et, au même instant, il se félicite de ce que les mœurs et les sentiments modernes ont en somme prévenu les effets funestes qu’on aurait pu s’attendre à voir produire par l’autorisation du divorce dans les pays Protestants. Il n’aperçut pas que si les habitudes et les sentiliments modernes ont heureusement résisté à ce qu’il juge être la tendance d’une loi moins rigoureuse sur le mariage, ce doit être parce que les habitudes et les sentiments mo-
(1) Il leur est dû à tous deux de dire qu’il continua à exprimer, dans les lettres qui ont été publiées, la haute opinion qu’il avait d’elle, tant moralement qu'intellectuellement : et l’attention sérieuse et persistante qu'elle donna aux intérêts de son mari est à la fois attestée par M. Littré et par la propre correspondance de M. Comte.
dernes sont incompatibles avec la suite perpétuelle d’essais nouveaux qu’il redoutait S’il y a des penchants dans la nature humaine qui recherchent le changement et la variété, il en est d’autres qui réclament la fixité dans les choses qui touchent aux sources quotidiennes du bonheur; et, ayant étudié l’histoire comme il avait fait, M. Comte aurait dû savoir que, depuis l’époque où les hommes ont échangé la vie nomade pour la vie agricole, ces derniers penchants ont toujoursjgagné du terrain sur les premiers. L’expérience universelle témoigne que la régularité dans les relations domestiques est presque en raison directe de la civilisation industrielle. La vie oisive, et la vie militaire avec ses longs intervalles de désœuvrement, sont les conditions dans lesquelles se produisent naturellement le dérèglement sexuel ou les égarements prolongés de l’imagination à ce sujet. Les hommes affairés n’ont point de temps à donner à tout cela, et ont l’esprit trop occupé d’autres choses ; ils demandent que leur demeure soit un lieu de repos , non d’excitation et de trouble sans cesse renouvelés. Dans l’état donc où se trouve la société moderne, il n’est pas probable qu’on contractât souvent mariages sans qu’il y eût des deux parts un sincère désir de sa permanence. Qu’il en ait été ainsi jusqu’à présent dans les pays où le divorce a été permis, c’est ce dont M. Comte lui-même rend témoignage, et tout nous porte à croire qu’on n’userait en général de cette faculté, si on l’accordait ailleurs, que pour sa fin légitime — pour permettre à ceux qui, par une méprise irrépréhensible ou excusable, ont échoué dan$ leur première tentative de bonheur domestique, de s’affranchir d’un joug pesant (en ayant dûment égard aux droits des
intéressés), et de tenter fortune de nouveau, sous de plus favorables auspices. II serait manifestement incompatible avec la nature et les limites de la présente publication de pousser plus loin la discussion de ces grandes questions sociales.
Enfin, un phénomène universel dans toutes les sociétés, et qui prend constamment une extension pins grande, à mesure qu’elles avancent dans leur progrès, est la coopération des hommes les uns avec les autres, par la division des emplois et l’échange des commodités et des services : commerce qui s’étend aux nations aussi bien qu'aux indi- 4 vidus. On a souvent illustré l’importance économique de cette organisation spontanée des hommes en travailleurs agissant conjointement les uns avec et pour les autres. Les effets moraux qu’elle produit en les liant par leurs intérêts, et (conséquence plus éloignée) par leurs sympathies, sont également salutaires. Mais il y a quelque chose à dire dans le sens contraire. La spécialisation croissante de tous les emplois, la division du genre humain en petites fractions innombrables, absorbées chacune par une portion extrêmement petite des affaires de la société, ne sont pas sans avoir des inconvénients moraux aussi bien qu’intellectuels, qui, si on n’y pouvait pas remédier, feraient que nous aurions sérieusement à rabattre des bienfaits d’une civilisation avancée. Les intérêts de l’ensemble — les rapports des choses aux fins de l’union sociale — sont de moins en moins présents à l’esprit d’hommes dont la sphère d’activité est à ce^ point rétrécie. Le détail insignifiant qui forme toute leur occupation — la roue infiniment petite qu’ils concourent à faire tourner dans la mécanique de la société —
n’éveille ou ne satisfait en eux aucun sentiment d’esprit public ou d’union avec leurs semblables. Leur travail est un pur tribut payé h la nécessité physique, et non pas l’accomplissement joyeux d’un office social. Cet effet abaissant de l’extrême division du travail porte, avant tout, sur ceux qu’on représente comme les lumières et les précepteurs des autres. L’esprit d’un homme est aussi fatalement rétréci, et ses sentiments à l’égard des grandes fins de l'humanité sont aussi misérablement atrophiés par l’habitude de donner toutes ses pensées à la classification d’un petit nombre d’insectes, ou à la résolution de quelques équations, que par celle de les consacrer à l’aiguisement des pointes ou à la fabrication des tête3 d’épingles. La « spécialité dispcrsive » de nos savants actuels qui, bien différents de leurs prédécesseurs, ont pour les vues larges une aversion positive, et prennent rarement connaissance ou souci de quelqu’un des intérêts du genre humain, en dehors des limites étroites de leurs études, est ce que M. Comte , insistant sur ce point , représente comme un des maux sérieux et croissants de notre époque, celui qui retarde le plus la régénération morale et intellectuelle. Le combattre est un des buts principaux vers lesquels il pense qu’on devrait diriger les forces de la société. Le remède évident est une éducation générale qui soit large et libérale , en même temps que préparatoire à toutes les carrières spéciales : telle est l’opinion de M. Comte; mais, dans son jugement, l’éducation de la jeunesse n’estpas chose suffisante ; il réclame l’institution d’un pouvoir distinct qui impose à toutes les classes, dans tout le cours de la vie, le respect des droits suprêmes de l’intérêt général, et leur
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fasse accepter les idées compréhensives qui montrent de quelle façon les actions humaines favorisent ou compromettent ce dernier. En d’autres termes, il demande rétablissement d’une autorité morale et intellectuelle à qui incombe le devoir de guider les opinions des hommes, ainsi que d’éclairer et d’avertir leur conscience ; d’un Pouvoir spirituel dont les jugements sur toutes les questions d’une haute importance méritent et reçoivent le même respect et la même déférence qu’on accorde universellement au jugement réuui des astronomes en matière d’astronomie. L’idée même d’une telle autorité implique qu’en morale et en politique, les penseurs soient arrivés, au moins sur les points essentiels, à une certaine unanimité, correspondant à celle qu’on trouve déjà dans les autres sciences, ou en approchant. Cette unanimité ne saurait exister avant que les véritables méthodes de la science positive aient été appliquées à tous les sujets, aussi complètement qu’elles l’ont été à l’étude de la science physique : à cela pourtant il n’y a pas d’obstacle réel; et, quand une fois la chose aura été accomplie, le même degré d’accord devra naturellement s’ensuivre. L’autorité indisputéc dont les astronomes jouissent en astronomie sera le partage, en ce qui concerne les grandes questions sociales, des Philosophes Positifs qui posséderont le gouvernement spirituel b deux conditions : qu’ils soient, dans leur sphère, entièrement indépendants du gouvernement temporel, et qu’ils soient péremptoirement exclus de toute participation b ce dernier, tandis qu’ils recevront en retour l’entière conduite de l'éducation.
Tels sont les traits principaux de la conception qu’a
[fl. Comte d’une société régénérée ; et quelque différent que soit cet idéal de celui qu’implique plus ou moins confusément la philosophie négative des trois derniers siècles, nous tenons que la somme de vérité contenue dans les deux est à peu près la même. M. Comte a saisi la moitié de la vérité ; l’école soi-disant libérale ou révolutionnaire est en possession de l’autre moitié : chacun des deux voit ce que l’autre ne voit pas, et le voyant exclusivement, en tire des conséquences qui paraissent à l’autre d’une absurdité pernicieuse. C’est sans doute la condition nécessaire des hommes d’adopter la plupart de leurs opinions, d’après l’autorité de ceux qui ont spécialement étudié les sujets auxquels elle sc rapportent, Les plus savants ne peuvent pas agir suivant d’autre règle, à l’égard des questions dans lesquelles ils ne sont pas eux-mêmes complètement versés: et la masse des hommes a toujours fait de même à propos des grandes questions de spéculation et de conduite; agissant, avec une confiance implicite, d’après des opinions dont elle ne connaissait pas, et souvent se trouvait incapable de comprendre les fondements, mais sur lesquelles elle faisait pleinement fonds tant que ses guides naturels étaient unanimes ; ne devenant indécise et sceptique que lorsque ces derniers venaient à se partager, et que des maîtres dont la compétence était égale, autant qu’elle en pouvait juger, se mettaient à professer des opinions contradictoires. Toutes les doctrines qui se présentent recommandées par le verdict presque universel des esprits instruits, continueront sans doute à être, comme elles l’ont été jusqu’ici, acceptées sans défiance par les autres. La seule différence, c’est qu’avec l’ample diffusion d’éducation scientifique parmi
le peuple, demandée par M. Comte, la foi de la masse bien qu’implicite ne serait pas celle de l’ignorance : ce ne serait pas la soumission aveugle de sots à des hommes de science, mais la déférence intelligente d’hommes sachant beaucoup pour ceux qui savent plus encore. Ce sont ceux qui ont quelque connaissance de l’astronomie et non pas ceux qui n’en ont absolument aucune, qui apprécient le mieux à quel degré prodigieux Lagrange ou Laplace en savaient plus qu’eux-mêmes. C’est là ce qu'on peut dire en faveur de M. Comte. Dans le sens contraire, il y a à dire que les penseurs les plus éminents n’ont pas besoin d’être associés ou organisés, pour exercer sur l’opinion cet ascendant salutaire. Celui-ci se produira de luimême une fois que sera atteinte l’unanimité sans laquelle il n’est ni désirable ni possible. C’est parce que les astronomes s’accordent dans leur enseignement qu’on ajoute foi à l’astronomie, et non parce qu’il existe une Académie des Sciences ou une Société Royale lançant des décrets on rendant des décisions. Ou ne peut avoir besoin d’une autorité morale constituée que lorsque l’objet qu’on se propose est non pas simplement de promulguer et de répandre des principes de conduite, mais de diriger le détail de leur application, d’annoncer et d’inculquer, non pas des devoirs, mais le devoir de chacun, comme l’essaya l’autorité spirituelle du moyen âge. SI. Comte ne recule pas devant celle application extrême de son principe. Une fonction de celle sorte peut, sans doute, être souvent exercée d’une manière très-avantageuse par des membres particuliers de la classe spéculative ; mais confiée à un corps organisé quelconque, elle n’entraînerait rien moins qu’un despotisme spirituel.
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C’est pourtant là ce qu’en réalité méditait M. Comte, bien qu’en pratique cela eût annulé cette séparation péremptoire du pouvoir spirituel d’avec le temporel qu’il jugeait si justement essentielle à un sain état social. Ceux qu’un mouvement irrésistible de l’opinion investirait du droit de dicter ou de contrôler les actes des gouvernants, sans toutefois leur donner les moyens d’appuyer leur avis par la force, auraient tout le pouvoir réel des autorités temporelles sans leurs travaux ni leur responsabilité. M. Comte aurait probablement répondu que les chefs temporels ayant toute la puissance légale dans leurs mains, ne rendraient certainement au pouvoir spirituel qu’une obéissance trèslimitée : ce qui revient à dire que la société idéale qu’il bâtit n’est bonne qu’à rester idéale, attendu qu’il n’est, en aucune façon, possible delà réaliser.
Que l’éducation soit, dans la pratique, dirigée par la classe philosophique, lorsqu’il existe une classe philosophique ayant justifié ses titres à la place que le clergé a jusqu’ici occupée dans l'opinion, c’est une chose naturelle et indispensable. Mais que toute l’éducatiou soit entre les mains d’une autorité centralisée, composée de prêtres ou de philosophes, et qu’elle soit par conséquent tout entière taillée sur le même modèle, et conduite en vue de la perpétuation du même type, c’est là un état de choses qui, au lieu de plaire de plus en plus aux hommes, leur répugnera assurément de plus en plus, à chaque nouveau progrès qu’ils feront dans le libre exercice de leurs facultés les plus hautes. Nous verrons, dans la seconde partie, les maux dont est grosse cette conception du nouveau Pouvoir Spirituel, entrer en pleine floraison, avec le développement plus
complet que, dans ses dernières années, 51. Comte donua à cette idée.
Après celte tentative peu satisfaisante pour tracer l’ébauche de la Statique Sociale, M. Comte passe à une question avec laquelle il est beaucoup plus familier — et qui est le sujet de ses spéculations les plus éminentes : la Dynamique Sociale, ou les lois de l’évolution de la société humaine.
Deux questions se présentent à nous dès l’abord : y a-t-il dans les affaires humaines une évolution naturelle ? et cette évolution est-elle un perfectionnement? En une même réponse M. Comte les résout toutes les deux affirmativement. Le progrès naturel de la société consiste dans l’accroissement de nos attributs humains, comparativement à nos attributs animaux et purement organiques ; dans le progrès de notre humanité vers son ascendant sur notre animalité, ascendant dont elle approche toujours de plus en plus, sans être jamais capable de le réaliser complètement. C’est là le caractère ou la tendance du développement humain, ou de ce qu’on appelle la civilisation : et l'obligation de seconder ce mouvement — d’agir dans sa direction — est, dans le travail de M. Comte, ce qui approche le plus d’un principe général ou d’une règle de morale.
Mais comme nos facultés les plus éminentes, celles qui sont particulièrement humaines se trouvent être d’ordres divers (morales, intellectuelles et esthétiques) la question se présente de savoir s’il en est une dont le développement ait une action prédominante dans l’évolution de notre espèce. D’après M. Comte, c’est le développement intellectuel du genre humain qui est le principal agent de son
progrès : non pas que la partie intellectuelle de notre nature soit la plus puissante, car, réduite à sa force immanente, elle est une des plus faibles, mais parce quelle est la partie dirigeante, et qu’elle agit non-seulement avec la force qui lui est propre, mais encore avec la force réunie de touies les parties de notre nature qu’elle peut entraîner après elle. Dans l’état social, les sentiments et les penchants ne sauraient agir avec leur pleine puissance dans une direction déterminée, si l’intellect spéculatif ne se met à leur tête. Les passions constituent chez l'individu une force plus énergique qu’une simple conviction intellectuelle ; mais les passions tendent à diviser, non à unir les hommes : il n’y a qu’une croyance commune qui puisse amener les passions à agir de couccrt et les changer en force collective au lieu de les laisser à l’état de forces se neutralisant l’une l’autre. Notre intelligence est d’abord éveillée par le stimulant de nos besoins animaux et de nos appétits les plus violents et les plus grossiers; et ceux-ci déterminent pendant longtemps, d’une manière presque exclusive, la direction dans laquelle notre intelligence agira ; mais, une fois son activité provoquée, celte dernière s’arroge de plus en plus la conduite des opérations qui ont pour moteurs des impulsions plus puissantes, et les contraint de céder à sou influence, non en vertu de sa propre force, mais parce que, dans le jeu des forces antagonistes, la direction où elle tend est (suivant la phraséologie scientifique) celle de la résistance la plus faible. Les intérêts et les sentiments personnels ne peuvent, dans l’état social, obtenir leur maximum de satisfaction qu’au moyen de la coopération, et la condition nécessaire de la coopération c’est une conviction commune.
Toute société humaine repose en conséquence sur un système de croyances fondamentales que la faculté spéculative peut seule fournir, et qui, une fois fourni, dirige nos autres impulsions dans leur manière de chercher leur satisfaction. D’où vient que l’histoire des croyances ainsi que de la faculté spéculative a toujours été l’élément principal de l’histoire du genre humain.
Cette doctrine a été combattue par M. Herbert Spencer dans la brochure à laquelle nous avons déjà fait allusion ; et nous allons donner, en nous servant de ses propres paroles, la théorie qu’il lui oppose : —
« Les idées ne gouvernent ni ne bouleversent le monde; » le monde est gouverné ou bouleversé par les sentiments,
» auxquel les idées servent de guides. Le mécanisme so- » cial ne repose pas, en fin de compte, sur les croyances,
» mais presque entièrement sur le caractère. Ce n’est pas u l’anarchie intellectuelle, c’est l’antagonisme moral qui » est la cause des crises politiques. Tous les phénomènes » sociaux sont produits par l'ensemble des émotions et des » croyances humaines : les émotions étant principalement » prédéterminées , et les croyances postdéterminées. Les » appétits des hommes sont surtout une chose dont ils » héritent; mais leurs croyances sont surtout une chose » acquise, et dépendent des conditions de milieu, et les u conditions de. milieu les plus importantes dépendent de » l’étal social qu’ont produit les appétits prédominants.
» L’étal social est, à quelque époque quece soit, la résultante » de toutes les ambitions, de tous les intérêts personnels, » de toutes les craintes, vénérations, indignations, sympa - 0 thies, etc., des ancêtres, ainsi que des citoyens existants
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» Les idées qui ont cours dans cet état social doivent, de » toute nécessité, être conformes, en moyenne, aux senti- » ments des citoyens, et, par conséquent conformes, eu » moyenne, à l’état social que ces sentiments ont produit. » Des idées totalement étrangères à cet état social ne peu- » vent pas s’y développer, et, si on les y a introduites du » dehors, 11e peuvent pas se faire accepter — ou, si on les » a acceptées, meurent quand vient à finir la phase tem- » poraire de sentiment qui les avait fait accueillir. Aussi,
» quoique les idées avancées, une fois établies, agissent » sur la société, et aident à son progrès ultérieur, cepen- » dant l’établissement de pareilles idées dépend de l’apli- » tude de la société à les recevoir. Dans la pratique, c’est » le caractère populaire et l’état social qui déterminent » quelles idées auront cours, et non pas les idées cou- » rantes qui déterminent l’état social et le caractère. La * modification de la nature morale des hommes, que pro- » duit la discipline continue de la vie sociale, et dont l'effet » est de les rendre de plus en plus propres aux relations » sociales, est donc la principale cause immédiate du pro- » grès social ( 1 ) ».
Beaucoup de ces assenions auraient été admises par M. Loin le et appartiennent autant à sa théorie qu'à celle de M. Spencer. Non-seulement la réaction de tous les autres éléments mentaux et sociaux sur les éléments intellectuels est pleinement reconnue par lui, mais sa philosophie de l’histoire en fait un grand usage, montrant que les principaux changements intellectuels n’auraient pas pu se
(1) De la Classification des sciences, p. 37 et 38.
produire s’ils n’avaient été précédés de changements dans d’autres éléments de la société ; mais faisant voir aussi que ces derniers étaient eux-mêmes les conséquences de changements intellectuels antérieurs. Un examen impartial de ce qu’a écrit M. Comte ne fera pas découvrir qu’il ait rien omis de la somme de vérité contenue dans la théorie de i\l. Spencer. Il n'aurait pas dit, vraiment, (ce que M. Spencer veut apparemment nous faire dire) que les effets qu’on peut historiquement rapporter à la religion, par exemple, n’ont pas été produits par la croyance en Dieu, mais par la vénération et par la crainte qu’il inspirait. Il aurait dit que la vénération et la crainte présupposent la croyance : qu’il faut croire en un Dieu avant de pouvoir le craindre ou le vénérer. Toute l’influence de la croyance en un Dieu sur la société et la civilisation dépend des sentiments humains si puissants qui sont prêts à s’attacher à cette croyance : cependant les sentiments ne sont guère une force sociale que grâce à la direction définie qui leur est donnée par cette conviction intellectuelle ou par quelque autre ; et ce ne sont pas les sentiments qui ont spontanément enfanté la croyance en un Dieu, puisque par euxmêmes ils étaient également capables de se grouper autour de quelque autre objet. Quoiqu’il soit vrai que les passions et les intérêts des hommes dictent souvent leurs croyances, on plutôt décident de leur choix entre les deux ou trois formes de croyance que la condition actuelle de l’intelligence humaine rend possibles, cette cause de perturbation est bornée à la morale, h la politique et à la religion; et c’est le mouvement intellectuel dans d’autres régions que celles-ci, qui est à la racine de tous les grands change-
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ments dans les affaires humaines. Ce n’est pas les émotions et les passions humaines qui ont découvert le mouvement de la terre ou trouvé les preuves de son ancienneté ; qui ont discrédité la Scolastique et inauguré l’exploration de la nature ; qui ont inventé l’imprimerie, le papier et la bôus- £ole. Cependant la Réforme, les Révolutions Anglaise et Française, et des changements moraux et sociaux plus considérables qui sont encore à venir, sont les conséquences directes de ces découvertes et d’autres semblables. L’alchimie même et l’astrologie n’obtinrent pas créance, parce que les hommes avaient soif d’or et étaient impatients de scruter l’avenir, car ces désirs ont autant de force aujourd’hui qu’ils en avaient alors, mais bien parce que l’alchimie et l’astrologie étaient des conceptions naturelles à un degré particulier du développement progressif de la connaissance humaine, et qu’elles déterminèrent en conséquence, pendant la duree de cette phase, les moyens particuliers par lesquels les passions, qui existent toujours, cherchèrent leur satisfaction. Dire que les croyances intellectuelles des hommes ne déterminent pas leur conduite, équivaut à dire que le vaisseau est mû parla vapeur et non par le pilote. La vapeur est en vérité la force motrice, et abandonné à lui-même, le pilote ne pourrait pas faire avancer le vaisseau d’un seul pouce ; cependant c’est la volonté du pilote et la science du pilote qui décident de la direction dans laquelle le vaisseau doit se mouvoir et où il doit aller.
Examinant ensuite quel est l’ordre naturel du progrès intellectuel chez les hommes, M. Comte observe que, la manière générale dont ils conçoivent l’univers devant de
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toute nécessité communiquer son caractère à toutes leurs conceptions de détail, le fait déterminant de leur histoire intellectuelle doit être la succession naturelle des théories de l’univers; laquelle se compose, comme ou l’a vu, de trois phases, la théologique, la métaphysique et la positive. Le passage du genre humain par ces trois phases, y com • pris les modifications snccessives que fait subir à la conception théologique l’influence naissante des deux autres, est, au jugement de M. Comte, le fait le plus décisif de l’évolution de l’humanité. Toutefois, il y a eu simultanément, tout à travers l’histoire, un mouvement parallèle dans le département purement temporel des choses, lequel a consisté dans le déclin graduel de la vie militaire (originairement la principale occupation de tous les hommes libres) et dans son remplacement par la vie industrielle. M. Comte soutient qu’il y a entre cette succession historique et l’autre une connexion et une dépendance nécessaires : et il montre aisément que le progrès de l’industrie et celui de la science positive sont corrélatifs ; le pouvoir qu’a l’homme de modifier les faits de la nature, dépendant évidemment de la connaissance qu’il a acquise de leurs lois. Nous ne pensons pas qu’il ait également réussi à montrer une connexion naturelle entre le mode théologique de penser et le système militaire de société : mais comme ils appartiennent tous deux au même âge du monde — comme chacun d’eux est, en lui-même, naturel et inévitable, et qu'ils sont modifiés ensemble et ensemble minés par la même cause, le progrès de la science et de l’industrie, M. Comte est fondé à les considérer comme liés ensemble, et à envisager le mouvement par lequel le genre humain
se dégage de tous les deux, comme une seule et même évolution.
Ces propositions une fois établies en tant que premiers principes de la dynamique sociale, N. Comte se met à les vérifier et à les appliquer au moyen d’une vue d’ensemble de l’bistoire universelle. Cet examen remplit deux forts volumes, plus d'un tiers de l’ouvrage : et dans tout cela, il se trouve à peine une phrase qui n’ajoute une idée. Nous regardons ce travail comme étant son achèvement de beaucoup le plus considérable, à l’exception de sa revue des sciences, et comme étant même à quelques égards plus remarquable encore que celte dernière. Nous voudrions qu’il fût compatible avec les limites d’un essai comme celui-ci, de donner même une faible idée du mérite extraordinaire de cette analyse historique. Il faut la lire pour l’apprécier. Quiconque se refuse à croire que de la philosophie de l'histoire on puisse faire une science, doit suspendre son jugement jusqu’après la lecture de ces volumes de M. Comte. Nous n’affirmons pas que ceux-ci doivent à coup sûr le faire changer d’opinion, mais nous lui conseillons fortement de leur en laisser courir la chance.
Nous n’entreprendons point la vaine tâche d’un abrégé. Nous ne pouvons consacrer à ce sujet que quelques mots. M. Comte se borne au courant principal du progrès humain, considérant seulement les races et les nations qui ont été à l’avant-garde, et regardant comme les successeurs d’un peuple non pas ses descendants véritables, mais ceux qui ont repris après lui le fil du progrès. Son objet est de caractériser avec vérité, bien que d’une manière générale, les états successifs de société par lesquels a passé l’avant-
garde de notre espèce, ainsi que la filiation de ces états entre eux, — comment chacun d’eux est sorti de l’état précédent et a été le père du suivant. Une explication plus détaillée, prenant en considération des différences légères ainsi que des phénomènes plus spéciaux et plus locaux, n’est point ce à quoi vise M. Comte, bien qu’il ne l’évite point lorsqu’elle se présente sur sa route. Là, comme dans toutes ses autres spéculations, nous rencontrons parfois des jugements erronés, et son exactitude historique se trouve çà et là en défaut dans des questions accessoires; mais nous pouvons à bon droit nous étonner que cela n’arrive pas plus souvent, si nous considérons l’immensité du champ d’études, et si nous nous rappelons un passage d’une de ses préfaces où il dit qu’il a rapidement amassé les matériaux de sa grande entreprise (t VI, p. 34). Cette expression n’implique pas, dans sa bouche, ce qu’elle impliquerait dans celle de la majorité des hommes, en raison de sa rare capacité pour le travail mental prolongé et concentré : et il est bien surprenant qu’il nous donne aussi rarement occasiou de souhaiter qu’il eût recueilli ses matériaux d’une manière moins « rapide ». Mais (comme il le remarque luimême), dans une enquête de cette sorte, les faits les plus vulgaires sont les plus importants. Un mouvement commun à tous les hommes — à tous ceux du moins qui se meuvent — doit nécessairement dépendre de causes les affectant tous; et celles-ci, en raison de l’échelle sur laquelle elles agissent, ne sauraient exiger, pour être mises en lumière, une recherche bien abstruse : non-seulement on les voit, mais encore en les voit mieux, dans les phénomènes les plus apparents, les plus universels et les plus incontestés. Aussi
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M. Comte n’a aucune prétention à des vues nouvelles sur les simples faits de l’histoire : il les prend comme il les trouve, bâtit presque exclusivement sur ceux au sujet desquels il n’y a pas de discussion, et examine seulement quels sont les résultats positifs qu’on peut obtenir en les combinant. Si dans ce vaste amas d'observations historiques qu’il a groupées et coordonnées, il nous est arrivé de rencontrer des erreurs, elles ont trait à des choses qui n’airectent point ses conclusions principales. La chaîne de causation par laquelle il relie la vie spirituelle et la vie temporelle de chaque ère l’une à l’autre ainsi qu’à la série entière sera, pensons-nous, trouvée irréfragable dans tous ses points essentiels. Cependant, quand il y a à tenir compte de quelques causes de perturbation locales ou temporaires, en tant qu’elles modifient le mouvement général, nous trouvons là matière à critique. Mais ceci n’aura d’importance que lorsqu’on essayera d’écrire l’histoire ou de tracer le caractère d’une société donnée, d’après les principes de M. Comte.
Ces assertions douteuses, on ces jugements erronés sur certains états de société, se bornent, ainsi que nous l’avons remarqué, à des cas qui se trouvent plus ou moins en dehors de la ligne principale de développement des sociétés progressives. Il fait, par exemple, beaucoup trop de cas de ce qu’il appelle, avec plusieurs autres penseurs du Continent, l’état théocratique. Il le regarde comme une phase naturelle (et presque universelle, à une certaine époque} du progrès social, tout en admettant qu’il n’a jamais existé, ou a disparu bien rapidement, chez les deux nations de l’antiquité, auxquelles le genre humain doit surtout d’être pro-
- gressif d’une manière permanente. Nous tenons pour douteux qu’il ait jamais existé rien de pareil à ce que iM. Comte entend par une théocratie. Certes, il n’a pas manqué de sociétés où la loi civile et pénale étant supposée provenir d’uue révélation divine, les prêtres en ont été les interprètes autorisés. Mais c’est aussi le cas des pays musulmans qui sont l’extrême opposé de la théocratie. Par théocratie, nous comprenons qu’on désigne, et nous comprenons que M. Comte désigne une société fondée sur la caste, et où la caste spéculative, nécessairement „ identique avec la caste sacerdotale, a, dans ses mains ou sous sa direction, le gouvernement temporel. Nous ne croyons pas qu’un semblable état de choses ait jamais existé dans les sociétés communément citées comme théocraliques. Il n’y a point lieu de croire que, dans aucune d’entre elles, le roi ou le chef du gouvernement ait jamais été, sauf par reflet d’une usurpation accidentelle, un membre de la caste sacerdotale (1). Ce ne fut pas non plus le cas
(1) Mous reconnaissons que dans le cas de l’Égypte on peut invoquer contre nous l'autorité de Platon, qui dit, dans son Politique , qu’il fallait que le roi d’Égypte fût un membre de la caste sacerdotale, ou que, si un membre d’une autre caste s’emparait, par usurpation, de la puissance souveraine, il fallait l’initier dans l’ordre sacerdotal. Mais Platon parlait d’un état de choses qui déjà appartenait au passé ; et nous n’avons aucune assurance de l’authenticité et de l’exactitude de ses renseignements sur les institutions égyptiennes. Si le roi eût communément ou nécessairement été un membre de l’ordre sacerdotal, il est bien improbable que le soigneux Hérodote, qui consacra un livre entier de sou ouvrage si compréhensif à une relation minutieuse de l'Égypte et de ses insli-