LA RELIGION POSITIVE
L'affaiblissement, peut-être prématuré, des croyances ihéologiques a suscité dans tout TOccident, et particulièrement en France, plus en avance, une théorie de plus en plus dispersive et une pratique de plus en plus divergente. Quand il n'y a plus de discipline spirituelle commune, et donc aucune éducation publique possible, l'autorité temporelle se décompose aussi. Cest l'anarchie ; d'abord latente, insidieusement dissolvante; puis patente, farouchement destructrice.
Or, nous dit Comte, dans la Politique, « on doit juger entièrement chimérique l'espoir que suscite une rationalité vicieuse, aspirant à la convergence sous la seule impulsion de l'esprit, sans aucune participation du cœur. Même chez ceux qui peuvent vraiment apprécier les démonstrations, les moindres dissidences suffisentpour neutraliser les principales concordances, quand la vénération ne vient pas surmonter l'insu-
bordination. Il faut donc regarder toute synthèse partielle comme tellement impossible, que le positivisme aurait fourni seulement un vain aliment à la curiorité, s'il était resté toujours à l'état philosophique sans atteindre la plénitude religieuse. La principale gravité de l'anarchie moderne consiste en ce que, malgré son caractère essentiellement intellectuel, elle a fini par altérer les sentiments. »
C'est surtout la vénération qui se perd, même dans la vie privée. « Mais la principale altération concerne la morale publique, où la solidarité n'est sentie qu'envers les rapports les plus grossiers, tandis que la continuité reste partout méconnue. Rétrogrades ou révolutionnaires, tous les Occidentaux s'accordent autant à dédaigner le passé qu'à négliger l'avenir, pour fonder la discipline pratique sur le seul antagonisme des intérêts matériels. » Même le catholicisme, si large, si humain par ailleurs, « rompt la chaîne des temps en maudissant ses vrais ancêtres ». Seul, le positivisme, qui le continue et le complète, est catholique totalement, c'est-à-dire vraiment universel dans le temps comme dans l'espace. C'est seulement au positivisme « qu'il appartient d'invoquer l'ensemble des antécédents humains, parce que sa synthèse relative lui permet deles consacrer tous, comme autant d'affluents spontanés vers l'unité qu'il systématise ».
L'éducation encyclopédique « dispose à développer les conséquences au lieu de discuter les principes ». Elle aura donc pour résultat principal d'instituer cette discipline : « Quand la foi démontrable aura partout
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remplacé des croyances invérifiables, le sentiment ne cessera point de compléter la raison envers la plupart des opinions admissibles, dont les preuves spéciales resteraient souvent insuffisantes, si la confiance n'y suppléait. »
Le positivisme relie et rallie en réglant. Il est donc, essentiellement, une religion. « Faire partout prévaloir les conceptions générales sur les notions spéciales et subordonner les instincts personnels aux sentiments sociaux, tels sont les deux offices, profondément connexes, que doit aujourd'hui remplir la vraie religion. » On ne saurait trop le répéter, par sa puissante systématisation universelle, le positivisme établit définitivement Tunité au dedans, l'union au dehors et la continuité dans la vie collective et individuelle. Il résout ainsi,complètement, tout le problème religieux : régler chaque nature individuelle et rallier toutes les individualités. Cette solution parfaite ne pouvait être trouvée qu'après la démonstration positiviste que la fixité et la communauté suivent des lois identiques, tout hommes différant successivement de lui-même autant qu'il diffère simultanément des autres, et la découverte de ces lois. Les religions théologiques, avec leur absolutisme fondamental, étaient condamnées à devenir insuffisantes. Elles étaient marquées pour finir après des siècles de puissance et de splendeurs ; car leurs solutions, pour bienfaisantes, progressives qu'elles aient été et admirables qu'elles seront toujours, ne purent être jamais que partielles et temporaires.
Le positivisme est la religion intégrale et définitive. Il ne tend nullement à comprimer le sentiment religieux, comme on Ta dit; mais, au contraire, à l'exalter. Il n'abat ce qui est caduc que pour réédifier bellement ce qui ne tombera plus. En complétant la religion, Auguste Comte, lui a fait une place et donné un rôle qu'elle n'a jamais eus, même dans les théocraties les plus énergiques.
Dans le positivisme, la religion est partout, elle absorbe tout, toute pensée, toute action, toute affection se rapportent à ce qui nous relie dans l'espace et dans le temps. Elles en sourdent et elles y aboutissent. « La religion constitue pour l'âme, a dit Comte, un consensus normal exactement comparable à celui de la santé envers le corps. »
Le positivisme est la religion de l'Humanité. C'està-dire que le médium entre le monde et l'homme est désormais l'Humanité, — un être non plus fictif, comme Dieu, mais réel.
Auguste Comte nous a montré que la sociologie embrassait toutes les sciences dont elle était la raison positive et la fin : à vrai dire, il n'y a qu'une science, celle de l'Humanité, parce qu'il n'y a de science que du général. Et le plus général, pour l'homme, c'est évidemment l'Humanité. Ainsi la philosophie aboutit à la sociologie, et la sociologie à la religion.
Dans cette science des sciences, toutes les lois connues et même inconnues seront coordonnées subjectivement. Malgré l'ignorance, il faut vivre, — soit : penser, agir, aimer. La vie précède la connaissance.
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Auguste Comte ira même jusqu'à idéaliser Tordre, génc'ral. « Quand on renonce franchement à l'absolu, dit-il, on sent que, pour nous, la vérité consiste toujours à établir une suffisante harmonie entre nos conceptions subjectives et nos impressions objectives ; en subordonnant d'ailleurs un tel équilibre à l'ensemble de nos besoins privés et publics. » Il n'exclut pas le rêve, l'utopie, si efficaces dans toutes les grandes conceptions religieuses ; il se borne à les régler et à les systématiser, en les soumettant aux conditions réelles de Tordre naturel. « En remplaçant partout une vaine providence surnaturelle par la vraie providence humaine, dit-il, nous ne devons jamais craindre d'instituer un ordre idéal supérieur à Tordre réel, quoique celui-ci, malgré ses imperfections, fournisse toujours la base nécessaire de nos constructions les plus hardies. »
On ne définit pas THumanité par l'homme, on Tentend bien ; mais Thomme par THumanité. Elle n'est pas tout ce qui vit actuellement, d'apparence plus ou moins humaine, elle est « Tensemble continu des êtres convergents ». L'Humanité se compose de beaucoup plus de morts que de vivants.
Nous sommes surtout dominés par le passé, nous fommcs des produits historiques. « Nous sommes de plus en plus gouvernés par les morts. » Par nous, dAHH tout ce que nous faisons de bien, qui s'incorpore A THumanité, ce sont nos ancêtres qui s'expriment cl «gisscni. Quand nous nous insurgeons contre ce (jr«nd-Èlrc qui doit nous régir, nous rétrogra-
dons jusqu'à la plus sauvage et la plus folle anarchie. L'intellectuel qui se révolte contre les traditions séculaires, qui prétend tirer tout de son propre fonds cérébral, c'est, dans la mesure où il y réussit, un anthropopithèque qui sait lire et écrire, qui dispose inconsciemment de toutes les puissances de la civilisation, une monstruosité.
Une civilisation n'est pas l'œuvre d'une seule génération, un miracle. Quand nous attaquons le passé, ce sont les fondations mêmes que nous minons avec une terrible inconscience. Et c'est à quoi la France s'emploie depuis plus d'un siècle!...
Ainsi donc, nous ne sommes vraiment des hommes qu'autant que nous prolongeons Teffort de nos ancêtres et dans la mesure où nous apportons de nousmêmes à cet ensemble continu qu'est THumanité. Les parasites, ceux qui vivent sur le capital amassé par le labeur des générations, la vertu, l'héroïsme, le génie des plus grands de nos ascendants, sans y rien ajouter, pas même l'exemple d'une bonne volonté, chez lesquels la sociabilité ne se manifeste que sous la pression policière et judiciaire, les « producteurs de fumier », comme disait Comte, ceux-là ne font partie de THumanité que durant leur inutile ou nocive existence, éphémèrement. En mourant, ils disparaissent, sans rien laisser d'eux qui les fasse revivre dans la mémoire reconnaissante de la postérité.
Pour les autres, au contraire, les bons serviteurs du Grand-Etre, il y a promesse d'une survie subjective indéfinie.
Auguste Comte a tiré de cette conception élevée, très propre à susciter des dévouements et à ranimer les enthousiasmes, tout ce qu'elle peut donner. Malheureusement, il le faut reconnaître, ce qu'elle peut donner, qui est réel pourtant, n'est pas équivalent à ce qu'ont faitjaillir de l'âme les mirifiques promesses du paradis, qui sont fictives.
Le Maître lui-même n'a pas dû s'illusionner beaucoup là-dessus. Mais il s'est trouvé en face d'un fait : l'épuisement des croyances à l'au-delà, même chez les fidèles. « Dans un régime déjà fondé sur l'opinion publique, constate-t-il, où chacun aspirait davantage à revivre en autrui qu'au ciel, la certitude d'une éternelle souffrance ne pouvait arrêter l'accomplissement d'une obligation sociale. ^
Le positivisme satisfait aussi, malgré son relativisme fondamental, au besoin d'absolu qui sera toujours ressenti par les âmes les plus ardentes. Dieu était un absolu en soi, l'Humanité sera un absolu pour les hommes. En effet, l'Humanité est un absolu relatif, puisque tout ce qui est humain, c'est-à-dire tout ce que nous pouvons connaître et qui peut nous servir s'y rapporte.
La religion positive n'est pas qu'une aspiration ; elle est constituée, puisqu'elle a sa providence, son culte, son dogme, son régime.
Aux providences surnaturelles périmées, elle substitue les efficaces providences humaines. Le Patriciat devient notre providence matérielle, le Sacer-^ doce notre providence intellectuelle, la Femme notre
providence morale et le Prolétariat notre providence générale.
Le culte, c'est proprement la culture des sentiments sociaux, puisque « la religion doit surtout nous disposer et nous enseigner à vivre pour autrui ».
Le culte privé comporte «deux grandes institutions sociolâtriques, l'une relative aux vrais anges gardiens, l'autre aux neuf sacrements sociaux ». Les trois anges gardiens, « ministres et représentants du Grand- Être », sont la mère, l'épouse et la fille. La méditation et la prière sont nécessaires, trois lois par jour, au lever, au milieu de la journée et au coucher, pour exalter notre amour. « Prier, dit A. Comte, c'est tout ensemble aimer et penser si la prière reste purement mentale ; tantôt aimer en pensant et tantôt penser en aimant, suivant la disposition dominante. Mais, si la prière devient aussi orale, selon sa vraie nature, alors prier constitue à la fois aimer, penser et même agir. Ainsi, la prière purifiée offre le meilleur résumé de la vie ; et, réciproquement, la vie sous son plus noble aspect, ressemble à une longue prière. »
Neuf sacrements caractérisent le culte domestique. Ce sont : la Présentation, l'Initiation, l'Admission, la Destination, le Mariage, la Maturité, la Retraite, la Transformation, l'Incorporation, « Le sacrement est une réaction systématique de la vie publique sur la vie privée aux principales époques de notre existence par un sacerdoce organisé. »
Le culte public est concret et abstrait. Il y a donc deux calendriers qui nous rappellent les grands faits,
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les grandes dates, les grands types de l'Humanité que nous devons célébrer et glorifier, — et aussi les grandes forces sociales que nous devons comprendre. Le calendrier positiviste comporte treize mois égaux de chacun vingt-huit jours, ou quatre semaines exactement ; plus un jour complémentaire consacré à la Fête universelle des morts et un jour additionnel, les années bissextiles, consacré à la Fête des saintes femmes.
Voici les treize mois du calendrier concret avec leurs quatre célébrations hebdomadaires :
I" mois, Moïse : La Théocratie initiale. Numa, Bouddha, Confucius, Mahomet.
2« mois, Homère : La Poésie ancienne, Eschyle, Phidias Aristophane, Virgile. *
3« mois, Aristote : La Philosophie ancienne. Thaïes Pythagore, Socrate, Platon.
4' mois, Archimède : La Science ancienne. Hippocrate, Apollonius, Hipparque, Pline l'Ancien.
5« mois, CÉSAR : La Cimlisation militaire. Thémistocle, Alexandre, Scipion, Trajan.
6« mois, Saint Paul : Le Catholicisme. Saint Augustin, Hildebrand, saint Bernard, Bossuet.
7«» mois, Charlemagne : La Civilisation féodale. Alfred, Godefroy, Innocent III, saint Louis.
8« mois, Dante : L'Épopée moderne. Aristote, Raphaël, Le Tasse, Milton.
9- mois, Gutenberg : L'Industrie moderne. Colomb, Vaucanson, Watt, Montgolfier.
io« mois, Shakespeare : Le Drame moderne. Calderon, Corneille, Molière, Mozart.
ii« mois, Descartes : La Philosophie moderne. Saint Thomas d'Aquin, le chancelier Bacon, Leibniz, Hume.
12* mois, Frédéric : La Politique moderne. Louis XI, Guillaume le Taciturne, Richelieu, Cromwell.
i3« mois, Bichat : La Science moderne. Galilée, Newton, Lavoisier, Gall.
Le second calendrier positiviste, nous dit M. Emile Corra (Appréciation générale du positivisme), ayant pour objet le culte abstrait de l'Humanité ou l'idéalisation systématique de la sociabilité finale, résume en 81 fêtes annuelles la glorification de la Providence humaine, la seule que nous puissions concevoir et vénérer, sous la forme de ses liens fondamentaux : Humanité, Mariage, Paternité, Filiation, Fraternité, Domesticité ; et ses états préparatoires : Fétichisme, Polythéisme, Monothéisme ; enfin de ses fonctions normales qui sont représentées par : la Femme (providence morale), le Sacerdoce (providence intellectuelle), le Patriciat (providence matérielle), le Prolétariat (providence générale).
L'art, sous toutes ses formes, devra se vouer au culte de l'Humanité. Ce noble exercice lui suggérera d'ailleurs les plus sublimes inspirations. L'art ne peut être que religieux.
Le dogme, c'est l'ensemble des connaissances positives coordonnées dans la sociologie. « Toute l'étude du dogme positif, dit Comte, conduit à conclure que notre véritable unité consiste surtout à vivre pour autrui. » Voici comment Littré, dans son livre Conservation, Révolution, Positivisme, Va apprécié:
Un seul coup d'oeil jeté sur ce dogme nouveau nous révèle toute la direction et tout le sens de l'histoire. Établissant toutes les conditions qui nous régissent tant du côté du monde inorganique que de celui de la vie et de la société, ce dogme nouveau met le frein véritable, ensei-
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-cognant ce qui se peut et ce qui ne se peut pas dans la modification de l'ordre naturel et dans le perfectionnement de notre situation. Là se ferme la porte aux divagations révolutionnaires. Et il n'a rien de fortuit et de conventionnel, car il n'est que le sommaire philosophique, le résumé suprême, l'épanouissement religieux du travail scientifique qui se poursuit depuis l'origine des sociétés, et qui, de notre temps, illumine d'un révélation nouvelle notre passé, notre présent et notre avenir.
Le régime correspond exactement au culte. Il doit faire prévaloir dans Texistence pratique, sous la direction sacerdotale, l'unique principe de l'harmonie universelle : vivre pour autrui. Le régime, ce sont donc les règles précises qui inspirent et guident les actes personnels, domestiques et sociaux, c'est « l'ordre temporel qui s'établit sous la direction d'un ordre spirituel ».
Le positivisme est le digne continuateur du catholicisme, éducateur du monde occidental et plus particulièrement de notre France. Si celui-ci est la religion théologique qui contient le moins de surnaturel, celui-là est la philosophie qui satisfait le mieux aux besoins du coeur. En somme, le positivisme est un catholicisme plus catholicisé, c'est-à-dire plus universalisé et mis au point des exigences de la raison positive.
Quelques mois avant sa mort, dans une lettre écrite à son père, et publiée récemment par la Revue occidentale, Auguste Comte écrivait :
« La religion de l'Humanité regarde tous les cultes antérieurs comme ses diverses préparations spon-
tanées, encore utiles et même indispensables à Timmense majorité des âmes actuelles. Elle fait surtout apprécier le catholicisme dernier et principal précurseur du positivisme. Cette sympathie s'est publiquement caractérisée dans ma construction du calendrier positiviste, où tous les grands noms catholiques sont mieux honorés qu'ils ne Pavaient jamais été. Ma vie privée a spécialement développé ces dispositions de gratitude et de vénération par un long usage journalier du meilleur livre du catholicisme (l'Imitation). Depuisdix ans, je relis trois fois chaque année cet incomparable ouvrage, à raison d'un chapitre chaque matin,, lu d'abord dans l'original, puis d'après la traduction en vers de Corneille. Je termine, chaque mercredi, mon affectueux pèlerinage hebdomadaire par une demi-heure de pieuse station à l'église Saint-Paul, en souvenir spécial de la haute importance que ma sainte amie et moi savions également attacher à notre naissance catholique, qui nous avait spontanément préservés des divagations et fluctuations protestantes. » Dans l'eff'rayant désordre actuel des idées, des actes et des sentiments, ces deux grandes doctrines n'ont pas à se combattre. Elles peuvent s'allier. Le positivisme ne s'adresse point aux vrais fidèles. Surtout dans sa phase militante, il ne leur donnerait pas mieux. Il ne s'adresse qu'à ceux qui gâchent une vie sans base, sans ressort, sans but, dans un décevant vagabondage mental, sentimental et moral. Dans la même lettre dont je viens de citer un long extrait, Comte disait encore : « Ma religion, ultérieurement
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destinée à tous, devient aujourd'hui celle de quiconque n'en peut plus avoir d'autre. » Il est arrivé même que le positivisme a servi de transition pour un complet retour à l'Église. C'est que le scepticisme, le matérialisme, l'athéisme déguisent parfois une révolte inavouable contre les seules obligations morales qu'impose l'Église, non une véritable émancipation intellectuelle. Même s'il est sincère, l'athéisme n'est qu'une forme de théologisme, moins rationnelle que l'ancienne, « puisqu'il prétend traiter les mêmes problèmes, dit Littré, sans y appliquer le seul mode que ces problèmes comportent, à savoir la supposition de volontés et d'intelligences analogues à la volonté et à l'intelligence humaine ».
En voici un curieux exemple. Un rédacteur anonyme de la revue l* Action française écrivait dernièrement :
Cest le positivisme qui sauvegarda en moi l'essentiel de mon catholicisme quand j'eus la regrettée sottise d'en renier l'Église et les formes. Certes, alors, je ne m'en doutai pas. Ce fut ainsi pourtant. Je le vis bien à l'aisance avec laquelle je le quittai à nouveau pour revenir au culte et à l'Église catholiques... En plein positivisme je m'étais trouvé dans la situation de ce Maître [Auguste Comte] lui-même. Les soutiens indispensables et coutumiers des sacrements m'y manquaient, et aussi le point d'appui métaphysique de la prière. Le besoin que j'en avais ressenti là, l'étude consciencieuse du monde et de la société à laquelle ce besoin m'avait forcé, et l'observation fidèle qu'Auguste Comte me montrait de la partie matérielle et sensible de la création m'avaient préparé à mieux comprendre, à mieux
apprécier ma religion. Et si l'on admet que ce grand Maître aima son prochain comme lui-même ; et que, de cet amour seul (incomplet, imparfait sans doute, mais indissolublement solidaire de l'amour de Dieu), dérivent ses tentatives et sa doctrine, - on y vérifie au bien qu elles m'ont fait et au service qu'elles m'ont rendu, que Comte, le positiviste, mais l'homme aimant et de bonne volonté, sert mieux de chemin à la Grâce que les prédicants pharisiens, ignorants ou insincères, ironiques ou méfiants.
Ainsi,le positivisme révèle aux catholiques dévoyés leur véritable état d'esprit théologique et par là les ramène à la discipline traditionnelle. Le correspondant de r Action française n'a pas connu la prière ni les sacrements positivistes : il en était donc resté à la partie purement intellectuelle. C'est l'indice d'une incomplète émancipation. Mais, sans le positivisme, il ne l'eût pas reconnu et il serait devenu une épave parmi les épaves à vau-l'eau. L'Église, on le voit, peut utiliser le positivisme comme le lui conseillait F. Brunetière, — et le positivisme ne demande qu'à être utilisé. Il est sûr de l'avenir, - sMl y en a un, si les forces d'ordre nous sauvent. Or l'Église est la plus grande force d'ordre qui subsiste. On le voit, le positivisme peut aussi utiliser l'Eglise.
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