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Il est vrai que, s'il n'a pas étudié la crise d'où est issu notre régime moderne, avec la « curiosité dégagée » d'un entomologiste surveillant la métamorphose d'un insecte, — détachement auquel sa loyauté s'eObrçait, — il s'est du moins imposéla tâche d'une vaste information. Et il a ainsi mis en lumière une foule df faits, de ces petits faits « significatifs », comme il les aime. Il est advenu aussi qu'il a jeté dans le grand courant des études nombre de documents qui, par leur vertu, ont propagé sur la Révolution, ses causes, son esprit, ses agents, ses résultats, des idées neuves, quelques-unes définitives. Un Anglais qui a consciencieusement, et avec une pénétrante sympathie, observé la France, M. E. Courlenay Bodley, tient pour l'un des phénomènes moraux les plus frappants qui se soient produits, chez nous, dans le dernier quart du xix^ siècle, une « modification d'attitude mentale vis-à-vis de la Révolution (1) j). Et cet écrivain qui connaît bien l'œuvre de Taine, — qui a, d'ailleurs, approché sa personne, — lui attribue cet état nouveau de l'opinion. Taine, pense-t-il, a « modifié l'aspect » du grand événement qui coupe en deux notre histoire. Aucun livre de ce temps ne mérite, à son gré, comme les Origines de la France contemporaine , « l'épithète de livre faisant époque ». Avant cet étranger, M. Emile Boutmy avait loué le grand ouvrage « sincère et passionné » grâce auquel la Révolution est enfin « sortie de la phase religieuse et oratoire », pour entrer « dans la période positive (2) et documentaire ». Conjecturant ce (jue 1 avenir retiendrait des appréciations et des conclusions de l'auteur, « je crois, disait-il, que toutes ses inductions sur les causes et les caractères profonds, sur la portée morale des
(1) France, par E. Courtenay Bodley (pp. 67-70). (2j M. BarzL'Ilotii nomme Taine « le Joseph de Mo.istre du positivisme ».
événements, seront conservées en substance », et il indiquait tels jugements désormais acquis, « contrib ition définitive à la science (1) ». Jamais Tincapacité et la présomption des premiers délibérants de la Révolution, les menées ouvertes ou occultes de la minorité démagogique, les usurpations et les attentats des clubs, puis la légalité jacobine, la grande tuerie, le délire homicide de la Convention, enfin l'œuvre napoléonienne, principe et résultats, n'avaient été dénoncés avec cette abondance de preuves, et l'on sent l'arrêt sans appel.
Une vérité de philosophie sociale est en même temps mise par l'historien en un relief impérieux. C'est l'impuissance de la raison abstraite à fonder un gouvernement. Taine avait rapporté d'Angleterre cette conviction que « la politique n'est pas une théorie de cabinet applicable à l'instant, tout entière et tout d'une pièce, mais une affaire de tact où Ton ne doit procéder que par atermoiements, transactions et compromis (2) ». Peu après, quand se fonda la si utile Ecole des sciences politiques, il écrivait : « Les principes a priori, la doctrine des droits de l'homme, la croyance que telle ou telle forme de Constitution est le salut, infestent encore, comme en ITOOeten 1848, nos discussions politiques ». 11 estimait, avec Carlyle, que de pareils débats « servent à peu prés autant dans un Etat qu'une théorie des verbes irréguliers (3) ». C'était en 1872. Cette vérité sembla neuve. Elle allait, grâce au livre des Origines, devenir banale (4). Succès imprévu
(* ; M.Boutmy dit encore: « Cette œuvre capitale aura marqué, pour l'histoire contemporaine et la science politique, une halte et un nouveau départ ». Taine, Scherer, Laboulaye.
(2) Préface des Notes sur l'Angleterre
(3) Journal des Débats du 10 nov. 1872.
(4) Taine écrivait le 24 mars 1878... : « On peut considérer la Révolution française comme la première application des sciences morale^ aui affaires humaines; ces sciences,
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pour un aprioriste, — mais qui se piquait de ne pas l'être — que ce discrédit jeté sur l'esprit théorique. Dorénavant tout le monde se réclamera de « l'expérience » ; tout le monde prétendra se garder du péché de métaphysique. Observez dans la presse le tour nouveau des controverses. Réalisme politique, c'est le mot qui les caractérise. M. Paul Brousse souhaitait naguère (1) une « République réaliste ». Le néo-royalisme, dont M, Charles Maurras est le chef si actif et si bien armé, nous propose une « monarchie réaliste » ; — entendez que le droit divin, ce vieil article du Cr^c^o légitimiste, est rayé du nouveau symbole (2). Et M. Waldeck-Rousseau ne raillait-il pas un jour l'ancienne « scolastique », l'ancienne « théologie républicaine» (3)? Le rrgne est fini de l'idéologie d'où est issu le Contrat social. Encore une fois, le décri où nous voyons cette forme de pensée est l'œuvre de Taine. Nous lui en devons de la gratitude (4).
en 178S, étaient à peine ébauchées ; leur méthode était mauvaise ; elles procédaient a priori ; leurs solutions étaient bornées, précipitées, fausses...» (Lettre à E. Havet, citée par M. G. Monod) I! a propagé celle opinion.
(1) Pelile népiiblique du 28 mai 1900.
(2) M. Charles Maurras prétend démontrer « la nécessité scientitique B delà monarchie. Voir sa curieuse « Enquête Bur la monarchie », parue dans la Gazette de France et tirée à part. La réponse de M. Paul Bourgel est, entre toutes, intéressante.
(3) Dans la préface du Fédéralisme économique par J. Paul Buncour, M. Waldeck-Rousseau condamne, en sociologie, Itis « règles absolues », les « prévisions d'une logique qui fait abstraction du jeu des intérêts et de la réaction du fait sur les calculs en apparence les mieux iondés ». Il proclame la souveraineté de Texpérience, qui « impose à toutes les conceptions son contrôle décisif, les transforme, les ancanlit ou les vivifie, suivanl qu'elles répondent ou non à des lois aussi fatales et aussi inéluctables que les lois physiques elle-mômes ».
(4) Il faisait la guerre à Vapriorismc dans tous les ordres d'idées. Un jour, à propos des lois scolaires, il disait à
Hors de la politique, la droiture de l'homme a dioié à l'historien des pages de sincérité superbe. 11 fut un temps où il se permettait sur la religion des mots méprisants (1), Il se croyait respectueux en définissaiit le catholicisme une « gendarmerie morale ». Certes, it ne méconnaissait pas sa solidité comme institution : un jour, analysant les éléments de sa force, il avouait ne point prévoir « de terme à sa durée (2) ». Mais il n'apercevait pas sa haute bienfaisance . En quelle estime dilférente il le tenait, — et combien au-dessus d'une police ! — quand il écrivait : « Aujourd'hui, après dix-huit siècles... le christianisme est encore, pour 400 millions de créatures humaines, l'organe spirituel, la grande paire d'ailes indispensables pour soulever l'homme au-dessus de lui-même... Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs privées et publiques se di-gradent. En Italie pendant la Renaissance, en Angleterre sous la Restauration, en France sous la Convention et le Directoire, on a vu l'homme se faire païen la cruauté et la sensualité s'éta-
M. Berthelot : « Vous légiférez pour toute la France comme si vous aviez affaire à une masse toute semblable à ellemême ; mais les enfants de vos campagnes sont au moins à trois générations de nos petits Parisiens, et vous voulez les élever de la même façon. » Conversation citée par M. Georges Martin, dans la Revue Hebdomadaire du 7 décembre 1901, p. 23.
(1) Il y a, par exemple, des pages vivement anli-catholiques dans le Voyage en Italie et aussi de la Correspondance qi'- vient de paraître.
■i) V. Voyage en Italie, t. I, p. 388 et 389. Une « grande ciise » pourtant lui senblait s'annoncer pour le catholicisme. 11 le voyait menacé par les progrès du nouveau protestantisme, « celui de Schleiermacher et de Bunsen, adouci, transformé par l'exégèse, accommodé aux besoins de la civilisation et de la science ». Mais, ajoutait-il, s'il résiste à cette attaque, il me semble qu'il sera désormais à l'abri de toutes les autres ».
laient. la société devenait un coupe-gorge et un mauvais lieu. Quand on a' est donné ce speclacle, et de près, on peut évaluer l'apport du christianisme dans nos sociétés modernes... JSi la raison philosophique, ni la culture artistique et littéraire... aucun gouvernement ne suffit à le suppléer dans ce service. // nij a que lui pour nous retenir sur notre pente natale... et le vieil Evangile, quelle que soit son enveloppe présente, est encore aujourd'hui le meilleur auxihaire de l'instinct social. »
M. Victor Giraud qualifie bien celte page « une admirable page d'apologétique expérimentale ». C'est, en etfet, l'expérience du passé tout proche où il venait de voir, débridé et lâché, le « gorille primitif», qui avait montré au philosophe l'excellence du concours apporté par la religion chrétienne à « l'instinct social ».
Donc, c'est un livre loyal queles Origi?îes,ei, de plus, un livre de haute portée par l'autorité de ses condamnations et le désintéressement de ses apologies. — Je ne parle pas du talent qui s'y déploie : l'écrivain et le penseur s'y font admirer au plein de leur force. — Nous allons cependant justifier nos réserves. Le systématique, avons-nous dit, s'y retrouve. Oui, le système domine l'œuvre et parfoisl'opprime.
On a reproché à Taine quelques erreurs dans l'estimation des sources (1). Un érudit fouilleur d'archives, M. Edme Champion, l'a accusé de n'avoir lu que légèrement les Cahiers de 89. M. Emile Faguet, sur un ton semi-plaisant, a dit là-dessus la vériié : « Taine ne pas lire les documents ! Allons donc ! 11 les a lus tous. Il en a lu autant que M. Champion. Seulement, comme ils contrariaient son système, il les a, avec raison, tenus pour nuls, comme nous
(1) M. Gustave Lanson, entre autres, Jui a adressé ce reproche V. son Histoire de la lillérature française, 3. i63i.
faisons tons de ce qui nous gAne (1) ». J'ai regret à transcrire celte phrase, qui risque d'être mal comprise. Encore une fois, la droiture de l'écrivain est hors de cause. Je me rappelle une conversation de quelqu'un qui le vit de tout près, l'adinira, l'aima et garde le culte de sa gloire. On parlait des historiens épris du pittoresque et tentés d'y sacrifier le vrai. Le vicomte de Vogiié disait combien Taine leur ressembla peu, et, à propos delà fête des Fédérations ou de celle de l'Etre suprême, il cita de lui ce mot familier : « J'ai composé le tableau avec les documents. J'aurais pu donner le coup de pouce, je me le suis interdit... Michelet peut-être l'eut fait... »
Le coup de pouce, non, il n'est pas de ceux qui le donnent, il n'est pas non plus de ceux qui, de propos délibéré, négligent ou atténuent. Mais, pli ancien de méthode, involontaire préoccupation d'un point de vue exclusif, il s'en tient souvent à des aperçus partiels et déformateurs (2).
Quand, par exemple, il déclare « l'esprit classique » — qu'il définit la foi dans la raison abstraite — responsable de désastreuses méprises, je conviens qu'il y a du vrai. C'a été folie de détruire, au profit d'un organisme factice, conçu a priori^ l'organisme naturel élaboré par les siècles, le vieil arbre qui portait « dans ses couches superposées, dans ses nœuds, dans ses courbures, tous les dépôts de sa sève ». L'historien dénonce à bon droit cette aberration funeste.
Mais si l'on impute à cette « forme fixe d'intelligence » la Révolution et tout dans la Révolution, erreurs et crimes, anarchie, dictature, jusques et y
(1) E. Faguet, Questions politiques, « La France en 1789 >> p. ly et 20.
(2) M. Edmond Biré, peu suspect de faveur pour la Révolution, observe que Taine passe trop sous silence les monvemenls généreux, les nobles actions, les traits héro'iques.
compris l'iilinpire et l'actuelle omnipotence de l'Etat, je pense qu'on élimine ou qu'on oublie ou qu'on fausse quelque chose. Non, la « raison classique » n'a point tant fait qu'on veut le dire. Elle n'était pas née quand commença la ruine des pouvoirs locaux et la centialisation du royaume de France. Les consciences jacobines qu'elle a déchargées de scrupules étaient allégées d'avance. Et puis, pourquoi négliger les causes extérieures ? L'invasion n'a-t-elle pas influencé le terrorisme? et l'émigration? Enfin, cette « doctrine », il ne faut en extraire que ce qu'elle contient. Elle commence, dit-on, à Malherbe et à Balzac, elle dure jusqu'à Delille et Fontanes, et l'on donne comme l'un de ses articles la croyance à la bonté native de l'homme. Or, qui, dans ces deux siècles, a formulé pareil optimisme ? Bossuet ? La Rochefoucauld ? Pascal ? Le moraliste du Traité de la Concupiscence! ou le mortifiant analyste de l'amour-propre? ou l'ascète douloureusement attentif à la fermentation du « mauvais levain mis dans l'homme dès l'heure qu'il est formé »? Que si l'on veut, à toute force, les comprendre avec Rousseau dans une catégorie arbitrairement définie, il ne faudrait pas cependant laisser croire qu'on leur attribue une collaboration quelconque au Contrat social (1).
Mais ce n'est point assez d'évoquer les institutions, régime, lois, mouvements ou convulsions politiques. C'est l'homme même que Taine prétend atteindre, « l'homme vivant, agissant, avec sa voix et sa physionomie, avec ses gestes et ses habits, distinct et complet, comme celui que nous venons de quitter dans la rue ». Pour cela, les instruments requis sont, dit-il, l'analyse du critique et la divination de l'artiste, quelque chose du « génie sympathique »
(1) Voir à ce sujet la remarquable élude de M. Brune- Ihstoireet liltéralure, l. 111.
d'un Shakespeare, d'un Saint-Simon, d'un Stendhal, d'un Balzac, ces coniuiisseuis d'âme de métier et de génie (Ij. Ces instruments, il les décrit à m.erveille et il s'en sert avec bonheur. Veut-il peindre le peuple de France, à la veille de la Ilévolution, il mène son enquête par tout le pays, compulsant les archives, collectionnant les traits particuliers, amoncelant les détails menus, l'uis, quand il possède une somme de faits signidcatifs, il syntht^tise. Et alors l'artiste intervient avec sss images simpliliantes. C'est lui, par exemple, qui embrigade en un corp.s les recrues d'émeute : alFamés dt s vdlages et des campagnes, vagabonds, mendiants et brigands, porteurs de besaces et porteurs de bâtons, traînards de rues et rôdeurs de grands chemins, coquins disponibles de tous ordres. C'est lui qui leur souffle une àme collective et finalenieni incarne en un « colosse aveugle » leur fureur séditieuse. l*our remuer des masses, pour condenser les colères des foules en une poussée unique et violente, ou ne lui voit guère d'égal. iM. Barzellotti compare tels tableaux de son Anarchie spontanée à la sédition milanaise de Manzoni, dans lea Fiancés.
Ce n'est pas que. Là encore, le philosophe n'ait peut-être généralisé et unifié avec excès. Je crains aussi qu'il n'ait été dupe de sa formule. Anarchie spontanée. Ne dirait-on pas aussi juste : Anarchie machinée ? Mais la vérité abonde dans ce chapitre, qui restera une solide page d'histoire.
Où nous surprendrons mieux sur le fait l'homme à théorie, c'est dans la psychologie personnelle, à laquelle, du reste, il se plaît.
Etant donnée sa conception de l'homme, groupe de 'acuités mutuellement dépendantes et gouvernées par un fait dominateur, le problème, on le devine, se résout à dégager ce fait. Cette loi connue, on
(1) Histoire de ia lit éralure anglaise, t. V, p. 3 14
\peut, en effet, tout en déduire, sûr qu'elle imprime à la machine « un système nécessaire de mouvements prévus » .
J'emprunte ces mots à la courte préface de V Essai sur Ti/e-Live. C'est, en effet, sur Thistorien latin qu'il tenta pour la première fois cette expérience de démontage. On sait sur quels individus éminents il l'a renouvelée.
Son Marat est une c< mécanique à meurtre » qui a pour ressort le délire ambitieux. Son Robespierre, « suprême avorton et fruit sec de l'esprit classique », est un cuistre en qui tout procède de la cuistrerie, la médiocrité de l'esprit et les vices da cœur : dogmatisme creux, rhétorique, vanité, envie, rancunes... Si bien que son infatuation froide « équivaut à une fièvre chaude » et que du cuistre sort le bourreau (1).
Mais de tous les « systèmes » sur lesquels il a opéré, le plus fameux est celui qui s'appelle Napoléon. Cette fois 1' « automate » grandissait jusqu'au géant. Une l'a pas diminué, quoiqu'on ait prétendu. Jamais la taille et la force du Titan ne furent plus puissamment figurées. Seulement le déterministe a cru découvrir dans un vice démesuré la pièce maîtresse qu'il cherchait, et il a tout fait tourner autour de ce pivot monstrueux. L'égoïsme, un égoïsme de dieu, subordonne en son Napoléon même le génie. C'est un « moi colossal » qui se dresse au milieu du monde, y étend « ses prises rapaces et tenaces », n'y souffrant aucune vie, « à moins qu'elle ne soit un appendice ou un instrument de la sienne ».
La métaphore, certes, n'est pas fausse tout à fait.
(1) Notons qu'en parlant de tels personnages et de leurs actes, il manque plus d'une fois à sa résolution d'imptssibilii.é. Il perd son sang-froid d'« entomologiste », il s'indigne. Nous n'avons pas le courage de l'en l)lâtner.
L'Europe se rappelle jusqu'où s'arrondit le cercle d'action de cette « personnalité absorbante » , Mais songez que cet égoïsme doit nous expliquer tout l'Empereur et tout l'Empire, qu'il n'est pas un acte du chef d'Etat ni de l'homme que nous ne devions y rapporter. Absolu, sans relâche ni degré, il exclut ou annihile tout autre sentiment, il emplit et durcit tout l'être moral. Eh bien ! je ne crois pas à cette pétrification. Si habituelle que puisse être l'insensibilité d'une créature humaine, elle a des intermittences. Il se glissait parfois autre chose que du calcul dans les familiarités de bivouac du petit caporal.
On a pubhé, sur cet être hors nature, des anecdotes touchantes. M. Frédéric Massonle montre allant au mariage avec le désinléresseuient amoureux d'un sous-lieutenant, puis parcourant avec Joséphine — et avec d'autres — « toute la gamme des enfantillages du sentiment ». M. Arthur Lévy, dont le gros livre, Napoléon intime, pourrait s'intituler Napoléon bonhomme, conclut que le « haut sentiment familial, la bonté, la gratitude, la cordialité furent ses qualités essentielles » (!).
Ce n'est pas que nous prenions au sérieux, d'un bout à l'autre, ces apologies. Mais enfin les faits, les « petits faits » s'alignent. Et il est de bonne guerre d'opposer à Taine ses propres armes.
c( Comprendre la vie... », s'écrie-t il quelque part ; mais qu'elle est plus riche qu'il ne croit ! Sève ou sang, floraison, parfum, ou sensation, action, mouvement, chaleur, lumière..., qu'elle organise les cellules d'une plante ou qu'elle batte dans des artères, qu'elle dorme dans les filaments d'une algue, dans une couche de lichen, ou qu'elle frémisse dans
(I) Le même auteur vient d'écrire, sous le titre de Napoléon et la Paix, un livre très documenté, où il prétend établir que Napoléon subit plutôt qu'il ne fit la guerre, et qu'il fut un conquérant malgré lui.
un cerveau, nulle formule ne l'exprime, et nulle figure. On ne l'emprisonne pas dans des graphiques réguliers. Souveraine, elle se joue à des combinaisons infinies ; elle afflue par des canaux sans nombre.
Et dans l'homme, de quelles complexités mystérieuses s'embrouille son jeu ! Faire le dessin d'une vie d'homme, tracer ses lignes directrices, et l'y jeter comme sur des rails dont elle ne déviera pas, Taine ne fut pas le premier à se laisser tenter par cette chimère. Personne avant lui, je crois, n'y avait employé autant de méthode et d'appareil. Mais « de bons autheurs », au temps de Montaigne déjà, s'étaient « opiniastrés » à unifier en une « constante et solide contexture » des existences illustres. « Ils choisissent, dit-il, un air universel, et, suivant cette image, vont rangeant et interprétant tontes les actions d'un personnage. » Bien plus, si les faits résistent, ils les forcent, ils les « tordent ». Or, Montaigne avertit ces « contrerolleurs » des actions humaines que, quoi qu'ils fassent pour les « r'apiesseret mettre à même lustre », ils en seront empêchés. Car ce n'est pas œuvre logique qu'une vie humaine, mais bien plutôt branle et incohérence. Nous ne sommes « que de lopins » ; en nous, « chaque pièce, chaque mouvement feit son jeu ».
Nous voici loin des rouages et des engrenages du déterminisme. 11 n'explique pas plus les sociétés que les individus. Montaigne n'eut pas trouvé plus de vérité au dessein de la Rome mécanique qu'à celui du Napoléon mécanique. Il eût raillé ces épures anguleuses, lui qui vit si bien le flottant et l'ondoyant de toute vie.
Taine esthéticien. — Ce qu'est pour lui une œuvre d'art. — Théorie de la « faculté maîtresse». — Ttiéorie de la race, du milieu et du moment. — Critique du système. — Du peu d'appui qu'il trouve dans la zoologie. — Démentis que l'hisloire. la littérature et l'art lui infligent. — La Critique scientifique d'Emile Hennequin.
En définissant le philosophe et l'historien, nous avons presque défini l'esthéticien.
Qu'est-ce, pour Taine, qu'un tableau, une statue, un roman, un poème? Une chose d'art, sans doute, mais surtout un document, un « signe ». La coquille fossile dit quelle sorte d'animal l'habita ; i'œuvte dit quelle sorte d'homme la fit. Débris morts l'un et f autre, mais débris instructifs, elles ne valent que par là. Etudier un livre pour lui-même, c'est tomber dans une « illusion de bibliothèque ». Un livre est un homme qui nous parle ; sachons l'entendre, ce qui veut dire le comprendre, et en même temps distinguer le ton et le timbre de sa voix. Sachons aussi le voir.
Que doit nous figurer une tragédie grecque ? Des Grecs, « c'est-à-dire des hommes vivant à demi nus, dans des gymnases ou sur des places publiques,... oisifs et sobres, ayant pour ameublement trois cruches dans leur maison, et pour provision deux anchois dans une jarre d'huile ». Qu'y a-t-il «sous les feuillets d'un poème moderne? Un homme comme Alfred de iMusset, Hugo, Lamartine ou Heine, ayant fait ses classes... avec un habit noir et des gants, bien vu des dames... » Pourvu que notre éducation criiique soit sutfisante, nous lirons tout cela entre les lignes, et bien davantage ; car Thomme intérieur nous apparaîtra en même temps que l'homme visible.
Et tout nous servira d'indice : « le choix des mots.
la brièveté et la longueur des périodes, l'espèce des métaphores, l'accent du vers, l'ordre du raisonnement... » Nous n'aurons garde, au surplus, de négliger aucune information. Nulle démarclie ne nous paraîtra oiseuse, nul détail trop infime. Sur le poète moderne, nous consulterons Balzac et les aquarelles d'Kugéne Lami, Pour Byron^ Taine va jusqu'à s'enquérir de ses habitudes de table et à relever des menus de souper.
Donc les iaits encore pour éclairer l'œuvre, qui elle-même doit être prise comme un fait. Cela à seule fin d'atteindre l'homme intime. Et ainsi reparaît, dans le critique, l'historien, et, dans l'historien, le psychologue, — toujours avec sa méthode, ses principes connus, sa chaîne de lois.
Pour lui, Shakespeare tient en deux mots : imagination ))assionnée. De cette faculté maîtresse, tige merveilleuse, il fait sortir l'artiste et son œuvre « comme une fleur ».
Byron est un révolté ; il s'explique tout entier parla. Notons seulement qu'il l'est avec des passions anglaises : orgueil indompté, âpre amour de la lutte, folie sombre. Autant de caractères de race.
Nous n'avions pas encore écrit ce mot, et peutêtre l'eussions-nous du depuis longtemps. Il forme, avec deux autres, un trio dominant dans le vocabulaire de Taine. La « faculté maîtresse » n'y occupe pas une place égale. Kt c'est .justice. L'individu, en effet, ne vit point isolé ni indépendant ; il est stlué dans le temps et dans l'espace, et les faits dont il est le total, y compris ce fait dominateur, sont sous l'action de puissances coalisées qui se nomment la race, le milieu et le moment.
C'est surtout en littérature et en art que Taine applique cette théorie, développée pour la première i ois dans la préface de \Hislotre de la iittératiire anglaise. Mais, à vrai dire,, on la découvre infuse
partout dans son œuvre. Nous aurions pu la signaler sous les iTiages abondantes qui racontent les origines de Bonaparte : la tige toscane, la tiansplantation de la branche détachée, sa greflé sur les sauvageons corses, dans« une atmosphère assez rude pour lui conserver toute sa vigueur et toute son âpreté ».
Détaillons-en la formule :
La race, donnée primitive, « force distincte », supérieure aux deux autres ; car elle survit à tout. Rien n'oblitère ses linéaments primordiaux. Sous toutes les latitudes, à tous les degrés de civilisation, à toute heure de l'histoire, les grands traits originels persistent. Pour connaître les Anglais, il faut étudier les Saxons et les Normands, principalement les Saxons, puisque ces Germains, parents de leurs vainqueurs, les ont absorbés. Ainsi, V/iumour de Swift ou de Carlyle, ce badinage froid, fait d'énormité et de violence, gageure d'absurdité solennelle et incongrue, vient tout droit des forêts de Germanie. Et à peine réussissons-nous à le comprendre, nous Latins, à qui manquent le mot et la chose.
Le milieu., c'eGt-à-dire les circonstances enveloppantes qui ajoutent leurs « plis accidentels et secondaires » au « pli primitif et permanent ». Tels l'aspect des lieux, le climat, les conditions politiques ou sociales... Quelle influence ont exercée sur le génie des Grecs leur soleil, leurs lignes d'horizon et les découpures de leurs côtes; sur les Anglais, leurs brumes; sur les Italiens, encore leur soleil...
Le moment, faut-il expliquer que c'est l'heure de la production artistique? Cette heure même est une force qui agit avec les précédentes. « Outre l'impulsion permanente et le milieu donné, il y a la vitesse acquise. Quand le caractère national et les circonstances opèrent, "elles n'opèrent pas sur une table rase, mais sur une table oi!i des empreintes sont déjà marquées. » En d'autres termes, l'œuvre faite concourt à déterminer l'œu/re à faire. Que ne signi-
fient pas ces seuls mots c : Avant ou après Corneille, avant ou après Molière... »
Cela exposé, nous avons, je crois, toute la critique deTaine, au moins telle qu'elle s'est annoncée d'abord; car elle a donné plus que, formellement, elle n'avait promis. Inclitlérente par système à ce qu'on nomme le Beau, — « la science ne proscrit ni ne pardonne », — ai^similant les œuvres humaines à des produits dont il faut seulement marquer les caractères et chercher les causes, elle entendait constater et expliquer ; rien d'autre. Mais la force de sa logique intérieure et même ses aftinités cherchées avec les sciences naturelles l'amenèrent à faire plus, à classer. Or, classer, c'est comparer, et comparer, c'est juger. Taine a donc jugé; si bien qu'on a pu dire que nul, dans ces derniers quinze ou vingt ans, n'avait « proscrit » ou « pardonné » davantage (l).
Quoi qu'il en soit, nous ne nous attarderons pas à contrôler les applications de son critérium, ni à voir si, par un détour et avec un appareil technique, il ne revient pas à peu près à l'ancienne esthétique. Nous allons nous tenir à sa formule essentielle et en vérifier l'exactitude.
Entendons-la bien — comme lui-même — dans son absolue rigueur. Dire que la race, le milieu et le moment sont des influences notables, ou, si l'on veut, des « conditions », ce n'est point assez au gré de ce déterministe. En art, comme en histoire et en philosophie, il pose son inévitable problème de mécanique. Ecoles et œuvres sont des résultantes dont on vient de voir les composantes. Tout dépend
(1) Si nous pouvions nous étendre, nous montrerions comment, en hiérarchisant Jes œuvres, non seulement d'après la « convergence deselVets » et l'importance du caractère, mais d'après la « bienfaisance » du même caractère, il a réintégré la morale dans son esthétique. C'est sur quoi M. Brunelicre a heureusement insiste dans sa belle contofonce de Fribouri;, en janvier 1902. Il avait pris pour sujet Taine et so7ï œuvre critique.
de ces trois forces, de leur intensité, de leurs rencontres, combinaisons ou conl)ariétés. Reste seulement à les évaluer. Là, il est vrai, gît la difficulté, les choses morales n'étant point sujettes à précision comme les physiques. Mais cela ne troul)le pas l'assurance du théoricien. Sans la « grossièreté visible de nos notations et l'inexactitude foncière de nos mesures », nous déduirions « comme d'une formule les propriétés de la civilisation future ». Ainsi s'onVe le système dans sa netteté d'affirmation. Certaine lettre à Ilavet (29 avril 186 i), (1) publiée par M. Munod, l'explique, mais ne l'atténue pas au lond. Taine, du reste, l'a maintenu tel dans les éditions successives de \' Histoire de la littérature anglaise.
Or, que vaut-il?
Quel appui trouve-t-il dans l'ordre naturel, si souvent invoqué par son auteur? Et aussi quelle confirmation reçoit-il des faits esthétiques?
Les zoologistes, d'abord, reconnaissent-ils au caractère dominateur l'importance que Taine lui attribue? Nous ne le pensons pas. Ils en font un point de repère commode, un moyen de coordination élémentaire, presque de mnémoiechnie pour la facilité des premières études, lli se gardent d'y voir une loi, le principe absolu d'un ordonnancement anatomique. Nul caractère ne nécessite un ensemble déterminé. Il n'est point de fixité invariable dans les rapports des dispositions organiques ou des propriétés vitales.
Ainsi, rien dans la structure des vertébrés n'est leur propriété commune et exclusive. Par exemple, la symétrie des parties manque dans la famille des poissons pleuronectes, tandis qu'elle se rencontre chez les annelés. Impossible également d'indiquer
^i) V. Renan, laine, Michelet, p. 115.