LES DERNIÈRES SPÉCULATIONS DE M. COMTE
La liste ci-jointe de publications contient les matériaux nécessaires pour connaître et apprécier ce que M. Comte
(1) 1° Système de Politique Positive, ou Traité de Sociologie, instituant la Religion de l’Humanité. 4 vol. in-8. Paris, 1851-54.
2° Catéchisme Positiviste , ou Sommaire Exposition de la Religion Universelle, en onze Entretient Systématiques entre une Femme et un Prêtre de V Humanité. 1 vol. in-12. Paris, 1852.
3° Appel aux Conservateurs. Paris, 1855 (brochure).
4° Synthèse Subjective, ou Système universel des Conceptions propres à l’état normal de l’Humanité. Tome premier, contenant le Système de Logique Positive, ou Traité de Philosophie Mathématique. In-8. Paris, 1856.
5° Auguste Comte et la Philosophie Positive, par E. Littré. 1 vol. in-8. Paris, 1863.
6° Exposition Abrégée et Populaire de la Philosophie cl de la Religion Positives, par Célestin df. BugniÈres, ancien élève de l’École polytechnique. 1 vol. in-12. Paris, 1857.
7° Notice sur l'OEuvre et sur la Vie d’Auguste Comte, par le docteur Robinet, son médecin et l’un de ses treize exécuteurs testamentaires. 1 vol. in-8. Paris, 18G0.
aj>|>elail sa seconde carrière, où l’on voit le savant, l’historien et le philosophe de son traité fondamental s’avancer, transfiguré eu Grand Prêtre de la Religion de l’Humanité. Toutes ses œuvres s’y trouvent comprises, à l’exception du Cours de Philosophie Positive ; car ses premières productions, ainsi que les écrits qu'il publia de temps à autre, dans la dernière partie de sa vie, ont été réimprimés pour servir d’introductions ou d’appendices aux traités ci-énuinérés, ou dans le volume du docteur Robinet, qui, aussi bien que celui de M. Littré, renferme eucore d’abondants extraits de sa correspondance.
Dans les dernières pages de son grand ouvrage systématique, M. Comte avait annoncé qu’il méditait quatre autres traités : sur la Politique, sur la Philosophie des Mathématiques, sur l’Éducation (projet qu’il agrandit plus lard pour y comprendre la systématisation de la Morale), et sur l’Industrie, ou action de l’homme sur la nature extérieure. Notre liste n’en contient que deux, les seuls que la durée de sa vie lui ait permis d’exécuter. Elle renferme de plus une exposition succincte de ses doctrines finales, sous forme de Dialogue ou de Catéchisme, comme il l’appelle, dont M. Congreve, son principal adhérent en Angleterre, a publié une traduction. Il a aussi paru tout récemment, sous le titre de Vue Générale du Positivisme, une traduction faite par le docteur Bridges, du Discours Préliminaire en six chapitres, qui est placé en tête du Système de Politique Positive. I.es trois livres restants de notre liste sont dus à des écrivains qui possèdent la qualité de disciples à des degrés différents. M. Littré, le seul penseur d’une réputation établie qui accepte ce caractère, n’est disciple que
du Cours de Philosophie Positive, et peut même apercevoir les poiuts faibles de cet ouvrage. Il en a discerné et discuté quelques-uns avec beaucoup de jugement , et son volume mériterait bien, eu raison de sa valeur, tant comme esquisse de la vie de M. Comte que comme appréciation de ses doctrines, que nous y donnions plus d’attention que nous ne pouvons le faire ici. M. de Bliguières est un adhérent bien plus complet : à ce point que le lecteur de l’ouvrage écrit d’une manière si singulièrement heureuse et si attrayante, où il condense et popularise les doctrines de son maître, ne découvre pas aisément en quoi y fait défaut cette approbation sans réserve, qui seule pouvait, semble-t-il, trouver faveur auprès de iM. Comte; car il finit par rejeter M. de Blignières, comme il avait antérieurement rejeté M. Littré et toute autre personne qui, après avoir parcouru avec lui une certaine étendue de chemin, refusait de le suivre jusqu’au bout. Le docteur Robinet, l’auteur de l’ouvrage qui vient en dernier lieu dans notre énumération, est un disciple selon le cœur de M. Comte, un homme qu’aucune difficulté n’arrête, et qu’aucune absurdité n’effraie. Mais il est bien loin de notre intention de parler autrement qu’avec respect du docteur Robinet et des autres hommes zélés qui maintiennent autour de la tombe de leur maître une coopération organisée, dont le but est la diffusion des doctrines qu’ils croient destinées à régénérer la race humaine. Leur vénération enthousiaste pour lui, et leur dévouement aux fins qu’il poursuivait, font également honneur à eux et à leur précepteur, et sont la preuve de 1’ascemlant personnel qu’il exerçait sur ceux qui l’approchaient : ascendant qui, pour quelque temps, em-
porta M. Littré lui-même plus loin , comme il le confesse, que n’approuve aujourd’hui son jugement redeveuu plus calme.
Ces divers écrits soulèvent, relativement à l’histoire personnelle de M. Comte, beaucoup de questions intéressantes, dont quelques-unes qui ont trait à ses habitudes mentales ne sont pas sans portée philosophique : tous sujets dont nous nous abstiendrons , à l’exception de deux points , qu’il a lui-même divulgués avec beaucoup d’insistance , et dont la connaissance est presque indispensable à l’intelH— gence de la différence caractéristique qui existe entre sa première et sa seconde carrière. Il faut savoir que dans la dernière période de sa vie, et même avant d’achever son premier grand traité, M. Comte adopta une règle à laquelle il fit très-rarement d’infraction : c’était de s’abstenir non-seulement de journaux, ou de publications périodiques, même scientifiques, mais encore de toute lecture quelconque, à l’exception d’un petit nombre de poètes favoris, dans les langues anciennes et modernes de l’Europe. Il pratiquait cette abstinence en vue de sa santé mentale, par manière, comme il disait, « d 'hygiène cérébrale ». Nous sommes loin de penser qu’une pareille habitude n’ait rien qui la recommande. Pour la plupart des penseurs, cette conduite serait sans doute très-imprudente ; mais nous ne voudrions pas affirmer qu’elle ne puisse parfois être avantageuse à un esprit de la qualité spéciale de celui de M. Comte, — 5 un esprit qui peut s’appliquer avec profit à poursuivre jusque dans les développements les plus reculés tine série particulière de méditations d’une espèce si ardue, que la complète concentration de l’intelligence sur
ses propres pensées est presque la condition nécessaire du succès. Quand un esprit de cette nature a laborieusement et consciencieusement amassé d’avauce, comme avait fait 31. Comte, une ample provision de matériaux, il peut être fondé à croire qu’il ajoutera davantage au fonds de richesses mentales du genre humain, en s’occupant seulement d’élaborer ces matériaux, sans se laisser distraire par le soin continuel d’en accumuler une plus grande quantité, ou de rester en communication avec d’autres intelligences indépendantes. Cette pratique peut donc être légitime, mais nul ne doit l’adopter sans prendre garde à ce qu’il y perd. Quel que soit le sujet de ses méditations, il faut qu’il renonce à la prétention d’arriver à la vérité tout entière; car il est simplement impossible qu’il puisse, même sur une question circonscrite, accomplir ceci par la seule force de son esprit, en bâtissant sur les fondements jetés par ses prédécesseurs, sans être aidé par ses contemporains. II peut rendre de grands services en élaborant certains côtés de la vérité; mais il doit s’attendre à trouver qu’il y a d’autres côtés qui ont totalement échappé à son attention. Quelque éminentes que soient ses facultés, tout ce qu’il peut faire sans le secours des suggestions incessantes d’autres penseurs, est purement provisoire, et nécessitera une révision complète. Il faut qu’il sache cela et qu’il accepte celle situation les yeux ouverts, en se regardant comme un pionnier, et non pas comme un constructeur. S'il pense qu'il peut ajouter davantage aux éléments de la synthèse finale, en poursuivant ses propres pensées aussi loin qu'elles voudront aller, et , laissant à d’autres penseurs, ou se réservant pour une époque subséquente, le soin de les adapter
aux pensées qui doivent les accompagner, il a raison d’agir de la sorte. Mais il s'abuse s’il s’imagine qu’aucunes des conclusions auxquelles il peut arriver, tandis qu’il pratique la règle A' hygiène cérébrale de M. Comte , puissent être délinitives.
D’ailleurs, à un point de vue hygiénique, une pareille pratique n’est point exempte des plus graves dangers pour l’esprit même du philosophe. Quand une fois il s’est persuadé qu’il peut élaborer la vérité filiale sur un sujet quelconque, en puisant exclusivement à ses propres sources, il est exposé à perdre toute mesure ou tout critérium capables de l’avertir quand il s’écarte du sens commun. Ne vivant qu’avec ses propres pensées, il oublie graduellement l’aspect qu’elles présentent aux esprits dont le moule est différent du sien ; il n'examine ses conclusions qu’en se plaçant au point de vue qui les lui a suggérées, d’où elles paraissent naturellement parfaites ; et toute considération qui, dans d’autres points de vue, pourrait s’offrir à lui, soit comme une objection, soit comme une modification nécessaire, est pour lui comme si elle n’existait pas. Quand son mérite vient à être reconnu et apprécié, celte infirmité intellectuelle se trouve bientôt compliquée d’une infirmité morale. Le résultat de cette position est une gigantesque confiance en soi-même, pour ne pas dire suffisance. Celle de M. Comte est colossale. Nous n’avons rien rencontré qui en approchât, si ce n’est çà et là chez quelque penseur qui s’était entièrement enseigné lui-même et manquait de modèle élevé avec qui se comparer. Plus ses pensées devenaient extravagantes , plus sa confiance en lui-même devenait excessive. Il faut voir dans ses écrits
quel degré elle atteignit en dernier lieu, pour le croire.
L’autre circonstance d’une nature personnelle, qu’il est impossible de ne pas mentionner, parce que M. Comte y fait perpétuellement allusion comme à l’origine delà grande supériorité qu’il attribue à ses dernières spéculations sur ses premières, est la « régénération morale » qu’il subit grâce à « une angélique influence » et à « une incomparable passion privée. » Il conçut un attachement passionné pour une dame qu’il dépeint comme joignant toutes les belles qualités morales à la plupart des belles qualités de l’esprit ; et son commerce avec elle, outre l’influence directe du caractère de celle-ci sur le sien propre, lui donua une connaissance des vraies sources de la féjicité humaine qui changea toute sa conception de la vie. Cet attachement, qui resta toujours pur, ne lui procura qu’un an de jouissances passionnées, cette dame ayant été enlevée par la mort au bout de cette courte période : mais l’adoration de sa mémoire lui survécut et devint pour lui, comme nous le verrons, le type de sa conception de la culture sympathique propre à tous les êtres humains. Le changement ainsi effectué dans son caractère et dans ses sentiments personnels, se manifesta de suite dans ses spéculations qui, après avoir simplement constitué une philosophie, aspirèrent à se transformer en religion, et qui de purement, et de presque rigoureusement scientifiques qu’elles avaient été (autant que cela était compatible avec un caractère toujours enthousiaste dans ses admirations et dans son ardeur de perfectionnement), devinrent dès ce moment, ce que faute d’un meilleur nom, on peut appeler des spéculations sentimentales, mais sentimentales à sa manière, laquelle est très-
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curieuse à observer. En examinant le système de religion, de politique et de morale qu’a bâti M. Comte dans ses derniers écrits, il n’est pas sans importance de songer à la nature de l’expérience et de l’inspiration personnelles, auxquelles il rapportait constamment lui-tnême cetle phase de sa philosophie. Mais comme nous aurons bien plus de choses à critiquer qu’à louer dans les conclusions auxquelles il a été conduit de cette façon, il est juste de déclarer que, d’après le témoignage de ses écrits, nous croyons réellement que l’influence morale de madame Clolilde de Vaux sur son caractère a eu la vertu ennoblissante et apaisante qu’il lui attribue. Si nous faisons la part des effets de l’accroissement exubérant de sa suffisance, nous apercevons autant d’amélioration dans ses sentiments que de détérioration dans ses spéculations, en comparaison de celles du cours de Philosophie Positive. Les spéculations ellesmêmes sont amendées en quelques- points secondaires, par suite de l’effet salutaire de l’amélioration des sentiments, et elles auraient pu l’être davantage si, par une bonne fortune bien rare, l’objet de son attachement avait eu les qualités requises pour exercer sur lui une influence aussi bienfaisante au point de vue intellectuel qu’au point de vue moral, et s’il avait pu se contenter de quelque chose de moins ambitieux que d’être le suprême législateur moral et le souverain pontife de la race humaine.
Quand nous disons que M. Comte a érigé sa philosophie en religion, le mot de religion ne doit pas s’entendre dans son sens ordinaire. Il ne changea rien à l’attitude purement négative qu’il gardait à l'égard de la théologie : sa religion est sans Dieu. Nous en faisons assez, en disant ceci, pour
induire les neuf dixièmes de nos lecteurs, au moins dans notre pays, à détourner la face et à se boucher les oreilles. N’avoir point de religion, bien que chose assez scandaleuse, est une idée à laquelle ils sont à peu près accoutumés : mais n’avoir point de Dieu et parler de religion, est, à leur sentiment, une absurdité en même temps qu’une impiété. Du dixième restant, une grande portion peut-être se détournera de tout ce qui porte, en quelque manière, le nom de religion. Entre les deux, il est difficile de trouver un auditoire qu’on puisse amener à écouter M. Comte sans une insurmontable prévention. Cependant, pour être juste envers une opinion quelconque, il faut la considérer en se plaçaut non pas exclusivement au point de vue d’un adversaire, mais aussi à celui de l’esprit qui l’avance. Quoique nous sachions que nous formons une minorité extrêmement petite, nous osons penser qu’une religion sans Dieu peut être, même pour des chrétiens, un objet de méditations instructives et profitables.
Quelles sont donc, en réalité, les conditions nécessaires pour constituer une religion ? Il faut qu’il y ait un dogme ou une conviction qui revendiquent autorité sur l’ensemble de la vie humaine, une croyance ou une suite de croyances qui soient adoptées d’une manière réfléchie, touchant la destinée et le devoir de l’homme, et auxquelles le croyant reconnaisse intérieurement que toutes ses actions doivent être subordonnées. Il faut, de plus, qu’il y ait un sentiment qui se rattache à ce dogme, ou qui puisse être invoqué par lui, et soit assez puissant pour lui donner dans le fait l’autorité à laquelle il prétend en théorie. Il est trèsavantageux (quoique cela ne soit pas absolument indispen-
sable) que ce sentiment se cristallise, pour ainsi dire, autour d’un objet concret, un objet qui existe réellement, si c’est possible, bien que, dans toutes les circonstances, les plus importantes, il ne soit qu’idéalement présent. C’est un objet de cette sorte que le Théisme et le Christianisme offrent au fidèle ; mais cette condition peut être remplie (non pas cependant d’une manière strictement équivalente) par un autre objet. On a dit que celui qui croit à la « nature Infinie du Devoir » est religieux, lors même qu’il ne croirait à aucune autre chose. M. Comte croit à ce qu’on entend par la nature infinie du devoir ; mais il rapporte les obligations du devoir, aussi bien que tous les sentiments de dévotion, à un objet concret à la fois idéal et réel : la Race Humaine conçue comme un tout continu, embrassant le passé, le présent et l’avenir. Ce grand être collectif (le Grand-Être, comme il l’appelle) possède, ainsi que le fait fortement ressortir M. Comte, ce grand avantage à notre égard (bien que les sentiments qu’il peut exciter soient nécessairement très-différents de ceux qui s’adressent à un Être idéalement parfait), qu’il a réellement besoin de nos services, ce qui ne saurait être le cas de l’Omnipotence, dans le sens propre du terme. Et supposé, dit M. Comte, qu’il existe une Providence Suprême (chose qu’il est aussi loin de nier que d’affirmer), la meilleure et même la seule manière dont nous puissions la servir convenablement, c’est de faire tout notre possible pour aimer et servir cet autre Grand-Être de qui la Providence inférieure nous a dispensé tous les bienfaits que nous devons aux travaux et aux vertus des générations passées. Il peut se faire qu’il ne soit pas conforme à l’usage d’appeler ceci une religion ;
mais, employé de la sorte, ce terme a une signification, et une signification qui n’est complètement rendue par aucun autre mot. Les gens sincères de toutes les croyances voudront peut-être bien reconnaître que si une personne |iossède un objet idéal, et que sou attachement pour celui-ci, ainsi que le sentiment de ses devoirs envers lui, soient capables de gouverner et de discipliner tous ses autres sentiments qt tous ses autres penchants, aussi bien que de lui prescrire une règle de conduite ; cette personne a une religion : et, bien que chacun préfère naturellement sa propre religion à toute autre, tous doivent admettre que si l’objet de cet attachement et de ce sentiment du devoir est l’ensemble de nos semblables, on ne peut pas, eu honneur et conscience, dire que la Religion de cet Infidèle soit une religion intrinsèquement mauvaise. Il est possible, en vérité, que beaucoup de gens ne puissent pas croire que cet objet soit capable de rassembler autour de lui des sentiments suffisamment forts; mais c’est là précisément le point touchant lequel il est difficile qu’il reste un doute à un lecteur intelligent de SI. Comte; et nous nous joignons à ce dernier pour mépriser, comme irrationnelle et comme vile, cette conception de la nature humaine qui consiste à la tenir pour incapable de donner son amour, ou de dévouer son existence à un objet qui ne peut pas offrir en échange une éternité de jouissances personnelles.
La puissance que peut acquérir sur l’esprit l’idée de l’intérêt général de la race humaine, et comme source d'émotion, et comme motif de conduite, est une chose ipie beaucoup ont aperçue; mais nous ne sachions pas que personne, avant M. Comte, ait senti aussi vivement et aussi
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complètement qu’il a fait toute la majesté dont cette idée est susceptible. Elle remonte dans les profondeurs inconnues du passé, embrasse le présent si multiple, et descend dans l’avenir indéfini et imprévoyable. Formant une Existence collective sans commencement ni fin assignables, elle fait appel à ce sentiment de l’Infini qui est profondément enraciné dans la nature humaine et qui semble nécessaire pour donner un caractère imposant à toutes nos exceptions les plus hautes. De cette immense trame de la vie humaine qui va se déroulant, la partie qui nous est le mieux connue est irrévocablement passée; nous ne pouvons plus la servir, mais nous pouvons encore l’aimer; elle comprend, pour la plupart d’entre nous, le plus grand nombre de ceux qui nous ont aimé, ou de qui nous avons reçu des bienfaits, aussi bien que la longue série de ceux qui, par les travaux et les sacrifices qu’ils ont accomplis pour le genre humain, ont mérité que l’on conserve d’eux un souvenir éternel et reconnaissant. Les esprits les plus élevés, comme le dit avec vérité M. Comte, vivent encore aujourd’hui par la pensée, avec les grands morts, bien plus qu’avec les vivants, et, après les morts, avec ces êtres humains idéaux qui sont encore à venir et qu’ils ne sont point destinés k voir. Si nous honorons comme nous le devons ceux qui ont servi le genre humain dans le passé, nous sentirons que nous travaillons encore pour ces bienfaiteurs en servant ce à quoi ils dévouèrent leur vie. Et, une fois que la réflexion guidée par l’histoire nous a enseigné l’intimité de la connexion de chacun des âges de l’humanité les uns avec les autres, en nous faisant apercevoir dans la destinée terrestre du genre humain le développement d’un grand drame, ou l’action
d’une épopée prolongée, toutes les générations humaines se réunissent en une seule image qui allie toute la puissance qu’a sur l’esprit l’idée de la Postérité, aux meilleurs de nos sentiments envers le monde vivant qui nous entoure, et envers ceux de nos prédécesseurs qui nous ont fait ce que nous sommes. Pour que la vertu ennoblissante de cette grande conception ait sa pleine efficacité, nous devons regarder, avec M. Comte, le Grand-Être, l’Humanité ou le Genre Humain, comme se composant dans le passé de ceux-là seulement qui, dans tous les âges et dans toutes les variétés de situations, ont dignement joué leur rôle dans la vie. Ce n’est qu’autant qu’il est restreint de la sorte, que l’ensemble de notre espèce devient un objet digne de notre vénération. Il vaut mieux écarter de nos pensées habituelles les membres indignes; et, quant aux imperfections qui, dans le cours de la vie, se sont attachées même à ceux des morts qui méritent un souvenir honorable, nous ne devons pas en conserver la mémoire plus longtemps qu’il n’est nécessaire pour ne pas fausser notre conception des faits. D’un autre côté, le Grand-Être dans sa plénitude doit comprendre non-seulement tous ceux que nous vénérons, mais encore tous les êtres sentants envers qui nous avons des devoirs, et qui ont droit à notre attachement. C’est pourquoi M. Comte incorpore à l’objet idéal que la loi de notre vie doit être de servir, non pas notre propre espèce exclusivement, mais, dans un rang inférieur, nos humbles auxiliaires, ces races animales qui font réellement société avec l'homme, qui s’attachent à lui et coopèrent volontairement avec lui, comme le noble chien qui donne sa vie pour son ami et bienfaiteur de race humaine. M. Comte a été in-
dignement tourné en ridicule à ce sujet; mais il n’y a rien de plus vrai, ni de plus honorable pour lui dans tout l’ensemble de ses doctrines. Le vif sentiment qu’il montre sans cesse de la valeur des animaux inférieurs et des devoirs du genre humain envers eux est, en vérité, un des plus beaux traits de son caractère.
Nous estimons donc, non-seulement, que M. Comte était fondé à entreprendre de faire aboutir révolution de sa philosophie à une religion, et qu’il avait réalisé les conditions essentielles d’une religion, mais encore que toutes les autres religions s’amendent d'autant plus qu’elles approchent davantage, dans leur résultat pratique, de celle qu’il visait à construire. Mais, malheureusement, la première chose que nous soyons obligés de faire eusuite, c’est de l’accuser de s’être complètement mépris dès le début de ses opérations, — d’avoir conçu d’une manière fondamentalement fausse l'office propre d’une règle de conduite. Il commit l’erreur qu’on impute souvent, mais à tort, h la classe tout entière des moralistes utilitaires: il voulut que la règle de la conduite en fut aussi le moteur exclusif. De ce que le bien de la race humaine est le critérium ultime du juste et de l’injuste, et de ce que la discipline morale consiste à entretenir la plus grande aversion possible pour toute conduite préjudiciable au bien général, M. Comte en infère que le bien d’autrui est le seul motif d’après lequel nous devions nous permettre d’agir, et qu’il nous faut nous efforcer d’étouffer la totalité des désirs qui tendent à notre contentement personnel, en leur refusant toute satisfaction (pii n’est pas strictement exigée par les nécessités physiques. La règle cardinale de la morale, dans la religion de
M. Comte, est de « vivre pour autrui >■. Faire aux autres ce que nous voudrions qu’on nous fît, et aimer notre prochain comme nous-mêmes, sont des principes qui ne lui suffisent pas : ils participent, pense-t-il, de la nature des calculs personnels. Nous devons nous efforcer de ne pas nous aimer du tout. Nous n’y réussirons pas ; mais nous devons en approcher le plus possible. Il ne faut rien moins pour le satisfaire, à l’égard de l’Humanité, qu’adresser à celle-ci le sentiment qu’offre à Dieu Thomas à Kempis, un de ses écrivains favoris : Amem te 'plus quam me, nec me nisi propter te. Toute éducation et toute discipline morale ne doivent avoir qu’un objet : c’est de faire prévaloir l’altruisme (un mot de sa façon) sur l’égoïsme. Si cela voulait seulement dire que l’égoïsme est astreint et doit être dressé à céder aux intérêts bien entendus d’un altruisme compréhensif, aucun de ceux qui reconnaissent, en quoi que ce soit, une morale quelconque, n’aurait d’objections à faire à cette proposition. Mais M. Comte, s’appuyant sur le fait biologique que les organes se fortifient par l’exercice et s’atrophient faute d’usage, et fermement convaincu que chacun de nos penchants élémentaires a son organe cérébral distinct , pense que le grand devoir de la vie est non-seulement de fortifier les affections sociales par une pratique constante et par l’habitude de leur rapporter toutes nos actions, mais encore de paralyser par la désuétude, autant qu’il est possible, les passions et les inclinations égoïstes. Il faut même que l’exercice de l’entendement soit soumis, comme à une loi impérative, à la domination des sentiments sociaux sur l’intelligence (« du cœur sur l'esprit »). On doit mortifier les instincts pby-
siqucs et autres instincts personnels, sans tenir compte des exigences de la santé corporelle, sur lesquelles d’ailleurs la morale de l’avenir n’insistera guère, de peur d’encourager <> les calculs personnels ». M. Comte ne condamne que les austérités qui, diminuant la vigueur de la constitution, nous rendraient moins capables d’être utiles h autrui. L’abandonnement à toute jouissance, même en fait de nourriture, est par lui blâmé comme immoral, à moins ([uc la santé et les forces ne le demandent. Les satisfactions de toutes sortes, sauf la satisfaction de nos affections, ne doivent être tolérées qu’à titre « d 'infirmités inévitables ». Novalis disait de Spinosa qu’il était un homme enivré de Dieu ; M. Comte est un homme enivré de morale. Toute question, avec lui, est une question de morale, et nul motif n’est permis , si ce n’est un motif de morale.
Nous trouvons l’explication de ceci dans un tour d’esprit original qui est très-commun chez les penseurs français, et par lequel M. Comte se distingue entre eux tous. Il ne pouvait passe passer de ce qu’il appelait « l'unité ». C’était en vue de l’Unité qu’une religion était à ses yeux désirable, non pas dans le simple sens d’Unanimité, mais dans un sens beaucoup plus large. Une religion doit être quelque chose par quoi la vie humaine se puisse « systématiser ». Il la définit , dans le Catéchisme , « l’état de complète » unité, qui distingue notre existence à la fois personnelle » et sociale, quand toutes ses parties, tant morales que » physiques, convergent habituellement vers une destina-
» lion commune Une telle harmonie, individuelle
» ou collective, ne pouvant jamais être pleinement réalisée
» dans une existence aussi compliquée que la nôtre, celte » définition de la religion caractérise donc le type immuable » vers lequel tend de plus en plus l’ensemble des efforts » humains. Notre bonheur et notre mérite consistent sur- » tout à nous rapprocher autant que possible de cette uuité, » dont l’essor graduel constitue la meilleure mesure du » vrai perfectionnement personnel ou social ». Il revient continuellement à ce thème, et argue que cette unité ou harmonie de tous les éléments de notre vie, n’est pas compatible avec la prédominance des penchants personnels, puisque ceux-ci nous entraînent dans différentes directions : elle ne peut résulter que de la subordination de ces derniers aux sentiments sociaux, qu’on peut faire agir dans une même direction au moyen d’un système commun de convictions, et qui diffèrent des inclinations égoïstes, en ce que, tous tant que nous sommes, nous les encourageons naturellement l’un chez l’autre, tandis que la vie sociale est, au contraire, un frein perpétuel aux penchants égoïstes.
Le fons errorum , dans les dernières spéculations de M. Comte, est ce désir désordonné d’ <> unité » et de « systématisation ». C’est pour cette raison qu’il ne lui suffit pas que tous soient prêts, en cas de besoin, h faire passer leurs intérêts et leurs penchants personnels après les exigences du bien général ; il demande que chacun regarde comme un vice le moindre soin de ses intérêts personnels, si ce n’est à titre d’instrument du bien d’autrui, — que chacun en ait honte et s’efforce de s’en guérir, attendu que son existence n’est pas » systématisée », et n’est pas dans un état de « complète unité », tant qu’il se met en peine
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de plus d’tme seule chose. Le plus étrange de l’affaire c'est qu’il semble h M. Comte que cette proposition soitaxiomatique. Il considère évidemment cette idée, que toute perfection consiste dans l’unité, comme une maxime que nul homme, ayant l’esprit sain, ne peut songer à révoquer en doute. Il ne semble pas qu’il lui soit jamais venu à l’esprit qu’on pût présenter des objections ab initia , et demander pourquoi cette universelle systématisation, systématisation, systématisation ? Pourquoi faut-il que toute la vie humaine ne tende qu’à un seul but, et soit convertie en un système de moyens disposés en vue d’une lin unique? Ne peut-il pas se faire que l’humanité qui, après tout, se compose d’individualités humaines, obtienne une plus grande somme dt; félicité, lorsque chacun poprsuit son propre bonheur, en se soumettant aux règles et au* conditions prescrites par le bien du reste des hommes, que si chacun fait du bien d’autrui son seul objet, et ne se permet nuis plaisirs personnels qui ne soient indispensables à la conservation de ses facultés? On doit subir de bon cœur le régime d’une ville bloquée, lorsque de grands desseins l’exigent ; mais est-ce là la perfection idéale de l’existence humaine ? M. Comte ne voit aucune de ces difficultés. Le seul vrai bonheur, affirme-t-il, réside dans l’exercice des affections. C’est là qu’il l'avait trouvé pendant une année entière, et c’en était assez pour lui permettre d’aller au fond de la question et de juger s’il pouvait se passer de tout le reste. Quant à supposer que quelque autre personne pût avoir besoin ou tirer profit de ce que M. Comte ne prisait pas, c’était là, comme de raison, une idée à laquelle il n’y avait pas lieu de songer. « L'unité » et la « systématisation »
F.T r.R posittvismi:.
demandaient absolument que tout le monde se modelât sur M. Comte. Il ne convenait pas de supposer qu’il pût y avoir plus d'un chemin pour arriver à la félicité humaine, ou qu’il pût y avoir en elle plus d’un élément.
L’homme le plus prévenu doit reconnaître que cette religion sans théologie ne peut être accusée de relâcher les freins moraux. Bien au contraire, elle les exagère prodigieusement. Elle commet, en Ethique, la même méprise que la théorie du Calvinisme : à savoir que tout acte dans la vie doit être fait pour la gloire de Dieu, et que tout ce qui n’est pas devoir est péché. Elle n’aperçoit pas qu’entre le domaine du devoir et celui du péché, il y a un espace intermédiaire : le domaine du mérite positif. Il n’est pas bon que les gens soient contraints par l'opinion des autres â faire toutes les choses pour l’accomplissement desquelles ils mériteraient des louanges. Il y a tin type d’altruisme jusqu’auquel on doit exiger que tous s’élèvent; et le degré qui se trouve au delà est, non pas obligatoire, mais méritoire. II incombe à chacun de contenir la poursuite de ce qui fait l’objet de ses désirs personnels, dans les limites compatibles avec les intérêts essentiels d’autrui. Quelles sont ces limites, c’est ce qu’il est du domaine de la science éthique de déterminer ; tandis que maintenir en deçà tous les individus et tous les groupes d’individus, est l’office propre de la peine et du blâme moral. S’il y a des personnes qui, outre qu’elles remplissent cette obligation, prennent le bien d’autrui pour le but direct de leurs efforts désintéressés, faisant passer après cet objet, ou y sacrifiant des satisfactions •personnelles même innocentes, elles méritent gratitude et honneur, et s’attirent justement une louange morale. Tant
qu’elles ne sont, en aucune façon, astreintes à cette conduite par quelque pression extérieure, une pareille manière d’agir ne saurait être poussée à l’excès ; mais la spontanéité en est une condition nécessaire, puisque la notion d’un bonheur pour tous, qui s’obtient par le sacrifice que chacun fait de soi-même, est une contradiction, si cette abnégation est Tellement ressentie comme un sacrifice. Une telle spontanéité n’exclut aucunement un encouragement sympathique ; mais la forme à donner à cet encouragement doit être de rendre le dévouement agréable, et non pas de rendre tout le reste pénible. Le but doit être d’exciter à servir l’humanité par l’appât des récompenses naturelles qui s’y attachent, et non d’empêcher que nous puissions poursuivre notre propre bien, de quelque autre manière, en troublant cette poursuite par les reproches des autres et de notre propre conscience. L’office propre de ces sanctions est d’astreindre chacun à la conduite nécessaire pour donner à toutes les autres personnes leur juste part do chance : conduite qui consiste principalement b ne pas leur nuire, ainsi qu’à ne pas les gêner dans tout ce qui leur fait du bien, sans causer de tort à autrui. A ceci, il faut naturellement ajouter que, lorsque nous nous engageons expressément ou implicitement à faire davantage, nous sommes obligés de tenir notre promesse. Et, comme quiconque profite des avantages de la société, induit les autres à attendre de lui tous les bons offices positifs et tous les services désintéressés qu’a rendus habituels le degré de progrès moral auquel est parvenu le genre humain, il mérite un blâme moral, s’il vient, sans juste cause, à tromper cette attente.. Grâce à ce principe, le domaine du devoir moral va tou-
jours s’étendant. Lorsqu’une vertu, qui était autrefois peu commune, est devenue commune, on la met au nombre des obligations, et le degré qui est au-dessus d’elle reste simplement méritoire.
M. Comte est accoutumé à tirer de la discipline de l’Église Catholique la plupart de ses idées de culture morale. Il se serait moins écarté du but, si, dans le cas présent, il avait suivi ce guide. Car la distinction que nous avons tracée lut pleinement reconnue par les hommes sagaces et clairvoyants qui créèrent l’éthique Catholique. C’est même un des reproches qu’on fait constamment au Catholicisme, d’avoir deux règles de morale , et de ne pas rendre obligatoire pour tous les Chrétiens la règle la plus haute de perfection Chrétienne. L’Église Catholique a une règle qui, si l’on s’v conforme fidèlement, suffit pour le saint ; et elle en a une seconde qui est plus élevée, et qui, strictement suivie, constitue le saint. M. Comte, insciemment peut-être, car il n’y a rien qui eût été plus improbable de sa part, s’il en avait eu connaissance, a détaché un feuillet du livre du Protestantisme si méprisé. Comme les Calvinistes extrêmes, il exige que tous les croyants soient des saints, et les damne (à sa manière) s’ils ne le sont pas.
Notre conception de la vie humaine est différente. Nous n’estimons pas que la vie soit si riche en jouissances que nous puissions renoncer h cultiver toutes celles qui s’adressent à ce que 31. Comte appelle les penchants égoïstes. Nous croyons au contraire que, donner à ces derniers une satisfaction suffisante, en se gardant de l’excès, mais en poussant celle-ci jusqu’au degré qui comporte la plus grande jouissance, est presque toujours favorable aux affections
bien veillâmes. Notis pensons que la moralisation des jouissances personnelles consiste, non pas à les réduire à la plus petite somme possible, mais à cultiver le désir habituel de les partager avec les autres et avec tous les autres, ainsi qu’à dédaigner de convoiter pour soi-tnôme tout ce qui n’est pas susceptible d’être partagé de la sorte. Il n’y a qu’une seule passion ou inclination qui soit incompatible d’une façon permanente avec cette manière d’être, — c’est l’amour de la domination ou de la supériorité recherchées pour elles-mêmes, lequel implique et a pour base un abaissement équivalent des autres. En fait de règle de conduite à imposer au moyen de sanctions morales, nous pensons qu’on ne doit rien tenter, sinon d’empêcher les gens de nuire aux autres, ou de négliger de faire le bien qu’ils se sont engagés à accomplir. En ne demandant rien de plus, la société, dans toutes les circonstances moyennes, obtient bien davantage ; car l’activité inhérente à la nature humaine s’échappe dans les directions utiles, quand les voies pernicieuses lui sont fermées. C’est là notre conception de la règle morale prescrite par la religion de l’Humanité. Mais, au-dessus de cette règle, il y a un champ illimité de mérite moral qui va jusqu’à l’héroïsme le plus élevé, et qu’on doit entretenir par toute sorte d’encouragements positifs, mais non faire rentrer dans le domairtfe de l’obligation. Il fait partie de notre plan, comme de celui de M. Comte, que la culture de l’altruisme, ainsi que la subordination de l’égoïsme à telui-ci, bien au delà des limites du devoir moral absolu, soit un des principaux buts de l’éducation tant individuelle que collective. Nous reconnaissons même la valeur, relativement à cette fin, de
la discipline ascétique, dans le sens Grec et primitif du mot. Nous pensons, avec le docteur Johnson, que celui qui ne s’est jamais refusé une chose vide de mal, ne saurait mériter qu’on se fie à lui du soin de se refuser tout ce qui en renferme. Nous ne doutons pas que les enfants et les jeunes gens ne soient de nouveau, quelque jour, systématiquement pliés à la mortification de soi-même, et qu’on ne leur enseigne, ainsi que dans l’antiquité, à maîtriser leurs appétits, à braver les dangers, et à subir volontairement la douleur, à titre de simples exercices d’éducation. On a perdu aussi bien que gagné quelque chose en cessant de dresser chaque citoyen h la discipline nécessaire au soldat. Et l’on ne saurait prendre trop de peine pour contracter et développer en soi l’habitude d’être utile à autrui et au monde entier, en pratiquant la vertu positive au delà des limites du devoir prescrit, indépendamment de toute récompense et de toute considération personnelle. Aucun effort ne doit être épargné pour associer dans l’esprit de l’élève le respect de soi-même, ainsi que le désir du respect d’autrui, avec l’idée de services rendus à l’Humanité, collectivement, quand cela*se peut, mais, en tout cas, dans la personne de ses membres individuels, ce qui est toujours possible. Il y a dans ces volumes de M. Gomte beaucoup de remarques et de préceptes que nous acceptons pleinement, comme ne convenant pas moins à notre conception de la morale qu’à la sienne. Par exemple, sans admettre que faire des « calculs personnels » soit contraire à la morale, nous nous accordons avec lui en cette opinion que les principaux préceptes d’hygiène doivent être inculqués, non pas seulement ou surtout à titre de maximes de prudence,
mais comme constituant une question de devoir envers autrui, attendu, qu’en gaspillant notre santé, nous nous mettons dans l’impossibilité de rendre à nos semblables les services auxquels iis ont droit. Comme M. Comte le dit avec vérité, le motif de prudence est bien loin de suffire complètement ici, puisque les médecins eux-mêmes négligent souvent leurs propres préceptes. Les peines personnelles attachées 5 l’omission des soins que réclame la santé, sont communément éloignées, aussi bien que plus ou moins incertaines, et nécessitent la sanction additionnelle et plus immédiate de la responsabilité morale. Nous pensons donc que, dans ce cas, M. Comte a raison en principe, bien que nous ne doutions pas le moins du monde qu’en pratique il ne fût tombé dans l’extrême exagération, et n’eut totalement refusé de reconnaître la liberté légitime qu’a l'individu de juger par lui-même de sa propre condition physique, selon sa capacité et en acceptant la responsabilité du résultat.
En connexion avec les mêmes considérations, il est une autre idée de M. Comte qui a beaucoup de beauté et de grandeur, et dont la réalisation, dans les limites du possible, amènerait la culture des sentiments sociaux sur un point des plus essentiels. C’est que quiconque vit d’un métier utile, doit prendre l’habitude de se considérer, non comme un individu travaillant pour son profit privé, mais comme un fonctionnaire public; et de regarder son salaire, de quelque sorte qu’il soit, non comme la rémunération ou le prix d’achat de son labeur (qu’il doit donner gratuitement), mais comme le subside que lui fournit la société pour lui permettre de continuer son travail et de remplacer
les matériaux et les produits consommés dans le cours de l'opération. M. Comte observe que, dans l’industrie moderne, chacun travaille, de fait, bien plus pour autrui que pour soi, puisque les fruits de son labeur doivent être consommés par les autres : il est donc seulement nécessaire que ses pensées ainsi que son imagination s’adaptent à l’état réel des faits. Le problème pratique n’est cependant pas tout h fait aussi simple, car si l’individu est fortement pénétré de la croyance qu’il travaille pour les autres, il se peut que cela n’ait d’autre résultat que de l’amener à penser qu’il leur est indispensable, et ne fasse que l’encourager à élever le prix de sa marchandise, au lieu de la donner gratuitement. Ce que veut dire en réalité RI. Comte, .c’est que nous devons regarder le fait de travailler pour le profit d’autrui comme étant un bien en soi ; que c’est là une chose que nous devons désirer pour elle-même, et non en vue d’une rémunération h laquelle nous ne pouvons justement prétendre pour faire ce qui nous plaît ; que le retour propre d’un service rendu à la société, c’est la gratitude de la société ; et que le droit moral de chacun au subside destiné à subvenir à ses besoins personnels, n’est pas une question de réciprocité à l’égard de sa coopération, mais dépend de la quotité que la situation de la société permet de lui assigner d’une manière compatible avec les justes droits des autres. Nous souscrivons sans réserve à cette opinion. La méthode grossière de laisser régler par la concurrence du marché la part de produit qui revient au travailleur peut représenter une nécessité pratique, mais ne représente certainement pas un idéal moral. Sa justification, c’est que la civilisation n’a encore
Al’GUSTE COMTE
rien pu organiser de mieux que celle première ébauche informe d’une répartition équitable. Tout imparfaite qu’el/e est, nous nous fourvoyons moins, pour le présent, en laissant la chose se régler d’elle-même, qu’en la réglant artificiellement par quelqu’un des procédés déjà essayés. Mais, de quelque manière que cette question soit en dernier lieu résolue, la véritable idée morale et sociale du Travail n’en peut être aucunement affectée. Tant que les ouvriers et les patrons n’accompliront pas l’œuvre de l’industrie dans l’esprit où les soldats accomplissent celle d’une armée, l’industrie ne sera jamais moralisée, et la vie militaire restera ce que, malgré le caractère antisocial de son objet direct, elle a été jusqu’ici — la principale école de coopération morale.
Mais c’est assez parler de l’idée générale de l’éthique et de la religion de M. Comte. Il nous faut maintenant dire quelque chose des détails. Ici nous abordons le côté burlesque du sujet ; mais nous aurons malheureusement à rapporter d’autres choses qui sont d’un ridicule bien plus achevé.
Il ne peut pas y avoir de religion sans culte, c’est-à-dire sans une série d’observances systématiques destinées à cultiver et à entretenir le sentiment religieux. Bien que M. Comte apprécie justement l’efficacité supérieure des actes pour soutenir et fortifier le sentiment qui les inspire, comparativement à la simple expression, quel qu’en soit le mode, il prend la peine d’organiser également celte dernière avec un soin très-minutieux. Il fournit l’équivalent, tant des dévotions privées que des cérémonies publiques des autres croyances. Le lecteur sera surpris d’apprendre
que les premières consistent dans la prière. Mais la prière, comme l’entend M. Comte, ne signifie pas une demande: c’est une simple effusion de sentiment ; et, à l’appui de cette manière de voir, il invoque l’autorité des mystiques chrétiens. Ce n’est pas au Grand-Être, à l’Humanité collective que doit s’adresser cet hommage, bien qu’il arrive parfois à M. Comte de pousser la métaphore jusqu’à donner à celle-ci le titre de déesse. Les honneurs dus à l’Humanité collective sont réservés pour les célébrations publiques. L’adoration privée doit lui être rendue dans la personne de ses dignes représentants individuels qui peuvent être vivants ou morts, mais qui, dans tous les cas, doivent être des femmes ; car les femmes étant le sexe aimant, représentent le meilleur attribut de l’humanité, celui qui devrait régler toute la vie humaine; et, de plus, il est impossible de symboliser l'Humanité sous une autre forme que celle d’une femme. Les objets de l’adoration privée sont la mère, la femme et la fille, représentant, chacune séparément, le passé, le présent et l’avenir, et provoquant l’exercice actif des trois sentiments sociaux : vénération, attachement et bonté. Nous devons les regarder, mortes ou vivantes, comme nos anges gardiens (« les vrais anges gardiens »). Si les deux dernières n’ont jamais existé, ou si, dans un cas particulier, quelqu’un des trois types qst trop défectueux pour remplir l’office qui lui est assigné, on peut les remplacer par quelque autre type d’excellence féminine, voire même par un type purement historique. Que l’objet soit vivant ou mort, l’adoration (telle que nous l’entendons) ne doit s’adresser qu’à l’idée. La prière se compose de deux parties: la commémoration, suivie de
l'effusion. Par commémoration, M. Comte entend un effort de mémoire et d’imagination qui évoque l’image de l’objet avec le plus de vivacité possible; et tous les artifices sont épuisés pour rendre l’image aussi vivante, aussi voisine de la réalité, et aussi proche de l'hallucination véritable que le comporte un état sain de l’esprit. Ce degré d’intensité, une fois atteint, autant que la chose est faisable, l’effusion s’ensuit. Chacun doit composer la formule de sa prière, et la répéter de vive voix, au lieu de se borner à la dire mentalement ; il est permis d’y faire des additions, ou d’v apporter des modifications, non pas d’une façon arbitraire, mais seulement lorsqu’on y est amené par un motif suffisant. On peut l’cntremôlerde passages tirés des meilleurs poètes, quand ils se présentent spontanément à l’esprit, en raison de la manière heureuse dont ils expriment le sentiment de l’adorateur. M. Comte pratiquait ces observances en l’honneur de la mémoire de sa Clotilde, et il les prescrit à tous les vrais croyants. Elles doivent occuper deux heures chaque jour, réparties en trois moments différents : au lever, au milieu des heures de travail, et au lit, le soir. La première prière, laquelle doit se faire à genoux, sera communément la plus longue, et la seconde, la plus courte.
La troisième doit se prolonger, autant que possible, jusqu’à l'invasion du sommeil, afin qu’elle fasse sentir son effet en disciplinant même les songes.
Le culte public se compose d’une série de célébrations ou de fêtes, au nombre de quatre-vingt-quatre par an, lesquelles sont disposées de manière à ce qu’il s’en rencontre au moins une chaque semaine. Elles sont consacrées à la glorification successive de l’Humanité elle-même, des di-
ET I,E POSITIVISME
vers liens politiques et domestiques qui existent parmi les hommes, des phases successives de l’évolution passée de notre espèce, et des différentes classes en lesquelles le gouvernement de M. Comte divise le genre humain. De plus, la religion de M. Comte a neuf sacrements, qui consistent dans la consécration solennelle faite pas les prêtres de l’Humanité (avec les exhortations convenables) de toutes les grandes transitions de la vie : l’entrée dans la vie même, ainsi que dans chacune de ses phases successives : éducation, mariage, choix d’une profession, et ainsi de suite. Parmi ces phases se trouve la mort, qui reçoit le nom de transformation , et est considérée comme le passage de l’existence objective h la subjective, — au mode d’existence qui consiste à vivre dans la mémoire de nos semblables. N’avant point l’éternité de l’existence objective à promettre, la religion de M. Comte donne tout ce qu’elle peut, en offrant l’espoir d’une immortalité subjective, — l’espoir de vivre dans le souvenir et dans l’adoration posthume de l’ensemble des hommes, si nous avons fait quelque chose pour mériter qu’ils se souviennent de nous, et, tout au moins, de ceux qui nous ont aimé pendant notre vie ; puis, enfin, quand ceux-lii aussi s’en sont allés, d’être compris dans l’adoration collective rendue au Grand-Être. On doit enseigner aux hommes à attendre ceci comme la récompense suffisante de toute une vie dévouée au service de l’Humanité. Sept ans après la mort arrive le dernier Sacrement : un jugement public, rendu par le sacerdoce, sur la mémoire du défunt. Ceci est institué dans un dessein, non de réprobation, mais de glorification, et il est loisible à qui que ce soit de s’en exempter par une déclaration faite pendant la
vie. Si on le juge, el qu’il soit trouvé méritant, il est solennellement incorporé au Grand-Être, et ses restes sont transportés du lieu destiné à la sépulture civile dans celui consacré à la sépulture religieuse, « dans le bois sacré qui doit entourer chaque temple de l’Humanité ».
Cette brève analyse ne donne aucune idée de la rigueur minutieuse des prescriptions de M. Comte, ni du degré extraordinaire auquel il pousse la manie de la réglementation par laquelle les Français se distinguent entre les Européens, et M. Comte entre les Français. C’est là ce qui jette un air de ridicule irrésistible sur le sujet tout entier.
Il n’y a en réalité rien de ridicule dans les pratiques de dévotion que M. Comte recommande d’adresser à une mémoire chérie, ou à un idéal ennoblissant, quand elles surgissent, sans provocation, des profondeurs du sentiment individuel ; mais il y a quelque chose d’indiciblement burlesque à enjoindre à chacun de les accomplir trois fois par jour, deux heures durant, non parce que sas sentiments le demandent, mais dans le dessein prémédité de les éveiller. Toutefois, le comique est un phénomène qui semble avoir été, sous toutes ses formes, complètement inconnu à M. Comte. Il n'y a rien dans ses écrits d’où l’on puisse inférer qu’il fût instruit de l’existence de ces deux choses : l’esprit et le goût de la plaisanterie. Le seul écrivain distingué par l’une et l’autre de ces qualités, pour qui il montre quelque admiration, est Molière; et, encore, n’est-ce pas son esprit qu’il admire, mais bien sa sagesse. Nous mentionnons ceci sans entendre en faire un reproche à M. Comte; car une conviction profonde élève un homme au-dessus du sentiment du ridicule. Mais il y a dans ses
F.T LE POSITIVISME
écrits des passages qui, nous somble-t-il vraiment, n’auraient pu être écrits par un homme ayant jamais ri. Nous allons en donner un exemple. Outre les prières régulières, la religion de M. Comte, comme la Catholique, a besoin de formules qui puissent s’appliquer aux occasions fortuites et imprévues. Ce sont là des choses, dit-il, qu’il faut en général laisser au choix du croyant: il suggère, néanmoins, comme une pratique très-convenable, la répétition de « la formule fondamentale du Positivisme », à savoir: <• l’amour pour principe, l’ordre pour base, et le progrès pour but ». Non content, toutefois, d’avoir l’équivalent des Pater et des Ave du Catholicisme, il lui faut encore l’équivalent du signe de la croix, et il s’exprime ainsi : « Cette expansion peut être perfectionnée par des signes universels. . . Afin de mieux développer l’aptitude nécessaire de la formule positiviste à représenter toujours la condition humaine, il convient ordinairement de l’énoncer en touchant successivement les principaux organes que la théorie cérébrale assigne à ses trois éléments (1) ». Il se peut que ce soit là une très-bonne manière de manifester la dévotion qu’on a au Grand-Être; mais quiconque eût apprécié l’efTet qu’elle produit sur le lecteur profane , aurait pensé qu’il était sage de la tenir secrète jusqu’à ce que la propagation de la Religion Positive fût entrée dans une phase beaucoup plus avancée.
Comme la religion de M. Comte a un culte, elle a aussi un clergé qui est le pivot de tout le système social et politique qu’il édifie. C’est en décrivant son idéal de société
(1) Système de Politique Positive , t. IV, p. 10Ü.
politique à l’étal normal , avec les différentes classes dont elle se compose, que nous pourrons le mieux exposer la nature et l’office de ce sacerdoce.
La nécessité d’un Pouvoir Spirituel distinct et séparé du gouvernement temporel est le principe essentiel du plan politique de M. Comte, et il est heureux qu’il en soit ainsi, puisque le Pouvoir Spirituel est le seul contre-poids qu’il donne ou permette h la souveraineté absolue des chefs civils. Rien ne peut surpasser sa haiue et son mépris pour le gouvernement par les assemblées, et pour les institutions parlementaires ou représentatives, sous quelque forme que ce soit. 11 les regarde comme un expédient qui ne convient qu’à un état de transition, et cela même, nulle part ailleurs qu’en Angleterre. Tenter de les naturaliser en France, ou chez une nation quelconque du continent, est une entreprise qu’il considère comme un acte de charlatanisme malfaisant. L’usurpation de Louis Napoléon est absoute et lui paraît louable, parce qu’elle a renversé un gouvernement représentatif. L’élection des supérieurs par les inférieurs, sauf à titre d’expédient révolutionnaire, est une abomination à ses yeux. Les fonctionnaires publics de toutes sortes doivent nommer leurs successeurs , avec l’approbation de leurs propres supérieurs, et en donnant publiquement avis de la nomination assez longtemps d’avance pour permettre de discuter et de révoquer à temps un mauvais choix. Mais, à côté des chefs temporels, il place une autre autorité qui, sans avoir le pouvoir de commander, a celui de donner des conseils et de faire des remontrances. La famille étant, dans son opinion et dans celle des Français en général, le fondement et le type essentiel de toute société,
la séparation des deux pouvoirs commence là. Le pouvoir spiriluel ou moral et religieux de la famille est constitué par les femmes. La famille positiviste se compose du « couple fondamental » ; des enfants ; et des parents de l’homme, s’ils sont vivants. Tout le gouvernement de la maison, sauf en ce qui regarde l’éducation des enfants, réside dans l’homme; et, sur ce dernier point même, son autorité est complète, mais il doit s’abstenir de l’exercer. Le rôle assigné aux femmes est d’améliorer l’homme par l’entremise de ses affections, et d’élever les enfants qui, jusqu’à l’âge de quatorze ans, où l’instruction scientifique commence, doivent recevoir toute leur éducation de leur mère. Pour que les femmes soient mieux appropriées à ces fonctions, elles sont péremptoirement exclues de toutes les autres. Aucune d’elles ne doit travailler pour gagner sa vie. Chaque femme doit être soutenue [Mtr son mari, ou par ses parents mâles, et, si elle n’en a pas, par l’État. Elle doit ne participer au gouvernement de rien, pas même à celui des affaires domestiqués, et n’avoir aucune propriété. Ses droit légaux de succession lui sont conservés, pour que le sentiment de ses devoirs l’y fasse volontairement renoncer. Il ne doit plus y avoir de dots, afin que les femmes ne soient plus recherchées en mariage pour des motifs intéressés. Le mariage doit être rigoureusement indissoluble, à une seule exception près. Il est remarquable que le plus âpre ennemi du divorce, entre tous les philosophes, le permette néanmoins dans un cas où les lois de l’Angleterre, ainsi que des autres contrées auxquelles il reproche de tolérer le divorce, ne l’autorisent pas : à savoir, quaud l’une des parties a été condamnée à une peine infamante, entraînant
EX LE POSITIVISME
rection d’un pouvoir intellectuel qui soit placé en dehors de lui, et dont la sphère embrassant eu outre la vie publique, sera naturellement plus large. Celui-ci se compose du clergé, ou sacerdoce ; car M. Comte aime à emprunter les expressions consacrées du Catholicisme pour désigner les équivalents les plus approchants que présente son propre système. Le clergé est la classe spéculative et philosophique, et ses membres sont soutenus par une dotation faite par l’État et volée périodiquement, mais administrée par euxmêmes. Comme les femmes, ils doivent être exclus de toutes richesses et de toute participation au pouvoir (hormis au pouvoir absolu de chacun sur sa propre maison). Ils 11e doivent ni hériter, ni tirer d’émoluments de leurs fonctions, de leurs écrits ou de leurs leçons, d’aucune sorte , mais doivent vivre de leurs minces appointements. C’est là une chose que M. Comte juge nécessaire pour que leurs conseils soient complètement désintéressés. Afin d’avoir la confiance des niasses, il faut que, comme les masses, ils soient pauvres. Il est indispensable, pour la même raison et pour d’autres motifs également péremptoires, qu’ils soient exclus des emplois politiques et de toutes les autres occupations ■pratiques. Ce sont là, soutient-il, des soins incompatibles avec les habitudes d’esprit nécessaires aux philosophes. Une occupation pratique, soit privée, soit publique, enchaîne l’esprit aux spécialités et aux détails, tandis que l’affaire d’un philosophe est de s’adonner aux vérités générales et aux « vues d’ensemble » . De plus, celles-ci exigent qu’on prenne l’habitude d’abstraire son esprit des détails ; ce qui rend ce dernier peu propre à juger bien et rapidement des cas particuliers. La même
personnelle peut pas être à la fois un bon théoricien et un bon praticien ou un bon gouvernant, bien que les praticiens et les gouvernants doivent avoir une solide éducation théorique. Ces deux espèces de fonctions doivent absolument s’exclure : tenter de les exercer toutes deux est incompatible avec le fait de s’adapter à l’une ou à l’autre. Mais, comme les hommes peuvent se tromper sur leur vocation, ils sont, jusqu’à l’âge de trente-cinq ans, autorisés à changer de carrière.
L’instruction théorique ou scientifique de la jeunesse est confiée au clergé. L’art médical également doit être entre ses mains, puisque nul n’est propre à être médecin, s’il n’étudie et ne comprend l’homme tout entier, aussi bien moral que physique. M. Comte regarde avec mépris les médecins d’aujourd’hui qui, dit-il, ne méritent pas de titre plus élevé que celui de vétérinaires, puisqu’ils ne considèrent l’homme que dans son caractère animal et non dans son caractère humain. Plus tard, dans ses dernières années, il se livra (ainsi que nous l’apprend le volume du docteur Robinet) aux spéculations les plus extravagantes sur la science médicale ; déclarant que toutes les maladies étaient une seule et même affection, à savoir le dérangement ou la destruction de ni' unité cérébrale ». Les autres fonctions du clergé sont morales, bien plus qu’intellectuelles. Les membres de ce corps sont les conseillers vénérés et les directeurs spirituels des classes actives ou pratiques, y compris la classe politique. Us sont les médiateurs dans tous les différends sociaux, par exemple, entre les ouvriers et leurs employeurs. Ils doivent donner des conseils et faire des réprimandes au sujet de toutes les violatious
importantes de la loi morale. Le soin leur incombe spécialement d’astreindre les riches et les puissants h l’accomplissement de leurs devoirs envers leurs inférieurs. Si la remontrance privée échoue, la dénonciation publique doit s’ensuivre: dans les cas extrêmes, ils peuvent aller jusqu’à l’excommunication ; et celle-ci, bien qu’elle n’agisse que par l’entremise de l’opinion, peut cependant, si elle entraîne l’opinion avec elle, ainsi que l’observe complaisamment M. Comte, avoir une efficacité assez puissante pour réduire l’homme le plus riche à pourvoir à sa subsistance par son propre travail manuel, faute de pouvoir induire qui que ce soit à travailler pour lui. Dans ce cas comme dans tous les autres, l’autorité du sacerdoce dépend du succès avec lequel il entraîne après lui la masse du peuple, — ceux qui, ne possédant point de capital, vivent du salaire de leur travail quotidien, lesquels sont populairement mais incorrectement compris sous la dénomination de classes ouvrières, et que les écrivains français, dans leur phraséologie empruntée de la loi Romaine, appellent prolétaires. Ceux-ci donc, à qui sont refusés les droits politiques les plus légers, sont incorporés au Pouvoir Spirituel, dont ils forment, après les femmes et le clergé, le troisième élément.
Il reste à rendre compte du Pouvoir temporel, constitué par les riches et par les employeurs, deux classes qui dans le système de M. Comte se réduisent à une seule, car il 11e permet pas qu’il y ait des riches oisifs. Une vie purement composée de plaisirs et de jouissances personnelles sera jugée si déshonorante, bien que la loi ne l’interdise pas, que nulle personne, accessible au plus léger sentiment de
honte, ne voudra s’en rendre coupable. Ici, pensons-nous, M. Comte a rencontré un principe vrai, vers lequel tend de plus en plus le ton de l’opinion dans l’Europe moderne, et qui est destiné à être un des principes constitutifs de la société régénérée. Nous croyons avec lui, par exemple, que dans l’avenir il n’y aura pas de classe de propriétaires fonciers vivant commodément de leurs rentes, mais que chaque propriétaire foncier sera un capitaliste instruit à l’agriculture, surveillant et dirigeant lui-même la culture de ses terres. Celui qui dirige le travail est le seul qui ait le pouvoir de disposer des instruments. Dans le système de M. Comte, la classe riche se compose, en règle générale, des « chefs (l'industrie »; mais la règle n’est pas entièrement sans exception, car M. Comte reconnaît d’autres manières utiles d’employer les richesses. Une de ses idées favorites, entre autres, est celle d’un ordre de chevalerie composé des plus généreux et des plus dévoués d’entre les riches, se consacrant volontairement, comme les chevaliers errants d’autrefois, au redressement des torts et à la protection du faible et de l’opprimé. Il remarque que, dans les temps modernes, l’oppression peut rarement atteindre, ou même se hasarder à attaquer ses victimes dans leur existence ou dans leur liberté (il oublie le cas de la tyrannie domestique), mais qu’elle se borne à les léser dans leurs moyens pécuniaires, et que c’est par conséquent avec la bourse que les individus peuvent surtout intervenir utilement, comme ils faisaient jadis avec l’épée. Toutefois l’occupation de presque tous les riches sera la direction du travail, et c’est à cet emploi que leur éducation les préparera. Réciproquement, il est essentiel, dans l’opinion
de M. Comte, que tous les directeurs du travail soient riches. Le capital (dans quoi il comprend la terre) doit être concentré dans les mains d’un petit nombre de détenteurs, de manière à ce que chaque capitaliste puisse conduire les plus vastes opérations qu’un seul esprit soit capable de surveiller. Ceci n’est pas seulement demandé par une saine économie, afin de tirer tout l’avantage possible d’une espèce si rare d’habileté pratique, mais c’est la conséquence nécessaire du principe du plan de SI. Comte, qui est de regarder le capitaliste comme un fonctionnaire public. La manière dont M. Comte conçoit les rapports du capital à la société, est essentiellement celle des Socialistes, mais il voudrait accomplir par l’éducation et par l’opinion ce qu'ils visent à effectuer par des institutions positives. Le possesseur du capital ne doit aucunement se considérer comme en étant le propriétaire absolu. Légalement, on ne doit pas contrôler l’emploi qu’il en fait, car le pouvoir doit être proportionné à la responsabilité : mais le capital ne lui appartient pas pour qu’il le fasse servir à son usage personnel ; la société lui a simplement confié une portion du capital accumulé par la prévoyance du genre humain dans le passé, afin qu’il la gère au profit de la génération présente et de la postérité, tout en étant obligé de la conserver sans l’amoindrir, et de la transmettre, plus ou moins augmentée, à nos successeurs, il n’est pas autorisé à la dissiper ou à la détourner du service de l’Humanité pour l’employer à ses propres plaisirs: pas plus qu’il n’a moralement le droit de consumer en dépenses personnelles la lotaliié mêrïie de ses bénéfices. Il est tenu en conscience, si ces derniers excèdent ses justes besoins, d’en employer le surplus à per-
fcclionner l’efficacité de ses opérations ou à améliorer la condition physique et mentale de ses ouvriers. C’est à lui qu’il appartient de décider (à la charge d’en être comptable à l’opinion) quelle est la portion de ses gains qu’il peut approprier à son usage personnel ; et l’opinion ne doit pas y regarder de trop près ni lui demander un compte sévère d’un luxe ou d’une ostentation modérés : car, vu la lourde responsabilité qui pèsera sur lui, l’employeur se trouvera dans une position telle, que tous ceux chez qui les instincts d’orgueil et de vanité ne sont pas puissants, jugeront «Y heureuse insouciance » du travailleur de beaucoup préférable; si bien qu’il faut dans une certaine mesure donner quelque satisfaction à ces instincts, ou personne ne voudrait se charger de cet emploi. Avec ces restrictions, chaque employeur sc trouve simplement être l’administrateur de ses propres biens qu’il gère au profit de ses ouvriers et de la société en général. S'il satisfait ses personnels désirs avec excès, sans réserver une ample rémunération pour tous ceux qui sont employés sous lui, il est moralement coupable et encourra l’admonition sacerdotale. Cet état de choses implique nécessairement que le capital soit dans un petit nombre de mains, parce que sans de grandes richesses, ainsique M. Comte en fait la remarque, les obligations que doit imposer la société ne sauraient être remplies, à moins d’une somme d’abnégation personnelle, sur laquelle il serait vain de faire fonds. Si une personne est manifestement propre à la conduite d’une entreprise industrielle, pliais qu’elle soit dépourvue de la fortune nécessaire pour s’y engager, SI. Comte recommande qu’on l’enrichisse au moyen d’une souscription, ou dans des cas d’une impor-
tance suffisante, que l’État se charge de ce soin. Les petits propriétaires fonciers et les petits capitalistes, ainsi que les classes moyennes dans leur ensemble, sont par lui regardés comme une pousse parasite destinée à disparaître ; les meilleurs d’entre les membres de ce corps devenant de grands capitalistes, et les autres des prolétaires. La société se composera seulement de riches et de pauvres, et ce sera l'affaire des riches d’assurer aux pauvres la meilleure destinée possible. La rétribution des travailleurs continuera d’ôtre, comme à présent, une question d’arrangement volontaire entre eux et leurs patrons ; le dernier recours, des deux côtés, étant le « refus de concours », ou en d’autres termes une grève ou coalition, avec l’ordre sacerdotal pour médiateur, en cas de besoin. Mais bien que les salaires doivent être une affaire de libre contrat, leur règle sera, non la concurrence du marché, mais la répartition des produits, dans une proportion équitable, entre les travailleurs relativement à leurs besoins, et l’employeur relativement à ses besoins et à sa dignité. Comme c’est un des principes de M. Comte, qu’on ne peut pas proposer une question d’une manière profitable, si l’on n’essaye pas de la résoudre, il donne, dès le début, ses idées sur ce que doit être le revenu normal d’une famille ouvrière. Elles prennent de telles proportions qu’il n’y a pas h s’étonner qu’il juge nécessaire (tant qu’il 11e se sera pas produit quelque grande extension dans les ressources scientifiques du genre humain) de limiter autant que possible le nombre de ceux qu’on doit soutenir avec la portion restante du produit, E11 premier lieu, l’habitation du travailleur qui doit se composer de sept chambres, sera, avec tout ce qu’elle contient,
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sa propriété particulière : c’est la seule propriété foncière qu’il lui soit permis de posséder : mais chaque famille doit avoir la possession absolue de tout ce qui est destiné à son usage exclusif. Le logement se trouvant ainsi fourni d’une manière indépendante, et l’éducation ainsi que les soins médicaux étant assurés gratuitement par les arrangements généraux de la société, la paye du travailleur doit se composer de deux parts: l’une mensuelle et dont le montant est fixé, l’autre hebdomadaire et proportionnée au produit de son travail. M. Comte fixe la première à lüO francs par mois de vingt-huit jours, c’est-à-dire à 1300 francs par an : et le taux de la pièce d’ouvrage doit être calculé de façon à faire monter la seconde" part, à une moyenne de sept francs par jour de travail.
Conformément à la règle de M. Comte, qui est de charger tout fonctionnaire public de nommer son successeur, le capitaliste a le pouvoir illimité de transmettre son capital par don ou par legs, après sa mort ou sa retraite. En général, il vaut mieux qu’il le confère dans son intégrité à une seule personne, à moins que l’alîaire ne permette une subdivision avantageuse. Il le laissera naturellement à un ou à plusieurs de ses fils si leur capacité est suffisante : et il est bon qu’il en soit ainsi, les richesses héréditaires étant, au jugement de M. Comte, préférables à celles qui sont acquises, parce qu’elles sont habituellement gérées d’une mauière plus libérale. Mais la simple qualité de fils ne donne à ceux-ci aucun droit moral à cette fortune. M. Comte reconnaît ici encore un des principes sur lesquels reposera, croyons-nous, la constitution de la société régénérée. Il soutient (comme ont fait d’autres, dans la génération pré-
sente) que le père ne doit rien à son fils, hors une bonne éducation et un secours pécuniaire suffisant pour lui permettre de débuter avantageusement dans la vie; qu’il a le droit, et peut être moralement obligé, de laisser le gros de sa fortune à quelque autre personne ou à plusieurs autres individus convenablement choisis, qui lui paraissent devoir en faire, selon toute probabilité, un usage plus profitable. C’est là le premier des trois points importants sur lesquels la théorie de la famille, selon M. Comte, toute fausse qu’elle soit dans ses fondements, croyons-nous, est cependant en avant des théories prédominantes et des institutions existantes. Le second est la réintroduction de l’adoption, nonseulement au défaut d’enfants, mais pour accomplir les desseins et satisfaire les besoins sympathiques auxquels il peut arriver que certains enfants (comme il y en a) ne répondent pas. Le troisième est un point des plus importants, — l’incorporation des domestiques à la famille, en qualité de membres véritables. Il est douteux qu’il y ait dans la présente constitution de la société rien de plus essentiellement vicieux, et de plus préjudiciable moralement aux deux parties que les rapports de maîtres à serviteurs. Rendre ces rapports réellement humains et moraux est un des principaux desiderata du perfectionnement social. Le sentiment du vulgaire de toutes les classes, qu’il y a quelque chose de particulièrement abject dans le service domestique, est un sentiment dont l’abjection n’est surpassée par aucun autre. Dans les temps féodaux, les jeunes nobles du plus haut rang s’honoraient de remplir des fonctions aujourd’hui qualifiées de serviles, auprès de la personne de ceux de leurs supérieurs des deux sexes, pour qui ils éprouvaient
du respect : et, comme l’observe M. Comte, il y a beaucoup de familles qui ne peuvent (l'aucune autre manière servir l’humanité aussi utilement qu’en veillant aux besoins corporels d’autres familles, appelées à des fonctions qui exigent que toutes leurs pensées s’y dévouent. Nous ajouterons, par manière de supplément à la doctrine de M. Comte, que, même dans les familles opulentes, une grande partie du travail physique quotidien du ménage pourrait (si de sottes notions de dégradation, communes à toutes les classes, n’intervenaient pas)j*tre accomplie avec avantage par la famille même ou tout au moins par les plus jeunes de ses membres, à qui cela donnerait un exercice salutaire du corps (qu’on va aujourd’hui chercher dans des pratiques infiniment moins utiles), ainsi qu’une connaissance familière des travaux réels du moude, et une disposition morale à prendre leur part de ses charges : toutes qualités qui, chez la grande majorité de ceux qui sont le plus à leur aise, ne reçoivent aujourd’hui aucune culture.
Nous avons encore à parler des fonctions directement politiques des riches, ou, comme les appelle M. Comte, des patriciens. Le gouvernement politique tout entier sera dans leurs mains. Mais auparavant, les nations existantes doivent être morcelées en petites républiques, dont la plus grande ne dépassera pas l’étendue de la Belgique, du Portugal ou de la Toscane, vu que des nationalités plus considérables sont incompatibles avec l’unité de besoins et de sentiments, qui est nécessaire, non-seulement pour donner la force convenable au sentiment du patriotisme (toujours très-puissant dans les petits Étals), mais encore pour prévenir une compression injuste; car aucun territoire, pense
M. Comte, ne peut être gouverné d’un centre éloigné sans oppression. L’Algérie sera donc abandonnée aux Arabes, la Corse à ses habitants, et la France, proprement dite, doit être, avant la Gu du siècle, divisée en dix-sept républiques, lesquelles correspondent au nombre des grandes villes, sauf Paris, qui (est-il besoin de le dire) succède à Home en qualité de métropole religieuse du monde. L’Irlande, l’Ecosse et le pays de Galles doivent être séparés de l’Angleterre qui, naturellement, se détachera de toutes ses dépendances transmarines. Dans chaque État ainsi constitué, l’autorité gouvernementale sera remise à un triumvirat composé des trois principaux banquiers, qui doivent respectivement prendre les départements des affaires étrangères, de l’intérieur et des finances. On ne voit pas bien clairement comment ils pourront conduire le gouvernement et rester banquiers ; mais il faut que M. Comte entende leur faire cumuler les deux emplois, car il n'attache à l’office politique aucune rétribution pécuniaire. Leur pouvoir équivaudra à une dictature (c’est son propre mot); il est donc mal fondé à dire qu’il donne le pouvoir aux riches, puisqu’il le confie, pour l’exercer sur les riches aussi bien que sur tous les autres, à trois d’entre eux, non pas même choisis par le reste de leur classe, mais nommés par leurs prédécesseurs. Afin de mettre un frein b l’autorité des dictateurs, la liberté de parler, d’écrire, d’imprimer et de s’associer à volonté doit être complète ; et tous les actes importants du gouvernement, sauf en cas d’urgence, doivent être annoncés assez longtemps d’avance pour assurer une ample discussion. Geci constitue, avec l’influence du Pouvoir Spirituel, les seules garanties qu’il y ait contre le
mauvais gouvernement. Quand on considère que l’autorité suprême tout entière, chez chacune des nations qui composent le genre humain, se trouve ainsi confiée à quatre hommes seulement, — car le Pouvoir Spirituel doit être sous la direction entière et absolue d’un seul Pontife pour toute la race humaine, — on demeure épouvanté devant le tableau de la sujétion et de la servitude complètes qui nous sont recommandées comme étant le dernier et le meilleur résultat de l'évolution de l'Humanité. Mais celte conception devient terrifiante, quand on nous dit de quelle façon on entend que l’unique Grand-Prêtre de l’Humanité emploie son autorité. C’est l’exemple le plus instructif que nous connaissions des aberrations effroyables auxquelles un esprit puissant et compréhensif peut être conduit par la poursuite exclusive d’une idée unique.
L’idée unique de M. Comte, sur ce point, est que l’intellect doit être entièrement subordonné aux sentiments ; ou, pour faire passer sa pensée de la langue sentimentale dans la langue logique, que l’exercice de l’intellect, comme de toutes nos autres facultés, doit avoir pour seul objet le bien général. Tout autre emploi de l’entendement doit être réputé, non-seulement vain et frivole, mais moralement coupable. Étant entièrement redevable h l’Humanité de la culture d’où dépendent nos faculés mentales, nous sommes obligés, en retour, de les consacrer entièrement à son service. Une fois que M. Comte a décidé qu’il devrait en être ainsi, il n’y a plus qu’un pas, pour lui, de là à la conclusion que le Grand-Prêtre de l’Humanité doit veiller à ce que cela soit; et c’est sur ce fondement qu’il organise un système élalroré dont le but est la suppression de toute
pensée indépendante. Il n’invoque pas, à la Vérité, le bras cle la loi, ni ne demande aucunes prohibitions. Le clergé doit n’avoir aucun monopole. Chacun peut cultiver la science, s’il en a les moyens; écrire et publier, s’il peut trouver des lecteurs; s’adonner à l’enseignement privé, si quelqu’un consent à recevoir ses leçons. Mais, comme les seuls individus que le corps sacerdotal n’absorbera pas dans son sein, sont ceux qu’il jugera intellectuellement ou moralement incapables d’exercer de pareilles fonctions, tous les précepteurs rivaux seront, ainsi que le calcule M. Comte, si bien discrédités d’avance, que leur concurrence ne sera pas redoutable. Dans le sein du sacerdoce même, le Grand- Prêtre a le pouvoir de veiller à ce qu’il n’y ait pas d’opinions ni d’exercice de l’esprit autres que ceux qu’il approuve; car il décide seul des devoirs et de la résidence de tous les membres du Clergé, et peut même les expulser de ce corps. Avant de nous résoudre à vivre sous celte règle, nous éprouvons la curiosité bien naturelle de connaître de quelle façon on doit l’appliquer. L’Humanité n’a encore eu qu’un Pontife, et c’en est un dont l’aptitude mentale pour ce poste ne sera probablement pas souvent surpassée : c’est M. Comte lui-même. Il est de quelque importance de savoir quelles sont les idées de ce Grand-Prêtre touchant le gouvernement moral et religieux de l'entendement humain.
Une des doctrines sur lesquelles M. Comte insiste le plus vivement dans ses derniers écrits, est que, durant l’évolution préliminaire de l’humanité à laquelle la fondation du Positivisme a mis fin, le libre développement de nos forces de toutes sortes était l’allairc importante ; mais que, dorénavant, ce qui est surtout nécessaire, c’est de les régler*
Diaitized
Autrefois le danger était qu’elles fussent insuffisantes ; mais désormais le danger est qu’on en abuse. Disons, en passant, ([ue nous répudions complètement cette doctrine. Quiconque pense que la misérable éducation que les hommes ont jusqu’ici reçue, développe leurs facultés mentales (sauf chez un petit nombre de gens d’élite) à un degré suffisant ou même passable, doit être très-facile à satisfaire, et l’abus de ces dernières, bien loin de devenir proportionnellement plus grand, à mesure qu’augmentent la connaissance et la capacité mentale, va en diminuant avec rapidité, pourvu que toujours la diffusion de ces qualités marche du même pas que leur accroissement. L’abus de la force intellectuelle n’est à redouter que lorsque la société est divisée en deux classes : un petit nombre d’intelligences éminemment cultivées et une multitude ignorante et stupide. Mais la force mentale est une chose que M. Comte ne demande pas, ou il la demande infiniment moins qu'il ne fait la soumission et l’obéissance. Il dit sans cesse que de tous les éléments de la nature humaine, l’intellect est celui qui a le plus grand besoin d’être discipliné et tenu en bride. C’est le plus turbulent, « le plus perturbateur » de tous les éléments mentaux ; il l’est même plus que les instincts égoïstes. Dans tout le cours de la transition moderne qui commence à la Grèce ancienne (car M. Comte nous dit que depuis lors nous avons toujours été dans un état de transition révolutionnaire), l’intelligence a systématiquement été en insurrection contre « le cœur ». Les métaphysiciens et les « lettrés », après avoir contribué à abattre la religion et l’ordre social anciens, sont devenus radicalement hostiles h la construction de la religion et de l’ordre social nou-
veaux, et ne désirent rien tant (pie de prolonger le scepticisme et l’anarchie intellectuelle qui existent présentement, et qui leur assurent un ascendant social à bon marché, sans qu’ils aient à se donner la peine de le mériter par une solide préparation scientifique. Les savants, de qui on aurait pu attendre mieux, sont pires s’il est possible. Manquant de vues larges, méprisant tout ce qui est trop vaste pour leur compréhension, adonnés exclusivement chacun à sa science spéciale, ayant une indifférence dédaigneuse poulies intérêts moraux et politiques, leur seul but est d’acquérir une réputation facile, et, en France, de se procurer un lucre personnel (au moyen des Académies et des chaires rétribuées), en faisant aboutir leurs sciences h des recherches vaines et stériles (à des spéculations oiseuses) qui ne servent en rien les intérêts véritables du genre humain, et tendent à en détourner la pensée. Un des devoirs qui incombent surtout à l’opinion et au Pouvoir Spirituel, c’est de stigmatiser comme immoral et de supprimer complètement cet emploi inutile des facultés spéculatives. On doit s’abstenir de tout exercice de la pensée qui n’a pas quelque tendance avantageuse, quelque utilité réelle pour le genre humain. M. Comte, naturellement, n’est pas homme à dire qu’il faut que ce soit une utilité purement matérielle. Si une spéculation a une valeur logique, sans avoir de valeur doctrinale — si elle jette quelque lumière sur la Méthode universelle — elle mérite encore plus d’être cultivée que si son utilité était purement pratique ; mais, soit comme méthode, soit comme doctrine, il faut qu’elle profite à l’Humanité, autrement elle est, non-seulement méprisable, mais criminelle.
STUART MII.L. H
Qu’il y ail une portion de vérité au fond de tout cela, nous serions les derniers à le nier. On ne doit aucun respect à tout emploi de l’intelligence qui ne tend pas au bien du genre humain : un pareil exercice intellectuel est exactement de niveau avec tout amusement oiseux, et doit être condamné comme une perte de temps, si on le pousse au delà des limites où l’amusement peut être permis. Et, qui conque consacre ses forces mentales (qui pourraient rendre à l’Humanité des services dont elle a un besoin urgent) à des spéculations et à des études dont elle pourrait se passer, encourt le discrédit qui s’attache au fait d’être justement soupçonné de se soucier fort peu de l'Humanité. Mais qui peut dire positivement de spéculations guidées par des méthodes scientifiques convenables, sur des sujets réellement accessibles à l’entendement humain, qu’elles ne sont susceptibles d’aucun usage? Personne ne sait quelles connaissances se trouveront être utiles, et quelles sont destinées à être sans valeur. Tout ce qu’on peut dire, c’est que certains genres de connaissances sont d’une utilité plus certaine et surtout plus actuelle que d’autres. Combien de fois les résultats pratiques les plus importants ont-ils été la conséquence éloignée d’études que personne n’aurait pensé devoir y conduire ! Les mathémaciens qui, dans les écoles d’Alexandrie, recherchaient les propriétés de l’ellipse, pouvaient-ils prévoir que près de deux mille ans plus tard leurs spéculations fourniraient l’explication du système solaire, et, peu après, permettraient aux vaisseaux d’accomplir en sûreté la circumnavigation de la terre? Dans l’opinion même de M. Comte, il est heureux pour le genre humain qu’on ait pensé, dans ces temps
reculés, que la connaissance méritait d’être poursuivie pour elle-même. Et la « fondation du Positivisme » n’a pas, imaginons-nous, tellement changé les conditions d’existence de l’humanité, qu’il soit aujourd’hui criminel d’acquérir, par l’observation et le raisonnement, la connaissance des faits de l’univers, en laissant à la postérité le soin d’en trouver l’usage. El même dans ces deux ou trois dernières années, est-ce que la découverte de métaux nouveaux (laquelle peut devenir importante meme pour les arts pratiques), n’est pas née d’une de ces investigations que M. Comte condamne, de la façon la plus expresse, comme oiseuses, à savoir : la recherche de la constitution intime du soleil? En outre, parmi les découvertes qui ont change ta face du monde, combien sont peu nombreuses celles auxquelles on est arrivé, ou auxquelles on aurait pu arriver, par des investigations tendant directement à cet objet ! Est-ce que des tentatives directes pour perfectionner la navigation auraient jamais fait trouver la boussole? Est-ce qu’aucune somme d’efïorls pour obtenir un moyen de communication instantanée aurait jamais conduit à l’invention du télégraphe électrique, si Franklin n’avait pas identifié l’électricité avec la foudre et Ampère avec le magnétisme? Le fait archéologique ou géologique le plus insignifiant en apparence se trouve souvent jeter sur l’histoire humaine une lumière que M. Comte, dont la philosophie sociale a pour base l’histoire, devrait être le dernier à dénigrer. La direction de l’entrée des trois grandes Pyramides de Gizôh, en montrant quelle était la position des étoiles circompolaires, à l’époque où ces monuments lurent bâtis, est la meilleure preuve que nous ayons encore
aujourd'hui de l’immense antiquité de la civilisation Égyptienne (1). Le seul point sur lequel la doctrine de M. Comte ait quelque couleur de raison, est le cas de l’astronomie sidérale : car ce que nous pouvons réellement en savoir est bien peu de chose, et la connexion de ce peu avec les intérêts terrestres est, autant que nous avons le moyen d’en juger, infiniment petite. Il est certainement difficile d’imaginer comment l’humanité peut retirer un grand avantage de la connaissance des mouvements des étoiles doubles : et si jamais ceux-ci deviennent de quelque importance l>our nous, ce sera dans un temps si prodigieusement éloigné que nous pouvons nous permettre de rester ignorants là-dessus, au moins jusqu’à ce que toutes nos difficultés morales, politiques et sociales aient été réglées. Cependant la découverte de ce fait que la gravitation s’étend jusqu’à ces régions lointaines, donne une force additionnelle à la conviction que nous avons de l’universalité des lois naturelles: et l’habitude de méditer sur d’aussi vastes objets et d’aussi énormes distances n’est pas sans avoir une utilité esthétique, en tant qu’elle enflamme et qu’elle exalte l’imagination, faculté dont M. Comte est tout à fait capable d’apprécier la valeur intrinsèque aussi bien que la réaction sur l'entendement. Il répliquerait, toutefois, qu’il y a de meilleurs moyens d’arriver à ces fins. C’est dans le même esprit qu’il condamne l’étude même du système solaire, quand elle s’étend aux planètes, à l’exception de celles qui sont visibles à l’œil nu et qui seules exercent sur la terre
(1) Voyez les Éléments d’ Astronomie de sir John Herschell, p. 319.
une influence gravilatrice appréciable. 11 pense même qu’il est oiseux (l’étudier les perturbations, si ce n’est simplement pour en avoir une idée générale; et il estime que I astronomie ferait bien de borner son domaine aux mouvements de la terre, du soleil et de la lune, ainsi qu’à leur action mutuelle les uns sur les autres. Il compte sur une semblable expurgation de toutes les autres sciences. Dans un passage il dit expressément que la plus grande partie des recherches qui nous sont réellement accessibles soin vaines et stériles. Il voudrait rogner toutes les sciences d’aussi près que possible. Il va répétant sans cesse que nulle science, en tant qu’élude abstraite, ne devrait être poussée plus loin qu’il n’est nécessaire pour poser les fondements de la science qui est immédiatement au-dessus d’elle, et par là, en dernier lieu, de la science morale qui est la fin principale de toutes les autres. Toute extension ultérieure des sciences mathématiques et physiques doit être simplement « épisodique » ,e t bornée à ce que peuvent demander de temps en temps les besoins de l’industrie et des arts : on doit laisser aux classes industrielles le soin de poursuivre un pareil objet, excepté lorsqu’elles jugent nécessaire de s’adresser à l’ordre sacerdotal pour en obtenir le développement additionnel de quelque théorie scientifique. Ce serait là, pense-t-il évidemment, une bien rare occurrence, puisque la plupart des vérités physiques, suffisamment concrètes et réelles pour la pratique, sont empiriques. Eu conséquence, lorsqu’il évalue le nombre de prêtres nécessaire pour la France, l’Europe et notre planète tout entière (car sa prévoyance s’étend jusque-là), il le proportionne seulement à leurs attributions morales et reli-
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gieuses (négligeant même leurs attributions médicales), ei ne laisse à personne le temps de cultiver les sciences, excepté à ceux qui, ayant échoué dans leur candidature pour l’office sacerdotal, et s’étant vu refuser l’entrée de ce corps, pour cause d’excellence morale ou de force de caractère insuffisantes, peuvent être jugés dignes d’être retenus à titre de « pensionnaires » de l’ordre sacerdotal, en raison de leur capacité théorique.
Il n’y a pas d’exagération à dire que M. Comte acquit graduellement une haine véritable pour toutes les recherches scientifiques et purement intellectuelles; et qu’il penchait à n’en garder que ce qui était strictement indispensable. Ce qu’il craint par-dessus tout, c’est que les gens ne raisonnent et ne cherchent h en savoir plus qu’il ne faut. Il regarde toute abstraction et tout raisonnement comme étant moralement dangereux, parce qu’ils développent un orgueil démesuré, et surtout parce qu’ils produisent la sécheresse. La pensée abstraite, dit-il, n’est pas une occupation saine, sauf pour un petit nombre detres humains, et encore n’est-ce qu’à condition qu’ils n’y consacreront qu’une petite partie de leur temps. L’art, qui met en jeu les émotions en même temps et plus que la raison, est le seul exercice intellectuel qui soit réellement adapté à la nature humaine. Il est néanmoins indispensable que les principales théories des diverses sciences abstraites, aussi bien que les procédés par lesquels on y est historiquement et logiquement arrivé, fassent partie de l’éducation universelle : car premièrement, c’est seulement de la sorte qu’on peut acquérir la connaissance des méthodes qui permettent d’atteindre les résultats poursuivis par les sciences mo-
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ET LF, POSITIVISME. 187
raies el sociales (el pourtant, nous ne voyons pas que ce soit par ces procédés que M. Comte ait obtenu ses propres résultats, en morale et en sociologie). Secondement les principales vérités des sciences subordonnées sont nécessaires à la systématisation (encore la systématisation) de nos conceptions, attendu qu’elles relient les notions que nous avons du monde en une suite de propositions qui sont cohérentes et représentent la réalité d’une manière suffisamment exacte pour nos besoins pratiques. Troisièmement une connaissance familière des lois invariables des phénomènes naturels est une grande leçon élémentaire de soumission: et celle-ci, comme il ne se lasse jamais de le répéter, est la première condition de la moralité aussi bien que du bonheur, l’ar ces raisons, il voudrait faire donner à tous les individus, riches et pauvres, filles ou garçons, (depuis l’âge de quatorze ans jusqu’à celui de vingt et un), une connaissance de toute la série des sciences abstraites, telle que personne n’en possède aujourd’hui, à part les gens les plus instruits, et infiniment pins systématique et plus philosophique que n’est ordinairement la science même de ces derniers. (N. B. — Ils doivent apprendre, dans le cours des mêmes années, le Grec et le Latin ; ayant antérieurement, entre sept et quatorze ans, appris les cinq principales langues modernes, d’une manière suffisante pour lire, en les appréciant convenablement, les compositions poétiques les plus éminentes dans chacune d’elles). Mais on doit leur enseigner tout cela, non-seulement sans entretenir, mais en étouffant, autant que possible, l’esprit d’examen et de discussion. I,a disposition qui doit être encouragée est celle où l’on accepte toute chose sur l’autorité du
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précepteur. La foi Positiviste est la foi démontrable , mais ne doit en aucune façon être la foi toujours démontrée, même dans sa partie scientifique. Ce n’est pas l’affaire des élèves de s’inquiéter plus qu’il ne faut de la preuve. Le précepteur ne devrait même pas leur présenter les preuves sous une forme complète, ou à titre de preuves. L’objet de l’instruction est de leur faire comprendre les doctrines mêmes, de leur en faire apercevoir la connexion mutuelle, et de les amener à se former au moyen de celles-ci une conception cohérente et systématisée de la nature. Quant aux démonstrations, s’il est une chose à désirer, c’<est que les théoriciens eux-mêmes les oublient et ne retiennent que les résultats. Entre toutes les aberrations des savants, M. Comte pense qu’il n’y en a pas de plus grande que leur désir pédantesque d’arriver à la preuve complète, et à la rationalisation parfaite des procédés scientifiques. Il doit suffire que les doctrines fournissent une explication des phénomènes qui soit d’accord avec elle-même et avec les faits connus, et que les procédés soient justifiés par leurs fruits. Il se plaint que cette envie excessive d’obtenir la preuve renverse, par de vains scrupules, la connaissance qui semblait acquise: témoin l’état actuel de la chimie. Le fait de demander la preuve de ce qui a été accepté par 'Humanité, est lui-même une marque de «défiance sinon d’hostilité envers l’ordre sacerdotal » (la naïveté de ceci serait charmante si elle n’était déplorable), et constitue une révolte contre les traditions de la race humaine. Tant le nouveau Grand Prêtre avait été prompt à adopter les sen timents et à recueillir la succession de l’ancien ! Un de ses aphorismes de prédilection est l’étrange sentence que les
vivants sont de plus en plus gouvernés par les morts. Ainsi que cela lui arrive souvent, il avance cette maxime dans un sens et l’emploie dans un autre. Ce qu’il entend d’abord par là, c’est qu’à mesure que la civilisation avance, la somme de nos richesses physiques et intellectuelles est due dans une proportion décroissante à nous-mêmes, et dans une proportion croissante à nos aïeux. L’usage qu’il en fait, c’est d’en inférer que nous devons nous soumettre de plus en plus aveuglément à l’autorité des générations précédentes, et nous permettre de moins en moins de douter de leur jugement, ou de nous servir de notre propre raison pour éprouver les fondements de leurs opinions. La répugnance de l’intelligence et de la conscience humaines (dans leur état actuel d 'anarchie) à signer leur propre abdication, est ce qu’il appelle « l’insurrection des vivants contre les morts ». Telle est la complexion que la Philosophie Positive en vient finalement à présenter.
Cependant il nous reste encore à dire pis. M. Comte
choisit une centaine de volumes de science, de philosophie, de |H)ésie, d’histoire et de connaissances générales, lesquels constituent, dans son jugement, une bibliothèque suffisante pour tout positiviste (même de l’ordre théorique), et propose réellement un holocauste systématique de livres en général — de tous les livres excepté ceux-ci, semblerait-il presque. La chose même pour laquelle il montre le plus d’indulgence, la poésie, doit (à part la meilleure, et à la réserve de passages choisis) subir un semblable destin ; et cela, par la raison que la poésie étant destinée à cultiver notre instinct de perfection idéale, tout ce qui est au-dessous de la meilleure est pire que rien. Cette imitation de
l’erreur (nous dirons du crime) des premiers chrétiens qu’il reproduit sous une forme exagérée (car, après tout, ils détruisaient seulement les écrits que les païens ou les hérétiques dirigeaient contre eux), est la seule chose, dans les projets de M. Comte, qui mérite une indignation véritable. Lorsque M. Comte a une fois décidé, toutes les preuves qui sont du côté adverse, bien plus les preuves historiques mêmes sur lesquelles il a fondé sa décision, doivent périr. Quand l’humanité s’est rangée sous sa bannière, il faut qu’elle brûle ses vaisseaux. On retrouve, bien que sous une forme moins choquante, la même présomption outrecuidante dans une suggestion qu’il fait, et qui est d’extirper systématiquement toutes les espèces d’animaux et de plantes inutiles à l’homme. Comme si personne pouvait prendre sur soi d’affirmer qu’avec l’avancement de la science, on ne découvrira pas, dans l’herbe sauvage la plus chétive, quelque propriété avantageuse à l’homme. Quand on considère que le pouvoir réuni de toute la race humaine ne saurait reproduire une espèce une fois détruite — que ce qui est une fois accompli, en fait d’extirpation de races, ne peut jamais se réparer, on ne peut qu’être reconnaissant de ce que, parmi toutes les choses dont les maîtres du genre humain dans le passé ont à répondre, ils ne se soient jamais élevés jusqu’à la hauteur du grand régénérateur de l’humanité : l’espèce humaine ne s’est pas encore trouvée sous l’autorité d’un homme qui ait supposé qu’il savait tout ce qu’il y avait à savoir, et que, lorsqu’il se mettait à le tête de l’humanité, on pouvait fermer le livre de la science humaine.
Il va sans dire que M. Comte ne fait pas cette supposi-
tion d’une manière conséquente. Il ne s’imagine pas qu’il possède réellement toute science, mais seulement qu’il est un juge infaillible du genre de connaissances qui mérite d’élre possédé. Il ne croit pas que le genre humain ait atteint dans toutes les directions, l’extrême limite do l’investigation scientifique utile et recommandable. Il pense qu’une vaste carrière est encore ouverte à celle-ci, parce qu’elle peut ajouter au pouvoir que nous avons sur le monde extérieur, et surtout perfectionner notre nature physique, intellectuelle et morale. Il tient que nous devrions économiser tonte notre force mentale, afin de poursuivre cet objet, de la façon qui mène le plus directement au but. Dans celte vue, il devrait toujours y avoir quelque problème de choisi, dont la solution serait plus importante que celle de tout autre pour les intérêts de l’humanité, et sur lequel se concentreraient toutes les ressources intellectuelles des théoriciens, jusqu’à ce qu’il fût résolu ou qu’on eût à l'abandonner comme insoluble: après quoi, le genre humain passerait à un autre, dont il faudrait poursuivre la solution d’une manière également exclusive. Le soin de choisir ce problème est naturellement confié à l’ordre sacerdotal, ou, en d’autres termes, au Grand Prêtre. Nous verrions alors toutes les intelligences spéculatives de la race humaine, simultanément occupées d’une seule question, par ordre d’en haut ; comme ce ministre de l’instruction publique eu France, qui se vantait qu’un million d’enfants récitaient la même leçon durant la même demi-heure, par toutes les villes et par tous les villages de France. Le lecteur désirera savoir combien meilleur et plus judicieux sera l’emploi de l’intellect humain
sous celle monarchie absolue, et à quel point ce système de gouvernement sera préférable à l’état actuel d’anarchie, où chaque théoricien fait ce qui lui parait convenable au point de vue intellectuel, M. Comte ne nous a point laissés dans l’ignorance sur ce point. Il nous donne d’amples moyens de juger. Le Pontife du Positivisme nous apprend quel est, dans son opinion, le problème qu’on devrait choisir avant tous les autres pour en poursuivre, en commun, la solution.
Quel est ce problème ? il nous faut laisser à ceux qui sont curieux du sujet le soin de l’apprendre par le traité lui-même. Quand ils auront fait cela, ils seront à même de se former une opinion de la somme d’avantages que le bien général du genre humain retirerait probablement de l’échange de « la spécialité flispersive et de l'anarchie intellectuelle » présentes, contre la subordination de l’intellect au cœur, personnifié dans un Grand Prêtre, imposant aux théoriciens le problème unique qui doit faire l’objet de leur étude exclusive.
Nous avons donné une idée générale bien suffisante du plan que propose M. Comte pour régénérer la race humaine, par la suppression de l’anarchie et la « systématisation » de la pensée et de la conduite humaines, sous la direction du sentiment. Mais on ne saurait se former une idée juste de l’excès de sa confiance en lui-même, avant que nous n’ayons dit quelque chose de plus. Qu’on sache donc que M. Comte ne propose nullement cette nouvelle constitution de la société, dans le dessein d’en renvoyer la réalisation à un avenir éloigné. Il lient tout prêt un plan complet de mesures de transition, et il détermine l’année
où, avant la fin du présent siècle, les nouveaux pouvoirs spirituel et temporel seront installés, et où commencera le régime de notre maturité. Il ne comptait pas, à la vérité, convertir au Positivisme, dans cet espace de temps, plus de la millième partie de tous les chefs de famille de l’Europe occidentale, y compris scs rejetons au delà de l’Atlantique. Mais il fixe le temps nécessaire pour le complet établissement politique du Positivisme à trente-trois ans, divisés en trois périodes de sept, de cinq, et de vingt et un ans respectivement. A l’expiration de la septième année, la direction de l’éducation publique en France doit être mise entre les mains de M. Comte. Cinq ans plus tard l’empereur Napoléon ou son successeur résignera son pouvoir à un triumvirat provisoire, composé de trois prolétaires éminents appartenant à la foi positiviste: car lesprolétaires, bien qu’impropres à gouverner d’une manière permanente, sont les meilleurs agents de cette transition, parce qu’ils sont les plus exempts des préjugés qui y font principalement obstacle. Ces gouvernants emploieront les vingt et un ans restants à préparer la société à sa constitution finale ; et après avoir dûment installé le Pouvoir Spirituel, et effectué la décomposition de la France eu ces dix-sept républiques ci-dessus mentionnées, abandonneront le gouvernement temporel de chacune d’elles à la dictature normale des trois banquiers. On peut tenir pour heureux, mais-diflicilement pour modeste, un homme qui avait une confiance aussi démesurée dans sa propre prévoyance, et s’attendait à ce qu’un triomphe aussi complet de scs idées sur la reconstitution de la société s’accomplît dans l’espace de temps que pouvait durer sa vie. S’il vivait, disait-il, jusqu’à l’âge de Fontenelle ou
AUGIJ8TR COMTR
de Hobbes, ou même de Voltaire, il verrait tout cela réalisé ou quasi réalisé. Il mourut cependant à soixante ans, sans laisser de disciple suffisamment avancé pour être nommé son successeur. Le Positivisme a aujourd’hui un Collège et un Directeur, mais l’Humanité ne possède plus de Grand Prêtre.
Ce qui reste encore à dire peut être dépêché plus sommairement. L’intérêt qui s’y attache est philosopliique plutôt que pratique. Dans ses quatre volumes de Politique Positive, M. Comte révise et élabore de nouveau les explications scientifiques et historiques de son premier traité. Son objet est de systématiser (encore systématiser) l’ensemble de nos connaissances, en se plaçant au point de vue subjectif ou humain, le seul, assure-t-il, où une synthèse réelle soit possible. Car (dit-il) la connaissance que nous pouvons acquérir des lois de l’univers est tout au plus fragmentaire, et n’est pas susceptible d’être ramenée à une unité réelle. Une synthèse objective, le rêve de Descaries ainsi que des meilleurs esprits d’autrefois, est une chose impossible. Los lois du monde réel sont trop nombreuses, et la manière dont elles s’engrènent les unes dans les autres est trop compliquée, pour que notre raison puisse, en règle générale, les retracer et les représenter d’une manière exacte. Le seul principe d’union qu’il y ail dans nos connaissances se trouve dans leurs rapports avec nos besoins, et c’est là-dessus qu’il nous faut fonder notre systématisation. La réponse à faire à ceci est, premièrement, qu’une synthèse universelle n’est pas une nécessité; et secondement, qu’on peut faire valoir les mêmes arguments contre la possibilité d’une complète systématisation
subjective, que contre celle d’une complète systématisation objective. Une synthèse subjective doit consistera arranger et à coordonner toutes les connaissances utiles, en fondant ces opérations sur les rapports de nos connaissances avec nos besoins et nos intérêts. Mais ces besoins et ces intérêts sont, comme les lois de l’univers, extrêmement variés, et l’ordre de préférence parmi eux, dans toutes leurs différentes gradations (car cet ordre change suivant le degré de chacun d’eux), ne peut être représenté par des propositions générales qui soient précises. La synthèse subjective de M. Comte consiste seulement à éliminer des sciences tout ce qu’il juge inutile, et à présenter, autant que possible, toute investigation théorique comme la solution d’un problème pratique. Il ne peut cependant pas adhérer à cela d’une manière conséquente ; car dans toutes les sciences, les vérités théoriques sont liées beaucoup plus étroitement les unes avec les autres qu’avec les fins humaines auxquelles elles servent en dernier lieu, et on ne peut les rendre cohérentes dans l’intellect qu’en les présentant principalement comme si elles étaient des vérités de pure raison, abstraction faite de toute application pratiqua.
Il y a beaucoup de choses qui caractérisent éminemment la seconde carrière de M. Comte, dans cette révision des résultats de sa première. En traitant de la Biologie, il trouva que pour mieux réunir cette science à la Sociologie et à l’Éthique, il avait besoin d’un nouveau système de Phrénologie, car il était avec raison mécontent de celui qui est l’œuvre de Gall et de ses successeurs. Il se mit, en conséquence, à en construire un à priori, qu’il fonda sur la meilleure énumération et la meilleure classification qu’il
put faire des facultés élémentaires de notre nature intellectuelle, morale et animale; à chacune desquelles il assigna dans le crâne une place hypothétique, aussi conforme qu’il lui fut possible au petit nombre de faits positifs qu’il considérait comme établis en cette matière, ainsi qu’à la présomption générale que les fonctions qui réagissent avec force l’une sur l’autre doivent avoir leurs organes adjacents : laissant, de son propre aveu, à l’investigation anatomique . et inductive le soin de vérifier ensuite les localisations. Le mérite de cette tentative est considérable bien qu’elle soit passible de critiques manifestes, qui sont d’ailleurs de même nature que ses critiques sur Gall. Mais ce qu’il y a de caractéristique, c’est que tout en présentant ceci comme une hypothèse qui est à vérifier, il en admet aussi complètement la vérité que si la vérification en avait été faite. Dans tout ce qu’il a écrit ensuite, il affirme chaque point de sa théorie du cerveau avec aussi peu d’hésitation, et bâtit dessus avec autant de confiance que s’il s’agissait de toute autre doctriue scientifique. C’est là sa première grande tentative dans la voie de la Méthode subjective , qui d’abord exprimait seulement la subordination de la poursuite de la vérité aux fins humaines, et qui en était déjà venue à signifier le fait de puiser la vérité ellemême à la source de son propre esprit. D’une part, il était devenu presque indifférent à la preuve, pourvu qu’il obtînt la cohérence théorique ; et d’autre part il avait fini par croire, avec une assurance pleine de sérénité, que les conjectures mêmes qu’il enfantait ne pouvaient manquerde se trouver vraies finalement.
11 y a un point dans sa dernière conception des sciences
qui nous paraît un progrès décidé sur sa première. Il ajoute aux six sciences fondamentales de son échelle primitive, une septième science qui, sous le nom de Morale, forme l’échelon le plus élevé, immédiatement après la Sociologie : et il observe qu’on pourrait avec plus de justesse encore l’appeler Anthropologie, puisqu’elle est la science de la nature humaine individuelle; étude qui, convenablement entendue, est plus spéciale et plus compliquée que celle même de la société. Car il lui faut prendre en considération la diversité des constitutions et des tempéraments (la réaction cérébrale des viscères végétatifs ) dont les effets encore très-imparfaitement compris sont extrêmement importants chez l’individu, mais peuvent être négligés dans la théorie de la société, parce que différant chez les diverses personnes, ils se neutralisent les uns les autres en opérant sur une aussi grande échelle. Ceci est une remarque digne de M. Comte dans ses meilleurs jours; et cette science ainsi conçue est, comme il le dit, le vrai fondement scientifique de l’art de la Morale (et en vérité de l’art de la vie humaine) qui peut donc, avec justesse, lui être réuni tant philosophiquement que didactiquement..
Sa philosophie de l’histoire générale est refondue et à beaucoup d’égards changée : nous ne pouvons nous empêcher de dire que c’est à son grand détriment. Il s’étend bien plus qu’auparavant sur la période Fétichiste, et sur ce qu’il appelle la période Théocratique. Il montre pour la conception Fétichiste de la nature une partialité qui paraît étrange chez un philosophe Positif. Mais la raison en est que le culte des Fétiches est la religion des sentiments et point du tout celle de l’intelligence. Il le regarde comme
cultivant l’amour universel : dans le fait, c'est bien plutôt la crainte universelle qu’il cultive. M. Comte lient le Féti- * chisme pour beaucoup plus proche parent du Positivisme qu'aucune des formes de la Théologie, attendu que celles-ci considèrent la matière comme inerte et comme mue seulement par des forces naturelles et surnaturelles qui sont situées en dehors d’elle ; tandis que le Fétichisme ressemble au Positivisme en ce qu’il conçoit la matière comme spontanément active, et ne se trompe qu’en ne distinguant pas l'activité de la vie. Comme si la superstition des Fétichistes consistait seulement à croire que les objets qui produisent involontairement les phénomènes de la nature les produisent volontairement. Le Fétichiste pense, non pas simplement que son Fétiche est vivant, mais qu’il peut l’aider dans la guerre, le guérir de ses maladies, lui donner la prospérité, ou l'affliger de tous les maux contraires. C’est en cela que consiste le lamentable effet du Fétichisme c’està-dire son influence dégradante et énervante sur ies sentiments et sur la conduite, sa révolte contre toute vraie expérience, et son antipathie pour toute connaissance réelle de la nature.
M. Comte avait également beaucoup de sympathie pour les théocraties Orientales, comme il appelle les castes sacerdotales, qui, à la vérité, le méritèrent souvent par les services précoces qu’elles rendirent à l’esprit humain et à la civilisation, par la façon effective dont elles favorisèrent l’établissement du gouvernement régulier, par les connaissances précieuses, encore qu’empiriques, qu elles accumulèrent, et le haut degré de perfection auquel elles contribuèrent à mener quelques-uns des arts utiles. M. Comte
reconnaît qu’elles devinrent tyranniques, et que la proion -
• galion de leur empire en vint à être incompatible avec tout progrès ultérieur. Mais il attribue cela h ce qu’elles s’arrogèrent le gouvernement temporel, chose qu’elles ne firent jamais, autant que nous pouvons en juger par ce que nous en savons d’une manière authentique. Les corporations sacerdotales devinrent tyranniques parce qu’elles étaient organisées : parce qu’elles voulurent atteindre cette unité et cette systématisation si chères à M. Comte, et qu’elles ne souffrirent point de science ni de spéculation qui ne fût autorisée et dirigée par elles. L’ordre sacerdotal qui, dans le système de M. Comte, a autant de pouvoir qu’il en ait jamais eu, serait tyrannique de la même manière, sans d’autre changement que celui qui résulterait des modifications subies par la société et l’esprit humain.
La partialité de M. Comte pour les théocraties fait un contraste frappant avec son aversion pour les Grecs, qu’il déteste absolument en tant que peuple, à cause de leur amour excessif de la spéculation intellectuelle, et qu’il considère comme ayant été, par une fatalité inévitable, sacrifiés à la formation d’un petit nombre d’intellects scientifiques, — à savoir principalement Aristote, Archimède, Apollonius et Hipparque. Quiconque connaît l’histoire Grecque, comme on peut aujourd’hui la connaître, sera surpris de la parodie qu’en fait M. Comte, en acceptant et exagérant les préjugés historiques les plus vulgaires, pour illustrer les maux qu’entraîne la culture intellectuelle abandonnée à sa propre conduite.
Il n’est pas nécessaire de pousser plus loin l’analyse de cette seconde conception de l’histoire universelle. Le meil-
leur chapitre est celui sur les Romains, à qui M. Gomie (par la raison qu’ils furent plus grands dans la pratique que dans la théorie, et agirent de concert, pendant des siècles, conformément à un sentiment social ; quoique ce fût seulement celui de l’agrandissement de leur patrie) est aussi favorable qu’il est hostile à tous les Grecs, hors, parmi eux, une élite peu nombreuse de penseurs éminents. La plus grande tache de ce chapitre est son culte idolâtrique pour Jules César qu’il regarde comme un des personnages les plus illustres de l’histoire, et comme un des plus grands bienfaiteurs pratiques du genre humain. César avait beaucoup de qualités éminentes, mais nous sommes fort embarrassés de découvrir ce qu’il a fait pour mériter un tel éloge, si ce n’est qu’il a renversé un gouvernement libre : ce mérite cependant est considérable aux yeux de M. Comte. Ceci lui parut insuffisant, dans la première période de sa vie, pour réhabiliter Napoléon, dont il envisageait le nom et la mémoire avec une amertume qui lui fait infiniment d’honneur, et dout il regardait la carrière comme une des plus grandes calamités de l’histoire moderne. Mais dans ses derniers écrits, ces sentiments sont considérablement mitigés : il considère Napoléon comme un dictateur plus estimable que Louis-Philippe, et pense que la plus grande erreur qu’il ait commise a été de rétablir l’Académie des Sciences (1) ! Que ceci soit dit par
(1) Si M. Comte a écrit cela, il s’est trompé sur la question de fait; puisque l’Académie des sciences fut, comme chacun sait, rétablie par la convention, dans son avant-dernière séance (25 octobre 4 795), et non par Napoléon qui, n’étant pas homme à supprimer ce qu’il pouvait dénaturer et corrompre, s’appliqua seulement à
Digitiz
M. Comte, et dit de Napoléon, c’est là une chose qui montre combien bas son critérium moral est tombé.
Le dernier volume qu’il ait publié, celui qui traite de la Philosophie Mathématique est à quelques égards une preuve plus triste encore que les précédents de sa dégéuération intellectuelle. Après son admirable résumé delà matière, dans le premier volume de son premier grand ouvrage, nous attendions quelque chose de l’ordre le plus élevé, en le voyant revenir à ce sujet pour le traiter d’une manière plus complète. Mais ceci étant le commencement d'une synthèse subjective, le contenu en est, en grande partie, bien plus subjectif que mathématique, ainsi qu’on pouvait s’y attendre. Ce n’est pas que nous nous en plaignions, mais nous imaginions peu quel devait être la nature de ce thème subjectif. M. Comte réunit les deux idées qui,
gâter l’Institut. Mais, comme je n’ai pu retrouver le passage auquel M. Mill fait allusion, et que, d’autre part, M. Comte dit expressément que « la restauration officielle de V Université fut la principale faute du dictateur militaire » ( Système de Politique positive, t. IV, p. 388), la pensée m’est venue que M. Mill avait pu confondre ces deux institutions ; et ne sachant pas si l’assertion qu’il prête à M. Comte et la phrase que je viens de citer lui paraîtraient avoir la même portée, je l’ai prié d’éclaircir mes doutes à cet égard.
M. Mill m’a répondu : « Il est probable en effet que, citant de
mémoire, j’ai confondu l’Université avec l’Académie des sciences : ce qui a pu arriver d’autant plus facilement que, dans la même discussion, M. Comte maltraite l’Académie encore plus que l’Université. Je vous serai donc très-obligé si, dans une note, vous voulez bien rectifier cette erreur que je corrigerai dans le livre, s’il comporte une troisième édition. » {Note du traducteur.)
AUC.USTE COMTE
de toutes celles qu’il a mises en avant, répugnent le plus aux principes fondamentaux de la Philosophie Positive. L’une d’elles est celle que nous venons précisément de commenter, à savoir l’assimilation du Positivisme au Fétichisme. L’autre, dont nous avons déjà fait mention dans notre premier article, consiste dans la liberté facultative d’arranger nos conceptions scientifiques de manière à satisfaire aux exigences non-seulement de la vérité objective, mais encore de la convenance intellectuelle et esthétique. Ce serait, pense M. Comte, une chose excellente que de dépouiller la science de sa sécheresse , et de l’associer directement avec le sentiment. Or, il est impossible de prouver que le monde extérieur et les corps qui le composent ne sont pas doués de sentiment et d’activité volontaire. Il est donc extrêmement désirable que nous nous habituions à imaginer qu’ils le sont. Il ne convient pas de leur conférer l’intelligence, car il faut maintenir quelque distinction entre la simple activité et la vie. Mais nous pouvons supposer qu’ils ressentent ce qu’on leur fait, et qu’ils désirent et veulent ce qu’ils font eux-mêmes. Et nous pouvons leur attribuer dans le passé cette intelligence même qu’il nous faut leur refuser dans le présent. Avant que l’homme existât, la Terre, être intelligent à cette époque, a pu h développer son activité physico-chimique de » manière à perfectionner l’ordre astronomique en chau- « géant ses principaux coefficients. Notre planète put ainsi » rendre son orbite moins excentrique, et dès lors plus » habitable, en concertant une longue suite d’explosions » analogues à celles d’oû proviennent les comètes, suivant » la meilleure hypothèse. Reproduites avec sagesse, les
LT LE POSlTlVlSMli.
» mêmes secousses, secondées par la mobilité végétative, » purent aussi rendre l’inclinaison de l’axe terrestre mieux » conforme aux futurs besoins du Grand-Être. A plus forte » raison la Terre put-elle alors modifier sa figure générale, » qui n’est au-dessus de notre intervention que parce que » notre ascendant spirituel ne dispose pas d’un pouvoir » matériel assez considérable (1).»
On peut imaginer que chacune des autres planètes ail accompli la même chose, de concert avec la Terre peutctte, et peut être de concert l’une avec l’autre. « A mesure » que chaque planète s’améliorait, sa vie s’épuisait par excès » d’inuervaiion, mais avec la consolation de rendre son dé- » vouement plus efficace quand l’extinction des fonctions » spéciales, d’abord animales, puis végétatives, la réduirait » aux attributs universels de sentiment et d’activité (2). » Bien qu’il donne à ces balivernes le nom de fiction, il en parle peu après comme d’une croyance qu’on doit grandement recommander, parce qu’elle satisfait notre curiosité naturelle en même temps qu’elle « perfectionne notre » unité » (encore l’unité!) « en complétant les notions » philosophiques par les fictions poétiques, et en dévelop- ■> pant les émotions sympathiques et les inspirations eslhé- » tiques : le monde étant conçu comme aspirant à secon- » der l’homme pour améliorer l’ordre universel sous » l’impulsion du Grand-Être (3). » Et il entend évidemment que nous soyons dressés à imprégner toutes nos associa-
(1) Synthèse Subjective, pp. 10 et 11.
(2) Synthèse Subjective, p. 11,
(3) Synthèse Subjective, p. 12, passim.