LES DERNIERES SPÉCULATIONS D'AUGUSTE COMTE
La liste ci-jointe de publications contient les matériaux nécessaires pour connaître et apprécier ce que M. Comte appelait sa seconde carrière, où l'on voit le savant, l'historien et le philosophe de son traité fondamental s'avancer, transfiguré en Grand Prêtre de la Religion de l'Humanité. Toutes ses œuvres s'y trouvent comprises, à l'exception du
1. 1° Système de Politique Positive, ou Traité de Sociologie, instituant la Religion de l'Humanité, 4 vol. in-8. Paris, 185 1-54.
2» Catéchisme Positiviste, ou Sommaire Exposition de la Religion Universelle, en onze Entretiens Systématiques entre une Femme el un Prêtre de V Humanité. 1 vol. in-12. Paris, 1852.
3" Appel aux Conservateurs. Paris, 1855 (brochure).
4° Synthèse Subjective, ou Système universel des Conceptions propres ■à l'état normal de l'Humanité. Tome Ier, contenant le Système de Logique Positive, ou Traité de Philosophie Mathématique. In-8. Paris,
5° Auguste Comte et la Philosophie Positive, par E. Littré. 1 vol. in-8. Paris, 1863.
6» Exposition Abrégée et Populaire de la Philosophie et de la Religion Positives, par Célestin de Rlignièkes, ancien élève de l'École polytechnique. 1 vol. in-12. Paris, 1857.
71 Notice sur l'Œuvre et sur la Vie d'Auguste Comte, par le docteur •Robinet, son médecin et l'un de ses treize exécuteurs testamentaires. i vol. in-8. Paris, 1860.
Cours de Philosophie Positive; car ses premières productions, ainsi que les écrits qu'il publia de temps à autre, dans la dernière partie de sa vie, ont été réimprimés pour servir d'introductions ou d'appendices aux traités ci-énumérés, ou dans le volume du docteur Robinet, qui, aussi bien que celui de M. Liltré, renferme encore d'abondants extraits de sa correspondance.
Dans les dernières pages de son grand ouvrage systématique, M. Comte avait annoncé qu'il méditait quatre autres traités : sur la Politique, sur la Philosophie des Mathématiques, sur l'Education (projets qu'il agrandit plus tard pour y comprendre la systématisation de la Morale) et sur l'Industrie, ou action de l'homme sur la nature extérieure. Notre liste n'en contient que deux, les seuls que la durée de sa vie lui ait permis d'exécuter. Elle renferme de plus une exposition succincte de ses doctrines finales, sousforme de Dialogue ou de Catéchisme, comme il l'appelle, dont M. Congrèeve, son principal adhérent en Angleterre, a publié une traduction. Il a aussi paru tout récemment, sous le titre de Vue générale du Positivisme, une traduction, faite par le docteur Bridges, du Discours Préliminaire en six chapitres, qui est placé en tète du Système de Politique Positive. Les trois livres restants de noire liste sont dus à des écrivains qui possèdent la qualité de disciples à des degrés différents, M. Littré, le seul penseur d'une réputation établie qui accepte ce caractère, n'est disciple que du Cours de Philosophie Positive, et peut même apercevoir les points faibles de cet ouvrage. Il en a discerné et discuté quelques-uns avec beaucoup de jugement, et son volume mériterait bien, en raison de sa valeur, tant comme esquisse de la vie de M. Comte que comme appréciation
de ses doctrines, que nous y donnions plus d'attention que nous ne pouvons le faire ici. M. de Blignières est un adhérent bien plus complet : à ce point que le lecteur de l'ouvrage, écritd'une manière si singulièrement heureuse et si attrayante, où il condense et popularise les doctrines de son maître, ne découvre pas aisément en quoi y fait défaut cette approbation sans réserve, qui seule pouvait, semblet— il, trouver faveur auprès de M. Comte; car il finit par rejeter M. de Blignières, comme il avait antérieurement rejeté M. Lattre et toute autre personne qui, après avoir parcouru avec lui une certaine étendue de chemin, refusait de le suivre jusqu'au bout. Le docteur Robinet, l'auteur de l'ouvrage qui vient en dernier lieu dans notre enumeration, est un disciple selon le cœur de M. Comte, un homme qu'aucune difficulté n'arrête et qu'aucune absurdité n'effraie. Mais il est bien loin de notre intention de parler autrement qu'avec respect du docteur Robinet et des autres hommes zélés qui maintiennent autour de la tombe de leur maître une coopération organisée, dont le but est la diffusion des doctrines qu'ils croient destinées à régénérer la race humaine. Leur vénération enthousiaste pour lui, et leur dévouement aux fins qu'il poursuivait, font également honneur à eux et à leur précepteur, et sont la preuve de l'ascendant personnel qu'il exerçait sur ceux qui l'approchaient : ascendant qui, pour quelque temps, emporta M. Littré lui-même plus loin, comme il le confesse, que n'approuve aujourd'hui son jugement redevenu plus calme.
Ces divers écrits soulèvent, relativement à l'histoire personnelle de M. Comte, beaucoup de questions intéressantes, dont quelques-unes, qui ont trait à ses habitudes mentales,
ne sont pas sans portée philosophique : tous sujets dont nous nous abstiendrons, à l'exception de deux points qu'il a lui-même divulgués avec beaucoup d'insistance, et dont la connaissance est presque indispensable à l'intelligence de la différence caractéristique qui existe entre sa première et sa seconde carrière. 11 faut savoir que dans la dernière période de sa vie, et même avant d'achever son premier grand traité, M. Comte adopta une règle à laquelle il fit très-rarement d'infraction : c'était de s'abstenir nonseulement de journaux, ou de publications périodiques, même scientifiques, mais encore de toute lecture quelconques à l'exception d'un petit nombre de poêles favoris, dans les langues anciennes et modernes de l'Europe. Il pratiquait cette abstinence en vue de sa santé mentale, par manière, comme il disait, « d'hygiène cérébrale ». Nous sommes loin de penser qu'une pareille habitude n'ait rien qui la recommande. Pour la plupart des penseurs, celte conduite serait sans doute très-imprudente: mais nous ne voudrions pas affirmer qu'elle ne puisse parfois être avantageuse à un esprit de la qualité spéciale de celui de M. Comte, — à un esprit qui peut s'appliquer avec profit à poursuivre jusque dans les développements les plus reculés une série particulière de méditations d'une, espèce si ardue, que la complète concentration de l'intelligence sur ses propres pensées est presque la condition nécessaire du succès. Quand un esprit de cette nature a laborieusement et consciencieusement amassé, d'avance, comme avait fait M. Comte, une ample provision de matériaux, il peut être fondé à croire qu'il ajoutera davantage au fonds de richesses mentales du genre humain en s'occupant seulement d'élaborer ces matériaux, sans se laisser distraire par le soin
ET LE POSITIVISME. 13f
continuel d'en accumuler une plus grande quantité, ou de rester en communication avec d'autres intelligences indépendantes. Cette pratique peut donc être légitime, maisnul ne doit l'adopter sans prendre garde à ce qu'il y perd. Quel que soit le sujet de ses méditations, il faut qu'il renonce à la prétention d'arriver à la vérité tout entière ; car il est simplement impossible qu'il puisse, même sur une question circonscrite, accomplir ceci par la seule force de son esprit, en bâtissant sur les fondements jetés par ses prédécesseurs, sans être aidé par ses contemporains. Il peut rendre de grands services en élaborant certains côtés de la vérité; mais il doit s'attendre à trouver qu'il y a d'autres côtés qui ont totalement échappé à son attention. Quelque éminentes que soient ses facultés, tout ce qu'il peut faire sans le secours des suggestions incessantes d'autre* penseurs, est purement provisoire, et nécessitera une révision complète. Il faut qu'il sache cela et qu'il accepte cette situation les yeux ouverts, en se regardant comme un pionnier, et non pas comme un constructeur. S'il pense qu'il peut ajouter devantage aux éléments de la synthèse finale en poursuivant ses propres pensées aussi loin qu'elles voudront aller, et laissant à d'autres penseurs, ou se réservant pour une époque subséquente le soin de les adapter aux pensées qui doivent les accompagner, il a raison d'agir de la sorte. Mais il s'abuse s'il s'imagine qu'aucunes des conclusions auxquelles il peut arriver, tandis qu'il pratique la règle iVhygiène cérébrale de M. Comte, puissent être définitives.
D'ailleurs, à un point de vue hygiénique, une pareille pratique n'est point exempte des plus graves dangers pour l'esprit même du philosophe. Quand une fois il s'est per-
suadé qu'il peut élaborer la vérité finale sur un sujet quelconque en puisant exclusivement à s» s propres sources il est exposé à perdre toute mesure ou tout critérium capable de 1'averlir quand il s'écarte du sens commun. Ne vivant qu'avec ses propres pensées, il oublie graduellement l'aspect qu'elles présentent aux esprits dont le moule est différent du sien; il n'examine ses conclusions qu'en se plaçant au point de vue qui les lui a suggérées, d'où elles paraissent naturellement parfaites; et toute considération qui, dans d'autres points de vue, pourrait s'offrir à lui, soit comme une objection, soit comme une modification nécessaire, est pour lui comme si elle n'existait pas. Quand son mérite vient a être reconnu et apprécié, cette infirmité intellectuelle se trouve bientôt compliquée d'une infirmité morale. Le résultat de cette position est une gigantesque confiance en soi-même, pour ne pas dire suffisance. Celle de M. Comte est colossale. Nous n'avons rien rencontré qui en approchât, si ce n'est çà et là chez quelque penseur qui s'était entièrement enseigné lui-même et manquait de modèle élevé avec qui se comparer. Plus ses pensées devenaient extravagantes, plus sa confiance en lui-même devenait excessive. Il faut voir dans ses écrits quel degré elle atteignit, en dernier lieu, pour le croire.
L'autre circonstance d'une nature personnelle, qu'il est impossible de ne pas mentionner, parce que M. Comte y fait perpétuellement allusion comme à l'origine de la grande supériorité qu'il attribue à ses dernières spéculations sur ses premières, est la a régénération morale » qu'il subit grâce à « une angélique influence » et à « une incomparable passion privée ». Il conçut un attachement passionné pour une dame qu'il dépeint comme joignant
toutes les belles qualités morales à la plupart des belles qualités de l'esprit ; et sou commerce avec elle, outre l'influence directe du caractère de celle-ci sur le sien propre, lui donna une connaissance des vraies sources de la félicité humaine qui changea toute sa conception de la vie. Cet attachement, qui resta toujours pur, ne lui procura qu'un an de jouissances passionnées, cette dame ayant été enlevée par la mort au bout de cette courte période : mais l'adoration de sa mémoire lui survécut et devint pour lui, comme nous le verrons, le type de sa conception de la culture sympathique propre à tous les êtres humains. Le changement ainsi effectué dans son caractère et dans ses sentiments personnels se manifesta de suite dans ses spéculations qui, après avoir simplement constitué une philosophie, aspirèrent à se transformer en religion, et qui de purement, et de presque rigoureusement scientifiques qu'elles avaient été (autant que cela était compatible avec un caractère ton-' jours euthousiaste dans ses admirations et dans son ardeur de perfectionnement), devinrent dès ce moment ce que, faute d'un meilleur nom, on peut appeler des spéculations sentimentales, mais sentimentales à sa manière, laquelle est très-curieuse k observer. En examinant le système de religion, de politique et de morale qu'a bâti M. Comte dans ses derniers écrits, il n'est pas sans importance de songer à la nature de l'expérience et de l'inspiration personnelles auxquelles il rapportait constamment lui-même cette phase de sa philosophie. Mais comme nous aurons bien plus de choses à critiquer qu'à louer dans les conclusions auxquelles il a été conduit de cette façon, il est juste de déclarer que, d'après le témoignage de ses écrits, nous croyons réellement que l'influence morale de madame
Clotilde de Vaux sur sou caractère a eu la vertu ennoblissante et apaisante qu'il lui attribue. Si nous faisons la part des effets de l'accroissement exubérant de sa suffisance, nous apercevons autant d'amélioration dans ses sentiments que de détérioration dans ses spéculations, en comparaison de celles du Cours de Philosophie Positive. Les spéculations elles-mêmes sont amendées en quelques points secondaires, par suite de l'effet salutaire de l'amélioration des sentiments, et elles auraient pu l'être davantage si, par une bonne fortune bien rare, l'objet de son attachement avait eu les qualités requises pour exercer sur lui une influence aussi bienfaisante au point de vue intellectuel qu'au point de vue moral, et s'il avait pu se contenter de quelque ebose de moins ambitieux que d'être le suprême législateur moral et le souverain pontife de la race humaine.
Quand nous disons que M. Comte a érigé sa philosopbie en religion, le mot de religion ne doit pas s'entendre dans son sens ordinaire. Il ne changea rien à l'attitude purement négative qu'il gardait à l'égard de la théologie : sa religion est sans Dieu. Nous en faisons assez, en disant ceci, pour induire les neuf dixièmes de nos lecteurs, au moins dans notre pays, à détourner la face et à se boucher les oreilles. N'avoir point de religion, bien que chose assez scandaleuse, est une idée à laquelle ils sont à peu près accoutumés : mais n'avoir point de Dieu et parler de religion, est, à leur sentiment, une absurdité en même temps qu'une impiété. Du dixième restant, une grande portion peut-être se détournera de tout ce qui porte, en quelque manière, le nom de religion. Entre les deux, il est difficile de trouver un auditoire qu'on puisse amener a écouter M. Comte sans
une insurmontable prévention. Cependant, pour être juste envers une opinion quelconque, il faut la considérer en se plaçant non pas exclusivement au point de vue d'un adversaire, mais aussi à celui de l'esprit qui l'avance. Quoique nous sachions que nous formons une minorité extrêmement petite, nous osons penser qu'une religion sans Dieu peut être, même pour des chrétiens, un objet de méditations instructives et profitables.
Quelles sont donc, en réalité, les conditions nécessaires pour constituer une religion? Il faut qu'il y ait un dogme ou une conviction qui revendiquent autorité sur l'ensemble de la vie humaine, une croyance ou une suite de croyances qui soient adoptées d'une manière réfléchie, touchant la destinée et le devoir de l'homme, et auxquelles le croyant reconnaisse intérieurement que toutes ses actions doivent être subordonnées. Il faut, de plus, qu'il y ait un sentiment qui se rattache à ce dogme, ou qui puisse être invoqué par lui, et soit assez puissant pour lui donner dans le fait l'autorité à laquelle il prétend en théorie. Il est très-avantageux (quoique cela ne soit pas absolument iudispensable) que ce sentiment se cristallise, pour ainsi dire, autour d'un objet concret, un objet qui existe réellement, si c'est possible, bien que, dans toutes les circonstances les plus importantes, il ne soit qu'idéalement présent. C'est un objet de cette sorte que le Théisme et le Christianisme offrent au fidèle; mais celte condition peut être remplie (non pas cependant d'une manière strictement équivalente) par un autre objet. On a dit que celui qui croit à la « nature infinie du Devoir » est religieux, lors même qu'il ne croirait à aucune autre chose. M. Comte croit à ce qu'on entend parla nature infinie du devoir; mais il rapporte les obliga-
tions du devoir, aussi bien que tous les sentiments de dévotion, A un objet concret à la fois idéal et réel : la Race Humaine conçue comme un tout continu, embrassant le passé, le présent et l'avenir. Ce grand être collectif (le Grand-Etre, comme il rappelle) possède, ainsi que le fait fortement ressortir M. Comte, ce grand avantage à notre égard (bien (pie les sentiments qu'il peut exciter soient nécessairement très-différents de ceux qui s'adressent à un Etre idéalement parfait), qu'il a réellement besoin de nos services, ce qui ne saurait être le cas de l'Omnipotence, dans le sens propre du terme. Et supposé, dit M. Comte, qu'il existe une Providence Suprême (ebose qu'il est aussi loin de nier que d'affirmer), la meilleure et même la seule manière dont nous puissions la servir convenablement, c'est de faire tout notre possible pour aimer et servir cet autre Grand-Être de qui la Providence inférieure nous a dispensé tous les bienfaits que nous devons aux travaux et aux vertus des générations passées. Il peut se faire qu'il ne soit pas conforme à l'usage d'appeler ceci une religion ; niais, employé de la sorte, ce terme a une signification, et une signification qui n'est complètement rendue par aucun autre mot. Les gens sincères de toutes les croyances voudront peut-être bien reconnaître que si une personne possède un objet idéal, et que son attachement pour celui-ci, ainsi que le sentiment de ses devoirs envers lui, soient capables de gouverner et de discipliner tous ses autres sentiments et tous ses autres penchants, aussi bien que de lui prescrire une règle de conduite , cette personne a une religion : et bien que chacun préfère naturellement sa propre religion à toute autre, tous doivent admettre que si l'objet de cet attachement et de ce sentiment du devoir est l'en-
semble de nos semblables, on ne pent pas, en honneur et conscience, dire que la Religion de cet Infidèle soit une religion intrinsèquement mauvaise. Il est possible, en vérité, que beaucoup de gens ne puissent pas croire que cet objet soit capable de rassembler autour de lui des sentiments suffisamment forts; mais c'est là précisément le point touchant lequel il est difficile qu'il reste un doute à un lecteur intelligent de M. Comte ; et nous nous joignons à ce dernier pour mépriser, comme irrationnelle et comme vile, cette conception de la nature humaine qui consiste à la tenir pour incapable de donner son amour ou de dévouer son existence à un objet qui ne peut pas offrir en échange une éternité de jouissances personnelles.
La puissance que peut acquérir sur l'esprit l'idée de l'intérêt général de la race humaine, et comme source d'émotion, et comme motif de conduite, est une chose que beaucoup ont aperçue; mais nous ne sachions pas que personne, avant M. Comte, ait senti aussi vivement et aussi complètement qu'il l'a fait toute la majesté dont cette idée est susceptible. Elle remonte dans les profondeurs inconnues du passé, embrasse le présent si multiple, et descend dans l'avenir indéfini et imprévoyable. Formant une Existence collective sans commencement ni fin assignables, elle fait appel à ce sentiment de l'Infini qui est profondément enraciné dans la nature humaine et qui semble nécessaire pour donner un caractère imposant à toutes nos conceptions les plus hautes. De cette immense trame de la vie humaine qui vase déroulant, la partie qui nous est le mieux connue est irrévocablement passée; nous ne pouvons plus la servir, mais nous pouvons encore l'aimer; elle comprend, pour la plupart d'entre nous, le plus grand nombre de ceux qui
nous ont aimés, ou de <|ui nous avons reçu des bienfaits, aussi bien que la longue série de ceux qui, par les travaux et les sacrifices qu'ils ont accomplis pour le genre humain, ont mérité que l'on conserve d'eux un souvenir éternel et reconnaissant. Les esprits les plus élevés, comme le dit avec vérité M. Comte, vivent aujourd'hui par la pensée, avec les grands morts, bien plus qu'avec les vivants, et, après les morts, avec ces êtres humains idéaux qui sont encore à venir et qu'ils ne sont point destinés à voir. Si nous honorons, comme nous le devons, ceux qui ont servi le genre humain dans le passé, nous sentirons que nous travaillons encore pour ces bienfaiteurs en servant ce à quoi ils dévouèrent leur vie. Et, une fois que la réflexion guidée par l'histoire nous a enseigné l'intimité de la connexion de chacun des âges de l'humanité les uns avec les autres, en nous faisant apercevoir dans la destinée terrestre du genre humain le développement d'un grand drame; ou l'action d'une épopée prolongée, toutes les générations humaines se réunissent en une seule image qui allie toute la puissance qu'a sur l'esprit l'idée de la Postérité, aux meilleurs de nos sentiments envers le monde vivant qui nous entoure, et envers ceux de nos prédécesseurs qui nous ont fait ce que nous sommes. Pour que la vertu ennoblissante de cette grande conception ait sa pleine efficacité, nous devons regarder, avec M. Comte, le Grand-Être, l'Humanité ou le Genre Humain, comme se composant dans le passé de ceux-là seulement qui, dans tous les âges et dans toutes les variétés de situations, ont dignement joué leur rôle dans la vie. Ce n'est qu'autant qu'il est restreint de la sorte, que l'ensemble de notre espèce devient un objet digne de notre vénération. 11 vaut mieux écarter de nos
pensées habituelles les membres indignes; et, quant aux imperfections qui, dans le cours de la vie, se sont attachées même à ceux des morts qui méritent un souvenir honorable, nous ne devons pas en conserver la mémoire plus longtemps qu'il n'est nécessaire pour ne pas fausser notre conception des faits. D'un autre côté, le Grand-Etre dans sa plénitude doit comprendre non-seulement tous ceux que nous vénérons, mais encore tous les êtres sentants envers qui nous avons des devoirs et qui ont droit à notre attachement. C'est pourquoi M. Comte incorpore à l'objet idéal que la loi de notre vie doit être de servir, non pas notre propre espèce exclusivement, mais, dans un rang inférieur, nos humbles auxiliaires, ces races animales qui font réellement société avec l'homme, qui s'attachent k lui et coopèrent volontairement avec lui, comme le noble chien qui donne sa vie pour son ami et bienfaiteur de race humaine. M. Comte a été indignement tourné en ridicule à ce sujet ; mais il n'y a rien de plus vrai, ni de plus honorable pour lui dans tout l'ensemble de ses doctrines. Le vif sentiment qu'il montre sans cesse de la valeur des animaux inférieurs et des devoirs du genre humain envers eux est, en vérité, un des plus beaux traits de son caractère.
Nous estimons donc, non-seulement, que M. Comte était fondé à entreprendre de faire aboutir l'évolution de sa philosophie à une religion, et qu'il avait réalisé les conditions essentielles d'une religion, mais encore que toutes les autres religions s'amendent d'autant plus qu'elles approchent davantage, dans leur résultat pratique, de celle qu'il visait à construire. Mais, malheureusement, la première chose que nous soyons obligés de faire ensuite, c'est de