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LE COURS DE PHILOSOPHIE POSITIVE D'AUGUSTE COMTE

Depuis quelque temps, on a beaucoup parlé en Angleterre et sur le continent du Positivisme et de la Philosophie Positive. Ces expressions qui, pendant la vie de l'éminent penseur qui leur a donné cours, ne s'étaient fait jour dans d'autres écrits ni dans d'autres débats que ceux du très-petit nombre de ses disciples directs, ont enfin émergé des profondeurs de la philosophie du siècle pour

1. Cours de Philosophie Positive, par Auguste Comte, répétiteur d'analyse transcendante et de mécanique rationnelle à l'École polytechnique, et examinateur des candidats qui se destinent à cette école. Deuxième édition, augmentée d'une préface par E. Littré, et d'une table alphabétique des matières. Paris, 186U — Auguste Comte et la Philosophie Positive, par E. Littré. Paris, 1863.

venir se manifester à sa surface. On ne sait pas, très-généralement, ce qu'elles représentent, mais il est entendu qu'elles représentent quelque chose. Ce sont les symboles d'un mode de penser reconnu, et d'un mode de penser dont l'importance est assez grande pour introduire presque tous ceux, qui aujourd'hui discutent les grands problèmes de la philosophie, ou examinent d'un point de vue élevé les croyances de notre temps, à prendre en sérieuse considération ce qu'on appelle la conception Positiviste des choses, et à définir, vis-à-vis d'elle, leur position particulière, plus ou moins amicale ou plus ou moins hostile. De fait, bien que le mode de penser désigné par les termes Positif et Positivisme soit très-répandu, on connaît mieux, comme c'est l'ordinaire, les mots eux-mêmes par les adversaires que par les partisans de cette manière de penser; et plus d'un penseur qui n'a jamais qualifié delà sorte ni lui ni ses croyances, et qui a soigneusement évité de se laisser confondre avec ceux qui acceptent ces dénominations, se trouve, parfois à son déplaisir, quoique en général avec un instinct assez juste, classé parmi les Positivistes et attaqué comme tel. Ce changement d'aspects dans l'opinion philosophique a commencé en Angleterre plus tût qu'en France, où une philosophie d'une nature contraire avait été plus généralement cultivée et avait eu plus de prise sur les esprits spéculatifs d'une génération formée par Royer-Collard, Cousin, Jouffroy et leurs pairs. La littérature ou la critique françaises mentionnaient à peine legrand traité de M. Comte, (pie déjà il travaillait puissamment les esprits d'un grand nombre d'hommes d'étude et de penseurs en Angleterre. Mais, conformément au cours habituel des choses en France, quand la nouvelle tendance s'y établit, elle le fit

avec plus de force. Ceux qui se disent Positivistes ne sont, il est vrai, pas nombreux; mais tous les écrivains français qui adhèrent à la philosophie vulgaire sentent maintenant la nécessité de commencer par fortifier leur position contre Y école Positiviste. Et la manière de penser qu'on désigne ainsi a déjà manifesté son importance par un signe des moins équivoques, à savoir l'apparition de penseurs cherchant un compromis ou juste milieu entre elle et son adversaire. M. Taine, le critique et le métaphysicien subtil, et M. Berthelot, le chimiste distingué, sont les auteurs des deux tentatives les plus remarquables en ce genre.

Le temps semble donc venu où chaque philosophie, nonseulement doit se former une opinion sur ce mouvement intellectuel, mais encore la peut utilement exprimer : s'efforçant de comprendre ce que c'est; si, de son essence, c'est un mouvement salutaire; et, dans ce cas, ce qu'on doit prendre ou laisser de la direction que lui ont donnée ses moteurs les plus importants. On ne saurait mieux présenter la discussion de ces points que sous la forme d'un examen critique de la philosophie d'Auguste Comte : l'apparition d'une nouvelle édition de son traité fondamental avec une préface par M. Littré, le plus eminent, à tous les points de vue, de ses disciples déclarés, nous en fournit d'ailleurs une excellente occasion. Le nom de M. Comle est identifié plus que celui de tout autre avec ce modo de penser. Il est le premier qui ait tenté d'en faire la systématisation complète et de l'étendre scientifiquement à Ions les objets de la connaissance humaine. El en faisant cria il a déployé une quantité et une qualité de puissance mentale e! atteint une somme de succès, qui lui ont non-seulement gagné, mais encore conservé la haute admiration de peu-

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seurs aussi radicalement et aussi vivement opposes que possible à presque toutes ses dernières tendances et à beaucoup de ses premières opinions. Ces penseurs auraienl commis une faute, s'ils s'étaient tout d'abord occupés d'attirer l'attention sur ce qu'il regardaient comme des erreurs dans son grand ouvrage. Tant que celui-ci n'avait pas pris dans le monde de la pensée la place qui lui appartient, l'affaire importante était non de le critiquer, mais d'aider à le faire connaître. En indiquer les points vulnérables à ceux qui ne connaissaient, ni n'étaient en état de comprendre la grandeur de l'œuvre, aurait été en retarder indéfiniment la juste appréciation, sans qu'on pût alléguer la nécessité de se garder de quelque inconvénient sérieux. Aussi longtemps qu'un écrivain a peu de lecteurs et nulle influence, sinon sur les penseurs indépendants, la seule chose à considérer en lui est ce qu'il peut nous apprendre : s'il s'est montré, en quelque point, moins éclairé que nous ne le sommes aujourd'hui, on peut laisser passer cela inaperçu, jusqu'à ce que le moment arrive où ses erreurs peuvent faire du mal. Mais si la place considérable que M- Comte a maintenant conquise parmi les penseurs européens, ainsi que l'influence croissante de son œuvre capitale, rendent plus encourageante qu'auparavant la tâche d'empreindre dans les esprits et de faire ressortir les fortes parties de sa philosophie, elles font que, pour la première fois, il n'est plus inopportum de discuter ses méprises. Les erreurs dans lesquelles il est tombé se trouvent maintenant, quelles qu'elles soient, en position d'être nuisibles, tandis que leur libre exposé ne saurait l'être désormais.

Nous nous proposons donc de passer en revue les prin-

cip.es essentiels de la philosophie de M. Comle, commençant par l'étude du grand traité auquel il doit principalement d'être connu dans notre pays, et différant de considérer les écrits des dix dernières années de sa vie, si ce n'est à l'occasion, pour illustrer des points détachés. Quand nous étendrons notre examen h ces dernières productions, nous aurons à renverser d'une manière générale les termes de notre jugement. Au lieu de reconnaître, comme dans le Cours de Philosophie Positive, une vue essentiellement saine de la philosophie, avec un petit nombre d'erreurs capitales, nous estimons que c'est dans leur caractère général que les spéculations subséquentes sont fausses et trompeuses, tandis que, tout à travers cette mauvaise tendance générale, nous trouvons, en détail, une foule de pensées et de suggestions précieuses. Pour le moment, nous écartons de la question cette insigne anomalie dans la carrière intellectuelle de M. Comte. Nous n'allons considérer que le legs principal qu'il a fait au monde, son exposition claire, pleine et comprehensive, qui est en partie sa création, de ce qu'il appelle la Philosophie Positive; nous efforçant de séparer, dans cette philosophie telle qu'il l'a conçue, les choses qui, à notre estimation, sont vraies, de celles, en bien plus petit nombre, qui sont erronées; et distinguant, à mesure que nous avancerons, la part qui lui revient spécialement, d'avec celle qui appartient à la philosophie du siècle et qui est l'héritage commun de tous les penseurs. M. Herbert Spencer, dans une brochure récente, a fait en partie cette dernière distinction pour revendiquer l'indépendance de sa propre pensée : mais cela ne diminue pas l'utilité qu'il y aurait à la reprendre ici, dans un dessein moins restreint; en

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particulier, pour celle raison que RI. Spencer rejette presque tout ce qui appartient proprement ;i M. Comte, et que dans son mode abrégé d'exposition, il ne rend qu'une justice étroite à tout ce qu'il rejette. La séparation u'esl pas difficile à faire, au témoignage même de M. Comte qui, bien loin de prétendre à quelque originalité, quand il n'y avait réellement pas droit, s'empressait de rattacher ses pensées les plus originales à chaque germe d'idée semblable qu'il rencontrait chez ses devanciers.

La doctrine fondamentale d'une philosophie véritable, d'après M. Comte, aussi bien que le caractère par lequel il définit la Philosophie Positive, se peuvent résumer de la façon suivante : — Nous ne connaissons rien que des Phénomènes; et la connaissance que nous avons des phénomènes est relative, et non pas absolue. Nous ne connaissons ni l'essence, ni le mode réel de production, d'aucun fait : nous ne connaissons que les rapports de succession ou de similitude des faits les mis avec les autres. Ces rapports sont constants, c'est-à-dire toujours les mêmes dans les mômes circonstances. Les ressemblances constantes qui lient les phénomènes entre eux, et les successions constantes qui les unissent ensemble à titre d'antécédents et de conséquents, sont ce qu'on appelle leurs lois. Les lois des phénomènes sont tout ce que nous savons d'eux. Leur nature essentielle et leurs causes ultimes, soit efficientes, soit finales, nous sont inconnues et restent, pour nous, impénétrables.

M. Comte ne revendique aucune originalité pour cette conception du savoir humain. Il confesse qu'elle a été virtuellement mise en pratique, depuis les temps plus éloignés par tous ceux qui ont apporté à la science quelque contri-

bution véritable, et qu'elle s'est présentée d'une façon distincte aux esprits spéculatifs depuis Bacon, Descartes et Galilée, qu'il regarde comme étant collectivement les fondateurs de la Philosophie Positive. Ainsi qu'il le remarque, la science que, dans les âges même les plus reculés, le genre humain a surtout poursuivie, parce que c'était celle dont le besoin se faisait le plus impérieusement sentir, est la Prescience : « savoir pour prévoir. » Quand on cherchait la cause c'était principalement pour diriger l'effet, ou, s'il n'était pas susceptible d'être dirigé, pour le prévoir et y adapter sa conduite. Or, toute prévoyance des phénomènes et tout pouvoir sur eux dépendent de la connaissance dt leurs successions et non des notions que nous pouvons nous former sur leur origine ou leur nature intime. Nous prévoyons un fait ou un événement au moyen de fai's qui en sont les signes, parce que l'expérience nous a montré qu'ils en étaient les antécédents. Nous produisons tout fait, autre que nos propres contractions musculaires, par l'entremise de quelque fait que l'expérience nous a fait connaître comme devant être suivi de celui que nous cherchons à obtenir. Aussi toute prévision et toute action intelligente n'ont-elles été possibles qu'en proportion du succès que l'homme a obtenu dans sa tentative pour reconnaître les successions des phénomènes. Ni la prescience, ni cette connaissance qui est la puissance pratiquée ne peuvent s'acquérir par d'autres voies.

Cependant il était impossible qu'on parvînt, dans une [>hase très-primitive, du progrès de la pensée humaine à celte conviction que la connaissance des successions et <\o> coexistences des phénomènes est la seule science qui nous soit accessible. Les hommes n'ont même pas encore cessé

de soupirer après quelque autre connaissance, ni de croire qu'ils y soienl parvenus, el que, une fois acquise, elle se trouve cire, de quelque façon indéfinissable, infiniment plus précieuse qu'une simple connaissance de successions et de coexistences. La véritable doctrine ne fut pas aperçue dans sa pleine lumière par Bacon lui-même, bien qu'elle soit le résultat auquel tendent ses spéculations : elle le fut encore moins par Descartes. Newton toutefois le sait d'une manière exacte *. Mais elle fut probablement conçue pour la première fois dans son entière généralité, par Hume qui la mène un pas plus loin que ne fait Comte : soutenant non pas simplement que les seules causes des pbénomènes susceptibles d'être connues de nous sont d'autres pbénomènes, leurs antécédents invariables, mais qu'il n'y a pas d'autre espèce de causes : la cause, telle qu'il l'interprète, signifie l'antécédent invariable. C'est là le seul point de la doctrine de Hum contesté par Kant, son grand adversaire, qui, tout en maintenant, aussi vivement que Comte, que nous ne connaissons rien des choses en elles-mêmes, des Koumènes, des Substances réelles et des Causes réelles, affirmait pourtant leur existence d'une façon péremptoire. Mais Comte ne met même pas ceci en doute : tout son langage l'implique, au contraire. Parmi les successeurs directs de Hume, l'écrivain qui a le mieux exposé et défendu la doctrine fondamentale de Comte est le doctour Thomas Brown. La doctrine et le génie de la philosophie de Brown sont entièrement Positivistes, et on n'a point encore produit de meilleure introduction à l'étude du Positivisme que la

1 . Voyez dans les Essais sur les Facultés Actives, de Reid, le chapitre sur les Causes Efficientes, qui est ouvertement basé sur les idées de Newton.

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