‹ Auguste ComteChapitre 15 sur 49 · AVANT-PR0PO · texte numérisé non relu

AVANT-PR0PO

Ces pages développent et mettent au point im article publié peu de mois après la mort de Taine (1). Depuis, des études ont paru, ajoutant à nos inCormations sur la personne du grand écrivain ou enrichissant le commentaire de son œuvre. Nous en avons fait notre profit. Nous citerons souvent l'important ouvrage de M. Giacomo Barzelloiti, im maître de l'Université de Rome, très attentif aux idées françaises, et V Essai, justement distingué par l'Académie, de M. Victor Giraud, professeur à l'Université catholique de Fribourg. Très différents d'esprit, ces deux livres, l'un, d'un rationaliste disciple de Kant, l'autre, d'un philosophe chrétien, intéressent à des points de vue divers. Observons que celui-ci, outre la valeur personnelle de son auteur, se recommande par une documentation toute nouvelle 12).

(1) Paru d'abord dans un journal, il a ensuite été réuni à d'autres dans un volume d'Etudes et portraits liltéruires.

(2) M"'^ Taine a mis à la disposilion du distingué professeur de Fribourg les papiers inédits, lettres, carnets, manuscrits do toute sorte recueillis par elle à Menlhon- Saint-Bernard.

Nous sera-t-il permis de remarquer, en nous en féliciiaut, le complet accord des conclusions formulées par nous, il y a bientôt dix ans, et de celles si fortement motivées par M. Giraud ?

Un mince opuscule ne saurait tout dire sur Taine. Nous avons vise pourtant à ne rien omettre d'essentiel. Encore avons -nous osé juger quelque peu en exposant Nous souhaiterions que l'on reconnût, sous la liberté de la critique, notre admiration pour Je penseur et l'écrivain, en même temps que notre respect pour l'homme.

Voici,-3oints les deux volumes que nous venons d'indiquer, et sans énumérer les livres de Taine, — la liste des principaux ouvrages que nous avons consultés :

P,e7um, Taine, Michelet, par Gabriel Monod.

Histoire et LilléraUire, t. III, et Evolution des genres, par F. Brunetière.

H. Taine, par Amédée de Margerie.

De la coniingfnce des lois de la nature, par E. Boutroux.

Essais sur lu ii/iitosophie des sciences, par Ch. de Freycinet.

Etudes de liiieralure et d'Iiisloire et Nouveaux Essais d'histoire et de critique, par Alberi Sorel.

Prévost- Parud(d, par 0. Gréard.

Essais de psychologie contemporaine, par P. Bourget.

Taine, Schercr, Lahoulaye, par E. lioutmy.

La Critique sdentifique, par E. Henn quin.

Questions politiques, et Politiques el Moralistes, 3® série» par E. Faguei.

Devant le siècle, par le V* E.-M. de Vogué.

La Pkitosoiiitie de Taine, par Giacomo Barzellotti.

Essai sur Tai»e, par V. Giraud.

Introduction à la zoologie générale par Milne-Edwards.

Les origines de Taine. — Son enfance. — La forêl è(ï«catrice. — Le collège Bourbon. — L'Ecole normale. — Crise morale : pessimisme, scepticisme, spinozisme. — Vie universitaire, déboires, disj;râce. — Démission du jeune professeur, ses ambitions intellectuelles, ses fréquenlations, ses premiers travaux.

Qui veut appliquer à son inventeur la théorie de la race, du miiieu et du moment ou celle de la faculté maîtresse n'y est point empêché. Des critiques s'y jouèrent. Le système n'en tut ni fortifié ni affaibli, mais il servit de cadre à d'ingénieuses biographies. Sans nous embarrasser d'une in(Hhode préconçue, indiquons brièvement les origines d'Hippo-^ lyte-Adolphe Taine, voyons-le dans ses entours, notons les influences qui, vraisemblablement, agirent sur lui, di gageons son caractère.

11 naquit à Vouziers, le 21 avril 1828, d'une famille de bonne bourgeoisie, d'où sortirent, sousTancien régime, un avocat au Parlement, un notaire, des manufacturiers (1), et qui fournit au nouveau des fonctionnaires et des gens de loi. Son grand-père avait été sous-préfet, son père était avoué. Ce monde

(1) Nous empruntons ces renseiîi^neraents à un volume paru alors que cet opuscule était sous presse : H. Taine. Sa vie et sa correspondance. Correspondance de jeunesse 1847- 1853. Cette publication, notons-le, n'a rien infirmé des conclusions de la présente étude. Le Taine sur qui elle nous renseigne principalement, celui du collège Bourbon, de l'Ecole normale, le jeune prolesseur de Nevers et de Poitiers... nous était en grande partie connu par les livres de M. M. Gabriel Monod {Renan, Taine, Michelet) et Victor Giraud {Essai sur Taine), à qui avaient été communiquées jioui- l;i plupart les lettres qu'elle met au jour.

modeste d'aflministration, de négoce et de basoche ne restait pas étranger aux choses de l'esprit. Un Taine du xviii® siècle porta le surnom de Taine le pfiilnsop/ie. Des tantes d'IIippolyte joignirent au goût des arts celui des spéculations métaphysiques, controversant avec leur neveu sur les hauts problèmes. La procédure laissait à Tofficier ministériel de Vouziers le loisir de ne point négliger les bonnes lettres. 11 les cultivait et s'y affinait.

Son fils, qui lui rend ce témoignage, le perdit tôt, mais lui dut une initiation. Cette forêt des Ardennes qu"il a décrite, célébrée, j'allais dire chantée, en des pages de puissant et poétique naturalisme, Taine avait appris de son père à la comprendre et à l'aimer, mené par lui, tout enfant, à cette éducairice. 11 l'a presque ainsi qualifiée : «... La rivière, la prairie, les bois qu'on a vus dans ses premières promenades laissent au fond de l'âme une impression que le reste de la vie achève et ne trouble pas. Tout ce que l'on imagine ensuite part de là.... » Non, tout dans son œuvre ne partit pas de là. Mais le souvenir lui demeura toujours de ces longues marches sous « la colonnade des troncs s'enfonçant à perte de vue ». Longues marches et longs silences dans la contemplation de l'éternelle verdure (1). Quelquefois, les promeneurs couchaient dans des huttes de bûcherons. Ainsi l'enfant se familiarisait avec la grande chose vivante et bruissante. Dès lors, j'imagine, elle prit dans ses lèves figure de personne. 11 lui prêta des sentiments. Il la vit accueillante ou hostile, morne ou joyeuse ; un jour éplorée, farouche et comme en deuil des cadavres géants dont la hache venait de la joncher ; le lendemain, « riante, parée comme une belle fille ». Telle, du moins, l'évoquait-il dans sa mémoire, bien

(1) V. dans les Derniers Essais de critique et d'Itisloire, l'article « les Ardennes ».

des années après l'avoir quittée pour cette autre forêt qui se nomme Paris. L'Océan de Michelet est « fée » ; la forêt de Taine est déesse, A contempler dans le monde végétal les manifestations « éternellement jeunes » des forces élémentaires, il a, tout enfant, préparé en lui une sympathique intelligence des vieux mythes, de ceux qui attribuent aux choses pensive et volonté. Ces énergies primitives, «grande source dont notre petite vie n'est qu'un flot » , il les personnifiera à la mode païenne. 11 définira le sentiment religieux « la faculté de comprendre les dieux intérieurs qui vivent dans les choses et dont les choses ne sont quo les dehors ». Il dira encore : « Les choses sont divines » (1), et, en ce panthéisme poétique, il communiera avec Gœthe, qui peut-être n'aura pas peu contribué à le lui suggérer (2). Mais n'anticipons pas.

Ces Ardeinies, où, petit garçon précocement réfléchi, il recueille ces impressions, il les décrira de souvenir, nous l'avons dit, et de souvenir lointain (3). 1 a douze ans ; son père meurt. On le retire, l'année %iivante, d'un pensionnat ecclésiastique de Réthel, ^ù, depuis dix huit mois, il fait ses études, pour l'envoyer à Paris. Il entre à l'institution Mathé, dont les V ''

(1) Eisaisde critique et d'hisloire. V. l'article qui s'intitule « Sainte-Odile et Ephigénie eu Tuuride ». Vingt ans avant d'écrire cet article, dans une lettre du 20 aoiit 1848, Taine confie à Pré vost-Paradol comment il philosophe dans les bois. Il sent « la présence de la vie universelle » ; il ne regarde pl'is le monde comme une machine, mais comme un animal, sa us adhérer pourtant au panthéisme, qu'il déclare, dans la lettre suivante, un système « laid et étroit».

V. H. Taine. Sa vie et sa correspondance. Correspondance de jcmmse 18'»7-1853, pp. 29 et 34.

(2) V. Albert Sorel, Discours de réception à l'Académie française.

{?•) L'arti-^le qui s'intitule « les Ardcnnos » est de 18d7, "elui sur Sainte-Odile est de 1868.

8 PlULOSOPHliS DU XIX* SIECLE

élèves suivent les cours du collège Bourbon. Mais l'internat, qu'il a tiouvn supportable à Rethel, adouci par les gâteries de sa grand'nière paternelle, habitante de la petite ville, lui est dur loin de siens. 11 faut que M"^^ Taine quitte \ouziers pour venir lui épargner les rigueurs de ce régime (1). Alors commence entre eux une intimité de vie où le fils trouve dans sa mère, c'est son mot, « l'unique amie ». A quatorze ans, élève de quatrième, il se fait un plan de labeur quotidien où la récréation est presque oubliée, et qu'il observe avec rigueur. De sorte que, ses obligations de collégien remplies, il trouve le temps de poursuivre des études personnelles. M. Gabriel Monod raconte que, chaque année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale » (2). Négligeons les lauriers universitaires qu'il récolta. En 1848, il entrait à î'Ecole Normale, le premier d'une promotion qui devait faire parler d'elle.

Le collégien qui s'était essayé à penser par luimême dès sa prime adolescence, pouvait-il faire, sur les bancs de l'enseignement supérieur, un auditeur passif? L'activité de son intelligence ne sommeilla pas au conservatoire de la rue d'Lflm. Sans doute pour la maintenir en éveil, il s'ouvrit aux influences extérieures. La pénétrante et précise psychologie de

(1) Jusqu'à la fin de sa vie, la haine de l'internat lui est restée. 11 l'a qualifiée, dans une de ses dernières pages, « régime antisocial et antinaturel. » (V. Gabriel Monod, Renan, Taine, Micheleù.) Il avait cependant gardé bon souvenir de son séjour à Rethel. V. sa Correspondance de jeunesse :

(2) L'étude, déjà citée, de M. Gabriel Monod est riche de renseignements fournis par M™^ Taine. C'est cet article qui nous a, le premier, révélé quelques détails sur l'adolescence du philosophe.

Stendhal le séduisit; Balzac l'éblouit par la richesse de sa documentation sur la nature humaine, Balzac, « le Shakespeare vivant et moderne ». En même temps, le poète des Nuits lui versait à pleines coupes une capiteuse amertume.

L'amertume l'emplit. Son successeur àrAcadémie a bien montré comment le jeune normalien se laissa gagner par le pessimisme (1). Notons que la révolulion de février lui avait découvert par ses violences celte « réalité humaine » dont parle Sainte-Beuve, si aisément masquée aux époques d'ordre et de calme. Dès lors, il connaissait le « gorille » qui gît au fond de l'homme et que 1871 devait lui montrer plus brutal encore et plus féroce. Ses prédilections littéraires devaient s'en ressentir. Le roman lui sembla d'autant plus vrai qu'il était plus desséchant ou plus flétrissant pour l'humanité. » Il glissa au scepticisme; il en toucha le fond; il remonta (2). Tout volonté et tout intelligence, « le néant, dit M. Albert Sorel, ne pouvait le retenir longtemps ». Spinoza, dont il eut, croyons-nous, la première révélation à travers Gœthe (3), le rendit à lui même. » îNous verrons dans quelle mesure le philosophe de VEthique agit sur lui, peut-être à son dommage, mais, à cette heure de désespérance, il en reçut du réconfort (4). 11 en chercha aussi et en trouva dans

(1) V. Albert Sorel, Discours cité.

(2) A vrai dire, c'est avant son entrée à l'Ecole qu'il avait «d'un même mouvement », avec son ami Prévosl-Paradol, jeté idées et croyances « dans ral)îme du scepticisme ». Il travailla rue d'Ulm à se refaire une armature de principes philosophiques. V. Gréaud Prévosl-Paradol, p. 25.

(3) Gœthe fut un de ses premiers précepteurs, et il ne cessa jamais de le tenir pour le père de toute la grande culture contemporaine.

(4) Il dit, à cetle époque, de Spinosa qu'il « donne l« suprême repos à l'esprit ».

les Pensées de Marc-Aurèle, « mon catéchisme » (1), écrivait-il à un ami. 11 était loin du pyrrhonisme quand il sortit de Tlicole, — et même bien avant — muni de connaissances toutes prêtes à s'ordonner en vue d'un système affirmatif sur l'homme et le monde. Déjà il professait, la possibilité delà science {• absolue, enchaînée, géométrique » ; il souhaitait k son ami Prévost-Paradol « cette persuasion solide et parfaite... qui enchaîne l'esprit comme des nœuds d'airain » (2).

Faire de la science^ « à mille lieues de la pratique et de la vie active » , eût été sans doute son plus cher désir. Mais sa modeste situation de fortune lui conseillait d'accepter des fonctions rétribuées, il enfra donc dans l'Université. On sait quels mécomptes l'y attendaient et quelles consolations il trouva dans le travail solitaire, particulièrement dans la griserie de la logitiue hégélienne, au point qu'il désespérait de retrouver jamais « sensations égales ». Abrégeons l'histoire d'une défaveur qui aboutit à l'offre d'une suppléance de sixième à Besançon. Un échec retentissant au concours d'agrégation avait ouvert la série de ses déboires. Le refus du visa de la Sorbonne pour sa thèse sur la Sensation précéda de peu sa linale disgrâce.

A ce coup, il quitta l'Université, non l'enseignement, qu'il aimait, persuadé qu'enseigner est la plus sûre manière d'appreiuire. 11 ne dédaigna pas de prolesser à l'institution Carré-De-mailly. Le jour était loin où l'Etat ferait amende honorable au

(1) II lisait en même temps Musset. « Sioiïulier assemblage », observait-il lui-même. Mais il Irouvait dans Tua « tous ses ennuis », et l'autre lui proposait ce qu'il nomail « le remède universel » : « la grande pensée antique, x6 [jLroEv ïTvxt n.H. Taine et sa correipondance. Leitre à Prévost- Pu'radol du 21 fév. 1852, p. 214.

(2; Ouv. ciié. Lettre à Prévost-Paradol, 22 fév. 1849, p. 48.

philosophe, en donnant une chaire à l'esthéticien.

Taine apportait à Paris le plan esquissé de sa thèse sur La Fontaine. Il la mit de suite en chantier et y travailla si activement que, peu cie mois après, il la soutenait avec éclat. Cette ardeur à conquérir un grade n'était qu'une concession au préjugé. Les hautes ambitions intellectuelles le possédaient plus fort que le désir d'un bouton de mandarin. Le 30 juillet ISôS, c'est-à-dire quelques jours après le décevant accueil fait par la Faculté à son étude sur /« Sensalio)!, Prévost-l'aradol le prtssait de répondre par une déclaration de guerre : « Si, par bonheur^ tu peux t'alTranchir, viens l'enfermer ici, à Babylone,el sape dès demain leur Jérusalem k.(1) i^lais nous ne voulons pas rapporter à une passion de ]-evanclie la ferveur de travail qui fit de son existence celle d'un reclus volontaire. 11 avait vingtquatre ans ; il entra, selon sa propre expression. « au couv'.nt » (2).

Reclus, non tout à fait. 11 eût été difficile à un curieux, tel qu'il t'tait, curieux de science et d'idées, d'observer le vœu de solitude dans ce Paris de 1853, dont M. Albert Sorel a peint si fortement l'ellervescence de pensée et la fièvre de labeur. Taine, donc, ne s'isola pas complètement. 11 fréquenta les laboratoires et les amphithéâtres, suivit des cours de physiologie et de zoologie. 11 se mit en relation avec des hommes spéciaux, d'information exacte et de parole concise. 11 fit des amitiés utiles au progrès de sa forte culture. Il a dit ce qu'il devait à Franz Woepke, mathématicien, et philologue, et philosophe par surcroît, dont les observations précises <s ressemblaient toujours à un résumé » (3).

(1) V. Prévost-Paradol, par 0. Gréaud, p. 197.

(2; Il avait vu dans la révolution de 1848 le conseil d&

«rentrer définitivement au coitVimi ».

{o) V. iSouveaitx Essais de cnti'jue et d'histoire, p. 320.

i2 rniLosopiiES du xix^ siècle

Par Gustave Doré il fut introduit clans le monde des artistes. Son intimité avec Marcelin avait commencé sur les bancs du collège Bourbon. Le fondateur de la Vie Parisienne, si supérieur à son oeuvre, lui révéla le Cabinet des estampes et lui apprit à deviner, « à travers les figures peintes ou gravées, non seulement les habitudes physiques, mais le moral de l'homme et l'état social aux différentes époques ». De tout cela il profitait ; mais, quand il avait passé quelques heures en compagnie, si savante et si aimable fùt-elle, il réintégrait en hâte sa retraite de l'île Saint-Louis. Aux hommes il préférait les livres(l). De là cette force de pensée recueillie et concentrée ■qui distingue son œuvre. De là aussi certain défaut qui l'alfaiblit : le caractère « livresque » qu'on lui reproche.

Le moment est venu de l'envisager, cette œuvre. Essayons de la comprendre et de la définir.

Caraclère général de son œuvre. — Que partout il philopophe. — Son goût pour la métaphysique. — Ses tendances a prioriues attestées par les remarques de ses camarades d'école et les notes de ses maîtres. — Il essaie de réagir, mais sans triompher de ses dispositions natives. — Dans quelle mesure il fut inQuencé par Spinoza. — Sa conception de la philosophie.

Il y faut de l'effort. Car elle est très haute et, par endroits, quelque peu vertigineuse : Taine fait

(1) M. Albert Sorel a raconté avec mouvement et couleur celte période de la vie de Taine. V. Je Discours déjà cité.

monter son lecteur aux derniers sommets par des pentes scabreuses, où le pied manque, où l'on I oscille au bord du vide. Elle est très vaste aussi, et combien variée : philosophie, littérature, histoire,, voyages, esthétique, fantaisie... Une méthode stricte, à VI ai dire, l'unifie; un système immuable, où, en. des catégories, dt s cadres fixes, tout s'ordonne, se case, se tasse, de gré ou de force, si bien que le& choses les plus lluides, telles que le rêve du poète. ou de l'artiste, s'y trouvent prises et contraintes. Mais cette rigueur même cause malaise et fatigue.. Ajoutez la tension continue de la forme. Car je ne sai.s pas de style plus voulu, moins venu, avec ses. métaphores obstinément suivies, ses énergies méditées, ses redoublements, ses martelages, l'.t tout cela fait quelque chose de trop dense et de trop dur^ et l'on se sent comme bâtonné.

ïaine philosophe par toute son œuvre et dans tousles actes de sa vie : quand il va à la comédie, quand il lit un roman ou une fable, quand il regarde un tableau, quand il entend de la musique (1), quand iL se proiTiène, quand il badine, même quand il care.<se son chat (2). Mais il philosophe aussi ex professa, et quiconque ignore l'auteur de ï hitelligence ne peut connaître dans son fond le critique d'art, non. plus que l'historien de la littérature anglaise et de la France contemporaine.

Il a commencé tôt, et de la manière dont, toute-

(1) Un de ses camarades de l'école normale, Fritz Rieder,, lui reprochait de « porter un peu trop sa philosophie partout, même dans la musique ». Lettre citée par A. G. Monori .ians sa Police sur Rieder [Annuaire des anciens élèvesde i^Ecole normale).

(2) On connaît ses sonnets sur les chats, qu'il n'imprima point, mais qu'au lendemain de sa mort une indiscrétion livra au Figaro. Nous leur souhaitons une autro publicilé, non seulement à cause de leur valeur propreiiictit jiiléraire, mais parce que l'auteur y a exprimé sa conception de la vie.

sa vie, il devait continuer. Il n'avait pas vinp;t et un ans lorsque Prévost- Paradol lui écrivait : « Tout en cherchant une philosophie, tu en as une ». Mot révélateur, non seulement de sa précoce ambition de pensée, mais de sa tendance à s'établir dans un système préconçu, sauf ensuite à en vérifier la base.

Il s'en est défendu. A l'en croire, son point de départ fut « tout expérimental » . Il déclarait en tête de ses Essais de critique et d histoire : « Je n"ai point tant de prétention que d'avoir un système, j'essaye tout au plus d'avoir une méthode ». Fûtce lout à fait exact, il resterait h savoir si, comme on l'a observé, méthode n'implique pas, en quelque mesure, doctrine. 11 affirme : « La m.éthode a précédé... La doctrine, si j'en ai une, n'est venue qu'ensuite » (1). 11 le croit. Pour lui, la question de véracité ne se pose point. Il est prouvé cependant que Vaprioriswe s'accusa comme le penchant premier de son esprit.

Nous venons de citer un mot significatif de Paradol. Dans le curieux échange d'idées qui remplit leur correspondance, dans cet enseignement mutuel qu'ils se donnèrent par la discussion, Paradol est le tenant de la science expérimentale, Taine celui de la métaphysique (2). Le futur psychologue de X Intelligence écrit à son ami : « Je t'ai donné Spinoza ; tu m'as donné Burdacli et Geoffroy Saint-Ililaire. Je t'ai initié à la métaphysique; tu m'as appris la physique et la physiologie. » Ses camarades de l'Ecole

(1) Lettre du 9 déc. 1801. (citée par M. Victor Giraud).

(2) Nous verrons plus Joiu Stuart Mill le qualifier « métaphysicien ». Ses tout derniers travaux, t^ote^ sur les éléments derniers des choses, témoignent que le goût de la métaphysique persista en lui jusqu'au bout. Ces notes sont d'octobre 1883, d'octobre 1891 et de juin 1892. Elles oni paru dans la Revue philosophique de juillet 1895.

On saitau surplus, que, Taine méditait une théorie de la yo/on/e,pendant et complément de son traité de Vlnlelligence.

TAINK la

normale s'accordaient à lui reprocher l'abus des raisonnements, des théories, le mépris des réalités concrètes. Une note de son « directeur des études », Vacherot, conUrme avec autorité cette oppréciati(m : « Conçoit, juge et formule frop vile. Aime trop les formules et les définitions^ auxquelles il sacrifie trop souvent la vérité, sans s en douter, il est vrai, car il est d'une parfaite sincérité ». Son professeur, Emile Saisset, critiquait en lui « un goût excessif pour l'abstraction ». Le maître signalait, remarquonsle, chez l'élève « un effort énergique » pour se corriger de ce défaut, « son défaut capital ». Taine réagit, en effet.

L'année 1S54 marque à cet égard une date importante dans l'histoire de sa pensée. Ses carnets, où autrefois tout était classé par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles, d'observations de caractères et de mœurs, rendues avec une intensité parfois excessive (1). On sait si, depuis, ces recueils se sont enrichis ; jamais il n'a cessé de collectionner les documents. Et co'ubien de fois a-t-il préconisé comme la matière de toute science les faits, « les tout petits faits, bien choisis, importants, significatifs ». L'un des types de penseurs opposés par lui à ces « philosophes classiques » qu'il raille si teriiblement, iM. Pierre en noie sans relâche de tels. Le porte-crayon de ce savant scrupuleux, ce porte-crayon toujours garni de mine, ne lui sert qu'à cela. Il les met en cartons. Et quelle place tiennent dans son cabinet les mémoires d'académies, les journaux scientifiques, les catalogues de toute espèce, les herbiers, les squelettes...

En iM. Pierre, reconnaissonsTaine lui-même; Taine converti à la méthode expérimentale. Maiss'il a changé ses procédés, il n'a pas changé son esprit, ambitieux de grandes synthèses, de vastes généralisations. « Il a

(1) G. Monod, ouv. cité.

retenu ses idées a priori à titre d'hypothèses directrices, et, à son insu, elles ont déterminé ses observations. » Avant M. Lanson (1), M. Albert Sorel (2) lui avait, en d'autres termes, adressé la même critique : <' Il attire tout à son idée dominante, à son idée maîtresse » ; il cherche, « non des expériences, mais des preuves de ses inductions » (3).

Nous avons fait allusion à son goût si tôt déclaré pour Spinoza. Avant même la crise morale dont nous avons parlé, dès le lycée, racontent ses intimes, il était pénétré de V Ethique. Son professeur de philosophie à Bourbon, M. Charles Bénard, le trouva, au sortir de sa ihéiorique, « déjà philosophe », j'entends, ajoutait-il, « disciple fervent de Spinoza », enfermé dans le spinozisme « comme dans une forteresse ». 11 ne s'était pas mis impunément à l'école d'un tel spéculatif. L'influence de ce ^énie abstrait devait empreindre à jamais sa conception même de la philosophie. Lorsque, en 1849, il annonçait à Paradol : « Je veux être philosophe », se flattant d'entendre « tout le sens de ce mot », la philosophie le séduisait comme une simplification grandiose, une réduction de la réalité en formules, mieux encore,

(1) Histoire de la littérature française.

(2) Discours cité.

(3) M. Victor Giraud définit ainsi les procédés de conception et de composition de Taine : « Un sujet étant donné, il conamence par l'étudier sommairenaent et par s'en faire une première idée aussi exacte, aussi précise que possible. Cette vue générale, au lieu de la retenir uniquement à titre d'idée directrice, d'hypothèse à vérifier, à son iîisu, il la considère comme un programme à développer, comme une sorte de théorème à démontrer. Elle exerce un tel empire sur sa pensée qu'il devient presque incapable de voir les faits qui la démentent ou qui l'infirment. Ainsi s'expliquent, je crois, la plupart des erreurs ou des inexactitudes qu'il a commises. Il est de ceux qui, s'ds ne découvrent pas la vérité du premier coup, ne la «iécouvriront jamais, j'en ai peur, par tâtonnements successifs. »

en une formule : « Tout livre et tout homme, répctait-il, peut se résumer en cinq pages, et ces cinq pages en cinq lignes. » Tout livre et tout homme, ce n'était pas assez dire, et, nous le savons, il pensait plus : toute époque, toute civilisation, tout art, toute science, et tout enfin, esprit et matière.

La nécessité, motour central du mécanisme universel. — La théorie de l^unilé de groupe et ses applications à tous les ordres de faits. — 8a combinaison avec le Spinozisme. — Esquisse du système.

Un mécanisme ayant pour moteur central la nécessité, et ne laissant rien hors de l'action automatique de ses rouages, tel lui apparaissait le monde. « 11 n'y a rien de contingent dans la nature des êtres ; toutes choses, au contraire, sont déterminées par la nécessité... » 11 fit sienne cette proposition de X Ethique. Il emprunta au maître son assimilation de la philosophie à une mathématique, envisageant le monde comme le développement d'un théorème. Et s'il n'en raisonna pas comme lui, par « propositions », « démoustrations », « scholies », c'est qu'il était artiste. On l'a appelé le noète de la métaphysique; on a dit : « Taine, r'est la pensée de Spinoza piojeti'e à travers l'imagination de Shakespeare. » Sous sa plume, en ellét, les lormules prennent corps» les abstractions deviennent des êtres. Son invention pittoresque anime cette « géométrie ». La nécessité^ ressort idéal de son dynamisme universel, s'incarne en Je re sai-> quel monstre armé de tentacules formidables, (( tenailles d'acier » qu'il enfonce et serrai au c( cœ^r de toute chose vivante ».

11 entend bien que rien n'y échappe, et nous allons voir que rien n'y échappera. Un philosophe, a-t-il avoué lui-même, « atteint toujours son but. Rien de plus pliant que les faits; rien de plus aisé qu'un système ».

Et quoi donc résisterait à ces piui^es gigantesques ? Le monde se compose d'esprit et de matière. Or, est-ce la matière qui essayera une rébellion ? Fùtelle une substance, comme le soutient le vieux spiritualisme, et recelât-elJe de ces « essences occultes », de ces puissances impondérables qu'on appelle des forces, elle n'en serait pas moins disciplinable au déterminisme. Mais ces « vertus » ou « pouvoirs » n'ont pas d'existence réelle. La force est une « entité verbale », un préjugé scolastique. Tout au plus le mot mérite-t-il d'être conservé comme terme explicatif d'une succession de phénomènes. Tel cheval a la force de traîner tel chariot. Cela veut dire que, les muscles de ce cheval étant conti actes, le chariot avancera. Il n'y a là qu'une « liaison », un « rapport » entre deux faits, d'antécédent à conséquent. C'est par une fiction du langage que nous y voyons autre chose ; nous sommes dupes de notre terminologie, le mot engendre le fantôme. La matière même, en tant que substance, est « illusion métaphysique ». Elle n'a pour nous de réel que les faits de conscience qu'elle provoque en nous : sensations de couleur, de son, d'odeur, de résistance, de poids, de mouvement... Et, en soi, elle n'est que ces phénomènes actuels ou possibles^ groupe, série, que nous unissons sous un nom substantif, table, cloche, fleur... pour la commodité du discours. En d'autres termes, il n'y a pas de corps, mais seulement des faisceaux d'événements psychologiques, présents ou futurs.

Mais cette conscience, ce 7noi, par lequel valent, existent les choses, il doit tomber aussi sous les prises du monstre. Qn'on ne s'avise point d'en faire une citadelle de liberté. Pour devenir cette citadelle.

il faudrait d'abord qu'il existât. Or. il est une autre « entité scolastique ». C'est même par lui que Taine a commencé ses destructions de « fantômes », anéantissant les corps, en quelque sorte, par voie de conséquence. Comme la matière et avant elle, il l'a réduit à un composé d'événements, une a ligne », une « trame d'états successifs », sensations, images, souvenirs, idées, volitions... Lorsque nous détaillons ses facultés, attributs ou qualités, c'est pur artifice de langue, pour classer des faits. Le moi n'est autre chose que la « fde » de ses phénomènes ; eux ôtés, « il ne serait plus rien, ils le constituent ». Pris en soi, il n'a qu'une existence verbale ; il s'évapore à l'analyse. Ainsi, cette conscience, lieu du monde, se dissout. Le philo.sophe de V Intelligence prend même un particulier plaisir à démontrer son néant, et il est étrange de voir ce psychologue qui ramène tout à la psychologie, l'histoire aussi bien que la métaphysique, s'acharner avec cet entrain contre l'objet propre de sa science.

C'est que, pour la simplification de son mécanisme, il veut alléger des substances l'univers. Aussi les abolit -il où qu'il les rencontre, et il en pourchasse l'idée même. 11 proclame avec Hegel que la nature n'a pas de fond. En quoi il se sépare de son premier maître. Car Spinoza réduit bien [qs, corps et les esprits à l'état de simples modes, et pour lui, sans doute, tout est adjectif — sauf le grand substantif, sa substance-dieu, support du monde.

Taine, lui, a rejeié ce substratiim. De la proposition fameuse de V Ethique, il n'a retenu que la nécessité, et il prétend qu'elle lui suffit.

Elle lui suffit moyennant quelques adjuvants. Vers le milieu du siècle dernier, au moment où s'orientait l'esprit du Taine, une théorie régnait, pressentie par Goethe, formulée par Lamarket Darwin, celle de « l'unité de type dans les organismes animaux.» Klle s't tait transposée, dans le domaine moral, en l'idée

de V unité de groupe. « Aujourd'hui, l'histoire comme la géologie a trouvé son anatomie », affirme quelque part notre philosophe. Entendons-le, non seulement de l'histoire, mais de toutes les sciences qui ont pour objet l'homme et les faits humains. Nous trouvons dans l'étude sur Carlyle (1) une délinition de la doctrine qui fait à Hegel et à Gœthe un fond de pensée permanent, et dont ils se servent, ft Hegel pour saisir la formule de toute chose, Gœthe pour se donner la vision de toute chose ». Cette doctrine est celle du développement (Entioickelung) , de l'évolution. « Dépouilke de ses enveloppes », elle se réduit à cet article : une dépendance mutuelle joint 'es termes d'une série et les rattache tous à « quelque proprii-té abstraite incluse dans leur intérieur ». Ainsi nous la propose l'historien de la littérature anglaise, et il en indique en quelques lignes le champ universel d'application : u Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être... Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante... » Donc, les faits de tout ordre, — y compris les faits dénommés spirituels, — tenus pour les manifestations d'une vie analogue à celle des organismes et soumis à la même loi de solidarité, telle est la doctrine qui nous est présentée connue le legs précieux de l'Allemagne moderne « au genre humain ».

Ciombinée avec le spinozisme, un spinozisme puisé sans doute à la source, mais aussi recueilli à travers Gœthe (2)^ elle contient, — si nous y ajoutons la

(1) Histoire de la littérature anglaise, t. V.

(2) M. BarzeiluUi a bien montré l'ii.Iluence de Gœthe sur

contribution de Condillac, importante, nous le verrons, — à peu près toute la philosophie de Taine. Mais n'oublions pas qu'il se réclame de la méthode expérimentale. Nous l'avons vu s'efforcer loyalement de l'adopter. Il ne pouvait, à la fréquentation de Stuart Mill, non plus qu'à la lecture, il est vrai, tardive, d'Auguste Comte (1), en désapprendre la valeur. Aussi prétendra-t-il toujours ne s'en point départir. 11 faudra nous le rappeler quand il s'agira de vérifier la cohérence et la solidité de son svstème.

Voyons-en de suite l'architecture, tout au moins les lignes principales, en un court exposé.

Tout fait est solidaire et complémentaire d'un groupe, dont chaque unité nécessite les autres. J'explique. Dans un animal, les instincts, les dents, l'appareil digestif, l'éminence articulaire des os, les organes moteurs, sont des composants en relation telle qu'une variation de l'un d'entre eux détermine dans chacun des autres une variation correspondante, et qu'un naturaliste habile peut, sur quelques fragments, reconstruire par le raisonnement le corps presque

Taine, insistant, en même temps, ajuste titre, sur la place que tient dans la philosophie de ce dernier la théorie de l'unité de groupe. Les lettres récemment publiées montrent combien tôt il l'affirma. Le 16 novembre 1851, il écrivait à Prévost-Paradol : « Une partie du monde appeUe l'autre comme un organe du corps humain nécessite tous les autres ; et le monde est un, comme le corps humain ». — H. Taine. Sa vie et sa correspondance, p. 151.

(1) Nous ne saurions nous étendre ici sur ce que Taine a pu retenir du Cours de philosophie poiilive. Il en estimait la lecture indispensable à «tout homme amateur de science et de philosophie ». Sans doute elle ne fut pas sur lui sans influence, en ce sens du moins qu'elle l'affermit dans plus d'un principe acquis déjà. Mais on va voir avec quelle indépendance son idéalisme le détachera du positivisme de Comte, en même temps que de l'empirisme de Stuart Mill.

tout entier. Autant de faits donc liés entre eux par une solidarité nécessaire. Mais ils ont de plus un point central de convergence et une subordination commune. Tous concourent à la réalisation du type; tons dépendent du type. Ainsi le type est le « fait dominateur », — Hegel dirait « l'idée », — qui assemble et produit les autres. Sa notion résume leur groupe, et il nous suffit de la définir pour l'avoir tout entier en raccourci. De même, la formule du rectangle en révolution autour d'un de ses côtés pris comme axe exprime le cylindre. De tout ainsi on peut dégager le (( facteur », le » cristal primitii ». Et voilà comment la réalité concrète, immense complexité, se résout en des éléments simples, ses lois, ses causes, — Taine use indifféremment des deux termes.

Mais ces causes mêmes, ces lois, sont à leur tour les composants nécessaires de groupes sur lesquels l'opération peut se renouveler. Sans doute, chacune gouverne une infinité de rencontres ; mais d'autres les dominent elles-mêmes par séries. En géométrie, par exemple, les propriétés des surfaces, des solides et de toutes les formes concevables dérivent des propriétés des lignes, qui se tirent de deux ou trois notions primordiales. La loi mécanique de la conservation de la force en commande une foule d'autres. C'est la tendance de toutes les sciences de se résumer en quelques propositions générales dont le reste puisse se déduire. Une hiérarchie donc s'échelonne parmi les faits dominateurs. Une « pyramide de nécessités )) monte. D' « abstraits » en « abstraits », les formules se superposent, de moins en moins nombreuses, de moins en moins dérivées, jusqu'à r <i axiome » suprême qui exprime la totalité des êtres, comme une équation exprime une courbe.

Nous voilà sur la haute terrasse d'où le philosophe nous invite à contempler le monde. Et nous nous penchons sur le vide, et le point même où nous posons le pied ne nous soutient pas. Sous la critique

de ce positiviste, la matière s'est évanouie. Cet idéaliste a qualifié d' « illusion » l'être spirituel. Que reste-t-il, qu'un jeu d'abstractions ? Mouvements sans mobiles, sensations sans sujets, reliés par un réseau de formules, dessein sans fond, tracé de lignes idéales.

II est vrai qu'il a colorié son épure. Les « événements » qui constituent les esprits et les corps, les « courants » de phénomènes qui composent la figure de l'univers jaillissent comme des feux d'artifice dont les fusées se croisent, mêlent leurs trajectoires dans rimn:iensité de l'espace et du temps. De sorte que le flux des êtres s'écoule comme une succession de météores et que la nature ressemble à une « grande aurore boréale ». Ou bien la « proposition première », « créatrice universelle », qui, par les séries étagées de ses subordonnées, régit en ses derniers détails la multitude disséminée des faits sensibles, devient un jet d'eau dont la gerbe de sommet s'étale sur un premier p!aieau pour descendre, de vasque en vasque, en nappe ou en poussière, jusqu'au bassin où nous trempons nos doigts.

Du rôle de l'abstraction dans la philosophie de Taine. — De l'estime où il tient cette faculté. — Précoce inlUience de Coridillac sur son esprit. — Excessive prcitcminance en lui du goût de l'abstraction. — Autres vices de sa philosophie. — Gomment son spinozisrae et son hégélianisme refusent la conciliation avec son phénoménisme. — Critique de la théorie de la nécessité. — Que deux races d'osprii te rencontrent en lui et se contrarient

Tel est le système, rapidement esquissé. On a pu apercevoir le rôle qu'y joue l'abstraction. Qu'on n'en

24 niiLosopiiLs DU xix* siècle

soit point surpris. Taine professe pour cette « faculté unique » un véritable culte. 11 y voit le pouvoir supérieur qui « dislingue l'hoinme des animaux » (1) ; il l'exalte sur un ton lyrique : « Faculté magnifique, source du langage, interprète de la nature, mère des religions et de la philosophie... (2) ».

Il a appris toute son importance à l'école de Condillac. Au tome I^"' des Origines de la France contemporaine, Taine indique en note un fait intéressant pour l'histoire de sa pensée : en 1845, la philosophie de Condillac était encore enseignée à Paris dans deux lycées, dont l'un était le collège Bourbon, où il termina ses études (3). Condillac agit sur son esprit d'aussi bonne heure, seinble-t-il, que Spinoza. 11 lui dut de comprendre tôt et d'estimer tout son prix ce pouvoir d'isoler dont l'opération est essentielle à toute science. Aussi se reconnui-il son disciple, et il saisit la première occasion de le déclarer. Il reporte lui-même à 1852 la première idée de ses Philosophes classiques. Or, le théoricien de la Langue des calculs y occupe une place considérable, et l'on a remarqué avec combien plus d'égards que les autres « classiques» Laromignière, continuateur de Condillac, y est traité. Taine entreprit de réhabiliter, (i en le complétant et en l'élargissant » (4), le sensualisme de l'Essai sur l'origiîie des connaissaiices humaines. Il se flatta de ramener le positivisme contemporain sur les traces de Condillac (5). Je n'oublie pas le jugement sévère

(1) Lettre à Paradol (!•' août 1852) citée par M. G. Monod.

(2) Etude sur Stuart Mill, Histoire de la littéraiiire anglaise, t. V.

(3) Origines de la France contemporaine (édit. in-S») t. I, p. 265.

(4) G. Monod, ouvr. cité.

(.^) V. pasnm l'ouvra^^e indiqué de G. Barzellotti, qui a

exprimé, tout à la fin de VAiicien Bcgimc, sur le philosophe qui crut le procédé de l'arithmétique bon pour la psychologie et voulut « démêler les éléments ide notre pensée par une opération analogue à la règle de trois ». Il est nommé parmi les habitants, les plus illustres de « la région vide des généralités, pures », Mais qu'on se rappelle en quels termes, trente pages auparavant, est célébré le maître abstracteur. C'est, en quelques lignes, l'apologie de l'abstraction et, du même coup, celle du traité da l'Intelligence (1).

Nous venons de citer les Philosophes clasxiqiœs. Des deux personnages mis en scène dans le cha;)itre final de ce livre, et dont Tamitié signifie l'alliance nécessaire des deux aptitudes qu'ils incarnent, nous connaissons M. Pierre, l'analyste des mots et aussi des choses, morales ou physiques, aidé sans cesse des données exactement notées de la science positive. M. Paul, esprit synthétique, construit des théories, ordonne les faits en systèmes, par l'opération que nous avons vu Taine lui-même pratiquer, c'est-à-dire par des superpositions d'abstraits. L'équilibre entre les deux facultés complémentaires l'une de l'autre, personnifiées par ces deux amis, se réalisa-t-il dans le penseur que nous étudions? Le dessin sommaire tracé par nous de la philosophie qui fait le support de son œuvre suffit, ce nous semble, à montrer à quel point y prédomine ce « goût pour l'abstraction » signalé et condamné si tôt en lui.

très bien marqué cette influence de Condillac sur Taine. (1) On y trouve excellemment décrit el recommandé le procédé d'ascension lo.iîique par lequel, de déduction en déduction, l'esprit peut s'élever jusqu'à une formule suprême. Taine observe, sans doute, ce qui manqua aux penseurs du xviiiesièclepouren recueillir cequ'on en doit attendre. Mais, ajoule-t-il, « une bonne règle demeure bonne, même après que l'ignorance et la précipitation en ont fait mauvais usage, et si aujourd'hui nous reprenons l'œuvre man(|uée du xviii^ siècle, c'est dans les cadres qu'il nous a trausmis ».

20 PHILOSOPHES DU XIX'' SltcLE

Mais ce n'est pas le seul vice de son système. Les kantistes le reprennent sur la valeur absolue attribuée par lui aux formes et aux lois de notre pensée. Sans adhérer au criticisme, on peut dénoncer ce qu'il y a d'intenable dans la position d'un philosophe qui, après s'être placé sur le terrain du phénoniénisme, déclarant que notre connaissanceatteintseulement nos « états intérieurs », affirme l'équivalence entre la procession de nos concepts et les relations effectives des choses, c'est-à-dire la réalité de dépendfinces toutes logiques. Le désaccord est flagrant du subjectivisme le plus formel avec l'objectivisme implicite professé par Spinoza dans la proposition fondamentale que nous avons vue adoptée par Taine : «... Toutes choses sont déterminées par la nécessité ». Et ce n'est pas seulement le spinozisme, mais l'hégélianisme de Taine qui refuse la concilialion avec son phénoménisme. Comment joindre ce « sensualisme nominaliste », pour user du terme de M. Barzellotti, à cette façon hégélienne de se représenter le monde con)me une « logique en acte », une « géométrie vivante », de le soumettre à la loi de l'imité de groupe, comme si les axiomes ne réglaient pas seulement les démarches de notre intelligence, mais le développement, {Entwickelung)^ des choses elles-mêmes, une équation étant présupposée entre la nécessité idéale et la nécessité causale?

L'avènement de la nécessité au gouvernement «(fectif de l'univers se conteste à un autre point de vue. Comment le collectionneur empirique de laits, qui croit seulement à ce que l'expérience vérifie, €11 vient-il à nous proposer le dogme de cette souveraineté? Car c'en est un, quelque nom qu'il y donne; c'est une foi qu'il réclame de nous, l'expcrience pure mettant sous nos yeux la surcession, i on le lien fatal des phénomènes (l). Un positiviste

(1) V. Vintor Giraud, ës5(U sur laine p. 24. — L'erreur

italien, M. Giuseppe Tarozzi repousse cette intrusion du déterminisme dans la philosophie qui lui est chère, et il se donne pour tâche d'en éliminer tous les éléments métaphysiques, tels que le concept, de nécessité (1). En quoi il se montre sensible aux exigences de l'eurythmie, en même temps que de la logique. Pour conserver à la science le caractère absolu qu'il voulait lui reconnaître, Taine a tenté une impossible conciliation. Difficile assurément est la situation de Stuart iMill, strictement confiné dans l'expérience, réduisant tout le savoir humain à « une connaissance empirique des relations de coexistence et de succession des faits, pur fruit de l'association des idées et de l'habitude (2) ». Il est, du moins, exempt du reproche d'inconséquence. Avec ses ambitions d' « analyse supérieure » et de « formule universelle » (3), Taine ne pouvait s'en tenir là. Est-ce tout à fait sans malice que iVlill l'a qualifié « métaphysicien ? »

b]n lui, deux races d'esprit se rencontrent et se contrarient. Le positiviste ne réussit pas à emprisonner dans la simple constatation des phénomènes le constructeur de système, « poète -logicien » — ainsi l'a nommé M. Jules Lemaître. — Et

de Taine est d'étendre aux lois physiques le caractère nécessitant des lois mathématiques. Notons, du reste, que l'absolu de la géométrie est devenu problématique depuis les études fameuses connues sous le nom de Géométrie générale. — Voir le livre de M. Boutroux : De la contingence deslois delà nature. — Voir aussi les Essais de M. de Frc.vcinet sur la philosophie des sciences.

(') V. Délia y>ecessita nel fatio nalurale ed umnno, par Giuseppe Tarozzi, professeur de philosophie au lycée de Sienne (cité par M. Emile Boutroux dans son article, « Comtisme et Positivisme », Revue Bleue, 8 février 1902).

(•^) V. G. Barzellati, qui a soigneusement noté et mis en relief les contradictions intimes de la philosophie de Tuine.

(H) Préface des Philosophes classiques.

28 PHILOSOPHES DU XIX' SlÈCLlî

ce poète est impérieux ; il enjoint à la réalité de se conformer à son rêve, et, pour l'y contraindre, nulle violence, j'allais dire nulle amputation, ne lui coûte. J'entendais, à ce propos, une jolie boutade d'un éininent physicien : « Taine dessine un cube, puis il déclare : (( Voilà le monde ! » et tout ce qui déborJe les faces du cube, il le guillotine. » Oui, dût son couperet supprimer la personne humaine.

Voyons comment ce systématique en a usé en histoire, puis en art. Nous verrons ensuite quelle espèce de violence il a exercée sur lui-même, — je veux dire sur son style.

Taine et sa conception de l'histoire. — De quelle pensée naquit le livre des Origines. -- Comment il a « modifié l'aspect » de la Révolulion, — Vérité de philosophie sociale mise en lumière. — Sentiment de Taine sur le christianisme. — Que le systémalique se retrouve pourtant dans l'auteur des Origines. — Ses erreurs dans l'estimation des sources. — Ses aperçus partiels et déforraateurs. — Comment il évoque les foules. — Sa ps^^chologie appliquée aux individus, — Son Napoléon.

Avant de devenir historien, au sens exact du terme, Taine avait arrêté depuis longtemps et formulé sa conception de l'histoire.

C'est pour lui un problème de psychologie (1); il

(1) Il pense, avec Guizot, que « l'histoire de la civilisation est celle des transformations de l'homme intérieur. » Albert Sorel, Etudes de littérature et d'histoire, p. 48. — Rapprochons le mot de M Paul Bourget :« L'histoire lui est apparue comme une vaste expérience instituée par le ha-

s'agit de pénétrer l'âme d'un peuple, d'une civilisation. Mais l'âme, nous savons ce qu'il entend par Il : un groupe de puissances ou, mieux, de faits. Car tdut se réduit à des laits, et il n'a garde de ressusciier en histoire des « entités verbales » qu'il s'est acharné à détruire en philosophie.

11 faut donc observer ces faits, les noter et démêler celui qui, assemblant et dominant les autres, doit ètie pris pour leur facteur et leur loi (1).

Le déterminisme qui gouverne le monde nous assure, en elîet, que les « formes spirituelles », comme les corporelles, dérivent d'un élément géométrique qui est seulement à découvrir.

Et nous voici à « l'homme théorème » et au.\ peuples théorèmes et aux siècles théorèmes.

On connaît le chapitre des, Philosophes classiques où Taine trouve le secret de faire tenir au large dans une demi-ligne toute l'histoire de Rome, « d'enfermer douze cents ans et la moitié du monde antique dans le creux de sa main ».

De même il enferme le Moyen Age en cieux mots de formule, et la simplification est assez osée et arbitraire pour être prise comme caractéristique de sa méthode.

Pour lui, la grande « disposition primitive » qui domine cette époque, c'est la terreur et en même temps le dégoût de la vie, la mélancolie noire. Tout sort de là. Etant donné cet état d'âme, rien d'étonnant, d'abord, à ce que les couvents se peuplent.

sard pour le bénéfice du psychologue ». Essais de ■psxjchologie contemporaine, p. 221.

(1) L'hisloire est le propre champ d'applicalion de la théorie allemande qui alfirme l'unité organique des choses, et c'est eu histoire que Tuine l'a professée avec le plus d'insistance : tout se tient dans une civilisation, comme dans les parties d'un corps. Cette idée, développée dans la prétacede ses Essais de critique et d'histoire, revient maintes t'ois sous sa jilume.

Puis le même efTroi qui pousse les uns hors du monde fait naître chez les autres une « exaltation nerveuse » favorable aux délicatesses du cœur. Donc, voilà des gens qui « rêvent, pleurent, s'agenouillent... imaginent des douceurs, des transports, des tendresses infinie.! », bref^ voilà des gens « disposés à aimer », Va, du coup, naissent la chevalerie et les cours d'amour. Les cathédrales aussi... Suivons bien. « Le dégoût du monde et l'aptitude à l'extase, le désespoir habituel et les besoins infinis de tendresse » devaient naturellement pousser les hommes vers le christianisme, qui, par ses dogmes consolants ou menaçants, par l'infini de la « terreur » et l'infini de r « espérance », satisfait « la sensibilité endolorie ou frémissante ». Et les églises gothiques ont surgi. Pourquoi gothiques? Pourquoi, au lieu de la rondeur de l'arcade, la brisure de l'ogive ; au lieu de la colonne, le pilier; au lieu de la forte assiette, de l'équifibre des lignes simples, les flèches vertigineuses et fragiles, les voûtes démesurées que les contreforts soutiennent comme des béquilles, et le peuple de monstres qui vomit l'eau des gargouilles, et le peuple de saints qui prie sous les voussures, enfin les meneaux qui s'enchevêtrent, les nervures qui se tordent, les pierres ciselées et ajourées ? Parce que cette végétation, cette broderie surabondante, Létrangeté do ces formes ruineuses expriment cf Lintempérance » d'une « fantaisie maladive ». Ce n'est pas tout. A des imaginations « délicates et surexcitées comme celles-ci » il faut du symbolisme. De là, la croix du transept, l'épanouissement des rosaces, tout ce qu'il y a de figuratif dans l'ornementation et les proportions de l'édifice. Puis des gens si tourmentés et si peu sains d'esprit ne se plaisent point à la claire lumière ; il leur laut une « ombre lugubre et froide », où plongent seulement la a pourpre ensanglantée » et les « mystiques flamboiements » des vitraux. Apercevez-vous comme cela se tient? Le

raisonnement est impeccable. D'un bout à l'autre de la chaîne, il ne manque pas un maillon.

Qu'on n'objecte pas les grands faits, littéraires ou autres, qui contrarient la thèse. Qu'on ne parle pas des fabliaux, farces, soties, qui témoignent, je crois, d'assez de liberté d'esprit et qui sont un peu gais pour des affolés de terreur religieuse. Qu'on ne parle pas non plus des bouffonneries qui s'étalent avec tant de hardiesse sur ces cathédrales mêmes, œuvres d'épouvanteraent mystique : mascarons qui grimacent, juchés aux angles des tours, accrochés aux chapiteaux, embusqués parmi les bas-reliefs des portails et jusque sous les accoudoirs des stalles ; singes polissons qui figurent la malice des femmes ; démons entreprenants qui lutinent de dévots personnages en prière. Qu'on ne jette pas, à travers le Moyen Age rêvant et pleurant de Taine,ce monde pullulant de facéties et de gausseries. Lesarchiiectesde belles constructions mentales ne veulent pas être dérangés dans leurs alignements symétriques.

C'est un chapitre de la Philosophie de l'art que je viens d'analyser. Par une nécessité qui s'expliquera, l'historien, chez Taine, accompagne toujours l'esthéticien. Venons maintenant à l'œuvre proprement historique qui a épuisé son dernier effort.

Nous l'avons vu quelque peu ému de la révolution de février 1848. Les événements de 1870 et de l'871 lui causèrent une secousse plus profonde. Ils renouvelèrent pour le philosophe, en la renforçant terriblement, la leçon de choses qui avait troublé le normalien. 11 venait d'atteindre ce dimidium vitœ, cette quarantaine, qui, pour tout homme, est une heure solennelle. Dirons-nous qu'il lit son examen de conscience? Il s'interrogea, du moins, sur la vertu de son œuvre, et il resta sur un doute inquiétant, il se demanda si la spéculation pure était un suffisant,

même un innocent emploi de la pensée en des jours de détresse publique, et il conclut qu'il devait travailler au relèvement de la patrie. 11 se le promit. De celte résolution est né son dernier livre.

Si forte qu'ait été la commotion morale d'où il €st sorti, n'y cherchons ni un autre homme ni une autre doctrine ni une autre méthode. M. Paul Bourget a bien montré comment le Taine d'autrefois se retrouve dans VAncie?î régime et dans la Révolution (1). Même sincérité, il faut d'abord le dire, et, celte fois, sincérité implique vailiance. Etranger aux partis, bien que classé dans l'un d'eux par l'opinion, l'historien des Origines a osé mécontenter ceux qui jusqu'alors l'avaient applaudi. Donc, même bonne foi, mais aussi, ajoutons-le, mêmes inconscients partis pris. Comme jadis il observait et « expérimentait », il institue maintenant une « enquête », à seule fin de vérilier un système d'avance arrêté. 11 déclare dans la préface de La Conquête jacobine (2) : « Je n'avais pas de principes politiques, et même, si j'ai •entrepris mon livre, c'est pour en chercher. » Quelque créance que mérite celui qui n'a « jamais menti » (3), nous ne saurions piendre à la lettre cette affirmation. Il nous paraît que l'impression rapportée d'oulre-Manche par l'auteur des Notes sur C Angleterre dut influencer, quoiqu'il en eût, ses « recherches ». N'eùt-il point fouillé les archives, dépouillé Gouverneur INIorris , Malouet, Mallet du Pan... — nous partageons l'assurance de M. Giraud, — il eût abouti aux mêmes conclusions. Il a « surtout cherché — et trouvé — la confirmation des idées générales qui^ à son insu, le guidaient... » De fait, l'idéal politique qu'il préconise est tout anglais.

(1) Elude citée, Essais de psychologie contemporaine.

(2) Tome V^ des Origines de la France runlenipornine.

(3) C'est M. Paul Bourget qui lui a rendu ce témoignage.

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