CHAPITRE XI
AUGUSTE COMTE ET LE NÉO-ROYALISME. — M. CHARLES MAURRAS ET l'aPOLOGIE « SCIENTIFIQUE » DE LA MONARCHIE.
On n'a pas seulement entrepris « l'utilisation » religieuse du positivisme, mais son « utilisation » • politique.
Il y a deux ans, M. Charles Maurras menait dans la Gazette de France une « enquête » d'où il prétendait tirer la démonstration « scientifique » , c'est-àdire « positive », de la monarchie nécessaire. Quand, à l'occasion d'un centenaire célébré seulement en 1902, parut, il y a cinq ans, Auguste Comte conservateur, Tardent théoricien du néo-royalisme, adjura ceux qui se donnent ce nom de conservateurs, de ne montrer «ni vaine ignorance, ni sot dédain». Il écrivait : « C'est une grande force qui passe à leur portée, car elle s'exerce dans le sens des tendances et des aspirations de l'esprit moderne ; organique et scientifique, traditionnelle et nouvelle tout à la fois. » Depuis, il a maintes fois affirmé la monarchie comme l'aboutissement du comtisme.
La politique est étrangère à l'esprit des publications où cet opuscule va prendre place. Aussi n'avons-nous garde de nous mêler aux querelles de cet ordre. Mais sans sortir de cette réserve, nous avons pu reconnaître, en passant, qu'en effet la sociologie d'Auguste Comte requiert logiquement à la tête de l'Etat un principat héréditaire.
Que les royalistes prennent garde pourtant. Le conservatisme de Comte, de même que son cathocisme, si l'on peut oser ce mot, ménage, en effet, de singulières surprises. Ce quasi-apologiste de la légitimité est un républicain qui exalte Danton et Cromwell, et nous avons remarqué quel constat il
dresse de la déchéance des Bourbons. N'oublions pas que les Gambetta et les Ferry se réclamèrent de lui et que le ministère de « défense républicaine » délégua un de ses membres, non le moins actif, pour présider à l'inauguration de la statue érigée, par souscription internationale, sur la place de la Sorbonne. Il est vrai, on a dénoncé le défaut de qualité de ce personnage officiel et de ses acolytes — de plusieurs au moins — pour officier à cette cérémonie. Peu de jours auparavant, quelqu'un s'écriait : « On prépare un faux (1)... » Mot vif qui sent son polémiste. Ce n'était, en tout cas, que moyennant beaucoup d'équivoques et de restrictions mentales qu'un membre du cabinet Waldeck- Rousseau pouvait célébrer la mémoire du philosophe partisan déclaré de l'enseignement libre. Comte allait, faut-il le rappeler"/ jusqu'à demander la suppression du budget de l'instruction publique, « budget métaphysique », estimant que l'éducation devait être laissée « aux libres tentatives des associations particulières » (2). Et eùt-il proscrit les congrégations, lui admirateur enthousiaste de saint Ignace (3), au point de souhaiter une alliance avec la compagnie qu'il fonda? Fameuse est l'histoire des négociations du grand prêtre de l'Humanité avec le général des ignaciens. (Comte appelait ainsi les jésuites, les débaptisant à cause de l'impopularité de leur nom) (4). Enfin pour revenir au point de vue politique proprement dit, redisons que, contre la Révolution et la démocratie, les royalistes — les royalistes résolument modernes, décidés à se réclamer du droit divin de la science, l'autre étant aban-
(1) C'est le titre d'un article paru dans le Gaulois du 28 mars 1902 sous la ï-ignature de M. Maurice Barrés.
(2) Sijstèine de politique po^itioe, t. IV, chap. v.
(3) Dans le calendrier positiviste, le 22°° jour du sixième mois, placé sous le vocable de saint Paul, pst consacrée saint Ignace de Loyola, en même temps qua saint François.
(4) Voir dans Auguste Comte consercateui', p. 216, la lettre de Comte à Alfred Sabatier, envoyé par lui en ambassade auprès du Père Bccks, général des jésuites. Le P. Gruber, dans Auguste Comte fondateur du positivisme, a d'mtéressantes pages sur cette mission « diplomatique »,
donné comme chimère métaphysique — peuvent, en se gardant de confusions décevantes, se pourvoir chez lui de bonnes armes, un peu lourdes souvent et épaisses, quelquefois tranchantes.
Cet ennemi de la « théologie », doublé d'un républicain déclaré, eùt-il prévu, pour sa doctriue, ce sort de fournir des arguments à la monarchie et au dogme ?