‹ Auguste Comte et m. Aulard à propos de la révolution. Appréciation philosophique de l'Assemblée constituante et de la ConventionChapitre 3 sur 14 · SP · texte numérisé non relu

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application politique de la métaphysique négative était d’abord indispensable pour caractériser suffisamment son impuissance organique, de manière à faire enfin convenablement ressortir la nécessité de nouvelles conceptions vraiment positives, spécialement propres à diriger le mouvement de réorganisation, que, malgré cette expérience décisive, beaucoup d’esprits persistent aujourd'hui à rattacher exclusivement aux dogmes critiques, faute d’une saine théorie historique sur. l'ensemble de l’évolution humaine (1).

| Conséquence immédiate de l'ascendant de la doctrine: révolutionnaire : substition des littérateurs aux docteurs: et des avocats aux juges. — L'indispensable ascendant social ainsi momentanément réservé à la doctrine. critique devait naturellement déterminer le triomphe politique des métaphysiciens et des légistes qui en avaient été jusqu'alors les organes nécessaires. Mais pour apprécier convenablement, à cet égard, la vraitsituation générale, il faut maintenant compléter l'explication commencée au cinquante-cinquième cha-. pitre, sur la mémorable transformation qu'avait dù subir, vers le milieu de la troisième phase moderne; l'influence métaphysique proprement dile, désormais passée des purs docteurs aux simples littérateurs, lorsque l’ébranlement intellectuel avait dû surtout se réduire à la seule propagation universelle d’une élaboration négative déjà suffisamment systématisée. Cette inévitable dégénération spirituelle, propre à la transition critique, dût, en effet, nécessairement déterminer dans l'ordre iemporel, au début de la grande crise que nous apprécions, une dégradation essentiellement équivalente, qui transmit aux avocats la prépondérance politique auparavant obtenue par les juges,

4) Voir la note A, à la fin du volume. — (Note des éditeurs).

dès lors rélégués, d’une manière de plus en plus subalterne, à leurs fonctions spéciales, tandis que les avocats, s'élevant, au contraire, au-dessus de leurs opérations privées, s'emparaient graduellement de l'universelle direction des affaires publiques.

Une telle modification devait, de part et d'autre, naturellement caractériser l’entier ascendant de la doctrine critique,

Si, comme nous l'avons reconnu, les litlérateurs Ctaient seuls propres à l'active propagation d'une philosophie négative qu’ils n'auraient pu construire, il est encore plus évident que les avocats, d’après les habitudes même de libre divagation qui les distinguent ordinairement des juges, devaient alors devenir exclusivement aptes à développer suffisamment l'entière application politique d’une métaphysique révolutionnaire dont les principales conceplions avaient dû être préalablement élaborées par des intelligences plus consistantes. On concoit d'ailleurs que les juges, comme les docteurs, s'étant enfin partout incorporés intimement au régime ancien, sous l'influence des modifications qu’ils y avaient déterminées dans le cours des deux premières phases modernes, les avocats devaient naturellement obtenir, ainsi que les littérateurs, la conlance populaire longtemps accordée aux premiers organes de la transition critique. Quand les hautes spétulations politiques semblaient réductibles à de simples tmbiuaisons de formes, destinées à contrôler ou à cirwnscrire des pouvoirs indélerminés, pour régénérer une société supposée indéfiniment modifiable par l'aclion législative, aucune classe ne pouvait certainement être aussi apte que celle des avocats à une telle élaboration métaphysique, dont un exercice journalier leur rendait spontanément familières les principales fictions constitutionnelles. | ‘ À la concevoir durable, cette double organisation

finale propre à la transilion critique constituerait, sans doute, une profonde dégradation sociale, en conférant le principal ascendant à des classes aussi complètement dépourvues, par leur nalure, de toutes convictions réelles et stables, et par suite non moins nécessairement exposées à la démoralisation politique qu'étrangères à toute saine appréciation mentale d’une question quelconque. Mais, en vertu même d'une telle transmission de l'influence critique à des organes plus subalternes et moins respectables que les docteurs et les juges qui l'avaient longtemps dirigée, il devenait évident que cette action transitoire était désormais parvenue à son dernier terme essentiel, caractérisé par cet office vraiment extrême qui consistait à développer activement l'entière application organique de la métaphysique négative, dont l'inaptitude fondamentale une fois directement dévoilée par une expérience pleinement décisive, devait naturellement entraîner bientôt l'universelle déconsidération des deux classes co-relatives ainsi solennellement jugées, et qui, en effet, ne prolongent encore leur stérile et dangereuse prépondérance que par suite d’une déplorable continuation de la même lacune philosophique relativement à la vraie théorie de l'évolution moderne.

Ayant ici assez examiné d’abord la direction nécessaire, ensuite le siège principal, et enfin les agents spéciaux de l'immense crise révolutionnaire, nous devons maintenant procéder, d’après l’ensemble de notre théorie historique, à une sommaire appréciation philosophique de son accomplissement général. Il suffit, pour cela, d'y distinguer successivement deux degrés naturels, l’un simplement préparatoire, l’autre pleinement caractéristique, sous la conduite respective de nos deux grandes assemblées nationales.

À. — Époque préparatoire de la Révolution française. L'As-

A PROPOS DE LA RÉVOLUTION s1

semblée constituante. Conservation de la royauté. — Dans le degré initial, le besoin de régénération, encore trop Yaguement ressenti, semble pouvoir se concilier avec une certaine conservation indéfinie du régime ancien, réduit à ses dispositions les plus fondamentales (1), el dégagé, autant que possible, de tous les abus secondaires.

Quoique cette première époque soit communément jugée moins métaphysique que la seconde, les illusions politiques y étaient cependant bien plus profondes, d'après une tendance absolue aux combinaisons les plus contradictoires ; on y était certainement plus éloigné d'aucune saine appréciation générale de la situation sociale ; l'absence de toute doctrine réelle y conduisait davantage à l’intime confusion du gouvernement moral avec le gouvernement politique ; par suite, enfin, un rationnel esprit réglementaire y obtenait une extension plus arbitraire, et y conduisait à de plus complètes déceptions sur l'éternelle durée des institutions les moins stables : en un mot, jamais position aussi provisoire n'a pu paraître aussi définitive.

Suivant notre théorie historique, en vertu de l'entière tondensation antérieure des divers éléments du régime ancien autour de la royauté, il est clair que l'effort primordial de la Révolution française pour quitter irrévotablement l'antique organisation devait nécessairement tonsister dans la lutte directe de la puissance popukire contre le pouvoir royal, dont la prépondérance taractérisait seule un tel système depuis la fin de la seconde phase moderne. Or, quoique cette époque préiiminaire n'ait pu avoir, en effet, d'autre destination politique que d'amener graduellement l'élimination prochaine de la royauté, que les plus hardis novateurs n'auraient d’abord osé concevoir, il est remarquable

(1) La forme monarchique. — (Note des éditeurs). .

que la métaphysique constlitutionnelle rêvait alors, au contraire, l'indissoluble union du principe monarchique avec l'ascendant populaire, comme celle de la constitution catholique avec l'émancipation mentale.

Tendance vicieuse à l’imitation de la Constitution anglaise. — D'aussi incohérentes spéculations ne mériteraient aujourd'hui aucune attention philosophique, si on ny devait voir le premier témoignage direct d’une aberretion générale qui exerce encore la plus déplorable influence pour dissimuler radicalement la vraie nature de . la réorganisation moderne, en réduisant cette réorgani- . sation fondamentale à une vaine imitation universelle de | la constitution transitoire particulière à l'Angleterre. Telle fut, en effet, l'utopie politique des principaux. chefs de l'Assemblée constituante ; et ils en poursui- ; virent certainement la réalisation directe autant quels, comportait alors sa contradiction radicale avec l'ensem- ; ble des tendances caractéristiques de la sociabilité française (1). C'est donc ici le lieu naturel d'appliquer : immédiatement notre théorie historique à l'appréciation rapide de cette dangereuse illusion ; quoiqu'elle ; fût, en elle-même, trop grossière pour exiger aucuté : analyse spéciale, la gravilé de ses conséquences m'en- : gage à signaler au lecteur les principales bases de cel examen, qu’il pourra d’ailleurs spontanément dévelop* per sans difficulté d'après les explications propres aux deux chapitres précédents.

- L'absence de toute saine philosophie politique fait d'abord concevoir aisément par quel entraînement empi-

(1) La lutte de Danton contre Sieyès, Mirabeau et les autres chefs constitutionnels, à cette époque, tout en indiquant la force propre de cet homme politique, confirme la valeur de la manière de voir d'Auguste Comte. =— (Note des éditeurs).

qui auront convenablement étudié l'ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l’ensemble est néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie politique.

Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux chefs de l'Assemblée constituante à proposer pour but à la Révolution française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et confuse apprécialion des conditions politiques dont je viens d'établir l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors l'impraticable accomplissement, malgré l’énergique ascendant du milieu le plus défavorable. On remarque, en eflet, leur tendance perma- . nente à l'institution régulière d’un pouvoir spécialement aristocratique, dont toutefois l’heureux instinct démotratique de la population française, si dignement représentée, à cet égard, par la ferme volonté des Parisiens, ls empêcha d’oser jamais poursuivre ouvertement l'organisation, directement contraire à l’invariable progression des cinq siècles antérieurs. |

- Il faut aussi noter dès lors une disposition naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de eux des masses naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence, en abusant, à ceteffet, de l’ascendant spontané qu'avait dû

pitre (1). Mais, par une étude plus approfondie, que pouvait seule déterminer une saine théorie fondamentale de l’ensemble de l’évolution moderne, ce grand rapprochement historique eût, au contraire, conduit, en France, à manifester aussitôt la profonde irrationnalité d'une semblable imitation, en faisant sentir que le mouvement français avait été principalement dirigé contre l’élément politique dont la prépondérance graduelle avait imprimé au mouvement anglais le caractère éminemment spécial qu'on voulait ainsi vainement introduire dans un tout autre milieu social.

Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de reconnaitre sans incertitude, d’après une juste appréciation historique, que la constitution parlementaire propre à la transition anglaise fût nécessairement le résultat spontané et local de la nature exceptionnelle que devait prendre, en un tel milieu, la dictature temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase moderne, la décomposition générale du régime catholique et féodal, comme je l'ai précédemment expliqué.

Son origine effective, qu'une célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve donc immédiatement, de même qu'en tout autre cas politique, dans l'ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement analysée depuis le moyen âge. Ceux qui, contre toute prescription rationnelle, s’obstineraient à y voir une imitation quelconque, seraient obligés d'en: emprunter le type réel à de semblables situations antérieures, et se trouveraient ainsi conduits à des rapprochements fort éloignés des opinions actuellement dominantes.

" (4) Désorganisation croïssante, d'abord spontanée et ensuite systématique, de l'ensemble du régime théologique et militaire. — (Note des éditeurs). | . ET

On peut remarquer, en effet, que le régime vénitien, | pleinement caractérisé à la fin du xiv° siècle, constitue certainement, à tous égards, le système politique le

plus analogue à l'ensemble du gouvernement anglais, considéré sous la forme définitive qu'il dut prendre trois ‘siècles après : cette similitude nécessaire résulte évi- -demment d'une pareille tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature temporelle de l'élément aristocratique. Il est même incontestable que, par suite de la diversité des temps, le type vénitien dut être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à l'aristocratie dirigeante une prépondérance dieu plus prononcée, soit sur le pouvoir central, soit sur la puissance populaire. La seule différence capitale que devaient offrir les destinées comparatives de ces | eux régimes pareillement transitoires (et dont le se- | | tond, formé à une époque plus avancée de la décom 1 pO- ‘ Sition politique, ne saurait certes prétendre à la même durée totale que le premier), consiste en ce que l'indé- ‘pendance de Venise devait naturellement disparaitre sous la décadence nécessaire de son gouvernement spécial, tandis que la nationalité anglaise doit heureusement roster tout à fait intacte au milieu de l’inévitable dislocation de sa constitution provisoire.

Quoi qu’il en soit d’ailleurs d'une telle comparaison,

qui m'a semblé propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système anglais en excluant dureste toute idée quelconque d'imitation effective, il demeure ‘incontestable que, malgré les vaines théories métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des divers pouvoirs, la prépondérance spontanée de l'élément aristocratique a dû fournir, en Angleterre comme à Venise, le: principe universel d'un tel mécanisme politique, dont le mouvement réel serait assurément incompatible avec cet équilibre fan= tastique. .

À cette condition fondamentale d'un pareil régime, il en faut joindre deux autres fort importantes, encore plus particulières à l'Angleterre, et qui y ont beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré l’active tendance universelle à la décomposition. radicale de l'antique organisme dont il est Surtout destiné à prolonger l'existence spéciale. La première, déjä. signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste. dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup mieux la subalternisation permanente du pouvoir spirituel que n’avait pu le faire le genre ds: catholicisme propre à Venise, et qui, par suite, devait’ fournir à l'aristocratie dirigeante de puissants moyens, soit de retarder sa déchéance privée en s'emparent: habituellement des grands bénéfices ecclésiastiques, -soit de consolider son ascendant populaire en lui im; -primant une sorte de consécration religieuse d ‘ailleurs | inévitablement décroissante.

Quant à la seconde condition complémentaire du "

gime anglais, elle se rapporte à l'esprit d'isolement pol.

-tique éminément particulier à l'Angleterre, et qui eny: permettant, surtout sous la troisième phase moderne, l'actif développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement tendu à lier profondément lés intérêts principaux des diverses classes au maintien continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi “érigée désormais en une sorte de gage permanent de l4 prospérité commune, sauf l'insuffisante satisfaction dès -lors accordée à la masse inférieure : une semblable teudance habituelle s'était auparavant manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir um pareil ascendant.

Malgré que je ne doive point ici i poursuivre davantage une telle analyse, que chacuu pourra maintenant prolonger avec facilité, elle est certainement assez caractérisée déjà pour faire directement sentir à ceux

qui auront convenablement étudié l'ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l’ensemble est néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie politique.

- Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux chefs de l'Assemblée constituante à proposer pour but à la Révolution française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et confuse appréciation des conditions politiques dont je viens d'établir l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors l'impraticable accomplissement, malgré l'énergique ascendant du milieu le plus défavoble. On remarque, en effet, leur tendance permanente à l'institution régulière d’un pouvoir spécialement tistocratique, dont toutefois l’heureux instinct démo- %tatique de la population française, si dignement repré- &nlée, à cet égard, par la ferme volonté des Parisiens, ks empêcha d'oser jamais poursuivre ouvertement l'organisation, directement contraire à l’invariable progression des cinq siècles antérieurs.

Il faut aussi noter dès lors une disposition naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de eux des masses naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence, en abusant, à ceteffet, de l’ascendant spontané qu'avait dû /

A cette condition fondamentale d’un pareil régime, i ‘en faut joindre deux autres fort importantes, encore ‘plus particulières à l'Angleterre, et qui y ont beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré l’active tendance universelle à la décomposition radicale de l’antique organisme dont il est surtout destiné à prolonger l'existence spéciale. La première, déjà -signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste ‘dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup mieux la subalternisation permanente du ‘pouvoir spirituel que n'avait pu le faire le genre de ‘catholicisme propre à Venise, et qui, par suite, devait fournir à l'aristocratie dirigeante de puissants moyens, soit de retarder sa déchéance privée en s'’emparant habituellement des grands bénéfices ecclésiastiques, -soit de consolider son ascendant populaire en lui im- -primant une sorte de consécration religieuse d’ailleurs inévitablement décroissante.

Quant à la seconde condition complémentaire du régime anglais, elle se rapporte à l'esprit d'isolement poli- -tique éminément particulier à l'Angleterre, et qui en y permettant, Surtout sous la troisième phase moderne, l'actif développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes au maintien -continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi érigée désormais en une sorte de gage permanent de la prospérité commune, sauf l’insuffsante satisfaction dès -Jors accordée à la masse inférieure : une semblable tendance habituelle s'était auparavant manifestée aussi à -Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir un pareil ascendant.

Malgré que je ne doive point ici poursuivre davan= tage une telle analyse, que chacuu pourra maintenant prolonger avec facilité, elle est certainement assez caractérisée déjà pour faire directement sentjr à ceux

qui auront convenablement étudié l’ensemble du gouveroement anglais, combien cette constitution exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l’ensemble est néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie politique.

Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant que possible, fait aussitôt ressortir la rivole irrationnalité des vaines spéculations métaphy-

Siques qui conduisirent les principaux chefs de l’Assemblée constituante à proposer pour but à la Révolution française la simple imitation d'un régime aussi tontradictoire à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et confuse appréciafon des conditions politiques dont je viens d'établir l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors l'impraticable accomplissement, malgré l'énergique ascendant du milieu le plus défavonble. On remarque, en effet, leur tendance permanente à l'institution régulière d’un pouvoir spécialement aristocratique, dont toutefois l’heureux instinct démotratique de la population française, si dignement représentée, à cet égard, par la ferme volonté des Parisiens, ks empêcha d'oser jamais poursuivre ouvertement l'organisation, directement contraire à l'invariable progression des cinq siècles antérieurs.

Il faut aussi noter dès lors une disposition naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de œux des masses naturellement placées sous leur Rironage, pour les unir de plus en plus, suivant le Îype anglais, à ceux des classes en décadence, en abu- &nt, à cet effet, de l’ascendant spontané qu'avait dû PF

3x AUGUSTE COMTE ET M. AULARD

jadis obtenir l'universelle imitation des mœurs aristo= cratiques ( )-

Quant à la condition spirituelle, il n'est pas difh-cile de démèler alors, au milieu des influences philog suphiques prépondérantes, une certaine tendant systématique à ériger aussi le gallicanisme, sous 1 reste d'inspiralions jansénistes et parlementaires, une sorte d’équivalent national du protestantisme anglk can : c'était, sans doute, une étrange tentative ci une population élevée par Voltaire et Diderot; mais M projet n’en était ni moins évident, ni moins propre# caractériser une telle politique, quin'a pas même cess aujourd’hui de trouver secrètement de fervents admi rateurs parmi les métaphysiciens et les légistes qu dirigent encore nos destinées officielles. |

Enfin, relativement à la condition d'isolement natiaÿ nal ci-dessus signalée comme l'indispensable compiég ment de toutes les autres exigences d'une telle imite” tion, on voit heureusement que, à cette époque inilisl@ d'élan universel, elle n'était pas non moins radicalef ment contraire aux propres sentiments spontanés def partisans de cette empirique utopie qu'aux énergique inclinations d’une population généreuse, si noblemenk disposée, par un long excrcice antérieur, à l'acti propagation désintéressée de toutes les amélioration®f quelconques qu'ellé pourrait jamais réaliser, et chef laquelle, en effet, les plus puissants efforts ultérieutéf n'ont pu parvenir à enraciner profondément aucuns affection anti-européenne.

D'après cet ensemble de considérations sommei

nt

(1) Cette tendance funeste à constituer chez nous une ploutes cratie, qui aurait fourni l'équivalent politique de l'aristocratie anglaise, a été signalée, en temps utile, par l'illustre Condorcet, alors membre de la Commune de Paris (1790-1794). — (Note de éditeurs),

débris politiques, spirituels ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s'étaient enfin spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but final du grand mouvement révolutionnaire commencé au xiv° siècle et désormais parvenu à Sa dernière crise essentielle.

L'ensemble de notre théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme le seul reste Capilal de l’an‘ique régime des castes, que nous avons Vu, au cinquante-troisième chapitre (1), fournir partout, d’une manière plus ou moins explicite, la base fondamentale de toute organisation primitive, selon le principe naturel de l’hérédité primordiale des professions quelconques, plus durable à mesure qu'il s’agit d'arts plus compliqués, dont l’exercice plus empirique exige davantage l'apprentissage domestique. Nous avons ‘reconnu, au chapitre suivant, comment ce régime iniial, qui, malgré d'importantes modifications, constituait encore le fond général de l'organisme grec et mêmo main, avait été, pour la première fois, directement ranlé, dès le début du moyen âge, dans sa principale disposition politique, par l'admirable constitution du tholicisme, qui avait enfin radicalement supprimé érédité des plus éminentes fonctions sociales, en un ps où les plus haules combinaisons européennes ient spontanément réservées à un clergé célibataire : k cinquante sixième leçon nous a d’ailleurs montré le hême régime irrévocablement détruit aussi, sous la ière phase du moyen âge, dans l’économie élémenire des sociélés modernes, d'après les suiles néces-

ms ne eq Se ee

(1) Ce chapitre traite spécialement du développement du régime Méologique et militaire, — (Note des éditeurs),

saires de l'émancipation personnelle présidant à l'évo-. lution industrielle (1).

Il est clair que l’abaissement ultérieur de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal, pendant les deux premières phases modernes, n'avait pu que compléter et consolider, surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande transformation ainsi commencée simultanément au moyen âge, pour les plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que perdre beaucoup, sous la troisième phase, à l'excessive concentration d’attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine apprécialion habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendants.

On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que dans l'art de gouverner comme dans tout autre, quoique plus tardivement à raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle, même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation domestique, en lui procurant directement une éducation systématique que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition sociale, les intelligences sufñsamment douées de l'esprit d'ensemble qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que nous considérons,

(1) Il s’agit ici de la transformation du servage. — (Note des éditeurs).

était bien loin, abstraction faite de toute satire personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires naturels.

Cette abolition préliminaire (1), sans laquelle la Révolution française ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de toutes les dé-

molitions partielles destinées à y compléter l'indication d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du

. Système social, autant que le permettait la vicieuse na-

. ture de la seule philosophie qui pût alors diriger un tel ébranlement.

Abolition du Christianisme (2). — Malgré une odieuse

. persécution, aussi impolitique qu’injuste, suscitée par

une haine aveugle, et spécialement entretenue par

l'instinct de rivalité religieuse d’un vain déisme, il faut

surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement ressortir soit la caducité d’une organisation enfin devenue essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la régénération hümaine.

Suppression des Académies et autres sociétés. — Parmi les moindres préparations négatives, il n'est pas inutile

: de noter ici la destruction systématique de toutes les

diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée aujourd'hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir, sans

Ce ete connu me ce ne Se co Su mme nent

(1) L’abolition de la royauté. — (Note des éditeurs). (2) Octobre 1793. — (Note des éditeurs).

que la métaphysique constitutionnelle rêvait alors, au contraire, l’indissoluble union du principe monarchique avec l'ascendant populaire, comme celle de la constitution catholique avec l'émancipation mentale.

Tendance vicieuse à l’imitation de la Constitution anglaise. — D'aussi incohérentes spéculations ne mériteraient aujourd'hui aucune attention philosophique, si on n'y devait voir le premier témoignage direct d’une aberretion générale qui exerce encore la plus déplorable influence pour dissimuler radicalement la vraie nature de la réorganisation moderne, en réduisant cette réorganisation fündamentale à une vaine imitation universelle de la constitution transitoire particulière à l'Angleterre. Telle fut, en effet, l'utopie politique des principaux chefs de l’Assemblée constituante ; et ils en poursuivirent certainement la réalisation directe autant que le comportait alors sa contradiction radicale avec l'ensemble des tendances caractéristiques de la sociabilité française (1). C’est donc ici le lieu naturel d'appliquer immédiatement notre théorie historique à l'appréciation rapide de cette dangereuse illusion ; quoiqu'elle fût, en elle-même, trop grossière pour exiger aucune analyse spéciale, la gravité de ses conséquences m'engage à signaler au lecteur les principales bases de cel examen, qu’il pourra d’ailleurs spontanément développer sans difficulté d'après les explications propres au deux chapitres précédents.

- L'absence de toute saine philosophie politique fait d'abord concevoir aisément par quel entraînement empi

(1) La lutte de Danton contre Sieyès, Mirabeau et les autres chefs constitutionnels, à cette époque, tout en indiquant la fort propre de cet homme politique, confirme la valeur de la msnière de voir d'Auguste Comte. — (Note des éditeurs).

rique a été naturellement déterminée une telle aberration, qui certes devait être profondément inévitable, puisqu'elle a pu complètement séduire la raison même du grand Montesquieu, bien qu'elle dût assurément devenir beaucoup moins excusable sous la lumineuse indication que l’ébranlement révolutionnaire tendit à répandre avec tant d'énergie sur l’ensemble de la situation moderne.

Par suite, en effet, de la différence que j'ai suffisamment expliquée quant à la marche comparative de la. décomposition politique en France et en Angleterre, il. est clair que ces deux modes généraux de la progression négative étaient, par leur nature, mutuellement complémentaires, puisque leur combinaison hypothétique eût aussitôt déterminé l'entière abolition du régime ancien, où, après une commune absorption temporelle du pouvoir spirituel, chacun d'eux avait radicalement subalternisé l’un ou l’autre des deux grands éléments temporels. D'après cette incontestable appréciation instinctive, l’empirisme métaphysique devait donc conduire à penser, au début de la crise finale, que, pour détruire totalement l'antique organisme, il suffi- Sait de joindre à l'extinction française de la puissance aristocratique l’abaissement anglais du pouvoir monarchique.

- Telle est la filiation pleinement naturelle qui devait, dans le dernier siècle, disposer les esprits français à l'initation irréfléchie du type anglais; de même que, réciproquement, elle tend aujourd’hui à faire spontanément prévaloir, chez l’école révolutionnaire anglaise, la considération du mode français ; car chacun des deux Cas se trouvait ainsi posséder nécessairement, quant à la progression négative, les propriétés qui manquaient à l'autre, sans qu'il puisse d'ailleurs exister entre eux,

Sous ce rapport, aucune véritable équivalence, suivant les explications directes du cinquante-cinquième eha-

pitre (1). Mais, par une étude plus approfondie, que pouvait seule déterminer une saine théorie fondamentale de l’ensemble de l’évolution moderne, ce grand rapprochement historique eût, au contraire, conduit, en France, à manifester aussitôt la profonde irrationnalité d'une semblable imitation, en faisant sentir que le mouvement français avait été principalement dirigé contre l’élément politique dont la prépondérance graduelle avait imprimé au mouvement anglais le caractère éminemment spécial qu’on voulait ainsi vainement introduire dans un tout autre milieu social.

Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de reconnaitre sans incertitude, d’après une juste appréciation historique, que la constitution parlementaire propre à la transition anglaise fût nécessairement le résultat spontané et local de la nature exceptionnelle que devait prendre, en un tel milieu, la dictature temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase moderne, la décomposition générale du régime catholique et féodal, comme je l'ai précédemment expliqué.

Son origine effective, qu'une célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve donc immédiatement, de même qu'en tout autre cas politique, dans l’ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement analysée depuis le moyen âge. Ceux qui, contre toute prescription rationnélle, s’obstineraient à y voir une imitation quelconque, seraient obligés d'en emprunter le type réel à de semblables situations antérieures, et se trouveraient ainsi conduits à des rapprochements fort éloignés des opinions actuellement domi nantes.

— " (4) Désorganisation croissante, d'abord spontanée et ensuite systématique, de l'ensemble du régime théologique et militaire. —

D (Note des éditeurs).

On peut remarquer, en effet, que le régime vénitien, pleinement caractérisé à la fin du xiv° siècle, constitue certainement, à tous égards, le système politique le plus analogue à l'ensemble du gouvernement anglais, considéré sous la forme définitive qu'il dut prendre trois siècles après : cette similitude nécessaire résulte évidemment d’une pareille tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature temporelle de l'élément aristocratique. Il est même incontestable que, par suite de la diversité des temps, le type vénitien dut être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à l'aristocratie dirigeante une prépondérance bien plus prononcée, soit sur le pouvoir central, soit sur la puissance populaire. La seule différence capitale que devaient offrir les destinées comparatives de ces deux régimes pareillement transitoires (et dont le second, formé à une époque plus avancée de la décomposition politique, ne saurait certes prétendre à la même durée totale que le premier), consiste en ce que l'indépendance de Venise devait naturellement disparaitre sous la décadence nécessaire de son gouvernement spécial, tandis que la nationalité anglaise doit heureusement rester tout à fait intacte au milieu de l’inévitable dislocation de sa constitution provisoire.

Quoi qu’il en soit d’ailleurs d'une telle comparaison, qui m'a semblé propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système anglais en excluant dureste lute idée quelconque d'imitation effective, il demeure ‘incontestable que, malgré les vaines théories métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des divers pouvoirs, la prépondérance sponlanée de l'élément aristocratique a dù fournir, en ‘Angleterre comme à Venise, le: principe universel d'un tel mécanisme politique, dont le mouvement réel &rait assurément incompatible avec cet équilibre fan= “stigue, ee :

À cette condition fondamentale d’un pareil régime, il

‘en faut joindre deux autres fort importantes, encore plus particulières à l’Angleterre, et qui y ont beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré l’active tendance universelle à la décomposition radicale de l'antique organisme dont il est Surtout destiné à prolonger l'existence spéciale. La première, déjà signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup mieux la subalternisation permanente du. pouvoir spirituel que n'avait pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et qui, par suite, devait fournir à l'aristocratie dirigeante de puissants moyens, soit de retarder sa déchéance privée en s’emparant habituellement des grands bénéfices ecclésiastiques, -soit de consolider son ascendant populaire en lui im: -primant une sorte de consécration religieuse d’ailleurs inévitablement décroissante.

Quant à la seconde condition complémentaire du régime anglais, elle se rapporte à l'esprit d'isolement pol -tique éminément particulier à l'Angleterre, -et qui en ÿ permettant, surtout sous la troisième phase moderne, l'actif développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes au maintien -continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi -érigée désormais en une sorte de gage permanent de l# prospérité commune, sauf l'insuffisante satisfaction dès -lors accordée à la masse inférieure : une semblable tendance habituelle s'était auparavant manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir un pareil ascendant.

Malgré que je ne doive point ici poursuivre davantage une telle analyse, que chacuu pourra maintenant prolonger avec facilité, elle est certainement assez

\ caractérisée déjà pour faire directement sentir à ceux

jui auront convenablement étudié l'ensemble du gouernement anglais, combien cette constitution excepionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l’ensemble est néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie politique.

Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux chefs de l’Assemblée constituante à proposer pour but à la Révolution française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux instincts émanés de notre | aie situation sociale. Une vague et confuse apprécialon des conditions politiques dont je viens d'établir

indispensable influence, les poussa cependant à en hursuivre alors l’impraticable accomplissement, malgé l'énergique ascendant du milieu le plus défavoble. On remarque, en effet, leur tendance permarente à l'institution régulière d’un pouvoir spécialement tristocratique, dont toutefois l’heureux instinct démotrtique de la population française, si dignement repré-

&ntée, à cet égard, par la ferme volonté des Parisiens,

ls empêcha d’oser jamais poursuivre ouvertement

l'organisation, directement contraire à l’invariable progression des cinq siècles antérieurs.

Il faut aussi noter dès lors une disposition naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à détacher les intérêts sociaux des chefs industriels do eux des masses naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence, en abusant, à cet effet, de l’ascendant spontané qu'avait dû

parti monarchique, afin de détruire systématiquement l’un des plus grands résultats de notre passé social, en décomposant la France en républiques partielles, au temps même où la plus redoutable agression extérieure exigeait nécessairement la plus intense concentration intérieure. Quand, par une indispensable épuration, la marche révolutionnaire eut enfin écarté ces dangereux discoureurs, on remarque, en effet, à cet égard, malgré les plus graves divergences, une mémorable unanimité d'efforts permanents pour contenir la tendance métaphysique au morcellement politique, dont l’école progressive actuelle a été ainsi heureusement préservée, laissant désormais à l’école rétrograde l'étrange privilège de telles aberrations, comme je l'ai expliqué au quarante-sixième chapitre.

Le terme naturel d'une exaltation qui, quoique évidemment nécessaire, ne devait ni ne pouvait durer, aurait été directement fixé, par une prévision ralionnelle, à l’époque fort antérieure à la célèbre journée thermidorienne (1), où la France serait suffisamment garantie contre l'invasion étrangère : ce qui exigeait que la résistance révolutionnaire eût été poussée jusqu'à la double conquête provisoire de la Belgique ‘et de Îla Savoie, alors scule pleinement caractérislique d’une efficacité décisive de notre défense nationale (2). Mais l'inévitable irrilation générale résullée d'aussi extrêmes nécessités, et surtout les inspirations absolues de la métaphysique dirigeante, ne pouvaient malheureusement permettre que l'indispensable politique exceptionnelle cessät aussitôt que son principal office provisoire aurait été convenablement accompli. On doit certainement regarder son abusive prolongation, avec

(1) Le 9 thermidor, jour de la chute de Robespierre. — (Note des éditeurs). | (2) Voir la note B, à la fin du volume. — (Note des éditeurs),

un déplorable surcroît d'intensité, après le terme relatif à sa destination nécessaire, comme la cause essentielle des horribles déviations (1) que rappelle trop exclusivement aujourd’hui le souvenir de cette grande époque, et qui n’ont laissé d'autre enseignement universel que l'immortelle démonstration de l'impuissance organique propre à une doctrine purement négative, ainsi poussée à son entière application politique.

C'est ici le lieu d'employer complètement une division historique indiquée d'avance à la fin du volume précédent, entre les deux écoles générales qui avaient surtout dirigé l’ébranlement philosophique du siècle dernier, en poursuivant spécialement l'une l’'émancipation mentale, l’autre l'agitation sociale (2). Quoique ayant également abouti au déisme spéculatif, nous avons déjà reconnu que, dès l'origine, elles avaient envisagé cette situation passagère de notre intelligence sous deux aspects très différents et même virtuellement opposés : l’un progressif, où cette extrême phase de la philosophie primitive ne pouvait constituer qu'une halte rapide d’un mouvement antithéologique touchant à son inévitable destination finale ; l’autre rétrograde, où l'on y voyait, au contraire, le point de départ d'une sorte de restauration religieuse, modifiée d'après les illusions contradictoires de nouveaux réformateurs.

Cette rivalité fondamentale des deux écoles de Voltaire et de Rousseau se laissa toujours distinctement sentir, malgré leur unanime coopéralion active à la grande crise révolutionnaire, par la tendance caractéristique de la première à concevoir franchement la métaphysique dirigeante comme éminemment négative,

(1) Allusion à la sanglante dictature de Robespierre. — (Note des éditeurs).

(2) Les écoles de Voltaire et de Rousseau. — (Note des éditeurs).

et la dictature républicaine comme une indispensable mesure provisoire, dont l'institution lui fut principalement duc; tandis que, aux yeux de la seconde, celle doctrine formait déjà réellement la base nécessaire d'une réorganisation directe, qu'il fallait immédiatement substituer au régime exceptionnel : en même temps, l’une avait constamment témoigné un instinct confus mais récl des conditions essentielles de la civilisation moderne, pendant que l’autre se montrait surtout préoccupée d'une vague imitation de la société antique.

Culte de la Raison. — Après que le commun danget eut cessé de pouvoir suffisamment contenir ces in évitables divergences, l'énergique sollicitude de l'école politique poussa l’école philosophique, jusqu'alors prépondérante, à conslaler directement son impuissance organique en formulant précipitamment, pout la régénération intellectuelle et morale, une sorte de polythéisme métaphysique, dominé par l’adoration de la grande entité scolastique (1), et qui ne pouvait assurément obtenir aucune consistance effective : d'où résulta graduellement la mémorable catas trophe de l'énergique Danton et de l’intéressant Camille Desmoulins, en un temps où tous les triomphes se résumaient par l'impitoyable extermination des adversaires quelconques, sous les déplorables inspirations d'une doctrine qui, profondément incompatible avec toute démonstration véritable, laissait bientôt prévaloir des pa$sions sanguinaires, indiquant toujours la compression matérielle comme seul gage assuré de la convergent spiriluelle, suivant la nature constante des conceptions politiques qui repoussent ou méconnaissent l8

mnt D,

(4) La Raison. — (Note des éditeurs).

division fondamentale des deux puissances élémenlaires (1).

Dictature de Robespierre. — L'ascendant décisif ainsi naturellement procuré à l’école politique, où le sincère fanatisme de quelques chefs recommandables dissimulait la facile et dangereuse hypocrisie d’un plus grand nombre de purs déclamateurs (2), vint bientôt prouver, à son tour, d’après l'irrécusable témoignage d'un horrible délire, que, malgré ses mystérieuses promesses, elle était encore moins apte que sa rivale à diriger convenablement une vraie réorganisation finale. C’est surtout alors que, par une inévitable aberration générale, la métaphysique révolutionnaire, sous l'absurde prépondérance du type antique radicalement méconnu, fut rapidement conduite à se montrer directcment hostile aux divers éléments essentiels de la civilisation moderne (3), dont l'universelle influence spontanée empêchait nécessairement le libre essor d’une telle utopie rétrograde, chez les esprils même les plus accessibles à de vains entrainements systématiques.

En contradiction radicale avec la solidarité nécessaire des deux mouvements hétérogènes mais convergents dont l’ensemble caractérise, d’après les deux chapitres précédents, l’évolution fondamentale de la sociabilité européenne depuis le moyen âge, on vit ainsi la progression négative, irrationnellement devenue organique, se tourner enfin contre la progression positive, après avoir pleinement satisfait à sa propre destination transitoire.

(1) Temporelle et spirituelle ou politique et religieuse. — (Note des éditeurs).

(2) Allusion à l’école de Rousseau et au parti de Robespierre, qui lui correspond en politique. — (Note des éditeurs).

(3) La science et l'industrie. — (Note des éditeurs),

Cette déviation décisive, sensible même pour l'évo: lution scientifique et l’évolution esthétique, dut être surtout prononcée relativement à l’évolution indus trielle, alors menacée d’une entière désorganisation. d’après une désastreuse tendance politique à détruire l'indispensable subordination élémentaire des classes laborieuses envers les véritables chefs naturels de leurs travaux journaliers, afin d'appeler la plus incapable multitude, sous l'inévitable direction des litté. rateurs et des avocats, à une active participation permanente au gouvernement effectif, par une abusive appréciation métaphysique du juste intérêt continu que, dans tout véritable état social, les moindres citoyens doivent nécessairement prendre, en raison de leurs talents et de leurs lumières, à la marche générale des affaires publiques.

Du point de vue purement politique, la grande réaction rétrograde, que l'école révolutionnaire la plus avancée fait aujourd'hui commencer seulement à ls journée thermidorienne (1), me parait devoir être réellement envisagée désormais, d’après l’ensemble de notre élaboration historique, comme remontant à la célèbre tentative pour l’organisation fondamentale du déisme légal, pleinement caractérisée par une manifestation mémorable (2), et dont la tendance nécessaire ressortait déjà des singulières révélations qui attribuaient une sorte de mission célesle au sanguinaire déclamateur érigé en souverain pontife de cette étrange restauration religieuse (3). Sous ce nouvel aspect, le mouvement thermidorien, d’abord dirigé par les amis de Danton, reprend un caractère plus conforme

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(1) Le 9 thermidor an IT (27 juillet 4794). — (Note des éditeurs).

(2) La fête de l'Être suprême, le 20 prairial an II (8 juin 1794). — (Note des éditeurs).

{3) Maximilien Robespierre. — (Note des éditeurs).

aux saines inspirations spontanées de la raison publique, en constituant primitivement le symptôme décisif de l’inévitable décadence d'une désastreuse politique, qui, malgré la plus horrible exagération des procédés exceptionnels, ne pouvait réellement parvenir, en troublant profondément l'économie élémentaire propre à la sociabilité moderne, qu'à organiser finalement une immense rétrogradation : il reste d'ailleurs pleinement incontestable que, à la faveur de cette indispensable journée, bientôt détournée de sa destination naturelle, de sanglantes représailles furent déplorablement dirigées, à la secrète instigation du parti monarchique, contre l’ensemble du mouvement révolutionnaire (1).

En se félicitant de voir enfin, comme il l'avait tant mérité, le grand Carnot sortir glorieusement d’une telle collision, tout vrai philosophe devra toujours y regretter spécialement la perte d'un noble jeune homme, l'éminent Saint-Just, tombé victime presque volontaire de son aveugle dévouement à un ambitieux sophisle, indigne d’une si précieuse admiration.

J'ai cru devoir ici convenablement insister sur la saine appréciation historique propre à l'ensemble de l'époque la plus décisive que püt offrir la portion jusqu'à présent accomplie de l’immense révolution au sein de laquelle nous vivons {2}. On voit ainsi, d'une part, comment le degré républicain a spontanément élevé, d’une manière beaucoup plus complète et plus énergique que n'avait d’abord pu le faire le degré constitutionnel, une sorte de programme politique vraiment fondamental, dont l’ineffaçable souvenir indiquera naturellement,

(t) Première terreur blanche : ans III à VI. — (Note des éditeurs).

(2) Écrit en juin 1841, à l’apogée de la monarchie de Juillet. — (Note des éditeurs).

jusqu'à une convenable réalisation ultérieure, la des— tination finale de cette crise universelle, malgré lex mode essentiellement négatif sous lequel il dut alor=æ===s être conçu par la métaphysique dirigeante, dont l'in vitable impuissance organique fut, d'une autre part, simultanément démontrée d'après l'épreuve solennelle, pleinement caractéristique quoique nécessairement pa==sagère, de son entier ascendant politique.

Quelques vains efforts qu'ait pu tenter ensuite 1 a grande réaction rétrograde dont je viens d'assigner 1 a véritable origine historique (1), pour dissimuler totale=—=ment le premier enseignement social en laissant seule ment ressortir le second, ils sont tous deux égalemer-—t impérissables auprès de la population européenne, au sx yeux de laquelle ils tendront spontanément de plus e===1 plus à devenir radicalement inséparables, aussitC=û qu’une sage élaboration philosophique aura suffi isamment fondé, sur leur combinaison permanenteæ= € l'indispensable indication générale de la marche ul rieure propre à l'ensemble du mouvement révolæl tionnaire.

Toutes les récriminations doctorales sur la prétendus € inopportunité radicale de la régénération totale ainæ Si projelée par les conventionnels français, ne peuver 2! réellement affecter, d'après notre théorie historique: que l'insuffisance nécessaire des moyens vicieux qu’un décevante métaphysique dut conduire à y appliquer ; mais elles ne sauraient nullement atteindre le besoi 1 fondamental d'une réorganisation universelle, qui éta déjà aussi incontestable, et même aussi pleinemeræm" senti par les masses, qu'il peut l'être essentiellemeræ t aujourd’hui. Rien ne doit mieux confirmer une telle ap

(1) La restauration du culte de l'Étre suprême par Robesæœ pierre. — (Note des éditeurs),

préciation que la mémorable lenteur, trop peu comprise jusqu'ici, d’un mouvement rétrograde dont l'insinct dirigeant se reconnaissait tacitement incompatible avec les plus intimes dispositions populaires, qui, par leur énergique antipathie, obligèrent ensuite à prendre lant de longs et pénibles circuits politiques pour restaurer enfin, sous un vain déguisement impérial, une monarchie qu’une seule rapide secousse avait d'abord suffi à renverser entièrement : si tant est même que la stricte exactitude historique permette maintenant d'envisager comme vraiment rétablie une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses divers possesseurs effectifs à leurs propres successeurs domestiques, quoique une telle transmission héréditaire constitue certainement la principale différence caractéristique entre le véritable pouvoir royal et le simple pouvoir dictatorial, dès longtemps devenu, sous une (orme quelconque, naturellement indispensable, suivant nos explications antérieures, à la siluation transiloire des sociétés modernes.

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