EN FRANCE
Extraite du tome III du Système de Polilique positive (août 1853)
Je dois maintenant compléter ce chapitre final par le jugement sommaire de la crise nécessaire à laquelle aboutit, en France, la révolution occidentale (1), en y caraclérisant d'abord le mouvement social, puis l’évolulion mentale dont le concours y fit surgir la solution générale. Mais cette appréciation doit être réduite à ce qu'exige l'explication d’un tel résultat, en écartant tout te qui concerne le prolongement spontané des impulsions antérieures, positives ou négatives. Ces considélations accessoires, qui troubleraient ici la conception du dénouement de la révolution occidentale, pourront d'ailleurs être retrouvées dans le sixième volume de
. Mon trailé fondamental.
Envers le mouvement social, la phase que je viens d'apprécier permet d'expliquer comment l'impulsion
() Au lieu de révolution européenne (modification essentielle), — (Note des éditeurs),
régénératrice se transforma bientôt en ébranlement : subversif. Cette fatale inversion résulta surtout d'une insuffisante harmonie entre les deux évolutions, négative et positive, dont l’une exigeait alors une rénovation que l’autre ne pouvait encore diriger. Toutes les croyances étaient dissoutes, et la dictature rétrograde(1), qui ralliait les divers débris du régime ancien, se trouvait irrévocablement discréditée. En même temps, les sentiments, qui seuls soutenaient une telle sociélé, subissaient déjà l’intime altération résultée de l'anarchie des pensées, comme le prouvaient la diminution continue de l'influence féminine et l'insurrection crois : sante de l'esprit contre le cœur. D'une autre part, la science restait bornée à la nature inerte, et même tendait vers sa dégénération académique, pendant que la philosophie, faute de base objective, se consumait en insuffisantes aspirations à la synthèse subjective. L'évolution organique (2) ne pouvant donc satisfaire les besoins manifestés par le mouvement critique (3), une commolion sociale devenait alors inévitable, et se trouvait autant indispensable afin de procurer aux conceptions régénératrices une extension décisive avec une libre propagation. Pour expliquer la fatale direction que prit spontanément cet ébranlement nécessaire, il suffit de considérer l’état général des esprits à la fin de Ja phase déiste.
Le monde révolutionnaire se partageait entre trois écoles, dont aucune ne pouvait présider convenablement à la rénovation où tout l'Occident suivait avec anxiété l'élaboration française, vu sa destination uni-
mn
(1) La royauté. — (Note des éditeurs).
(2) Le grand mouvement spontané de construction du nouvel ordre social. — (Note des éditeurs). |
(3) Ou mouvement de décomposition de l’ordre ancien. — (Note des éditeurs).
verselle (1). Naturellement organique, quoique nécessairement vague, faule d'une doctrine positive, l’école encyclopédique de Diderot avait fourni plus de membres éminents qu'aucune autre. Elle conserva ce privilège en produisant alors deux dignes iypes, l'un pratique, l'autre théorique : le grand Danton, le seul homme d'Etat dont l'Occident doive s'honorer depuis Frédéric ; el l'admirable Condorcet, l'unique philosophe qui poursuivit, dans la tempête, les méditalions régénératrices. Mais cette suprême école était trop incomplète et trop méconnue pour prévaloir habituellement, quoiqu’elle füt toujours invoquée contre les principales difficultés. La présidence révolutionnaire devait donc flotter entre l'école philosophique de Voltaire et l’école politique de Rousseau : l’une sceptique, proclamant la liberté ; l'autre anarchique, vouée à l'égalité ; la première tivole, la seconde déclamatoire : toutes deux inca- | Dables de rien construire (2). Néanmoins, celle-ci dut bientôt dominer comme possédant seule une docline apparente, pendant le peu d'années où le Conlat social inspira plus de confiance et de vénération que n’en obtinrent jamais la Bible et le Coran.
À défaut d’une théorie sociale, l'instinct régénérateur dut alors se guider d’après les maximes que les luttes antérieures lui rendaient familières, et la négation de lout gouvernement se trouva spontanément érigée en lype final de l’ordre humain. |
Une telle illusion ne pouvait être rationnellement jugée, puisqu'elle résultait de l'absence même de la
(1) M. Aulard, malgré la notoriété publique et l'évidence de l'histoire, conteste l'existence de ces trois écoles, qu'il cherche à amalgamer dans un inacceptable gâchis. — (Note des éditeurs).
(2) Les Girondins se rattachaient principalement à l’école de Vollire, et les Montagnards robespierristes à celle de Rousseau. — (Note des éditeurs).
doctrine qui aurait permis de l’apprécier. Or, il était impossible de la sentir empiriquement, car les applications politiques de la métaphysique négative devaient jusqu'alors l’accréditer. Son impuissance organique aurait pu se manifester d’après l’avortement de la révolution anglaise, si la vraie source d’un tel échec ne füt pas restée méconnue faute de théorie historique. La doctrine critique ne devint réellement suffisante qu'en Hollande, où la révolution consista seulement à rompre au dehors un lien oppressif, sans susciter au dedans aucune régénération. Elle échoua nécessairement quand elle dut, en Angleterre (1), diriger une réorganisation qui supposait d’abord une conception positive de la s0ciété moderne. Mais cette insuffisance, mal appréciée et peu connue, semblait compensée par le récent succès de la métaphysique négative envers la révolution américaine, où les deux cas antérieurs paraissaient combinés, quoique le type hollandais s'y trouvât seul réalisé, Ainsi, l'impossibilité de reconnaître alors l'inanité de la doctrine critique concourut, avec le besoin d’une théorie quelconque, pour produire et maintenif la fatale illusion qui lui transféra la présidence de la crise finale, jusqu'à ce qu'un tel triomphe la discrédität irrévocablement.
Quoique cette inévitable méprise suffise pour expliquer la dégénération subversive d’un mouvement unanimement annoncé comme organique, la déviation se trouva notablement aggravée par l'incapacité radicale du dernier des rois français.
Tout l’ébranlement pouvait alors se réduire essentiellement à supprimer une royauté dont la chute spontanée devint appréciable quand la population parisienne accompagna librement de ses chants de joie le cercueil de l'imposant dictateur qui commença
(1) Sous Cromwell. — (Note des éditeurs),
la rétrogradation (1). Mais cette abolition nécessaire permettait, et même exigeait le maintien de la dictature moderne, qui devait seulement être républicainement transformée. Or, celui qui l'exerçait alors pouvait accomplir paisiblement ce changement nécessaire, de manière à conserver la puissance et mériter la gloire, si sa raison avait sagement apprécié l'inviolabilité théocratique dont le décorait une croyance déchue. Dépourvu de toute énergie, il n'offrait d'autre valeur morale qu’une bonté privée incapable d'application sociale. Quoique impropre à cette résolution, il pouvait, s’il eût été vraiment honnête, en réaliser l’équivalent d'après une noble abdication, quand la forteresse parisienne, succombant sous l'indigpation populaire, les moins clairvoyants durent sentir la gravité de la siluation (2). Ce devoir, dont la violation suffirait, indépendamment de ses coupables intrigues, pour justifier sa fin tragique, aurait fait prévaloir un frère digne d'accomplir la transformation républicaine, comme l’indique la sagesse de sa dictature tardive (3). Dès lors, l'ordré public se trouvant essentiellement maintenu, la guerre ne fût point survenue, et l'agitation subversive serait restée spirituelle, en évitant l'explosion Sanguinaire qui résulta surtout d'une défense désespérée.
À cet ensemble d’influences, sociales et personnelles, l faut joindre l'impulsion empirique naturellement émanée du contraste politique entre la France et l’An- &leterre. L'épuisement de l’un des modes dictatoriaux devait, dans l'absence d'une vraie théorie, disposer
(4) Louis XIV. — (Note des éditeurs).
(2) Le 44 juillet 4789. Cette journée, par les conséquences qu'elle eut dans tout le pays, parut alors à beaucoup d’esprits une révolution. — (Note des éditeurs).
(3) Louis XVIII. — (Note des éditeurs).
spontanément à l'imitation de l’autre. Cette tendance prévalut, surtout chez l'assemblée préliminaire qui, sous l’autorilé de Montesquieu, s'efforça de réduire la crise française à l'importation du régime anglais, en ébauchant même une parodie de sa nationalité théologique (1). Après avoir fait méconnaitre le caractère républicain de l’ébranlement, une telle disposition l'altéra quand le cours des événements eut irrévocablement surmonté les illusions constitutionnelles. Car, en renonçant au simulacre de roi, cet empirisme maintint une funeste prédilection pour le régime parlementaire, quoique contraire à l'ensemble du passé français. L'ambition métaphysique fut ainsi conduite à concevoir la transformation républicaine comme consistant dans le règne d'une assemblée. Cette aberration était trop conforme à l'esprit général de la doctrine critique pour ne pas prévaloir spontanément, autant chez les Montagnards de Rousseau que parmi les Girondins de Voltaire.
L'école dantonienne de Diderot, supérieure aux illusions démagogiques, développa seule les traditions françaises, en concevant la situation républicaine comme deslinée à ranimer l’ascendant nécessaire du pouvoir central (2), au lieu de faire triompher le pouvoir local (3). Quand l’aristocratie britannique institua la coalition rétrograde contre l'impulsion régénératrice, les besoins de la défense nationale transférèrent bientôt le gouvernement à ces chefs d'élite, aussi recommandables de cœur et d'esprit que par le caractère. Ils dominèrent pendant les dix mois compris eutre l'expulsion
(1) Notre Assemblée constituante effectua, il est vrai, une réforme religieuse, la constitution civile du clergé. — (Note des éditeurs).
(2) Le gouvernement. — (Note des éditeurs).
(3) Les administrations départementales et communales. — (Note
ù des éditeurs).
nécessaire des discoureurs (1) et le sanguinaire triomphe des fanatiques (2); période qui caractérisera finalement l'unique assemblée française dont le souvenir doive rester. Alors surgit, à travers les nuages métaphysiques, l’admirable conception du gouvernement révolutionnaire, instituant une dictature comparable à celle de Louis XI, de Richelieu, de Cromwell, et même de Frédéric. Tout en dirigeant avec une irrésistible énergie la défense républicaine, elle compléta l'abolition de la royauté par l'élimination des divers débris qui s'y raltachaient. Cette dictature progressive osa même supprimer, avec la sagesse convenable, le système d'encouragements de la dictature rélrograde envers les éléments empiriques d'un mouvement organique dont la coordination normale devait alors être directement élaborée. Il faut surtout apprécier la judicieuse énergie qui, malgré des préjugés encore accrédités, abolit des mpagnies scientifiques devenues hostiles au progrès théorique, d’après leur irrationnelle constitution, où chaque décision émanait d’une majorité nécessairement incompétente.
Mais quand Danton eut succombé sous l'ombrageuse rivalité d'un déclamateur sanguinaire (3), la nouvelle dictature dégénéra bienlôt en une rétrogradation anarchique à laquelle rien ne sera jamais comparable, L'indépendance française étant assez garantie contre le dedans et le dehors (4), la tendance vers une régénéralon directe dut alors se développer chez ceux qui ne
ne men
4) L'élimination des Girondins aux 31 mai et 2 juin 1793, — (Note des éditeurs).
(2) Les Robespierristes. Voir la note C, à la fin du volume, — (Note des éditeurs).
(3) Robespierre. — Danton fut guillotiné le 46 germinal an II (S avril 4794). — (Note des éditeurs).
(4) Par la reprise de Lyon et de Toulon, par l'écrasement des Vendéens au Mans et à Savenay; par les victoires de W aïignhes
pouvaient sentir à temps l'impuissance organique de la doctrine dominante, désormais incorporée à la défense. Investis d'un empire arbitraire, ils manifestèrent, par l'application la plus décisive, le caractère subversif d’une théorie dont le triomphe exigeait que l’oppression sanguinaire s’étendiît autant aux éléments du nouveau système qu'aux débris de l’ancien (1). Quiconque rattache aujourd'hui l'instinct du progrès à la métaphysique négative pourrait ainsi sentir combien la notion d'un développement continu se trouve naturellement incompatible avec l’immobilité nécessaire des Droits de l'Homme. Malgré la courte durée de ce violent délire, l'opinion publique, sauf des oscillations passagères, regarda toujours ce triomphe de la doctrine critique comme une épreuve décisive de son inanité, puisque les aberrations n'y devinrent exceptionnelles que quant à la possibilité de prévaloir...
Cet ébranlement radical s’était surtout accompli sous la dominalion de l’école de Diderot. Mais ces dix mois caractéristiques avaient élé précédés des huit où l'école de Voltaire témoigna son impuissance sociale, et suivis des quatre où l'école de Rousseau manifesta sa nature anarchique (2). L'ensemble de la crise faisait donc sentir à la fois la nécessité de sortir irrévocablement du régime théologique et l'impossibilité de rien construire sur les bases métaphysiques. Tout le pro— blème occidental consistait désormais à concilier ces deux conditions devenues également impérieuses, en remplaçant les droits divins, dès lors rétrogrades,
et de Hondschoote, par la reprise des lignes de Wissembourg, etc. — (Note des éditeurs). | (4) C'est-à-dire autant aux capitalistes, aux banquiers, aux commerçants et aux industriels, qu'aux nobles et aux prêtres. — (Note des éditeurs). DE (2) Voir la-note C, à la fin du volume, — (Indication des éditeurs).
A PROPOS DE LA RÉVOLUTION ü7
et les droits humains, toujours subversifs, par des devoirs universels, émanés des relations appréciables.
Eo un mot, il fallait fonder la vraie religion en ralliant autour d’un centre unique, à la fois public et privé (1), nos sentiments, nos pensées et nos actions. Les dantoniens avaient seuls compris dignement ce besoin,envers lequelils entreprirent une tentative que son avortement nécessaire ne doit pas empècher aujourd’hui de regarder comme vraiment honorable (2). Comparée aux vagues conceptions émanées, à cet égard, des esprits émancipés, anciens ou modernes, elle offre un progrès notable en cessant d’adorer le monde extérieur pour faire prévaloir le type humain. Mais cette substilution du subjectif à l'objectif ne pouvait suffire, vu son iostitution métaphysique, incapable de s'élever au speclacle social, et forcée d'inaugurer l’attribut le plus individuel (3). Un tel effort, où la question était senlie malgré l'impuissance de la solution, fait mieux ressortir la frivolité des Voltairiens, éludant le problème tomme inutile, et l’inanité des Roussiens qui croyaient l résoudre en étendant l’inconséquence protestante jusqu'à la révélation... (4).
(1) L'Humanité. — (Note des éditeurs).
(2) Voir la note D, à la fin du volume. — (Indication des édiéurs)
(3) La raison. — (Note des éditeurs).
(4) Ils avaient, en général, pour philosophie, c’est-à-dire pour €xplication du monde et de l'homme, le déisme pur. Quelques-uns, tépendant, étaient athées. — (Note des éditenrs\.