première partie de ses leçons. Des penseurs contemporains
nous ne dirons rien : mais la même grande vérité à formé la base de toute la philosophie spéculative de Bentham, et, à un degré prééminent, de James Mill. Enfin la fameuse doctrine, émise par sir Villiara Hamilton, de la Relativité de la connaissance humaine, a conduit beaucoup d'esprits cà cette vérité, bien que nous ne puissions rapporter à sir William Hamilton lui-même le mérite d'avoir compris ce principe, ou d'avoir jamais été disposé à y donner son assentiment s'il l'eût compris.
La base de la philosophie de M. Comte ne lui est donc nullement particulière : c'est la propriété générale du siècle, quelque loin qu'elle soit encore d'être universellement acceptée même parles esprits méditatifs. La philosophie appelée Positive est non point une récente invention de M. Comte, mais une simple adhésion aux traditions de tous les grands esprits scientifiques dont les découvertes ont fait la race humaine ce qu'elle est. M. Comte n'a jamais présenté sa doctrine sous un autre jour. Mais par la manière dont il l'a traitée, il l'a rendu sienne. Pour connaître convenablement ce qu'une chose est, nous avons besoin de connaître avec une égale netteté ce qu'elle n'est pas. Pour pénétrer le caractère réel d'un mode de penser, il nous faut comprendre quels sont les autres modes de penser qui rivalisent avec lui. M. Comte a pris garde que nous fassions ainsi. Les modes de philosopher qui, selon lui, disputent l'empire au mode Positif, sont au nombre de deux, et tous les deux antérieurs en date à ce dernier : ce sont le mode Théologique et le mode Métaphysique.
Nous employons les mots Théulogique, Métaphysique et
Positif, parce qu'ils ont été choisis par M. Comte pour véhicules des idées de M. Comte. Tout philosophe, dont une autre personne entreprend d'exposer la pensée, a le droit d'exiger que cela se fasse au moyen de sa propre nomenclature. Ce ne sont pas là cependant les termes que nous aurions choisis nous-même. Dans toutes les langues, mais spécialement en anglais, ils suscitent des idées autres que celles qu'on se propose. Les mots Positif et Positivisme, dans le sens qui leur est assigné, sont peu propres à prendre racine sur le sol anglais; tandis que celui de Métaphysique suggère et a suggéré même à M. Comte bien des idées qui ne méritent aucunement d'être comprises sous cette dénomination. Le mot Théologique est moins loin du but, bien que son emploi comme terme de condamnation implique, ainsi que nous le verrons, une plus grande somme de négation qu'il n'est besoin d'en faire entrer dans la croyance Positive. Au lieu de parler de l'interprétation Théologique de la nature, nous préférerons dire Personnelle ou Volitionnelle ; Abstractionnelle ou Ontologique au lieu de Métaphysique: et le sens attaché au terme Positif sera exprimé d'une façon moins ambiguë, au point de vue subjectif, par celui de Phénoménal et au point de vue subjectif, par celui d'Expérientiel l. Mais les opinions de M. Comte seront mieux exposées au moyen de sa propre phraséologie : il y en a plusieurs, en vérité, qui, sans elle, pourraient à peine être présentées sous certaines de leurs faces.
La forme Théologique de penser, qui est la forme origi-
I . Nous avons dû traduire littérallement les termes de la phraséologie de M. Mill. (Xote du traducteur.)
nelle et spontanée, regarde les faits de l'univers comme gouvernés, non par d'invariables lois de succession, mais par les volontés particulières et directes d'êtres, réels ou imaginaires, doués de vie et d'intelligence. Dans l'état d'enfance de la raison et de l'expérience, les objets sont individuellement considérés comme animés. Le degré suivant est la conception d'êtres invisibles dont chacun surveille et gouverne une classe entière d'objets ou d'événements. Enfin le dernier degré fond cette multitude de divinités en un seul Dieu qui, au début, a fait tout l'univers, el en dirige et en conduit les phénomènes par la continuation de son action, ou, comme d'autres le pensent, se borne à les modifier de temps en temps par des inventions spéciales.
Le mode de penser que M. Comte appelle Métaphysique rend compte des phénomènes en les rapportant non à des volontés sublunaires ou célestes, mais à des abstractions réalisées. A cette phrase, ce n'est plus un Dieu qui produit et dirige chacune des diverses opérations de la nature : c'est une puissance ou une force ou une qualité occulte, considérées comme des existences réelles, inhérentes, bien qu'elles en soient distinctes, aux corps concrets dans lesquels elles résident et qu'elles animent en quelque sorte, Au lieu de Dryades présidant aux arbres, et produisant et réglant leurs phénomènes, chaque plante ou chaque animal possèdealors une Ame végétative, laSpsnrboj l-j/r, d'Aristote. A une période ultérieure, l'Ame végétative devint une Fore.' Plastique, et plus tard encore un Principe vital. Les objets dès lors se conduisent comme ils font parce que c'est leur Essence d'agir ainsi, ou bien en raison d'une vertu inhérente. On rend compte des phénomènes par les tendances el les penchants supposés de l'abstraction Nature qui, bien que
regardée connue impersonnelle, est représentée comme agissant d'après une sorte tie motifs, et d'une manière plus ou moins analogue à celle des êtres conscients. Arislote affirme la tendance de la Nature vers le mieux, ce qui lui fournit la théorie d'un grand nombre de phénomènes naturels. L'élévation de l'eau dans la pompe est attribuée à l'horreur de la nature pour le vide. La chiite des corps graves et l'ascension delà flamme et de la fumée sont interprétées comme des tentatives faites par chacun d'eux pour gagner sa place naturelle. De la doctrine que la nature n'a point de brèches (non habel solium), on déduit nombre de conséquences importantes. En médecine la force curative de la nature (vis medicatrix) fournit l'explication des procédés réparateurs qui sont rapportés, par les physiolologistes modernes, chacun à ses opérations et à ses lois particulières.
Les exemples ne sont pas nécessaires pour montrer à ceux qui sont instruits des phases passées de la pensée humaine, quelle place considérable les interprétations théologique et métaphysique des phénomènes ont historiquement occupée dans les spéculations des penseurs, aussi bien que dans les conceptions familières de la multitude. Beaucoup avaient aperçu avant M. Comte, que ni l'un ni l'autre de ces modes d'explication n'était final : il était difficile de mener la guerre contre tous deux plus vigoureusement que n'avait fait Hobbes, au commencement du xvne siècle. Et quiconque a suivi l'histoire des différentes sciences physiques n'ignore pas que l'explication positive des faits se substitua pas à pas, à l'explication théologique et à l'explication métaphysique, à mesure que le progrès des recherches mettait en lumière un nombre
croissant de lois invariables des phénomènes. A cet égard M. Comte n'a rien créé, mais il a pris place clans un combat depuis longtemps engagé, et du côté qui, au fond, était déjà victorieux. La généralisation qui lui appartient en propre et dans laquelle on ne Ta pas devancé, que nous sachions, c'est que chaque classe distincte des conceptions humaines passe par tous les états, débutant par l'état théologique et s'avançant, à travers l'état métaphysique, vers l'état positif: l'état métaphysique n'étant, quoique indispensable, qu'une simple phrase de tradition du mode théoiogique de penser au mode positif, qui est destiné à prévaloir finalement par l'effet de la conviction où l'on arrivera universellement que tous les phénomènes, sans exception, sont gouvernés par des lois invariables, avec lesquelles aucune volonté naturelle ou surnaturelle n'entre en lulle. Ce théorème général se trouve complété, si l'on ajoute que le mode théologique de penser a trois phases, le Fétichisme, le Polythéisme et le Monothéisme : les transitions successives étant préparées et, en réalité, causées par l'apparition graduelle des deux modes rivaux de penser, le mode métaphysique et le positif, en même temps qu'à leur tour elles préparent l'ascendant de ces derniers; d'abord et temporairement du mode métaphysiqnc et finalement du mode positif.
Cette généralisation est la plus fondamentale des doctrines émises par M. Comte; et la revue historique, qui occupe les deux volumes les plus considérables des six qui composent son œuvre, est une illustration et une vérification continuelles de cette loi. A quel point elle s'accorde heureusement avec les faits, et quel nombre immense de grands phénomènes historiques elle explique; voilà ce qui