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LES UTOPIES POSITIVES

Le tableau synthétique de l'avenir humain que présente le quatrième volume de la Politique surabonde de vues lumineuses et de prévisions surprenantes. Quelquefois aussi, les déductions sont contestables.

L'évolution humaine n'est pas aussi avancée que Comte avait pu le croire. Il y a des réactions inattendues. L'anarchie se prolonge plus qu'on ne pouvait le supposer vers i85o.

Il est certain que l'époque est excessivement lointaine où Ton divisera la planète en 5oo sociocraties, gouvernées chacune par un triumvirat, voire même où l'on pourra décomposer les États européens en une grande République occidentale partagée en 60 républiques indépendantes, mais ayant un même régime spirituel, et où l'on pourra, conséquemment, remplacer l'armée française par 80.000 gendarmes. La monnaie sphérique n'est pas une mesure qui

s^mposera jamais. L'abandon de l'Algérie aux Arabes, en l'état actuel des choses, serait une sottise politique. La colonisation en général, si on l'entend bien, est l'action propre à aménager la planète pour une exploitation ordonnée et à préparer la diffusion universelle du positivisme.

Mais ce sont là des détails d'infime importance au regard de l'œuvre colossale de ce géant de la pensée. Je ne m'y arrête que parce que les critiques malévoles se les repassent les uns aux autres, sans avoir l'intelligente curiosité d'en savoir un peu plus. Pour la plupart des boulevardiers et des bavards de salon qui se posent pour ne rien ignorer, tout le positivisme est là. Et dans l'impuissance incurable où ils sont d'entendre et de sentir, c'est un motif à moquer. Les « utopies » religieuses sont soutenables d'ailleurs et, sans être essentielles, peuvent faire corps avec la doctrine. Ainsi, l'incorporation au grand Fétiche que Pierre Laffitte a fort bien expliqué : « Auguste Comte admet que la philosophie doit systématiser la recherche de la fiction ou de la poésie, aussi bien que la science ; d'après cela, il considère le fétichisme, ou l'animation de toutes choses,comme un élément de toute poésie. )> La poésie, n'est-ce point l'expression et l'écho de toutes les émotions profondes ? Et sous l'empire d'une passion dominante, dans l'amour sexuel,après la perte d'un être cher, dans l'exaltation d'une joie €J.trême ou sous l'écrasement d'une douleur immense, ne retournons-nous point, spontanément, au fétichisme ancestral?

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Le culte de la vierge-mère a suscité quelques railleries faciles. Ce n'est qu'une sublime idéalisation de la femme. Proudhon, qui n'était pas un mystique, admirait cette touchante conception.

Elle n'est pas absurde. La parthénogenèse est assez connue aujourd'hui, notamment par les travaux et les expériences de MM. Jacques Loeb, Morgan, Doncaster, Girard, Yves Delage, pour qu'on puisse admettre l'idée d'une femme parvenant, grâce à une surexcitation morale extraordinaire, à provoquer sans contact sexuel l'éclosion d'un germe. On a trouvé dans un kyste ovarique un fœtus tout entier. Les kystes dermoïdes se peuvent expliquer par l'autofécondation. Les docteurs Longet, Répin ont cité des faits troublants.

Le vénérable docteur Audiffrent m'assure que le Maître, dans ses derniers jours surtout, insistait sur l'importance de cette utopie et le devoir, pour ses disciples, de la propager. Dans un ouvrage non publié encore, le docteur Audiffrent s'est appliqué à y satisfaire. Il l'a fait en savant autant qu'en disciple aimant.

Quelle que soit l'opinion qu'on en garde, on ne saurait méconnaître l'élévation et la pureté de cette imagination positive.

On le voit, si génial qu'il soit, Auguste Comte reste bien un homme. Mais il a fallu qu'il se trompe parfois pour que nous nous en souvenions. C'est par ses défaillances, si rares pourtant, qu'il nous rejoint. Elles concourent donc, par là, à harmoniser une

grande vie avec la grande doctrine qui proclame que le seul principe absolu est que tout est relatif.

Mais, le plus souvent, nous prenons pour rêves et erreurs le débordement d'un cœur et d'un cerveau trop pleins pour notre temps. Nous reconnaîtrions là, sans doute, un fécond amour et de puissantes vérités si notre entendement était plus robuste et nos élans d'âme moins médiocres. . .

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