ITS AUGUSTE COMTE
le développement additionnel de quelque théorie scientifique. Ce serait là, peiise-l-il évidemment, une bien rare occurrence, puisque la plupart des vérités physiques, suffisamment concrètes et réelles pour la pratique, sont empiriques. En conséquence, lorsqu'il évalue le nombre de prêtres nécessaire pour la France, l'Europe et notre planète tout entière (car sa prévoyance s'étend jusque-là), il le proportionne seulement à leurs attributions morales et religieuses (négligeant même leurs attributions médicales), et ne laisse à personne le temps de cultiver les sciences, excepté à ceux qui, ayant échoué dans leur candidature pour l'office sacerdotal, et s'étant vu refuser l'entrée de ce corps, pour cause d'excellence morale ou de force de caractère insuffisantes, peuvent être jugés dignes d'être retenus à titre de « pensionnaires » de l'ordre sacerdotal, en raison de leur capacité théorique.
Il n'y a pas d'exagération à dire que M. Comte acquit graduellement une haine véritable pour toutes les recherches scientifiques et purement intellectuelles, et qu'il penchait à n'en garder que ce qui était strictement indispensable. Ce qu'il craint par-dessus tout, c'est que les gensne raisonnent et ne cherchent à en savoir plus qu'il ne faut. Il regarde toute abstraction et tout raisonnement comme étant moralement dangereux, parce qu'ils développent un orgueil démesuré , et surtout parce qu'ils produisent la sécheresse. La pensée abstraite, dit-il, n'est pas une occupation saine, sauf pour un petit nombre d'êtres humains, et encore n'est-ce qu'à condition qu'ils n'y consacreront qu'une petite partie de leur temps. L'art, qui met en jeu les émotions en même temps et plus que la raison, est le seul exercice intellectuel qui soit réellement adapté à la
nature humaine. Il est néanmoins indispensable que les principales théories des diverses sciences abstraites, aussi bien que les procédés par lesquels on y est historiquement et logiquement arrivé, fassent partie de l'éducation universelle : car premièrement, c'est seulement de la sorte qu'on peut acquérir la connaissance des méthodes qui permettent d'atteindre les résultats poursuivis par les sciences morales et sociales (et pourtant, nous ne voyons pas que ce soit par ces procédés que M. Comte ait obtenu ses propres résultats, en morale et en sociologie). Secondement, les principales vérités des sciences subordonnées sont nécessaires à la systématisation (encore la systématisation) de nos conceptions, attendu qu'elles relient les notions que nous avons du monde en une suite de propositions qui sont cohérentes et représentent la réalité d'une manière suffisamment exacte pour nos besoins pratiques. Troisièmement, une connaissance familière des lois invariables des phénomènes naturels est une grande leçon élémentaire de soumission : et celle-ci, comme il ne se lasse jamais de le répéter, est la première condition de la moralité aussi bien que du bonheur. Par ces raisons, il voudrait faire donner à tous les individus, riches et pauvres, filles ou garçons (depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à celui de vingt et un), une connaissance de toute la série des sciences abstraites, telle que personne n'en possède aujourd'hui, à part les gens les plus instruits, et infiniment plus systématique et plus philosophique que n'est ordinairement la science même de ces derniers. (N. B. — Ils doivent apprendre, dans le cours des mêmes années, le Grec et le Latin; ayant antérieurement, entre sept et quatorze ans, appris les cinq principales langues modernes, d'une manière suffisante
pour lire, en les appréciant convenablement, les compositions portiques les plus éminenles dans chacune d'elles.) Mais on doit leur enseigner tout cela, non-seulement sans entretenir, mais en étouffant, autant que possible, l'esprit d'examen et de discussion. La disposition qui doit être encouragée est celle où l'on accepte toute chose sur l'autorité du précepteur. La foi Positiviste est Va foi démontrable, mais ne doit en aucune façon être la foi toujours démontrée, même dans sa partie scientifique. Ce n'est pas l'affaire des élèves de s'inquiéter plus qu'il ne faut de la preuve. Le précepteur ne devrait même pas leur présenter les preuves sous une forme complète, ou à titre de preuves. L'objet de l'instruction est de leur faire comprendre les doctrines mêmes, de leur en faire apercevoir la connexion mutuelle, et de les amener à se former au moyen de celles-ci une conception cohérente et systématisée de la nature. Quant aux démonstrations, s'il est une chose à désirer, c'est que les théoriciens eux-mêmes les oublient et ne retiennent que les résultats. Entre toutes les aberrations des savants, M. Comte pense qu'il n'y en a pas de plus grande que leur désir pédantesque d'arriver à la preuve complète, et à la rationalisation parfaite des procédés scientifiques. Il doit suffire que les doctrines fournissent une explication des phénomènes qui soit d'accord avec elle-même et avec les faits connus, et que les procédés soient justifiés par leurs fruits. Il se plaint que cette envie excessive d'obtenir la preuve renverse, par de vains scrupules, la connaissance qui semblait acquise : témoin l'état actuel de la chimie. Le fait de demander la preuve de ce qui a été accepté par l'Humanité, est lui-même une marque de « défiance sinon d'hostilité envers l'ordre sacerdotal » (la naïveté de ceci
serait charmante si elle n'était déplorable), et constitue une révolte contre les traditions de la race humaine. Tant le nouneau Grand Prêtre avait été prompt à adopter les sentiments et à recueillir la succession de l'ancien ! Vn de ses aphorismes de prédilection est l'étrange sentence que les vivants sont de plus en plus gouvernés par les morts. Ainsi que cela lui arrive souvent, il avance cette maxime dans un sens et l'emploie dans un autre. Ce qu'il entend d'abord par là, c'est qu'à mesure que la civilisation avance, la somme de nos richesses physiques et intellectuelles est due dans une proporlion décroissante à nous-mêmes, et dans une proporlion croissante à nos aïeux. L'usage qu'il en fait, c'est d'en inférer que nous devons nous soumettre de plus en plus aveuglément à l'autorité des générations précédentes , et nous permettre de moins en moins de douter de leur jugement, ou de nous servir de notre propre raison pour éprouver les fondements de leurs opinions. La répugnance de l'intelligence et de la conscience humaines (dans leur étal actuel d'anarchie) à signer leur propre abdication est ce qu'il appelle « l'insurrection des vivants contre les morts ». Telle est la complexion que la philosophie positive en vient finalement à présenter.
Cependant il nous reste encore à dire pis. M. Comte choisit une centaine de volumes de science, de philosophie, de poésie, d'histoire et de connaissances générales, lesquels constituent, dans son jugement, une bibliothèque suffisante pour tout positiviste (même de l'ordre théorique), et propose réellement un holocauste systématique de livres en général — de tous les livres excepté ceux-ci, semblerait-il presque. La chose même pour laquelle il montre le plus d'indulgence, la poésie, doit (à part la meilleure, et à la réserve de passages choisis) subir un semblable destin; et
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cela, par la raison que la poésie étant destinée à cultiver noire instinct de perfection idéale, tout ce qui est au-dessous de la meilleure est pire que rien. Celte imitation de l'erreur (nous dirons du crime) des premiers chrétiens qu'il reproduit sous une forme exagérée (car, après tout, ils détruisaient seulement les écrits que les païens ou les hérétiques dirigeaient contre eux), est la seule chose, dans les projets de M. Comte, qui mérite nue indignation véritable. Lorsque M. Conte a une fois décidé, toutes les preuves qui sont du côté adverse, hien plus les preuves historiques mêmes sur lesquelles il a fondé sa décision, doivent périr. Quand l'humanité s'est rangée sous sa bannière, il faut qu'elle brûle ses vaisseaux. On retrouve, bien que sous une forme moins choquante, la même présomption outrecuidante dans une suggestion qu'il fait, et qui est d'extirper systématiquement toutes les espèces d'animaux et de plantes inutiles à l'homme. Comme si personne pouvait prendre sur soi d'affirmer qu'avec l'avancement de la science, on ne découvrira pas, dans l'herbe sauvage la plus chélive, quelque propriété avantageuse à l'homme. Quand on considère que le pouvoir réuni de toute la race humaine ne saurait reproduire une espèce une fois détruite — que ce qui est une fois accompli, en fait d'extirpation de races, ne peut jamais se réparer, on ne peut qu'être reconnaissant de ce que, parmi toutes les choses dont les maîtres du genre humain dans le passé ont à répondre, ils ne se soient jamais élevés jusqu'eà la hauteur du grand régénérateur de l'humanité : l'espèce humainene s'est pas encoretrouvée sous l'autorité d'un homme qui ait supposé qu'il savait tout ce qu'il y avait à savoir, et que, lorsqu'il se mettait à la tète de ''humanité, on pouvait fermer le livre de la science humaine .
Il va sans dire que M. Comte ne fait pas cette supposition d'une manière conséquente. Il ne s'imagine pas qu'il possède réellement toute science, mais seulement qu'il est un juge infaillible du genre de connaissances qui mérite d'être possédé. Il ne croit pas que le genre humain ait atteint dans toutes les directions l'extrême limite de l'investigation scientifique utile et recommandable. Il pense qu'une vaste carrière est encore ouverte à celle-ci, parce qu'elle peut ajouter au pouvoir que nous avons sur le monde extérieur, et surtout perfectionner notre nature physique, intellectuelle et morale. Il tient que nous devrions économiser toute notre force mentale, afin de poursuivre cet objet, de la façon qui mène le plus directement au but. Dans cette vue, il devrait toujours y avoir quelque problème de choisi, dont la solution serait plus importante que celle de tout autre pour les intérêts de l'humanité, et sur lequel se concentreraient toutes les ressources intellectuelles des théoriciens, jusqu'à ce qu'il fut résolu ou qu'on eût à l'abandonner comme insoluble : après quoi, le genre humain passerait à un autre, dont il faudrait poursuivre la solution d'une manière également exclusive. Le soin de choisir ce problème est naturellement confié à l'ordre sacerdotal, ou, en d'autres termes, au grand-prêtre. Nous verrions alors toutes les intelligences spéculatives de la race humaine, simultanément occupées d'une seule question, par ordre d'en haut; comme ce ministre de l'instruction publique en France, qui se vantait qu'un million d'enfants récitaient la même leçon durant la même demi-heure, par toutes les villes et par tous les villages de France. Le lecteur désirera savoir combien meilleur et plus judicieux sera l'emploi de l'intellect humain sous cette monarchie absolue, et à quel point ce système
de gouvernement sera préférable à l'étal actuel d'anarchie, où chaque théoricien fait ce qui lui parait convenable au point de vue intellectuel. M. Comte ne nous a point laissés dans l'ignorance sur ce point. Le pontife du positivisme nous apprend quel est, dans son opinion, le problème qu'on devrait choisir avant tous les autres pour en poursuivre, en commun, la solution.
Quel est ce prohlème? il nous faut laisser à ceux qui sont curieux du sujet le soin de l'apprendre par le traité lui-même. Quand ils auront fait cela, ils seront à même de se former une opinion de la somme d'avantages que le hien général du genre humain retirerait prohahlement de l'échange de « la spécialité dispersive et de l'anarchie intelleclueUe » présentes, contre la suhordination de l'intellect au cœur, personnifié dans un grand prêtre, imposant aux théoriciens le problème unique qui doit faire l'objet de leur étude exclusive.
Nous avons donné une idée générale bien suffisante du plan que propose M. Comte pour régénérer la race humaine, par la suppression de l'anarchie et la a systématisation » de la pensée et de la conduite humaines, sous la direction du sentiment. Mais on ne saurait se former une idée juste de l'excès de sa confiance en lui-même, avant que nous n'ayons dit quelque chose de plus. Qu'on sache donc que M. Comte ne propose nullement cette nouvelle constitution de la société, dans le dessein d'en renvoyer la réalisation à un avenir éloigné. Il tient tout prêt un plan complet de mesures de transition, et il détermine l'année où, avant la fin du présent siècle, les nouveaux pouvoirs spirituel et temporel seront installés, et où commencera le régime de notre maturité. Il ne comptait pas, à la vérité, convertir au positivisme, dans cet espace de temps, plus
de la millième partie de tous les chefs de famille de l'Europe occidentale, y compris ses rejetons au delà de l'Atlantique. Mais il fixe le temps nécessaire pour le complet établissement politique du positivisme à trente -trois ans , divisés en trois périodes de sept, de cinq et de vingt et un ans respectivement. A l'expiration de la septième année, la direction de l'éducation publique en France doit être mise entre les mains de M. Comte. Cinq ans plus tard l'empereur Napoléon ou son successeur résignera son pouvoir à un triumvirat provisoire, composé de trois prolétaires éminenls appartenant à la foi positiviste : car les prolétaires, bien qu'impropres à gouverner d'une manière permanente, sont les meilleurs agents de celte transition, parce qu'ils sont les plus exempts des préjugés qui y font principalement obstacle. Ces gouvernants emploieront les vingt et un ans restants à préparer la société à sa constitution finale ; et après avoir dûment installé le pouvoir spirituel, et effectué la décomposition de la France en ces dix-sept républiques ci-dessus mentionnées , abandonneront le gouvernement temporel de chacune d'elles à la dictature normale des trois banquiers. On peut tenir pour heureux, mais difficilement pour modeste, un homme qui avail une confiance aussi démesurée dans sa propre prévoyance, et s'attendait à ce qu'un triomphe aussi complet de ses idées sur la reconstitution de la société s'accomplît dans l'espace de temps que pouvait durer sa vie. S'il vivait, disait-il, jusqu'à l'âge de Fontenelle ou de Hobbes, ou même de Voltaire, il verrait tout cela réalisé ou quasi réalisé. Il mourut cependant à soixante ans, sans laisser de disciple suffisamment avancé pour être nommé son successeur. Le positivisme a aujourd'hui un collège et un directeur, mais l'humanité ne possède plus de grand-prêtre.
Ce qui reste encore à dire pout être dépêché plus sommairement. L'intérêt qui s'y attache est philosophique plutôt que pratique. Dans ses quatre volumes de Politique positive, M. Comte revise et élabore de nouveau les explications scientifiques et historiques de son premier traité. Son objet est de systématiser (encore systématiser) l'ensemble de nos connaissances, en se plaçant au point de vue subjectif ou humain, le seul, assure-t-il, où une synthèse réelle soit possible. Car (dit-il) la connaissance que nous pouvons acquérir des lois de l'univers est tout au plus fragmentaire, et n'est pas susceptible d'être ramenée à une unité réelle. Une synthèse objective, le rêve de Descartes ainsi que des meilleurs esprits d'autrefois, est une chose impossible. Les lois du monde réel sont trop nombreuses, et la manière dont elles s'engrènent les unes dans les autres est trop compliquée, pour que notre raison puisse, en règle générale, les retracer et les représenter d'une manière exacte. Le seul principe d'union qu'il y ait dans nos connaissances se trouve dans leurs rapports avec nos besoins, et c'est là-dessus qu'il nous faut fonder notre systématisation. La réponse à faire à ceci est, premièrement, qu'une synthèse universelle n'est pas une nécessité ; et secondement, qu'on peut faire valoir les mêmes arguments contre la possibilité d'une complète systématisation subjective, que contre celle d'une complète systématisation objective. Une synthèse subjective doit consister à arranger et à coordonner toutes les connaissances utiles, en fondant ces opérations sur les rapports de nos connaissances avec nos besoins et nos intérêts. Mais ces besoins et ces intérêts sont, comme les lois de l'univers, extrêmement variés, et l'ordre de préférence parmi eux, dans toutes leurs différentes gradations (car cet ordre change suivant le degré
de chacun d'eux), ne pout être représenté par des propositions générales qui soient précises. La synthèse subjective de M. Comte consiste seulement à éliminer des sciences tout ce qu'il juge inutile, et à présenter, autant que possible, toute investigation théorique comme la solution d'un problème pratique. Il ne peut cependant pas adhérer à cela d'une manière conséquente ; car dans toutes les sciences les vérités théoriques sont liées beaucoup plus étroitement les unes avec les autres qu'avec les fins humaines auxquelles elles servent en dernier lieu, et on ne peut les rendre cohérentes dans l'intellect qu'en les présentant principalement comme si elles étaient des vérités de pure raison, abstraction faite de toute application pratique.
Il y a beaucoup de choses qui caractérisent éminemment la seconde carrière de M. Comte, dans cette révision des résultats de sa première. En traitant de la biologie, il trouva que pour mieux réunir celte science à la sociologie et à l'éthique, il avait besoin d'un nouveau système de phrénologie, car il était avec raison mécontent de celui qui est l'œuvre de Gall et de ses successeurs. Il se mit, en conséquence, à en construire un a priori., qu'il fonda sur la meilleure enumeration et la meilleure classification qu'il put faire des facultés élémentaires de notre nature intellectuelle, morale et animale; à chacune desquelles il assigna dans le crâne une place hypothétique, aussi conforme qu'il lui fut possible au petit nombre de faits positifs qu'il considérait comme établis en cette matière, ainsi qu'à la présomption générale que les fonctions qui réagissent avec force l'une sur l'autre doivent avoir leurs organes adjacents : laissant, de son propre aveu, à l'investigation anatomique et inductive le soin de vérifier ensuite les localisations. Le mérite de cette tentative est considérable, bien
qu'elle soil passible de critiques manifestes, qui sont d'ailleurs de même nature que ses critiques sur Gall. Mais ce qu'il y a de caractéristique, c'est que tout en présentant ceci comme une hypothèse qui est à vérifier, il en admet aussi complètement la vérité que si la vérification en avait été faite. Dans tout ce qu'il a écrit ensuite, il affirme chaque point de sa théorie du cerveau avec aussi peu d'hésitation, et bâtit dessus avec autant de confiance que s'il s'agissait de toute autre doctrine scientifique. C'est là sa première grande tentative dans la voie de la Méthode subjective, qui d'abord exprimait seulement la subordination de la poursuite de la vérité aux fins humaines, et qui en était déjà venue à signifier le fait de puiser la vérité ellemême à la source de son propre esprit. D'une part, il était devenu presque indifférent à la preuve, pourvu qu'il obtint la cohérence théorique; et, d'autre part, il avait fini par croire que les conjectures mêmes qu'il enfantait ne pouvaient manquer de se trouver vraies finalement.
Il y a un point dans" sa dernière conception des sciences qui nous paraît un progrès décidé sur sa première. Il ajoute aux six sciences fondamentales de son échelle primitive une septième science qui, sous le nom de Morale, forme l'échelon le plus élevé, immédiatement après la sociologie : et il observe qu'on pourrait avec plus de justesse encore l'appeler anthropologie, puisqu'elle est la science de la nature humaine individuelle; étude qui, convenablement entendue, est plus spéciale et plus compliquée que celle même de la société. Car il lui faut prendre en considération la diversité des constitutions et des tempéraments (la réaction cérébrale des viscères végétatifs) dont les effets encore très-imparfaitement compris sont extrêmement importants chez l'individu, mais peuvent être négligés dans la théorie
de la société, parce que différant chez les diverses personnes, ils se neutralisent les uns les autres en opérant sur une aussi grande échelle. Ceci est une remarque digne de M. Comte dans ses meilleurs jours ; et cette science ainsi courue est, comme il le dit, le vrai fondement scientifique de l'art de la morale.
Sa philosophie de l'histoire générale est refondue et à beaucoup d'égards changée : nous ne pouvons nous empêcher de dire que c'est à son grand détriment. Il s'étend bien plus qu'auparavant sur la période fétichiste et sur ce qu'il appelle la période théocratique. II montre pour la conception fétichiste de la nature une partialité qui parait étrange chez un philosophe positif. Mais la raison en est que le culte des fétiches est la religion des sentiments et point du tout celle de l'intelligence. 11 le regarde comme cultivant l'amour universel : dans le fait, c'est bien plutôt la crainte universelle qu'il cultive. M. Comte lient le fétichisme pour beaucoup plus proche parent du positivisme qu'aucune des formes de la théologie, attendu que celles-ci considèrent la matière, comme inerte et comme mue seulement par des forces naturelles et surnaturelles qui sont situées en dehors d'elle; tandis que le fétichisme ressemble au positivisme en ce qu'il conçoit la matière comme spontanément active, et ne se trompe qu'en ne distinguant pas l'activité de la vie. Comme si la superstition des fétichistes consistait seulement à croire que les objets qui produisent involontairement les phénomènes de la nature les produisent volontairement. Le fétichiste pense , non pas simplement que son fétiche est vivant, mais qu'il peut l'aider dans la guerre, le guérir de ses maladies, lui donner la prospérité, ou l'affliger de tousles maux contraires. C'est en cela que consiste le lamentable effet du fétichisme,
c'est-à-dire son influence dégradante et énervante sur les sentiments et sur la conduite, sa révolte contre imite vraie expérience, et son antipathie pour toute connaissance de la
nature.
M. Comte avait également beaucoup tic sympathie pour les théocraties orientales, comme il appelle les castes sacerdotales, qui, à la vérité, le méritèrent souvent par les services précoces qu'elles rendirent à l'esprit humain et à la civilisation, par la façon effective dont elles favorisèrent rétablissement du gouvernement régulier, par les connaissances précieuses, encore qu'empiriques, qu'elles accumulèrent, et le haut degré de perfection auquel elles contribuèrent à mener quelques-uns des arts utiles. M. Comte reconnaît qu'elles devinrent tyranniques, et que la prolongation de leur empire en vint à être incompatible avec tout progrès ultérieur. Mais il attribue cela à ce qu'elles s'arrogèrent le. gouvernement temporel, chose qu'elles ne firent jamais, autant que nous pouvons en juger par ce que nous en savons d'une manière authentique. Les corporations sacerdotales devinrent tyranniques parce qu'elles étaient organisées : parce qu'elles voulaient atteindre cette unité et cette systématisation si chères h M. Comte, et qu'elles ne souffrirent point de science ni de spéculation qui ne fût autorisée et dirigée par elles. L'ordre sacerdotal qui, dans le système de M. Comte, a autant de pouvoir qu'il en ait jamais eu, serait tyrannique de la même manière , sans d'autre changement que celui qui résulterait des modifications subies par la société et l'esprit humain.
La partialité de M. Comte pour les théocraties fait un contraste frappant avec son aversion pour les Grecs, qu'il déteste absolument en tant que peuple, à cause de leur amour excessif de la spéculation intellectuelle, et qu'il con-
sidère comme ayant été-, par une fatalité inévitable, sacrifiés à la formation d'un petit nombre d'intellects scientifiques, — à savoir principalement Aristote, Archimède, Apollonius et Hipparque. Quiconque connaît l'histoire grecque, comme on peut aujourd'hui la connaître, sera surpris de la parodie qu'en fait M. Comte, en acceptant et exagérant les préjugés historiques les plus vulgaires, pour illustrer les maux qu'entraîne la culture intellectuelle abandonnée à sa propre conduite.
Il n'est pas nécessaire de pousser plus loin l'analyse de cette seconde conception de l'histoire universelle. Le meileur chapitre est celui sur les Romains, à qui M. Comte (par la raison qu'ils furent plus grands dans la pratique que dans la théorie, et agirent de concert, pendant des siècles, conformément à un sentiment social; quoique ce fût seulement celui de l'agrandissement de leur patrie) est aussi favorable qu'il est hostile à tous les Grecs, hors, parmi eux, une élite peu nombreuse de penseurs éminents. La plus grande tache de ce chapitre est son culte idolâtrique pour Jules César, qu'il regarde comme un des personnages les plus illustres de l'histoire, et comme un des plus grands bienfaiteurs pratiques du genre humain. César avait beaucoup de qualités éminentes, mais nous sommes fort embarrassés de découvrir ce qu'il a fait pour mériter un tel éloge, si ce n'est qu'il a renversé un gouvernement libre : ce mérite cependant est considérable aux yeux de M. Comte.
Le dernier volume qu'il ait publié, celui qui traite de la Philosophie mathématique est à quelques égards une preuve plus triste encore que les précédents de sa degeneration intellectuelle. Après son admirable résumé de la matière, dans le premier volume de son premier grand ou-
vrage, nous attendions quelque chose de l'ordre le plus élevé, en le voyant revenir à ce sujet pour le traiter d'une manière plus complète. Mais ceci étant le commencement d'une synthèse subjective, le contenu en est, en grande partie, bien plus subjectif que mathématique, ainsi qu'on pouvait s'y attendre. Ce n'est pas que nous nous en plaignions, mais nous imaginions peu quel devait être la nature de ce thème subjectif. M. Comte réunit les deux idées qui, de toutes celles qu'il a mises en avant, répugnent le plus aux principes fondamentaux de la philosophie positive. L'une d'elles est celle que nous venons précisément de commenter, à savoir l'assimilation du positivisme au fétichisme. L'autre, dont nous avons déjà fait mention dans notre premier article, consiste dans la liberté facultative d'arranger nos conceptions scientifiques de manière à satisfaire aux exigences non-seulement de la vérité, objective, mais encore de la convenance intellectuelle et esthétique. Ce serait, pense M. Comte, une chose excellente que de dépouillerlascience de sa sécheresse, et de l'associer directement avec le sentiment. Or, il est impossible de prouver que le monde extérieur et les corps qui le composent ne sont pas doués de sentiment et d'activité volontaire. II est donc extrêmement désirable que nous nous habituions à imaginer qu'ils le sont. Il ne convient pas de leur conférer l'intelligence, car il faut maintenir quelque distinction entre la simple activité et la vie. Mais nous pouvons supposer qu'ils ressentent ce qu'on leur fait, et qu'ils désirent et veulent ce qu'ils font eux-mêmes. Et nouspouvons leur attribuer dansle passé cette intelligence même qu'il nous faut leur refuser dans le présent. Avant que l'homme existât, la Terre, être intelligent à cette époque, a pu « développer son activité physico- » chimique de manière à perfectionner l'ordre astronomique
» en changeant ses principaux coefficients. Notre planète » put ainsi rendre son orbite moins excentrique, et dès lors » plus habitable, en concertant une longue suite d'explosions » analogues à celles d'où proviennent les comètes suivant la » meilleure hypothèse. Reproduites avec sagesse, les » mêmes secousses, secondées par la mobilité végétative, » purent ainsi rendre l'inclinaison de l'axe terrestre mieux » conforme aux futurs besoins du Grand-Etre. A plus forte » raison, la Terre put-elle alors modifier sa figure générale, » qui n'est au-dessus de notre intervention que parce que » notre ascendant spirituel ne dispose pas d'un pouvoir ma- » tériel assez considérable » .
On peut imaginer que chacune des autres planètes ait accompli la même chose, de concert avec la Terre peut-être, et peut-être de concert l'une avec l'autre. « A mesure que » chaque planète s'améliorait, sa vie s'épuisait par excès » d'innervation, mais avec la consolation de rendre son dé- » vouement plus efficace quand l'extinction des fonctions » spéciales, d'abord animales, puis végétatives, la réduirait » aux attributs universels de sentiment et d'activité. » Bien qu'il donne à ces balivernes le nom de fiction, il en parle peu après comme d'une croyance qu'on doit grandement recommander, parce qu'elle satisfait notre curiosité naturelle en même temps qu'elle « perfectionne noire » unité » (encore l'unité!) « eu complétant les notions ji philosophiques par les fictions poétiques, et en dévelop- » panties émotions sympathiques et les inspirations esthé- » tiques; le inonde étant conçu comme aspirant à secon- » der l'homme pour améliorer l'ordre universel sous » l'impulsion du Grand-Être». Et il entend évidemmeutque nous soyons dressés à imprégner toutes nos associations d'idées de ces inventions fantastiques, jusqu'à ce que nous
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soyons incapables de concevoir sans elles le inonde el la nature, el qu'elles deviennenl équivalentes à des croyances réelles, et soient, par le fait, transformées en celles-ci.
Tout pitoyable qu'est ceci, ce n'en est pas moins singulièrement propre à caractériser le dernier mode de penser de M. Comte. On pourrait pardonner à un écrivain d'introduire dans une œuvre avouée d'imagination cette danse des planètes et cette conception d'une Terre animée. Une pareille idée peut même susciter l'admiration, si l'exécution en est bonne. Personne ne blâme un poëte d'attribuer aux fleurs des sentiments, des volontés ainsi que des penchants Immains. Mais parce qu'une conception peut être intéressante et même édifiante dans unpoëme, M. Comte voudrait la graver, en prose ordinaire, au plus profond de chaque intelligence humaine. Si l'imagination n'était pas soumise à la discipline prescrite tout aussi bien que la raison, où serait l'unité? « II importe que le domaine de la fiction de- » vienne aussi systématique que celui de la démonstration, » afin que leur harmonie mutuelle soit conforme à leurs des- » tinations respectives, également dirigées vers l'essor con- » linu de l'unité personnelle et sociale. »
Mais ce n'est pas assez d'avoir créé le grand fétiche (il propose réellement d'appeler la Terre ainsi), ni d'être en état de le comprendre avec toute existence concrète, et en même temps que le Grand-Ètre, dans notre adoration. Il faut également étendre le fétichisme positivisme aux choses purement abstraites, et animer les lois aussi bien que les faits de la nature. Il ne suffit pas d'avoir rendu la physique sentimentale, il faut aussi faire subir la même transformation à la mathématique. Ceci ne paraît pas facile au premier abord, mais M. Comte trouve moyen de l'accomplir. Son plan est de faire également de l'espace un objet d'adoration
sous le nom de Grand-Milieu, et de le considérer comme le symbole de la fatalité en général: « L' unité finale inspire » le besoin de cultiver la sympatbie en développant noire » reconnaissance pour tout ce qui sert au Grand-Ètre. Elle » doit nous disposer à vénérer la Fatalité sur laquelle re- » pose l'ensemble de notre existence. » Nous devons nous représenter cette fatalité comme ayant un siège fixe, et imaginer que ce siège est l'espace, qu'il faut concevoir comme possédant lesentiment, mais non l'activité ou l'intelligence. Et, dans nos spéculations abstraites, nous devons nous figurer toutes nos conceptions comme logées dans l'espace libre. Nos images de toute sorte, jusqu'à nos diagrammes géométriques et même nos chiffres et nos signes algébriques, devraient toujours se présenter à nous comme écrits dans l'espace, et non sur le papier, ou sur toute autre substance matérielle. M. Comte ajoute que nous devons nous les figurer verts sur un fond blanc.
Nous ne pouvons pas nous arrêter plus longtemps sur ceci. En dépit de tout, le Traitêde Philosophie mathématique est plein de pensées profondes, et sera trouvé fertile en suggestions par ceux qui reprendront le sujet après M. Comte. Combien profond, par exemple, est le sens de cette idée que le calcul infinitésimal est une conception analogue à l'hypothèse corpusculaire en physique ; laquelle a toujours été considérée par M. Comte comme un art i lice logique, et non comme une opinion touchant des questions de fait. Cette assimilation jette, nous semble-t-il, un Ilot de lumière sur ces deux conceptions : sur la conception physique, plus encore que sur la conception mathématique. Nous pourrions détacher de cet ouvrage beaucoup d'idées qu'on trouverait semblablement fécondes en suggestions, bien qu'aucune peut-être ne le lut au même degré. Mais
que de pitoyables niaiseries y sonl mêlées! Un des poin's que M. Comte regarde comme capitaux esl l'importance des «propriétés morales et intellectuelles tirs nombres».l\ entretient un respect superstitieux pour quelques-uns (l'entre eux. Les trois premiers sont sacrés :CarUn est le type de toute synthèse; Deux, de toute combinaison, laquelle tlit-il à présent, est toujours binaire (dans son premier traité il dit seulement que nous pouvons avec avantage nous la représenter comme telle) ; et Trois, de toute progression, laquelle, soutient-il maintenant, non-seulement exige trois termes, mais n'en doit jamais avoir davantage. Il faut faire en sorte que toutes nos opérations mentales s'adaptent, autant que possible, à ces nombres sacrés. Après eux, il montre pour le nombre sept une grande partialité qui est fondée sur les raisons bizarres que voici : « Formé de deux » progressions suivies d'une synthèse, ou d'une progression » entre deux couples, le nombre sept succédant à la somme » des trois nombres sacrés détermine le plus vaste groupe » que nous puissions distinctement imaginer. Réciproque- » mejit, il pose la limite des divisions que nous pouvons di- » rectement concevoir dans une grandeur quelconque. » On doit donc glisser le nombre sept partout où cela est possible, et il faut en faire, entre autres choses, la base de la numération, qui désormais doit être décimale: ce qui entraîne tous les inconvénients d'un changement de système, sans nous débarrasser des désavantages du système actuel, et même en les aggravant beaucoup. Mais, dit-il, il est absolument nécessaire que la base de la numération soit un nombre premier. Tous les autres hommes pensent qu'il est absolument nécessaire que ce n'en soit pas un, et tiennent que la seule objection à faire à la base actuelle, c'est de n'être pas suffisamment divisible. Mais la prédilection pué-
rile do M. Comte pour les nombres premiers passe presque toute croyance. Il en donne pour raison qu'ils sont le type de l'irréductibilité : chacun d'eux est une sorte de fail arithmétique ultime. Pour qui connaît les derniers aspects sous lesquels se présente M. Comte, ceci est amplement suffisant. Rien ne peut surpasser le plaisir qu'il prend à toute chose qui dit à l'esprit humain : Tu iras jusqu'ici, et pas au delà. Si les nombres premiers sont précieux, les nombres doublement premiers sont doublement précieux : il entend par là les ombres qui sont premiers eux-mêmes, et dont, en outre, la place dans la série des nombres premiers est marquée par un nombre qui lui-même est premier. Plus haute encore est la dignité des nombres triplement premiers, qui sont ceux où le nombre marquant la place de ce second nombre est également premier. Le nombre treize remplit ces conditions : c'est un nombre premier, c'est le septième nombre premier, et sept est le cinquième nombre premier. En conséquence il montre une partialité excessive pour le nombre treize.
A ces étranges imaginations se rattache un exemple tout à t'ait caractéristique de l'amour frénétique de M. Comte pour la réglementation. Il ne peut pas souffrir qu'on laisse subsister quelque chose sans le régler : il ne doit pas y avoir de place pour l'hésitation ; rien ne doit rester arbitraire; car l'arbitraire est toujours favorable à l'égoïsme. La soumission aux prescriptions artificielles est aussi indispensable que la soumission aux lois naturelles, et il se vante que sous le règne du sentiment, la vie humaine peut devenir aussi et même plus régulière que le cours des étoiles. Mais les nombres sont le grand instrument par quoi les détails de la vie se doivent régler d'une manière exacte ; il nous faut donc introduire des nombres fixes dans toute no-
tre conduite. Le premier usage que M. Comte fit de ce systèrae fut de l'appliquer ;ï la correction de son propre style. On s'était plaint, non sans raison, que dans son premier grand ouvrage, et spécialement dans la dernière partie de celui-ci, les phrases cl les paragraphes étaient longs, pesants et entortillés. Pour corriger ce défaut, dont il avait connaissance , il s'imposa les règles suivantes. Aucune phrase ne devait dépasser deux lignes de son manuscrit, lesquelles équivalaient à cinq d'impression. Aucun paragraphe ne devait se composer de plus de sept phrases. Il appliqua en outre à sa prose la règle de versification française défendant l'hiatus, qu'il s'interdit même entre deux (tlirascs ou entre deux paragraphes; et, de plus, il ne se permit jamais d'employer deux fois le même mot dans la même phrase, ou dans deux phrases consécutives, alors même qu'elles appartenaient à des paragraphes différents ; sauf le cas des monosyllabes auxiliaires. Tout ceci est assez bien, spécialement les deux premiers préceptes ;et c'est une bonne manière de surmonter une mauvaise habitude. Mais M. Comte se persuada que toute restriction arbitraire est un bienfait en elle-même etapour effet de perfectionnerle style, alors même qu'elle n'émane, en aucunefaçon, de l'ordre eldu rapport naturels des pensées, et que par conséquent elle les trouble nécessairement. Si la composition devient par là plus difficile, il s'en réjouit, parce que cela tend à faire de l'art d'écrire l'apanage des esprits supérieurs. En conséquence, dans la Synthèse subjective il trace « le plan» suivant qu'il a « finalement institué pour toutes les compositions importantes ». « Relativement à chaque volume vrai- » ment susceptible de former un traité distinct, il fautnor- » malement instituer sept chapitres, outre l'introduction et » la conclusion, et composer chacun de trois parties (2). »
Chaque tiers de chapitre doit être divisé en« sept sections, » composées chacune de sept groupes de phrases, séparés » par les alinéas usilés. Normalement formée, la section s offre un groupe central de sept phrases, que précèdent et » suivent trois groupes de cinq : la section initiale de cha- » que partie réduit à trois phrases trois de ses groupes sy- » métriquement placés ; la section finale donne sept phrases » à chacun des groupes extrêmes. Sous cet aspect, cette rè- » gle de composition rapproche laprose de la régularité poé- » tique, vu la réduction antérieure du maximum de toute » phrase à deux lignes manuscrites ou cinq imprimées , » c'est-à-dire à deux cent cinquante lettres. » « Nor- » malement construits, les grands poëmes forment treize » chants, décomposésenparties, sections et groupes, comme » les chapitres, sauf l'entière égalité des groupes et dessec- » tions. » « La différence de structure ainsi réglée eu- » tie les volumes poétiques et les tomes philosophiques est » plus apparente que réelle; car l'introduction et la conclu- » sion d'un poëme doivent chacune comprendre trois de ses 5 treize chants; » ce qui laisse donc le nombre cabalistique de sept chants pour le corps du poëme. Et, comme si toute cette réglementation n'était pas suffisamment dépourvue de sens, fantasque et tyrannique, il invente un système élaboré pour faire commencer chaque groupe et chaque section par une lettre de l'alphabet déterminée d'avance; les lettres étant choisies de manière cà composer des mots qui « doivent toujours offrir une signification » synthétique ou sympathique, et se rapporter, le plus » possible, à la section ou partie correspondante. » Il en est qui riront peut-être ; mais nous pleurerions plutôt devant cette triste décadence d'un grand esprit. M. Comte était dans l'habitude de considérer Descartes
cl Leibnitz comme ses principaux précurseurs, et comme étant les seuls grands philosophes des temps modernes. Il estimait que c'était avec leur esprit que le sien avait le plus de ressemblance. Quoique nous n'ayons d'aucun des trois une opinion aussi haute (pie M. Comte, nous pensons que l'assimilation est juste : ce sont les deux penseurs qui, de tous ceux dont il est fait mention, curent le plus d'analogie avec M. Comte. Ils lui ressemblaient par l'ardeur; ils lui ressemblaient, bien qu'ils l'égalassent à peine, par la confiance en soi-même; ils avaient la même puissance extraordinaire d'enchaînement et de coordination; ils furent, de tous les grands esprits scientifiques, les plus conséquents; et, pour cette raison, souvent les plus absurdes parce que, si contraires au sens commun que fussent les conséquences auxquelles leurs prémisses semblaient les conduire, ils ne reculèrent devant aucune. C'est pourquoi leurs noms nous sont arrivés, associés à de grandes pensées, à des découvertes très-importantes, et en même temps à quelques-unes des conceptions et des tbéories les plus follement extravagantes qui aient jamais été solennellement avancées par des esprits méditatifs. M. Comte nous paraît aussi grand que ces philosophes, et à peine plus extravagant. S'il fallait exprimer toute notre pensée, nous dirions qu'il leur est supérieur, parce qu'il lui fut donné de déployer une égale puissance dans un temps moins disposé à tolérer des absurdités palpables, et où celles qu'il a commises, sans être en soi plus grandes, semblent cependant plus ridicules.