VITALITÉ ET DIFFUSION DU POSITIVISME
Il avait annoncé la conquête du monde par sa philosophie en trente-trois ans : sept pour la conversion des monothéistes, treize pour la conversion des polythéistes et autant pour celle des féiichistes (1). Il y avait dans cette supputation qu>'lque mécompte. La fortune du positivisme a été cependant rapide et brillante. N'en parlons point au paSîé. Il n'est pas besoin d'aller en pèlerinage rue Monsieurle-Prince pour se convaincre qu'il est vivant. Si ses adeptes ne couvrent pas la terre habitée, il s'est propagé assez loin.
Dès ses commencements, une large diffusion lui était promise. Avant môme l'ouverture de son cours, les opuscules de Comte avaient répandu son nom. Sa correspondance le montre, en 1825, naïvement flatté de ce qu'une lettre signée « Buchholz, professeur à l'Université de Berlin » lui est parvenue avec cette simple suscription : «A M. Auguste Comte, auteur du Sr/stème de politique positive, à Paris. » Lorsque, le 2 avril 1826, il convia un auditoire dans son étroit appartement du faubourg Montmartre, on remarqua, nous l'avons dit, parmi la petite élite qui le remplissait, Alexandre de Ilumboldt. Le Cours imprimé et publié valut à son auteur, moins peut-être en France qu'à l'étranger, des adhérents illustres. Ses lecteurs dépassèrent vite en Europe ce chiffre de cinquante dont il s'était d'avance dit satis-
(1) Système de politique pusitioe. IV, 502 et suiv.
fait. D'Angleterre surtout, les témoignages flatteurs lui vinrent. Désormais des hommes tels queBrewster, Lewes, J. Stuart Mill (1), déclaraient leur admiration pour le philosophe français(2). Bien que Buchholtz et Humboldt l'eussent des premiers découvert, ce fut seulement par l'influence des Anglais que d'autres Allemands notables lui furent acquis. Du moins ne lui marchandèrent-ils pas les hommages ; l'un, Twesten, égalant son système aux « plus grands progrès accomplis dans l'évolution de la philosophie » ; l'autre, E. Diihring, le proclamant le penseur qui a le mieux compris la méthode des sciences exactes et des sciences naturelles (3)...
Avec plus ou moins de promptitude, le positivisme s'est répandu en d'autres pays. L'histoire de ses progrès hors de France fournirait matière à quelques volumes. Il compte des fervents en Italie, en Espagne, en Portugal, en Belgique, en Hollande (4), en Suède, en Hongrie, en Russie, même en Turquie... Ahmed-Riga-Bey, ancien directeur de l'Instruction publique à Constantinople, n'a-t-il pas osé saluer Comte comme un nouveau prophète, et comme une nouvelle Mecque sa philosophie (5). Elle a franchi les limites de l'Europe, atteignant le Japon et se propageant aux Indes, même parmi les indigènes : il existe un groupe positiviste hindou à Calcutta.
(1) Qui admira Comte longtemps avant son entrée en relations avec lui.
(2) Non tous pourtant sans quelques réserves. Par exemple, le célèbre physicien Brewster condamnait franchement l'irréligion de Comte. — Citons encore, parmi les comtistes anglais, la célèbre George Eliot, qui s'éprit de la religion de l'Humanité et dont M. Laffitte a écrit qu'elle fut .< le peintre le plus fidèle des côtés poétiques et subjectifs du positivisme ».
(3) Nous n'entenions pas dire que tous ses admirateurs allemands se firent ses disciples. Il y a, par exemple, malgré des analogies certaines, des dirtérences frappantes entre sa philosophie et celle de Diihring.
(1) Où il eut de bonne heure un illustre patron, le comte de Limbourg-Stirum, lieutenant général et adjudant du roi.
(5) Discours prononcé sur la tombe de Comte, le 5 septembre 18'.)1, trente-quatrième anniversaire de sa mort. Revue occidentale, 1891, II, p. 3SS et suiv.
De l'ancien monde elle a gagné le nouveau. Nous avons plus d'une fois cité la correspondance du maître avec John Mitcalf, qui représenta avec H. Edger et John G. Mills, la doctrine nouvelle à New- York. Un cercle ouvrier positiviste s'y est fondé en 1885. Le positivisme fut très mêlé à la révolution brésilienne. Après la chute, par lui provoquée, de la monarchie, il contribua au renversement du dictateur Fonseca, positiviste, mais tenu pour « rétrograde ». A peine installé, son gouvernement s'était pourtant inspiré des principes importés à Rio-de- Janeiro par Benjamin- Constant (Botelho de Magalhaes) et Miguel Lemos. Et, pour se donner ostensiblement le baptême comtiste, il avait inscrit sur le drapeau national la devise : Orden e proc/resso. — En même temps que Michel Lemos exerçait au Brésil « l'apostolat », Jorge Lagarrigue l'exerçait au Chili.
Nous venons de mentionner un groupement ouvrier positiviste. Il en existe un semblable à Mons, un autre encore à Stockholm... Le «type du problème positiviste, » comme disait Comte, s'est multiplié, depuis le menuisier Fabien Magnin.
Rentrons en France. Le mouvement d'idées indiqué aux deux précédents paragraphes, ces essais d'apologétique nouvelle, religieuse et politique, supposent le positivisme plein dévie chez nous. Demanderait-on de l'appui à un mort ? Développer les preuves de cette vitalité nous entraînerait trop loin. Nous en pourrions trouver en des ordres de pensée très divers. C'est dans un roman que M. Paul Bourget invoquait récemment cette loi de continuité qui tient une si grande place dans le système (1). M. Maurice Barrés s'est approprié la maxime : « Les vivants sont gouvernés par les morts. » Ses Z)eraemes préconisent la fidélité à la tradition, à la race. Il se donne pour mission de propager cette idée : « Nous valons d'au-
(l)Nous pourrions signaler de multiples rencontres entre Auguste Comte et M. Paul Hourget. Par exemple, ['Etape ilénonce l'erreur de « prendre pour unité sociale l'individu ». Or, Comte [)Ose comme « axiome élémentaire de la sociologie statique » (jue la société humaine se « compose de familles et non d'iudividus ».
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tant mieux que nous acceptons d'être commandés par la série de nos ancêtres. »
Pour revenir aux philosophes, mis à part ceux qui professent expressément la doctrine d'Auguste Comte : M. Pierre Laffitte, M. JeannoUe, M. Baumann (1)... comtistes de foi, et, si j'ose dire, d'enseigne, beaucoup, qui ne méritent pas cette appellation, ont de lui dans la substance de leur pensée. Qu'un Th. Ribot procède surtout de Herbert Spencer, il n'a pas lu sans en rien garder le Cours de philosophie positive. Il y a plus ou moins decomtisme chez tous ceux qui adhèrent au monisme, conception unitaire du monde et du savoir humain (2). Et tels disparus de la fin du siècle dernier, encore présents par l'influence de leurs idées, un Taine, un Renan, si peu qu'ils se réclament du philosophe grand-prêtre, et bien qu'ils difi'èrent beaucoup de lui, n'en tiennent-ils nullement?
Taine ignora, ou à peu près, assez longtemps Auguste Comte, ne le connaissant que par « extraits » ou « parcelles ». Il en a fait l'aveu dans un article de 1864 (3), où en même temps il se félicitait d'avoir, trois ou quatre ans auparavant, comblé cette lacune. Ainsi, c'est vers 18G0 que Taine « découvrit» Comte. Or,selon la remarque ingénieuse de M. Victor Giraud,
(1) Non tous d'accord, il est vrai. M. Baumann, par exemple anailiématise quelque peu M. Lai'fitte.
(2) De ces monistes rattachés à Auguste Comte, nous n'exceptons pas les évolutionnistes qui, comme M. Fouillée, procèdent directement de Herbert Spencer (qu'ils corrigent d'ailleurs avec liberté). Nous n'ignorons pas avec quelle énergie Spencer se détend de tout lien de filintion avec Comte. M. Giacomo Bai zelloJti (La Philosophie de Taine, p. 81) raconte de quel ton « bref et vibrant » le philosophe anglais lui déclara ne devoir aucune de ses idées au philosophe français : « / hâve none. Je n'en ai aucune. » Mais nous allons l'opposer à lui-ménie. Parlant précisément de Comte, il a dit : « Bon nombre de ceux qui ne partagent pas ses opinions philosophiques n'ont pas laissé d'en subir l'influence très réelle par l'examen qu'ils en ont Jait. » Il est de ceux-là. Ne lùt-ce que par la réduction essayée de tous les phénomènes qui composent le corinaissable à une loi unique, il se relie au fondateur du positivisme. (V. sur ce point particulier le P. Gruber, Le Positivisme depuis Comte jusqu'à nos jours, p. 245 et suiv. Sur la dilîusion du comtisme dans les deux mondes, noua avons consulté ce livre, riche de renseignements.)
(3) Débats, du 6 juillet 1864.
c'est alors qu'il « remanie son La Fontaine et ses Philosophes classiques (voir surtout la préface de la seconde édition), non pas précisément dans un sens positiviste, mais de manière à faire entendre qu'il connaît très bien maintenant le positivisme, et que, tout en en profitant, il le dépasse ». — Il le dépasse, mais il en profite. Retenons cela. Sa Philosophie de l'art et l'Introduction à V Histoire de la littérature anglaise suffiraient à nous en avertir. Car il avait rencontré, à vrai dire, chez Hegel, qu'il fréquenta bien avant, l'idée de milieu, mais il ne manqua pas sans doute de la préciser, grâce à la « définition biologique et sociale » qu'il en trouva dans les quarantième et quarante-troisième leçons du Cours. Et M. Lévy-Brûhl rapporte justement à l'influence de Comte l'effort du philosophe de /Yn^e//fV/ence pour appliquer aux sciences morales la méthode des sciences naturelles.
Renan était-il tout à fait sincère quand il reprochait à Comte de n'avoir fait que répéter en mauvais français ce que d'autres avaient pensé et dit ? C'était, nous le croyons, boutade d'artiste contre un lourd et inélégant écrivain. Renan était moins dédaigneux, lorsque, au commencement de 18G0, — l'année même où vraisemblablement Taine s'initia au comtisme, — envisageant l'état de la pensée et constatant la générale incapacité philosophique, il ajoutait : « Une seule école reste debout, active, pleine d'espérance... l'école dite positive.. . » Il prophétisait « l'avenir de la métaphysique » (1), et, sans doute, il ne niait pas précisément, à l'exemple de Comte, sa légitimité, mais il en faisait une forme d'art ou de poésie. Il n'y a pas de vérité, affirmaitil, « qui n'ait son point de départ dans l'expérience scientifique, qui ne sorte directement ou indirectement d'un laboratoire ou d'une bibliothèque, car tout ce que nous savons, nous le savons par l'étude de la nature ou de l'histoire ». Et il affirmait la « relativité » de la « vraie science ». Enfin il en
(1) Voir les pages qui porteat ce titre dans les Dialogues et fragments phUosophiques.
venait à supprimer la philosophie, au sens traditionnel du mot, lui refusant presque la spécialité de l'objet, la réduisant à être «c moins une science qu'un côté de toutes les sciences ». Or, n'est-ce pas là du positivisme le plus reconnaissable !
Pour être avoué comme un maître par Renan, si sensible à la forme, encore qu'il affectât de la mépriser, il n'a peut-être manqué à Auguste Comte que d'être un prosateur moins maladroit. Taine lui avait reproché sa « grossièr'eté prosaïque » (1) ; mais lui avait rendu peu après justice, signalant son importance à « tout homme amateur de science et de philosophie ».
(1) Dans un article de la Reçue des Deux Mondes du 1" mars