‹ Auguste Comte et son œuvre [microform]; le positivismeChapitre 16 sur 17 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si le positivisme a eu une influence considérable sur la pensée scientifique, il faut reconnaître qu'il en a eu très peu sur sa direction et aucune sur l'action sociale. Il n'a été qu'exploité par les diverses tendances divergentes, et contre sa propre fin d'ordre.

S'il a propulsé, il n'a pas contenu, là même où il a le mieux pénétré. Après A. Comte, la démence sociale s'est aggravée encore, avec la spécialisation à outrance des sciences, la critique corrodante qui a tout envahi et la mêlée confuse des idées.

C'est que le positivisme ne vaut que dans son ensemble universalisant le mode de penser qui lui est propre pour constituer l'unité fondamentale par la sociologie objectivement et la morale subjectivement. Partiellement, le positivisme a des clartés, il

n'a pas de force.

Mais puisque la pensée a pu s'imprégner de posi-

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tivisme, pourquoi l'action ne s'en inspire- t-elle pas? Pourquoi le sentiment ne s'en anime-t-il point?

Que le positivisme ait été tronqué, voire dénaturé^ par des intellectuels peu scrupuleux et propagé sans chaleur par d'optimistes adeptes qui attendaient trop de l'ordre de la grâce ou du progrès spontané, cela ne suffit à expliquer, alors que, de toutes parts, les étais sociaux s'affaissent, l'indifférence quasi générale à l'égard de la seule doctrine constructrice.

L'anarchie est une maladie qui enlève à la société infectée la volonté et même le désir de guérir, jusqu'à la nosomanie. D'ailleurs, ses centres intellectuels ont été les premiers atteints, et elle ne discerne plus le régime et les remèdes qui lui conviennent.

Pour entendre Auguste Comte, il faut quelque effort d'intelligence ou de cœur. Or chacun veut être le premier et n'aspire qu'à jouir bassement. On professe avant d'avoir rien appris. Tout le monde parle, personne n'écoute ; tous écrivent, nul ne lit. Dans ce brouhaha d'hystériques, d'envieuxet de mégalomanes,, où règne l'absurdité, celui-là se fait conspuer qui rappelle les mentalités à la clarté et au bon sens, les volontés à la discipline elles cœurs à la soumission.

L'indifférence ira souvent jusqu'à l'hostilité. Et parfois pour ce misérable motif que Comte étant indubitablement le plus grand penseur, à tout le moins du dix-neuvième siècle, c'est se faire remarquer^ exercer sa virtuosité, être original, que de soutenir qu'il est un piètre philosophe. Nos jeunes gens de lettres sont coutumiers d'une telle attitude maihonnête-

On le dénigrera aussi, ou on le passera sous silence^, parce qu'il gêne. Les minuscules gloires de laboratoire, de bibliothèque ou de cénacle littéraire, qui se fondent sur l'analyse minutieuse d'une poussière, la description d'un morceau de planète, la biographie de quelque sous-Pharaon ou une façon nouvelle de conter des niaiseries ou des obscénités en vers faux, sont des adversaires d'instinct, et forcenés. Cette espèce pullule. Elle fait bloc de toute sa masse formidable de médiocrités chamarrées et de parasites bien

pourvus.

Les petites sectes, outre qu'elles sont des coteriesd'admiration et de soutien mutuels, satisfont la paresse d'esprit, l'indigence de cœur, — par surcroît, la vanité, l'arrivisme et l'appétit du lucre. Quand elles ne se bornent point à de vagues rêveries, à des^ conceptions purement subjectives, qui échappent à toute discussion sérieuse, elles se consacrent à une négation facile de ce qu'elles ne peuvent comprendre. Cette sorte d'autophagie sociale qu'est la manie critique a hypertrophié le pauvre moi de la plupart de nos contemporains jusqu'à la vésanie. Ils s'opposent donc à un système qui exige d'abord la subordination constante d'une vaine personnalité à la sociabilité.

Les autres, ce sont les électeurs. Ils revendiquent des droits, toujours plus de droits, contre tous, c'està-dire la dispense des obligations sociales qui sont le ciment de l'association nationale. Et le positivisme proclame que nous n'avons que des devoirs envers tous I Évidemment, les partis, avec leur ramassis de

griots, politiciens et journalistes, vont mieux au populaire. Là, on n'a pas la naïveté de chercher à rélever : on le flatte de toutes manières. On entretient ses préjugés, on éveille ses appétits les plus vils, on l'abrutit de promesses saugrenues. Du moment qu'on peut vivre grassement de la politique, aux dépens de la collectivité, chaque électeur se dit : pourquoi pas moi ? Le suffrage universel détermine nécessairement une surenchère de contre-éducation et de destruction.

Le capital de civilisation amassé péniblement par la sagesse et le labeur de nos ancêtres est énorme, il paraît inépuisable. Il ne Test malheureusement point, et l'on s'en apercevra quelque jour prochain. En attendant, le positivisme, qui nous oblige à économiser le fonds social que nous avons reçu de nos ancêtres, à l'administrer mieux pour le transmettre accru à nos descendants, serait singulièrement déplacé dans cette colossale mystification qu'est la curée électorale.

Le travailleur, lui, première victime de tout ce gâchis, n'est détourné de la doctrine salvatrice que par son ignorance. On l'égaré. Il est circonvenu. On le dupe. L'œuvre de Comte lui est peu accessible. Elle est trop au-dessus des temps. Il faudrait un apostolat organisé, enthousiaste et pratique.

Depuis la mort du Maître, un demi-siècle a été à peu près perdu. On s'est employé à parfaire la doctrine, il est vrai ; mais il eût mieux valu l'appliquer. La pratique rectifie. L'action élargit les cœurs.

S'il y a si peu de positivistes encore, on a vu que

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ce n'est point contre le positivisme. Ce serait une raison — d'opportunité seulement — si le catholicisme se revivifiait vigoureusement ; mais si celui-ci ne décline pas, il reste à peu près stationnaire. Les deux tiers de lapopulation française lui échappent. Et ce n'est pas, non plus, contre lui. Car ce n'estpas parce qu'on dépasse les croyances au surnaturel qu'on ne va plus à la messe. « Le plus haut degré de crédulité, a dit Lamennais, est la foi en soi-même. » Les nombreuses annonces de sorciers que publient les grands journaux, la mentalité des fanatiques de la Révolution sociale, les puériles superstitions scientistes, les insanités du spiritisme et de l'occultisme, dont la clientèle imbécile grossit toujours, cela prouve bien que nos concitoyens ne sont pas les esprits forts qu'ils affectent d'être. La vérité, c'est qu'ils répugnentmoins aux dogmes et mystères théologiques qu'aux règles morales qu'impose l'Église. Ce qu'ils apprécient surtout dans la liberté, c'est le libertinage.

Le positivisme et le catholicisme sont deux doctrines organiques complètes, et les seules capables d'instituer un pouvoir spirituel formateur, organisateur et directeur d'une opinion publique agissante. Leurs disciplines étant aussi strictes qu'elles doivent l'être, ces deux religions marquent sincèrement deux phases de l'esprit humain. En dehors, il n'y a que dissolution ou régression.

La dévotion et le dévouement, ce sont deux aspects du même sentiment social, base de toute société. C'est l'office principal de la religion de le cultiver.

M. Guyau prétendait que la religion théologique est un sociomorphisme universel. On pourrait dire aussi bien que la sociolàtrie est un théomorphisme caractérisé .

Le mal, c'est le désordre, c'est la dispersion. Le positivisme poussera les esprits théologiques et métaphysiques vers l'Église, et celle-ci indiquera le positivisme aux âmes que le surnaturel n'attire plus* J'entends « pousser »et « indiquer» par l'affirmation nette des dogmes distincts, sans aucune concession de part et d'autre, et surtout par la même sévérité dans les prescriptions mentales et morales. Cette tacite alliance aura pour premier effet de dissiper toute confusion. On ne restera point dans l'Eglise pour le cadre et les commodités seulement, et on ne la quittera que pour le positivisme. Entre ces deux organisations, il ne doit plus y avoir place pour la cohue errante et indisciplinée, dont la «libre pensée» consiste surtout à se dissiper et à librement divaguer.

Si, au début, l'ordre favorise ce qui fut plus que

ce qui sera, il n'importe. Je sais que plus l'Eglise sera forte, plus la France sera grande. Et dans la prospérité nationale, la religion définitive peut attendre son heure.

Ces deux directions convergent. L'une s'inspire de Dieu, l'autre de l'Humanité; mais elles cultivent le même sentiment social. L'une s'adresse à ceux qui croient encore, l'autre à ceux qui aiment déjà; mais elles ne diffèrent que dans l'expression des principes, non dans la réalisation des conséquences.

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J'aime à penser que le catholicisme, malgré quelques défaillances, a conservé son admirable sens politique et sa robuste volonté d'être. Il comprendra qu'une telle alliance lui est indispensable, s'il ne se veut mettre hors l'action sociale, décisive désormais.

D'autre part, la transition sera beaucoup plus longue que ne le supposait Comte. C'est la seule erreur grave qu'il ait commise. Elle lui est commune, d'ailleurs, avec tous les novateurs; et les Apôtres euxmêmes, malgré les lumières divines, n'en ont pas été exempts. Or la France est présentement en péril. Avant de nous préoccuper d'ériger un temple de l'Humanité au Borkou ou aux îles Fidji, il nous faut préserver la société française, et ce, d'abord, en respectant les croyances de la plus notable fraction de notre population, en tirant parti des forces existantes.

La tâche apparaît surhumaine. On désespérerait, si l'on ne savait que notre race a toujours eu, et dans les plus terribles conjonctures, des sursauts de vitalité qui ont émerveillé le monde. Mais peut-être n'at-elle jamais été atteinte aussi profondément...

On ne s'entend plus. En lançant de grands mots qui n'ont plus aucune signification, chacun va de soi et rapporte tout à soi. L'ordre même est défendu avec des raisons et des moyens de désordre, puisque chacun ne veut admettre que ce qui lui est immédiatement profitable.

L'administration publique d'un pays qui a les plus

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belles traditions politiques est livrée au hasard des besoins électoraux d'un moment, d'un coin de canton ou d'une bande pillarde. Avec le détraquement des services indispensables, le malaise général augmente ; et comme chaque catégorie, sinon chaque individualité, ne cherche à y remédier que pour soimême, contre les autres, on ne s'agite que pour accélérer la désagrégation.

On déplore la démoralisation, on s'effraye des progrès de la criminalité. Les causes sont multiples. Mais il y a celle-ci, qui est notable : l'indignité de la classe dirigeante qui donne l'exemple, et donc une police et une magistrature bien moins occupées de la sûreté publique ou de la justice que de servir les desseins particuliers et de couvrir les turpitudes de ceux dont elles dépendent.

Les classes se jalousent et se harcèlent, en s'acharnant à prendre l'une sur l'autre, comme des hordes sauvages, au lieu d'accomplir leurs fonctions déterminées. A une époque où il n'est parlé que de « raison » et de « justice », pour mieux déraisonner et se vautrer dans l'iniquitésans doute, on n'a plus recours qu'à la ruse sournoise ou à la violence. Aucune conscience, aucune générosité, aucun mobile vraiment humain. A mesure que la société s'effrite, se disloque réapparaissent les mœurs impulsives, les gestes imprévoyants du primitif et les instincts qu'on pouvait croire les mieux refoulés de la brute préhumaine.

Ici, amasser de l'or ; là, se soûler d'absinthe ou de mots creux; partout, la poursuite maladive du diver-

tissement pour oublier ses devoirs, de la sensation d'un instant, plus ou moins élégante: voilà les mobiles ordinaires, la raison de vivre du plus grand nombre.

C'est la débâcle d'une civilisation. Qui l'arrêtera? Je le demande : dans tout ce qui se dit et s'imprime, présentement, y a-t-il une lumière? Dans tous les mouvements désordonnés qui nous secouent, y a-t-il une force? De toutes nos mesquineries accumulées, peut-on faire surgir un idéal qui nous grandisse parce qu'il nous dépasse? De nos grossières jouissances, un bonheur vrai ? De nos ostentations d'histrions, une gloire durable ? De nos prétentions injustifiées, une beauté?...

Dans cette déliquescence, une seule force morale constituée subsiste : l'Église. Mais son théologisme fondamental ne lui permet point d'agir sur les incrédules, dont le nombre est devenu trop grand pour qu'ils puissent trouver protection sous son ombre. De plus, le catholicisme, élaboré au sein d'une société agricole et guerrière, n'est pas aussi apte qu'il convient à résoudre les problèmes complexes d'une société très industrialisée. Il est toujours dans l'absolu, et les solutions sociales ne peuvent être que relatives.

Une autre force morale, au moins égale à celle de l'Église, est donc indispensable. Et c'est au positivisme qu'il appartient de la susciter, car il est la seule synthèse intégrale. II répond aux exigences de la théorie constante comme aux nécessités de la pra-

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tique présente. Il satisfait pleinement et à la fois le cœur et l'esprit. A ceux, néanmoins, qui lui reprocheraient, comme M. E. Faguet, de ne s'en tenir qu'au possible et au connaissable, de ne pas s'inquiéter assez des questions insolubles, je répéterai le sage conseil de Rembrandt : « Arrange-toi de façon à bien mettre en oeuvre ce que tu sais déjà : tu trouveras en leur temps les choses inconnues qui t'inquiètent. »

Les groupements de fortune que sont les écoles,, sectes, coteries et partis, formés surtout de présomptueuses ignorances, de passions médiocres, d'intérêts et de complicités, ne peuvent ni ne veulent une reconstitution sociale sérieuse.

Examinons seulement ce qui a encore l'apparence de la bonne volonté et de la raison.

Voici d'abord le socialisme. Il rapporte tout à l'économique, qu'il conçoit par un seul côté, grossièrement. Son dogme de la lutte de classe est une absurdité flagrante. Le plus souvent, il ne se maintient même pas à ce niveau inférieur, et les soucis de ses profits électoraux le font descendre jusqu'à la plus basse démagogie. Les bohèmes du boulevard, les avocats sans cause, les médecins sans malade et les journaleux faméliques sont socialistes comme, il y a quelque vingt ans, ils étaient radicaux.

Les progressistes et les conservateurs ont disposé de tous les pouvoirs politiques, ils détiennent encore la majeure partie du pouvoir social. Ils n'en ont rien fait, ils n'en font rien. N'ayons pas l'indiscrétion de leur demander pourquoi. C'est un fait. Ils sont de

ceux que n'instruit aucune expérience. Certes, ce sont des gens distingués, ils sont probes ; mais ce sont là des vertus faciles dans leur situation. Il leur est moins aisé d'avoir de l'intelligence et du cœur.

Le Sillon, avec son démocratisme verbal et son évangélisme de réunions publiques, est une confusion de plus dans notre chaos. Sans doute, il y a chez lui de l'honnêteté, peut-être du dévouement, certainement l'entrain de la jeunesse; mais cela aboutit à de l'éloquence, à de la parade, non pas à l'organisation de forces réelles. La participation aux saturnales électorales qu'on prépare est un lamentable aveu d'impuissance. Ainsi s'éteindront les dernières étincelles d'une flamme qu'on eût pu mieux utiliser.

Le néo-royalisme se tient mieux. Il a de la cohérence, de l'audace, le souci des réalités vivantes, et il est non moins ardent. Mais il gaspille toutes ses facultés dans une agitation d'opposition stérile et il ne vise qu'à s'emparer, par tous les moyens, du pouvoir politique. Le roi ? Est-ce que cela répond à tout ? Ce serait trop facile. Il n'y a plus de mot magique, ni de « coup » miraculeux. Même en supposant que ce soit la solution politique, il resterait l'anarchie intellectuelle, morale et sociale. Faut-il rappeler que c'est sous la monarchie qu'elle a germé ?

Je n'eusse pas parlé du protestantisme, qui est amorphe et partant insaisissable, si un professeur éminent de l'École pratique des Hautes-Études ne m'avait écrit amicalement : « Puisque le dogmatisme intolérant du catholicisme crée entre lui et vous un fossé,

je crois que la seule issue — je ne m y suis rallié qu'après les plus vives résistances — est dans le protestantisme de tendance libérale ou moderne. On bénéficie des admirables côtés du christianisme, tout en conservant son indépendance. Je comprends votre mépris de la « Libre Pensée» contemporaine... »

J'ai été un individualiste endurci, et, personnellement, je n'ai jamais éprouvé le besoin de contact ni de refuge. L'isolement et le désespoir sont des compagnons avec qui j'ai fréquenté volontiers, et non sans fierté. Mais il s'agit de la société française tout entière qui se dissout. Ce n'est donc pas le moment, ce semble, d'inviter les Français désemparés parce que dissociés à « bénéficier des admirables côtés du christianisme tout en conservant leur indépendance». C'est précisément cette indépendance qui est fâcheuse. Je ne conteste pas qu'on puisse trouver dans le protestantisme quelques consolations personnelles : il n'a pas encore épuisé toute sa substance catholique. Mais s'il règle parfois une âme naturellement docile et pieuse, il est trop divisé lui-même pour relier. J'y vois un Parlement avec ses vices, non une Église avec ses vertus. Le protestant se rend volontiers aux sollicitations de l'imagination débridée. Rien ne le contient, rien ne le garde. Il y a des protestants socialistes, spirites, féministes, antimilitaristes. Le protestantisme semble disposer à toutes les aberrations. Entre autres, il a introduit le divorce qui est la source trop féconde des erreurs sociales et des déportements individuels.

Dans son livre, r Évolution sociale, B. Kidd a écrit: « Les intérêts de l'organisme social étant, et devant rester contraires aux intérêts individuels, et devant rester également prédominants, on ne trouvera jamais dans la raison individuelle de sanction à la conduite humaine dans les sociétés où régnent les conditions du progrès. »

Les difficultés sont énormes. Sans le positivisme organisé, elles seront insurmontables. Ce n'est donc pas à soustraire les croyants à la bienfaisante autorite spirituelle de TEglise que vont nos efforts ; mais bien à instituer un gouvernement moral équivalent pour les incroyants. Pas de société sans direction.

Il y faut des positivistes complets, ayant l'intelligence, toutefois, des tempéraments que comporte une situation aussi compromise qu'embrouillée. Jusqu'ici, je le répète, le positivisme n'a été «utilisé» que contre lui-même : il convient de l'appliquer pour lui-même, où il peut l'être efficacement. Ce sera, avant tout, produire les conditions d'un développement indéfini.

Pour faire surgir ces positivistes pratiques, jecompte beaucoup plus sur les circonstances que sur le prosélytisme. Tout de même, la propagande n'est pas à négliger. A ma connaissance, une dizaine de mes lecteurs ont entrepris l'étude de l'œuvre comtiste. Aussi ne puis-je me tenir de citer ces extraits d'une lettre qui est un bulletin de victoire :

... Je suis heureux de me sentir en parfaite communion

d'idées avec vous, car, dans ma modeste sphère, j'ai passé par les mêmes épreuves que vous. Au moment de l'affaire Dreyfus, j'ai cru aussi au renouveau, j'ai collaboré à la création d'une université populaire. L'intensité de mon action politique m'avait même procuré, à un moment donné, quelque notoriété, puisqu'il me fut donné de siéger, à côté de Barthou et de Caiilaux, dans le Comité exécutif de r Alliance Carnot. La désillusion est vite venue. J'avais le choix entre devenir le chef très décoré d'un cabinet de ministre et reprendre ma plume en rentrant dans l'obscurité. Je me suis arrêté au second parti...

Peut-être penserez-vous que j'ai trop cru à l'efficacité des réformes par voie législative. Mon excuse est que je viens seulement d'aborder la lecture d'Auguste Comte. Comment ai-je pu, encore que mêlé au mouvement des idées, ignorer et méconnaître Comte, jusqu'à l'âge de quarante ans ? Plus j'avance dans cette lecture, et plus je regrette amèrement vingt ans perdus dans les vaines logomachies politiciennes. Et je veux vous dire toute ma reconnaissance de m'avoir conduit à Comte. Ce que je ressens est indéfinissable. C'est comme une sorte d'illumination intellectuelle. Il me semble que, dans mon cerveau, tout se classe, s'ordonne et se range. On a galvaudé la locution de «génie créateur ». Elle n'appartient, en vérité, qu'à Auguste Comte. C'est à lui, et vous avez absolument raison sur ce point, qu'il faut aller demander le remède à nos incertitudes et à nos perplexités. Pour m.a part, je serais très heureux, si je pouvais contribuer désormais à vulgariser le positivisme. Usez de moi, si vous trouvez à mon faible concours la moindre utilité...

Mille dispositions comme celle-là peuvent, en France, être Tébauche du pouvoir spirituel positiviste, condition première de notre régénération mentale, morale, et donc sociale.

Ces mille positivistes pratiques conquerront vite le prestige et l'autorité nécessaires à leur mission s'ils vivent au grand jour, parmi le peuple. Je veux dire s'ils évitent de se commettre avec les gouvernants actuels, qui sont les pires ennemis de la société et de tout gouvernement réel ; s'ils refusent noblement toute fonction élective ou administrative, toute distinction ou faveur quelconques. Le caractère importe plus, ici, que l'intelligence ; et l'enthousiasme, plus que le savoir. Mais la compétence en matières philosophiques, politiques et sociales est nécessaire. Le positivisme, d'ailleurs, est un guide sûr.

Je Tai dit, les positivistes ne pourront s'appuyer que sur la force vive qu'est le sentiment féminin et l'énergie prolétarienne. C'est donc aux femmes et aux prolétaires que s'adressera particulièrement l'apostolat. Comment?

Auguste Comte avait bien vu que le journal est le grand corrupteur de l'esprit public; mais il ne soupçonnait point la puissance formidable qu'il prendrait- Cette puissance est telle, aujourd'hui, qu'il n'y a que le journal qui puisse lutter avec chance de succès contre le journal. Les affiches, les opuscules, les conférences ne peuvent riencontreles excitations, les sottises, les mensonges, les ordures qui se débitent à des centaines de mille exemplaires et qui pénètrent partout. Il y faut un journal positiviste, organe du pou^ voir spirituel en formation, qui contient, qui exalte, qui instruit, qui juge, — et qui soit, par son tirage,, par ses éditions régionales, une force au moins égaie

à celle des plus grands journaux ; mais pour Tordre. Aucune fantaisie dans ces projets. J'examine les meilleures chances qui restent d'une reconstitution sociale. Voici donc : Mille positivistes actifs disposant d'un journal quotidien à gros tirage. Aussitôt, l'on s'emploie à dépolitiquer le pays en sapant le système électoral qui nous paralyse. Ce sera réagir contre la funeste propension parlementaire à toujours trancher législativement des questions qui doivent l'être moralement, le plus souvent. Ce sera enseigner à tous qu'il n'y a que des devoirs, et par là faire laire les incompatibles revendications de tous à la fonction politique, à la protection de l'État, à ses faveurs, à ses largesses. Ainsi le suffrage universel n'a plus de sens, l'Etat se dégorge de la pléthore qui le congestionne. La fièvre politicienne qui nous mine s'apaise...

Le pouvoir spirituel ayant manifesté ainsi sa vigueur et prouvé son efficacité, rien ne s'opposerait plus à l'instauration d'une direction politique unique, continue et responsable, c'est-à-dire une dictature républicaine. Dès lors, elle serait suffisamment éclairée, guidée, contrôlée et sanctionnée. L'ordre public serait définitivement assuré. Si le dévouement social ne nous manque point, cela se fera sans trop de secousses.

Au surplus, le catholicisme agira aussi, et dans le même sens organique.

Dans le livre, le journal, au théâtre, sur tous les tons, en vers et en prose, on prêche le divorce élargi, l'amour libre, on attise les luxures, on bafoue les

devoirs les plus sacrés, les sentiments sociaux primordiaux. Les énergies de TÉglise et du positivisme se peuvent coaliser pour cette campagne d'assainissement et de bon sens, contre les pourrisseurs professionnels, contre le divorce. Rien n'est plus urgent. Si Ton ne préserve pas assez la famille de la décomposition générale, et au plus tôt, aucun espoir n'est plus possible.

Ce concours ne sera pas toujours aussi entier. Par exemple, pour la liberté testamentaire, l'école de Le Play sera avec nous, — non tous les catholiques. Souvent leur empirisme hésitera. Ils feront donc bien d'accepter les lumières de la politique positive pour les choses de la terre.

Le positivisme est assez large pour comprendre toutes les forces organiques qui se dispersent et ainsi se perdent. Théoriquement, il est un tout dont il ne faut rien distraire; mais, dans la pratique, il faut sérier ses efforts. Les vrais positivistes pratiques ne seront pas des dévots, encore moins des dilettantes ou des pédants; mais des hommes d'action, bons ouvriers de la réorganisation française.

Littré a écrit : « J'ai trop bien aperçu sur moi et sur le petit groupe de disciples comme moi l'efficacité profonde de la doctrine régénératrice et le contentement dont elle abreuve les âmes, pour ne pas convier à y prendre part. » C'est que le bonheur, à tout le moins la sérénité, est dans l'ordre, en soi-même, avec les autres. N'est-il pas surtout d'accomplie sa tâche d'homme avec joie?

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Le sabotage est bien l'ignoble symbole de notre :anarchie. Il manifeste qu'on ne travaille plus que -contraint, avec dégoût, comme les esclaves. Il n'en résulte que la laideur des choses et la tristesse des êtres.

Dans le positivisme, toute besogne est glorieuse, parce qu'il nous montre qu'elle participe au commun grand œuvre: l'Humanité. Chacun devient ouvrier, fonctionnaire public et artiste à la fois.

Ainsi, les prolétaires, qui ne sont encore que campés •en dehors de la Cité, malgré leur prétendue «souveraineté » électorale, sont définitivement incorporés. S'ils n'ont plus de droits fallacieux, ils ont tous les devoirs réels des hommes associés. Ils sont admis à vivre pour autrui, c'est-à-dire dans la société. Avec l'anarchie économique, la précarité du salariat, le paupérisme disparaissent.

La famille se reconstitue. La femme ayant reconquis la dignité que seuls le mariage indissoluble et la protection matérielle de l'homme lui peuvent assurer, idéalisée par un culte fervent, devient la régente du foyer heureux, notre vraie providence morale.

Par la Famille,la Patrie, l'Humanité, qu'il sertavec dévouement et amour, l'homme n'est plus l'être de hasard, qui passe, inquiet, méfiant, méchant, en lutte contre tous et avec lui-même : son existence lui est intelligible, il continue ce que ses ancêtres ont été et il connaît que ses descendants continueront ce qu'il fut. Il vit pour autrui, parce que c'est en autrui seulement qu'il se peut dépasser et se survivre.

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