‹ Auguste Comte et le positivisme (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · Ù AUGUSTE COMTE · texte numérisé non relu

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lions d’idées de ces inventions fantastiques, jusqu’à ce que nous soyons incapables de concevoir sans elles le monde et la nature, et qu’elles deviennent équivalentes à des croyances réelles, et soient, par le fait, transformées en celles-ci.

Tout pitoyable qu’est ceci, ce n’en est pas moins singulièrement propre à caractériser le dernier mode de penser de M. Comte. On pourrait pardonner à un écrivain d’introduire dans une œuvre avouée d’imagination cette danse des planètes et cette conception d’une Terre animée. Une pareille idée peut même susciter l’admiration, si l’exécution en est bonne. Personne ne blâme un poëte d’attribuer aux fleurs des sentiments, des volontés, ainsi que des penchants humains. Mais parce qu’une conception peut être intéressante et même édifiante dans un poëme, M. Comte voudrait la graver, en prose ordinaire, au plus profond de chaque intelligence humaine. Si l’imagination n’était pas soumise à la discipline prescrite tout aussi bien que la raison, où serait l’Unité ? « Il importe que le do- » maine de la fiction devienne aussi systématique que celui » de la démonstration, afin que leur harmonie mutuelle » soit conforme à leurs destinations respectives, également » dirigées vers l’essor continu de l’unité personnelle et so- » ciale (1). »

Mais ce n’est pas assez d’avoir créé le grand Fétiche (il propose réellement d’appeler la Terre ainsi), ni d’être en état de le comprendre avec toute existence concrète et en même temps que le Grand-Être, dans notre adoration. Il faut également étendre le Fétichisme Positiviste aux choses pu-

(1) Synthèse Subjective , p. 12.

renient abstraites, et animer les lois aussi bien que les faits de la nature. Il ne suffit pas d’avoir rendu la physique sentimentale, il faut aussi faire subir la même transformation 5 la mathématique. Ceci ne paraît pas facile au premier abord, mais M. Comte trouve moyen de l'accomplir. Sun plan est de faire egalement de l’Espace un objet d’adoration sous le nom de Grand-Milieu, et de le considérer comme le symbole de la Fatalité en général : « L'unité finale inspire » le besoin de cultiver la sympathie en développant notre •> reconnaissance pour tout ce qui sert au Grand-Être. Elle n doit nous disposer à vénérer la Fatalité sur laquelle ■> repose l’ensemble de notre existence (1). » Nous devons nous représenter cette Fatalité comme ayant un siège fixe, et imaginer que ce siège est l’espace, qu’il faut concevoir comme possédant le sentiment, mais non l’activité ou l’intelligence. Et dans nos spéculations abstraites, nous devons nous figurer toutes nos conceptions comme logées dans l’Espace libre. Nos images de toute sorte, jusqu’à nos diagrammes géométriques et même nos chiffres et nos signes algébriques, devraient toujours se présenter à nous comme écrits dans l’espace, et non sur le papier, ou sur toute autre substance matérielle. M. Comte ajoute que nous devons nous les figurer verts sur un fond blanc.

Nous ne pouvons pas nous arrêter plus longtemps sur ceci. Eu dépit de tout, le Traité de Philosophie Mathématique est plein de pensées profondes, et sera trouvé fertile en suggestions par ceux qui reprendront le sujet après M. Comte. Combien profond, par exemple, est le sens de

(1) Synthèse Subjective, p. 15.

celte idée que le calcul infinitésimal est une conception analogue à l’hypothèse corpusculaire on physique ; laquelle a toujours été considérée parM. Comte comme un artifice logique, et non comme une opinion louchant des questions de fait. Celte assimilation jette, nous semble-t-il, un flot de lumière sur ces deux conceptions : sur la conception physique, plus encore que sur la conception mathématique. Nous pourrions détacher de cet ouvrage beaucoup d’idées qu’on trouverait semblablement fécondes en suggestions, bien qu’aucune peut-être ne le fût au même degré. Mais que de pitoyables niaiseries y sont mêlées ! Un des points que 51. Comte regarde comme capitaux est l'importance des « propriétés morales et intellectuelles des nombres ». Il entretient un respect superstitieux pour quelques-uns d’entre eux. Les trois premiers sont sacrés : car Un est le type de toute synthèse; Deux, de toute combinaison, laquelle, dit-il à présent, est toujours binaire (dans son premier traité il dit seulement que nous pouvons avec avantage nous la représenter comme telle) ; et Trois, de toute Progression, laquelle, soutient-il maintenant, non -seulement exige trois termes, mais n’en doit jamais avoir davantage, il faut faire en sorte que toutes nos opérations mentales s’adaptent, autant que possible, à ces nombres sacrés. Après eux, il montre pour le nombre sept une grande partialité qui est fondée sur les raisons bizarres que voici :

« Formé de deux progressions suivies d’une synthèse, ou » d’une progression entre deux couples, le nombre sept » succédant à la somme des trois nombres sacrés déter- » mine le plus vaste groupe que nous puissions distinc- » terne ni imaginer. Réciproquement, il pose la limite des

» divisions que nous pouvons directement concevoir dans » une grandeur quelconque (1). » On doit donc glisser le nombre sept partout où cela est possible, et il faut en faire, entre autres choses, la base de la numération, qui désormais doit être seplimale au lieu d’être décimale : ce qui entraîne tous les inconvénients d’un changement de système, sans nous débarrasser des désavantages du système actuel, et même en les aggravant beaucoup. Mais, dit-il, il est absolument nécessaire que la base de la numération soit un nombre premier. Tous les autres hommes pensent qu’il est absolument nécessaire que ce n’en soit pas un, et tiennent que la seule objection h faire à la base actuelle, c’est de n’être pas suffisamment divisible. Mais la prédilection puérile de M. Comte pour les nombres premiers passe presque toute croyance. Il en donne pour raison qu’ils sont le type de l’irréductibilité : chacun d’eux est une sorte de fait arithmétique ultime. Pour qui connaît les derniers aspects sous lesquels se présente M. Comte, ceci est amplement suffisant. Rien ne peut surpasser le plaisir qu’il prend à toute chose qui dit à l’esprit humain : tu iras jusqu’ici, et pas au delà. Si les nombres premiers sont précieux, les nombres doublement premiers sont doublement précieux : il entend par là les nombres qui sont premiers eux-mêmes, et dont, en outre, la place dans la série des nombres premiers est marquée par un nombre qui lui-même est premier. Plus haute encore est la dignité des nombres triplement premiers, qui sont ceux où le nombre marquant la place de ce second nombre est également

(1) Synthèse Subjective, p. 127.

premier. Le nombre treize remplit ces conditions : c’est un nombre premier, c’est le septième nombre premier, et sept est le cinquième nombre premier. En conséquence il montre une partialité excessive pour le nombre treize, bien que de tous les petits nombres, ce soit un des plus incommodes, il insiste pour qu’on l’introduise partout.

A ces étranges imaginations se rattache un exemple tout à fait caractéristique de l’amour frénétique de M. Comte pour la réglementation. U ne peut pas souffrir qu’on laisse subsister quelque chose sans le régler : il ne doit pas y avoir de place pour l'hésitation ; rien ne doit rester arbitraire; car l’arbitraire est toujours favorable à l’égoïsme. La soumission aux prescriptions artificielles est aussi indispensable que la soumission aux lois naturelles, et il se vante que sous le règne du sentiment, la vie humaine peut devenir aussi et même plus régulière que le cours des étoiles. Mais les nombres sont le grand instrument par quoi les détails de la vie se doivent régler d’une manière exacte ; il nous faut donc introduire des nombres fixes dans toute notre conduite. Le premier usage que M. Comte fit de ce système fut de l’appliquer à la correction de son propre style. On s’était plaint, non sans raison, que dans son premier grand ouvrage, et spécialement dans la dernière partie de celui-ci, les phrases et les paragraphes étaient longs, pesants et entortillés. Pour corriger ce défaut, dont il avait connaissance, il s’imposa les règles suivantes. Aucune phrase ne devait dépasser deux lignes de son manuscrit, lesquelles équivalaient à cinq d’impression. Aucun paragraphe ne devait se composer de plus de sept phrases. Il appliqua en outre à sa prose la règle de versifi-

cation française défendant l’hiatus, qu’il s’interdit même entre deux phrases ou entre deux paragraphes; et de plus, il ne se permit jamais d’employer deux fois le même mot dans la même phrase, ou dans deux phrases consécutives, alors même quelles appartenaient à des paragraphes différents ; sauf le cas des monosyllabes auxiliaires (1). Tout ceci est assez bien, spécialement les deux premiers préceptes; et c’est une bonne manière de surmonter une mauvaise habitude. Mais M. Comte se persuada que toute restriction arbitraire est un bienfait en elle-même et a pour effet de perfectionner le style, alors même qu’elle n’émane, en aucune façon, de l’ordre et du rapport naturels des pensées, et que par conséquent elle les trouble nécessairement. Si la composition devient par là plus difficile, il s’en réjouit, parce que cela tend à faire de l’art d’écrire l’apanage des esprits supérieurs. En conséquence, dans la S;/n~ thèse Subjective il (race « le plan » suivant, qu’il a « finalement institué pour toutes les compositions importantes ». « Relativement à chaque volume vraiment susceptible de » former un traité distinct, il faut normalement instituer » sept chapitres, outre l’introduction et la conclusion, et » composer chacun de trois parties (2). » Chaque tiers de chapitre doit être divisé en « sept sections, composées cha- » cune de sept groupes de phrases, séparés par les alinéas » usités. Normalement formée, la section offre un groupe » central de sept phrases, que précèdent et suivent trois

(1) Préface du quatrième volume du Système de Politique Posilive.

(2) Synthèse Subjective, p. 755.

» groupes de cinq : la section initiale de chaque partie 3 réduit à trois phrases trois de ses groupes symétrique- » ment placés; la section finale donne sept phrases à cha- « cnn des groupes extrêmes. Sous cet aspect, cette règle de » composition rapproche la prose de la régularité poéti- » que, vu la réduction antérieure du maximum de toute » phrase à deux ligues manuscrites ou cinq imprimées,

» c'est-à-dire à deux cent cinquante lettres (1). » « Nor- » malement construits, les grands poèmes forment treize » chants, décomposés en parties, sections et groupes,

» comme les chapitres, sauf l’entière égalité des groupes et >> des sections (2). » < La différence de structure ainsi » réglée entre les volumes poétiques et les tomes philoso- » phiques est plus apparente que réelle; car l’introduction » et la conclusion d’un poème doivent chacune compren- » dre trois de ses treize chants (3); » ce qui laisse donc le nombre cabalistique de sept chants pour le corps du poème. El, comme si toute cette réglementation n’était pas suffisamment dépourvue de sens, fantasque et tyrannique, il invente un système élaboré pour faire commencer chaque groupe et chaque section par une lettre de l’alphabet déterminée d’avance ; les lettres étant choisies de manière à composer des mots qui <• doivent toujours offrir une signi- » fication synthétique ou sympathique, et se rapporter, le » plus possible, à la section ou partie correspondante (h). »

(1) Synthèse Subjective, p. 755.

(2) Synthèse Subjective, y. 75C.

(3) Synthèse Subjective, p. 756.

(à) Synthèse Subjective, p. 757.

Il en est qui l iront peut-être ; mais nous pleurerions plutôt (levant celte triste décadence d’un grand esprit. RI. Comte avait coutume de reprocher à ses premiers admirateurs anglais d’entretenir la conspiration du silence autour de scs dernières productions. Le lecteur peut maintenant juger si cette réserve n’est pas plus que suffisamment expliquée par un souci délicat de sa réputation et par une crainte consciencieuse de jeter un discrédit immérité sur les nobles spéculations de sa première carrière.

RI. Comte était dans l’habitude de considérer Descartes et Leibnitz comme ses principaux précurseurs, et comme étant (parmi de nombreux penseurs d’une vaste capacité philosophique) les seuls grands philosophes des temps modernes. Il estimait que c’était avec leur esprit que le sien avait le plus de ressemblance. Quoique nous n’ayons d’aucun des trois une opinion aussi haute que RI. Comte, nous pensons que l’assimilation est juste : ce sont les deux penseurs qui, de tous ceux dont il est fait mention, curent le plus d’analogie avec RI. Comte. Ils lui ressemblaient par l’ardeur; ils lui ressemblaient, bien qu’ils l’égalassent à peine, par la confiance en soi-même; ils avaient la même puissance extraordinaire d’enchaînement et de coordination; ils enrichirent le savoir humain de hautes vérités et d’importantes conceptions de méthode; ils furent, de tous les grands esprits scientifiques, les plus conséquents, et, pour cette raison, souvent les plus absurdes parce que, si contraires au sens commun que fussent les conséquences auxquelles leurs prémisses semblaient les conduire, ils ne reculèrent devant aucune. C’est pourquoi leurs noms nous sont arrivés, associés à de grandes pensées, à des décou -

vertes très-importantes, et en môme temps, à quelques-unes îles conceptions et des théories les plus follement extravagantes et les plus ridiculement absurdes qui aient jamais été solennellement avancées par des esprit méditatifs. M. Comte nous paraît aussi grand que ces philosophes, et à peine plus extravagant. S’il fallait exprimer toute notre pensée, nous dirions qu’il leur est supérieur, sinon intrinsèquement, du moins parce qu’il lui fut donné de déployer une égale puissance intellectuelle, à une époque où la culture de l’esprit humain était plus avancée, mais aussi dans un temps moins disposé à to'érer des absurdités palpables, et où celles qu’il a commises, sans être en soi plus grandes, semblent cependant plus ridicules.

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