‹ Auguste Comte et son œuvre [microform]; le positivismeChapitre 15 sur 17 · IV. Théorie vitale (existence, santé, maladie · texte numérisé non relu

IV. Théorie vitale (existence, santé, maladie

V. Théorie du sentiment (personnalité, sociabilité, moralité).

VI. Théorie de l'intelligence (raison abstraite, raison concrète, harmonie morale).

VII. Théorie de Tactiviié (pratique, philosophique, poétique).

Conclusion : Synthèse, sympathie, religion.

Et voici le plan de la Morale pratique instituant le perjectionnement de la nature humaine :

I. Éducation propre à la première enfance; depuis la conception jusqu'à sept ans (sous le sacrement de la Présentation),

II. Éducation propre à la seconde enfance ; de sept ans à quatorze ans (conduisant au sacrement de V Initiation),

III. Éducation propre à l'adolescence ; de quatorze ans à vingt et un ans (entre Vlnitiation et V Admission).

IV. Éducation propre à la jeunesse de vingt et un ans à vingt-huit ans (entre l'Admission et la Destination).

V. Éducation propre à la virilité ; de vingt-huit ans à quarante-deux ans (entre la Destination et la Maturité],

VI. Éducation propre à la maturité; de quarante-deux ans à soixante-trois ans (entre la Maturité et Xsi Retraite),

VII. Éducation propre à la retraite ; de soixante-trois ans à la mort (entre la Retraite et la Transformation).

D'abord, Auguste Comte avait fait de la morale une section de la sociologie. Plus tard, en 1848, il a reconnu qu'il convenait d'en faire une science à part.

au-dessus, au sommet de sa hiérarchie. « La sociologie, dit-il, étudie la structure et l'évolution des êtres collectifs formés par l'homme. La morale étudie, au contraire, l'homme individuel, en tant que développé pour et par les êtres collectifs : famille, patrie, humanité. » Celle-ci est au-dessus de celle-là, tout en y étant subordonnée, subjectivement, comme la sociologie est surbordonnée objectivement à la biologie, la biologie à la chimie, lachimie à laphysique, la physique à la mécanique et la mécanique à la mathématique.

A la morale est désormais conférée la présidence encyclopédique. Elle est la science suprême, car « la conception de Tordre universel ne devient complète et décisive qu'en morale, où les lois inférieures se trouvent systématiquement liées aux supérieures d'après l'entière plénitude des méthodes et des doctrines », Les autres sciences ne sont donc que préparatoires, les échelons pour atteindre le sommet de la hiérarchie, la morale. Par là est complétée la méthode. « C'est ainsi, écrit Comte dans la Politique j qu'on saisit l'ensemble de la méthode positive, après avoir apprécié la déduction en mathématique, l'observation en astronomie, l'expérimentation en physique, la nomenclature en chimie, la comparaison en biologie et la filiation en sociologie. En effet, la méthode subjective, propre à la morale, constitue un septième degré, seul apte à régler tous les autres, d'après une entière coïncidence entre l'objet et le sujet, toujours séparés jusque-là, quoique de moins en moins. »

Mais qu'est-ce que cette « science des lois qui ré-

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gissent les émotions, passions, désirs, etc., de rhomme considéré comme individu » va nous prescrire ? Nous le savons déjà : pour le positivisme, « la principale source de la morale sera dans l'essor à la fois spontané et systématique du sentiment social ». La morale des préceptes, celle du devoir métaphysique, « organise une sorte de mystification où la prétendue disposition permanente de chacun à diriger sa conduite d'après l'idée abstraite du devoir aboutirait à l'exploitation de l'espèce par un petit nombre d'habiles charlatans », et ce n'est jamais, au surplus, que de la méchante littérature.

La morale positive sera-t-elle donc une sorte d'utilitarisme ? Non pas.« L'utilitarisme de Helvétius, dit Comte, tend involontairement à réduire toutes les relations sociales à d'ignobles coalitions privées. » Dans le positivisme, la conduite est toujours inspirée par la sociabilité. « Ce n'est point, par exemple, d'après les avantages personnels de la tempérance, de lachasteté, etc., que la morale positive recommande ces vertus élémentaires. Sans méconnaître leur véritable utilité individuelle, elle évite d'y trop insister, de peur d'entretenir l'habitude des calculs personnels. »

Auguste Comte n'a pas tenté, comme Nietzsche, la folle aventure de subvertir « la table des valeurs », Il justifie toujours le bon sens, en le déployant systématiquement. Sa morale réunit tous les attributs de la spontanéité à tous les avantages de la démonstration. Elle se distingue de la morale métaphysique

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en ce qu'elle prend pour principe universel la prépondérance directe du sentiment social. « Elle représente le bonheur humain, tant privé que public, comme consistant surtout dans le plus grand essor possible des affections bienveillantes, qui sont à la fois les plus douces à éprouver et les seules dont l'expansion puisse être simultanée chez tous les individus. »

Ainsi, le positivisme condense tout l'art humain, c'est-à-dire la morale, dans son précepte fondamental : vivre pour autrui, puisque chacun ne vit que par autrui. Le positivisme a d'autres préceptes et maximes qui lui sont propres: Vivre au grand jour [i) — dévouement des forts aux faibles, vénération des faibles pour les forts ; — T hom?ne doit nourrir la femme; — agir par affection et penser pour agir ; — savoir pour prévoir, afin de pourvoir; — l'amour pour principe, l'ordre pour base, et le progrès pour

(i) A. Comte dit dans son Catéchisme : «, Pour cacher leurs turpitudes morales, nos métaphysiciens firent prévaloir la honteuse législation qui nous interdit encore de scruter la vie privée des hommes publics. Mais le positivisme, systématisant dignement l'instinct universel, invoquera toujours la scrupuleuse appréciation de l'existence personnelle et domestique comme la meilleure garantie de la conduite sociale. Nul ne devant aspirer qu'à l'estime de ceux qui lui en inspirent, chacun ne doit pas indistinctement à tous un compte habituel de ses actions quelconques. Mais, quelque restreint que puisse devenir, en certains cas, le nombre de nos juges, il suffit qu'il en existe toujours pour que la loi de vivre au grand jour ne perde jamais son efficacité morale, en nous poussant constamment à ne rien faire qui ne soit avouable. Une telle disposition prescrit aussitôt le respect continu de la vérité et le scrupuleuse accomplissement des promesses quelconques. Ce double devoir général, dignement introduit au moyen âge, jésume toute la morale publique. »

but. Mais des mots ne sauraient organiser la conduite. 11 y faut des forces.

4c Le sentiment social même ne serait pas suffîsam- Tnent efficace, lit-on dans la Politique, si l'opinion publique ne venait sans cesse fortifier les bonnes tendances individuelles. Le difficile triomphe de la so- -ciabilité sur la personnalité n'exige pas seulement l'intervention continue de véritables principes généraux, aptes à dissiper toute incertitude quant à la conduite propre à chaque cas. 11 réclame aussi la réaction permanente de tous sur chacun, soit pour comprimer les impulsions égoïstes, soit pour stimuler les aflections sympathiques. Sans cette universelle coopération, le sentiment et la raison se trouveraient presque toujours insuffisants, tant notre chétive tiature tend à faire prévaloir les instincts personnels. >

Le relativisme positiviste, contrairement à l'absolutisme métaphysique et révolutionnaire, substitue toujours les devoirs aux droits. On n'a que le droit de faire son devoir. C'est, en toute occurrence, subordonner l'égoïsme à l'altruisme. Ce n'est pas refu- :ser son jeu à l'égoïsme : en voulant faire l'ange, on ferait la bête. On peut améliorer l'homme, on ne le transforme point. Les remarques de Comte, là-dessus, sont d'une psychologie pénétrante . Sa connaissance <iu cœur humain autant que celle de la structure sociale lui ont permis de dresser un tableau systématique de l'âme auquel il n'y a rien à reprendre. Il répartit en trois groupes les fonctions de l'âme:

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cœur, esprit, caractère. Le cœur propulse, l'esprit éclaire, le caractère réalise.

Faire prévaloir le cœur sur Tesprit, la sociabilité sur la personnalité, développer l'afTection, voilà où tend cette discipline. C'est dire quel rôle éminent est assigné à la femme en particulier et au prolétaire en général. La femme devient vraiment notre providence morale et le prolétariat notre providence générale. Les féministes et les socialistes qui ne visent qu'à confondre les fonctions en promettant à la femme et au prolétaire une participation intellectuelle et matérielle ne leur proposent en réalité qu'une rétrogradation et une déchéance, puisque c'est l'amour qui prime la pensée et l'action.

J'ai dit que le positivisme présentait l'équivalent des sanctions ultra-vitales dans la vie subjective de l'incorporation à l'Humanité. Il en est d'autres plus immédiates, et par là plus énergiques peut-être, ce sont celles d'une opinion publique fortement organisée par l'approbation, la remontrance domestique, le blâme public, l'excommunication sociale temporaire ou perpétuelle.

D'où un catéchisme très simple, très clair, qu'il convient de résumer.

Le devoir, « c'est la fonction accomplie par un organe libre, d'où il résulte que, dans la vie sociale, il y a autant de fonctions que d'organes, et que tout citoyen est un fonctionnaire public ».

Les devoirs de l'homme vis-à-vis de lui-même sont « de perfectionner son cœur, son intelligence, son

caractère, en réprimant ses sentiments égoïstes et en stimulant ses sentiments sociaux ».

La destination de la vie humaine, « c'est de connaître, d'aimer et de servir la Famille, la Patrie et

l'Humanité ».

La Famille, « c'est le concours d'un certain nombre d'êtres se dégageant de leur personnalité pour s'élever à la sociabilité, par la vénération des ancêtres, l'attachement des égaux, la protection des descendants, en se soutenant et s'aidant dans les difficultés de la vie».

La Patrie, « c'est la réunion d'un certain nombre de familles résidant dans un lieu déterminé de la planète, et travaillant d'après la tradition de leurs prédécesseurs dans l'intérêt de leurs successeurs ».

L'Humanité, « c'est Fensemble continu des êtres dont toutes les facultés convergent vers le bien général, ce qui exclut du rang d'homme les oisifs, les parasites et les scélérats ».

On voit que la religion de l'Humanité n'implique point l'imbécile humanitairerie des apôtres plus ou moins sincères et éclairés de la confusion universelle. La religion idéalise, mais la politique tient compte des réalités présentes. Auguste Comte n'a pas omis le culte de la Patrie, non plus que celui de la Famille. De même que les devoirs envers la Patrie ne dispensent point des devoirs envers la Famille, de même les devoirs envers l'Humanité ne nous dégagent point des devoirs plus pressants envers la Patrie. On ne peut espérer être incorporé, pour la vie subjective, à l'Humanité qu'autant qu'on a bien servi la Famille

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et la Patrie dans sa vie objective. Le positivisme ne fournit aucun prétexte à Tégoïsme.

Le rôle de la morale dans la politique est d'ailleurs prépondérant. Après la révolution de 1848, Auguste Comte écrivait : « Aux yeux de la Société positiviste, l'organisation normale de l'industrie moderne exige d'abord la reconstruction des opinions et des mœurs, d'après la libre adoption d'une doctrine universelle, propre à régénérer l'éducation générale, et à faire surgir, dans tout l'Occident, une nouvelle autorité spirituelle, arbitre des conflits industriels. Les graves perturbations pratiques récemment suscitées , en France, par une tendance métaphysique à prescrire légalement ce qui doit être surtout réglé moralement, nous ont spécialement confirmés dans cette conviction fondamentale. »

La culture individuelle a été surtout l'œuvre du paganisme, la culture domestique celle du catholicisme, on peut dire que la culture sociale revient au positivisme.

C'est le couronnement de toute notre morale, a dit Littré {Conservation. Révolution^ Positivisme), La morale théologique a formé dans l'âge païen les héros et les sages, dans l'âge catholique les saints, les pieuses femmes et le vrai mariage. Mais elle trébuche aujourd'hui devant la tâche sociale qui échoit au pouvoir spirituel. Fonder la morale sociale et conserver la doctrine théologique est impraticable; car la doctrine soulevant l'indomptable insurrection de l'esprit moderne, le cœur n'a jamais permission de prendre son légitime ascendant. L'Humanité concilie ces dissidences, qui, sans elle, demeureraient à jamais in-

conciliables. Devant elle, qui est la vérité même, l'esprit s'incline sans s'humilier, accepte un joug qu'il reconnaît salutaire et se plaît à obéir. Alors on peut donner, sans crainte de provoquer Tinsurrection intellectuelle, pleine carrière à tous les sentiments d'amour et de bienveillance, de dévouement et de fraternité, de reconnaissance et de pitié, sans lesquels la société ne pourrait se réorganiser. Ames tendres, qui aimez à vous plonger dans les douceurs profondes d'une tendresse désintéressée, tournez les yeux vers cet idéal : l'Humanité vous promet comme récompense suprême le bonheur de la servir. Pauvres, qui portez péniblement le poids de votre misère, l'Humanité a travaillé à rendre votre sort moins dur, à vous affranchir en s'affranchissant, à vous racheter en se rachetant. Et vous, riches, qu'au sein du bien-être attriste plus d'une fois, quoi qu'on dise, le souci de la souffrance d'autrui, ne craignez pas d'être bannis de son royaume : l'Humanité saura rendre votre richesse plus précieuse pour vous en la rendant plus fructueuse pour les autres.

M. Emile Faguet a cru élever des objections embarrassantes en faisant remarquer, à propos de la morale positive, que « la nature est immorale, l'histoire immorale »; que « la vie de société affine l'esprit et corrompt le cœur ». Ici, M. Faguet s'égare, en confondant la réalité sociale avec les simulacres mondains ; là, il fait de la métaphysique. D'ailleurs, il ajoute : « Dieu permette que tous les hommes arrivent seulement au niveau moral que la morale de Comte établit ! mais encore ce n'est pas un niveau bien élevé. » Il est bien vrai que le Maître ne s'est pas soucié de la moralité qu'on peut imaginer seulement, non plus que des paradis prestigieux qu'on

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peut évoquer; mais delà moralité que notre espèce peut réaliser, qu'il est désirable qu'elle réalise, et de Tordre social possible. « Se résigner noblement à tous les maux insurmontables et intervenir, avec une sage énergie, dans tous les cas modifiables : tel est le caractère pratique de l'existence positiviste, individuelle ou collective. » Il se peut que cette réalité émouvante ne satisfasse point l'intellectuel qui rêvasse au coin de son feu : l'humanité qui vit, c'està-dire qui pense, qui agit et qui aime, l'appréciera mieux.

Pour la France seulement, on peut assurer qu'elle reprendrait vite son rang à la tête des nations si nos concitoyens, et surtout les dirigeants, s'appliquaient, spontanément ou sous Timpulsion d'une puissance morale organisée, à vivre pour autrui, au grand jour.

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