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dans l'organisation de tout mollusque, de tout zoopliyte... un caractère tout à fait propre au plan de structure de ces erabranciiements et incompatible avec tout autre. De même pour les poissons, les insectes... Et dans le petit nombre de cas où la constance d'un caractère semble absolue, il est possible que cette fixité soit plus apparente que réelle et que des découvertes ultérieures la prennent en défaut. Là-dessus, qu'on lise Milne- Edwards (1), et l'on conclura que des chapitres de Taine sont à biffer.
Voici maintenant l'action du milieu singulièrement réduite. Les biologistes observent ({ue les fonctions organiques — le côté de l'existence le plus connexe aux conditions ambiantes — s'en affranchissent entièrement ; à plus forte raison les instincts, les amours. D'une manière générale, d'ailleurs, ils reccmnaissent quelle force défensive est la vie. Organisme implique résistance à des causes de dissolution constamment actives. Tout être animé lutte pour maintenir intact l'agrégat qui le constitue. S'il s'adapte à son milieu, — et il le faut bien, — il ne concède que le minimum. Ce que fait l'homme en se vêtant pour échapper aux induences caloriques de son habitat, tout animal le fait à sa manière, ou meurt. Si bien qu'on a pu définir la vie « une adaptation négative, antagoniste aux actions du dehors » (2).
Mais venons à la vérification directe.
Les Grecs ne sont pas le seul peuple qui ait vécu dans des conditions favorables de climat. Comment donc sont-ils le seul qui ait produit un Phidias? Comment surtout des tribus, leurs proches parentes, celles des Skipétars (Albanais), par exemple, se sont-
(1) Introduction à la r.oologie générale. — Voir, sur la valeur scientifique du système de Taine, la « leçjn » très serrée de M. Brunetièie dans "ion EvolulLcn des Genres.
i''J Emile Hennequin, La cruique scient if\(ur.
elles attardées jusqu'à nos jours dans un état de culture voisin de la barbarie (1)? Et si la bordure ouvragée de leurs côtes a contribué à leur éducation d'artistes, pourquoi des rivages d'une dentelure aussi fine n'ont-ils point développé le sens esthétique des Italiotps de la Grànûe-Grèce {2)^! V Hisloire de la littérature anglaise restera un beau livre, quel que soit le sort de la thèse qu'il développe. Mais que devient cette thèse, s'il est vrai, comme l'a écrit avec désinvolture M. Augustin Filon, que l'Angleterre saxonne soit une blague ? Quoi de plus diflérent que ces deux Français qui écrivirent en même temps : Rabelais et Calvin ? Expliquera-t-on leur dissemblance par le nombre de lieues qui sépare Chinon de Noyon? MM. de Concourt demnndaient un jour à Taine où trouver la racine de l'exotisme de Chateaubriand, « cet ananas poussé dans une caserne ». De Corneille ou de Flaubert, qui est le INormand? Gœthe et Beethoven sont tous deux Allemands du Sud ; Burns et Carlyle, Ecossais. M. Ilennequin remplit quatre pages de noms mis en regard, qui représentent, comme ceuxlà, mêmes nations et mêmes époques, et qui s'opposent ar.ssi nettement.
Comment ces confrontations l'amènent-elles à une formule aussi fausse peut-être que celle dont elle est 1 inverse ? (3) La question sort du cadre de cette élude. Retenons seulement les démentis infligés à Tainepar l'histoire de l'art et des lettres. C'est beau, l'unité rigoureuse d'une doctrine, la symétrie logique. Si pourtant cette « réussite rare » qu'est le
(J) VoirPERROT et Chipiez, Histoire de l''ari dans Vantiquité. t. VJ, p. 9.
(2) Voir ces considérations exposées avec beaucoup de force dans le livre déjà cité d'Emile Hennequin.
(3) La théorie d'Emile Hennequin est que le génie, biea plutôt (ju'un produit, un ef]et. est une cause. Il crée, au besoin, son milieu par sa seule puissance.
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génie échappe à toute loi vérifiable, si cette monade loiique, comme l'appelle Sainte-Beuve, refuse de se laisser enfermer dans des catégories, force est d'y renoncer.
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Taine écrivain. — Sa forme systématique. Son style d'images. — Qualité de ses métaphores. — Son mode de composition. — Sa démarche raide de logicien. — • Que chacun de ses livres a l'air d'une enlreprise sur a liberté de noire intelligence.
Une pensée systématique se fait une forme systématique. J'ai parlé de martelage. Le style de Taine enfonce méthodiquement les idées au cerveau de son lecteur. Qu'est-ce qui ressemble plus à des coups de marteau que ces impératifs si fréquents, ces brusqueries, ces saccades, ces sursauts de la phrase? Ajoutez le choc des mots mêmes. Si l'on soulignait, en des pages prises au hasard à travers ses livres, les termes violents, on verrait quelle place ils tiennent dans son vocabulaire : « crispé, tendu, raidi, âpre, elTréné, forcené »... Parfois l'écrivain cherche l'effet de vigueur dans les allitérations, les assonances : « Ce n'est pas une révolution, c'est une dissolution »... « 11 faut que les pouvoirs publics s'accordent, sans quoi ils s'annulent... 11 faut que les pouvoirs publics soient obéis, sans quoi ils sont nuls... »
Le plus souvent, c'est par les images qu'il veut frapper, et il les choisit du plus haut relief. Peutêtre, d'ailleurs^ est-ce chez lui besoin autant que volonté et calcul. « 11 ne peut pas s'en tenir à l'expression simple ; il entre à chaque pas dans les ligures, il donne un corps à toutes ses idées. » Je
lui applique à la lettre son jugement sur Carlyle. La pensée abstraite ne lui suffit pas ; il faut qu'il la concrétise ; il ne saurait se passer de « touclier des formes ». Jusqu'.'i son livre de V Intelligence, qui qui est plein de pittoresque. Même dans la pure philosophie, dans la définition des lois de l'esprit, il a besoin d'illustrer sa pensée ; il lui faut du sensible, du voyant, mieux encore, du chatoyant et de l'éclatant. Lisez le chapitre Des signes en général et de la subslilulion, et vous verrez comment, sous un parei^. titre, on peut donner une vue des Champs- Elysées, le portrait de lord Palmerston, la description du jardin des Tuileries, et quelques autres menus tableaux, tels qu'une flamblée d'herbes sèches, en automne, à la nuit tombante. Plus loin il parle des défaillances de la mémoire, des lacunes qui « se font dans la trame des souvenirs, et vont s'élargissant comme des trous dans un vieux manteau >. Ailleurs, détaillant les fonctions des centres nerveux, il compare la cellule à un petit magasin de poudre, puis le mouvement intérieur de ses molécules à une figure de danse. Et la figure change ; après la valse, le menuet. Et les couples se renouvellent ; « les danseurs fatigués qui défaillent codent leur place à d'autres recrues toutes fraîches ^
Cela, c'est le jeu normal du cerveau. Comment figurera-t-il son jeu exenlrique? Il dit des Mercutio, des Rosalinde, des Bénédict... qu'ils font faire des « cavalcades à leur esprit », ou que leurs entretiens sont des « mascarades d'idées ». Il écrit les « cassures du sentiment intérieur ». La pensée dilamlet, « comme une porte dont les gonds sont tordus, tourne et claque à tout vent ». L'idée fixe de Macbeth « tinte dans sa cervelle, à coups monotones et pressés, comme le battant d'une cloche ».
Avec un pareil style, on excelle à peindre les outrances, et l'on s'y plaît. Par contre, on méconnaît la simplicité élégante, la douceur polie. Ainsi Taine
méprise la correction ornée de Pope, si bien vengé d'ailleurs par Sainte-Beuve. Ce qui l'attire, c'est en tout l'excessif. Combien de fois a-t-il lutté d'énergie avec Micliel-Ange, en décrivant l'anato nie de ses esclaves ou de ses prophètes : les raccourcis, les torsions, les montagnes de muscles soulevés, les tendons raidis!... Avec quel vertige il se penche sur ce « gouffre » de Shakespeare, et quelles pages il consacre à la bestialité de son Caliban et à l'encolure de son Ajax ! Sur les mœurs de la Renaissance italienne, il a des insistances où la sensualité a sa part, où une complaisance se trahit pour l'animol humain sans frein de conventions sociales ni de moralité. Et je ne m'étonne pas le premier de rencontrer sous la plume de ce penseur austère certaines pages vives. Mais ce qui le séduit surtout, c'est la force, les hauts faits d'un Malatesta, d'un Castruccio Castracani... Que ses justes sévérités contre nos terroristes ne nous trompent pas. 11 a pris plaisir à les peindre ; il les a caressés, oserais-je dire, si le mot convenait aux brusqueries de sa brosse. Qu'on se rappelle son Danton, ce cyclope de la forge jacobine.
A remarquer les emprunts fréquents que sa rhétorique — comme sa philosophie — fait à l'ordre scientifique. Chimie, physique, mécanique, physiologie, métallurgie,... lui fournissent leurs lexiques spéciaux.
Il descend dans les mines, il entre dans les laboratoires, dans les amphithéâtres, toujours en quête du mot qui fera saillir son idée. 11 compare l'ensemble des transformations qui constituent le « milieu moderne » au soulèvement d'un continent obligeant les espèces sous-marines qui respirent par des branchies à se transformer en espèces respirant par des pouniois. Dans l'état où l'ont laissé Gœihe et Hegel, l'atîHcr des idées humaines flamboie à ses yeux coiiimc un monslrueux haut fourneau où le mi-
nerai brut, empilé par étages, bouillonne, pour descendre en coulées ardentes dans les rigoles où il se fige. Et les coulées j.nchenl le sol, et il faut mettre en œuvre cette matière, la refondre, l'épurer.
J'abrège. Taine pousse à bout ses métaphores à travers les alinéas et les pagps. La chimère clopinante et dévorante chevauchée par son Robespierre tient cinquante lignes... Les fameux « atlas » de son Napoléon, près de cent. Parfois ses images enjambent d'un chapitre à l'autre.
Rien ne lasse son invention pittores([ue. A tout prix, il veut amener son idée au point de cristallisation où elle devient la pierre à facettes dure et brillante. Non pour le plaisir et par caprice d'artiste, mais pour qu'elle ébouisse et qu'elle porte coup.
Car, ne l'oublions pas, il entend imposer à autrui la tyrannie de doctrine que lui-même subit. Et tout lui est instrument de démonstration. D'un paysage il fait un argument. La théorie des milieux s'embusque dans les bouquets d'aunes et les raies de peupliers du croquis champenois qui sert de vignette à son La Fontaine. Ses tableaux de Hollande concourent à une preuve. Aux Pyrénées, le bâton du touriste à la main, il va, obsédé de sa thèse, et il semble qu'il se soit promené dans la vallée d'Ossau tout exprés pour pouvoir dire une fois de plus : « La race façonne litidividu ; le pays, la race... »
L'agrément de son œuvre en est certes diminué. Cette démarche de théoricien jamais distrait ne saurait aller sans raideur. A des manœuvres si rigoureuses, l'esprit le plus souple perdrait de l'aisance et du jeu. Non seulement le style de Taine, mais sa composition porte la marque de cette contrainte. Trop serré, a t-on dit. Phrases, paragraphes, chapitres, toutes les parties se tiennent comme par des ferrures. Entin un livre de Taine a trop l'air toujours, par sa forme même et son agencement, d'une enti éprise sur la liberté de notre intelligence.
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Son influence. — Diversité de ses disciples. — De « l'insurreclion idéaliste » qui a mis fin à son règne. — Qu'elle devait éclater. — Conflit dont l'ut le théâtre la conscience même de Taine. — Avait-il traversé dans sa jeunesse une crise religieuse? — Un mot de lui sur l'acte de loi. — L'évolution de ses dernières années. — Ce qui empêcha SOQ adhésion au dogme.
11 a dominé la pensée française durant un quart de siècle. La génération qui atteignit l'âge d'homme vers 1860 se prit d'enthousiasme pour sa méthode. Positiviste de tendance, l'enseigne expérimentale l'attira. Elle trouva une beauté imposante à ces formules en apparence si bien liées. Quant au postulat métaphysique où se suspend la chaîne, elle l'accepta en faveur du reste. Les systématiques sont toujours puissants. Plus ils demandent de sacrifices à l'autonomie intellectuelle de leurs contemporains, plus ils en obtiennent. On suivit cet homme qui marchait avec tant d'assurance suivant un cordeau rectiligne, sans s'inquiéter si l'on irait avec lui donner du front contre les pierres d'angle de la réalité.
Divers furent ses disciples. Force lui fut d'en désavouer. En 1867, un débutant de lettres alTectait, à son déplaisir (1), de mettre sous son patronage un roman qui allait faire scandale, écrivant au irontispice
(1) Taine ne goiàta jamais beaucoup M. Zola. Ceux qui l'ignoraient l'apprirent quand l'auteur de VAssotnmoir posa sa candidature à l'Académie. « Quelque chose nous séparait, que je n'ai jamais compris », disait M. Zola dans une interwfew publiée par le Figaro du 5 mars 1893.
56 PHILOSOPHES DU XIX" SlÈCr.E
la plirase fameuse sur le vitriol et le sucre (1). Et cette même phrase, déployée comme un pavillon pour couvrir la mauvaise marchandise du naturalisme, M. Naquet la reprenait, cinq ans plus tard, à la tribune de l'Assemblre Nationale (séance du 16 décembre 1872), pour en autoriser son matérialisme. Taine montra comment, isolée de son contexte, la proposition avait été faussée, et il expliqua son vrai sens (2). Dès longtemps, au surplus, il avait répudié cette « sorte de bon sens négatif et destructeur qui consiste principalement à supprimer les vérités fines et à rabaisser les choses nobles, à réduire les grandeurs et les délicatesses de la nature humaine à des ordures anatomiques... (3) » Mais si formels que fussent ses désaveux, des idées plus ou moins habilement frappées à son efhgie circulaient, menue et fausse monnaie de sa philosophie.
Il ié^na sur deux générations. Une « insurrection idéaliste », dont nous fûmes les témoins, le détrôna. Elle devait éclater. Nulle richesse pittoresque, nulle splendeur de forme, pas même la qualité morale de son auteur ne pouvaient racheter l'aridité foncière et les lacunes d'une doctrine qui se distingue, assurément, des « vulgarités » matéiialistes, — le mot est de ïaine — mais qui entend soumettre à des calculs
(1) Elle se trouve dans la préface de VHiiloire delà liliérature anglaise p. 15. La voici dans son contexte : « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes ; il y en a pour l'anabition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'auires données plus simples dont elle dépend. Cherchons donc les données simples pour les qualités morales, comme on les cherche pour les qualités ph.vsiquos... »
(2) V. à l'îopendicp, la lettre de Taine aux Journal des Débuis, 19 déc. 1872.
f3) LeLlie à M. Alloury, Journal des débats, 6 mars 18uU,
exacts toutes choses, y compris le sentiment, la pensée, le génie, la beauté. L'insuffisanceaété senlie de ces précisions numériques. On a aperçu dans l'homme et ses œuvres l'élément irréductible qui ne s'exprime point en chiffres. Et puis, un conflit s'est déclaré entre cette discipline brutale de l'esprit et les élans du cœur. Que dis-je? La conscience même de Taine fut le théâtre d'une pareille lutte. Quelqu'un de ses intimes disait, au lendemain de sa mort, le désaccord qui, de jour en jour, s'était aggravé entre les aspirations de son âme et les habitudes de son intelligence.
Nous l'avons vu, dans sa jeunesse, traverser une crise morale. La question proprement religieuse l'avait-elle troublé? M. Victor Giraud, qui a lu nombre de documents ignorés de nous, le conjecture. Il parle d'une « crise sinon plus longue, tout au moins plus douloureuse que ne le fut celle de Renan )),etil espère n'être pas seul à y croire, si Ton sait un jour de Taine « tout ce qu'il en faut savoir » (1). La notice de M. Charaux sur l'abbé Barnave, l'un des camarades de Taine à l'Ecole normale, relate une conversation qui témoigne curieusement de la place que tenait le problème religieux dans la pensée du jeune philosophe : « Un jour qu'à brùle-pourpoint, sans circonlocutions ni exorde, comme c'était assez son habitude, Taine lui dit : « Explique-moi donc, Barnave, l'acte de foi; j'entends là-dessus tant d'insanités qu'il n'est pas possible que ce soit là l'enseignement de ton Eglise et ta croyance à toi », Bar-
(1) La publication récente dont nous avons parlé {H. Taine. — Correspondance de jeunesse 1847-1854) ne nous paraît pas conliiiner ce dire. On y lit un document plein d'intérêt : une confession intellectuelle écrite par Tame à vingt ans, où il raconte comment il perdit la foi. Mais il semble que ce lui sans déchirement. Ce volume, il est yni, en annonce d'autres, qui pourront donner raison à M. Giraud,
nave, sans rien dissimuler du mystère et de ses profondeurs insondables à l'œil de rhomme, fit de son mieux le commentaire du rationabile obse- (juiiim. Taine aussitôt de répondre : « Je m'en doutais, on vous calomnie ; rien après tout n'est plus logique, rien même n'est plus scientifique. L'acte de foi, tel que tu viens de me l'exposer, c'est un acte de bon sens. Je voudrais croire » (1).
Il n'adhéra jamais à ce Credo dont il avouait le « bon sens ». Est-ii faux de dire qu'il y tendit? Il s'en rapprocha du moins dans ses dernières années. On a dit : il évoluait. Un fait d'expérience l'avait frappé : l'impossible suppléance du christianisme dans son rôle de soutien moral. En même temps, « le champ des hypothèses métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son esprit» (2). Cependant il ne rompit point les attaches qui le retenaient du côté de l'incroyance. 11 avait dit : « Rien n'est plus scientifique ». Et pourtant ce fut Tincompatibilité prétendue de la science et de la foi qui empêcha son suprême retour. Et afin, sans doute, qu'il demeurât le même jusqu'au bout, une conception a priori fut à son dernier pas l'obstacle le plus fort. Il resta l'esclave de ce dogme de la iiéceasilé emprunté par lui à Spinoza et affirmé avec une éloquence parfois lyrique.
Mgr d'Hulst a laissé un court mais intéressant récit de son entretien avec le grand déterministe pendant la cruelle maladie qui Temporia : « Je ne nie point, lui disais-je, le règne de la nécessité ; mais au-dessus de cette loi inflexiJDle, j'aperçois une loi d'amour qui règne dans un domaine supérieur et plie la nécessité elle-même à ses desseins. » — « 11 se peut, me répondit-il, qu'elle existe, mais je
{i) Annuaire de VAssoclaiion des anciens élèves de VEcole normale, 1898, p. 66. (2) G. MoNOD, ouv. cité, p. 132.
ne la vois point. J'aperçois une belle déesse qui n'a l'air ni bon ni méchant. De sa robe traînante elle balaie le sable et y renverse les petites constructions que les fourmis y avaient élevées. Ma vie est un de ces Irèles édifices. Faut-il croire qu'elle va relever sa robe pour l'épargner?».... Dans cette foi nièmeà l'inexorable fatalité et dans le sentiment que la raison exige la soumission à l'ordre universel, il puisait reconnaissons-le, la force d'une résignation stoïque. Les Pensées de Marc-Aurèle avaient été autrefois son « catéchisme » ; il les relisait assidûment. Ainsi, toujours captif de l'impérieuse théorie qui avait dominé son esprit adolescent, il atteignit la fm de ses souflraiiCes. Ce n'était donc pas tout à fait un chréiien qui mourait le 5 mars 1893 (1).
Mais que de vertus étrangères à sa philosophie honorèrent son existence de travailleur modeste... Nous ne voulons point parler d'une probité intellectuelle sans doute estimée par lui quahté commune. 11 imposait par sa hauteur d'âme non moins, plus encore peut-être que par la supériorité de son génie. « Taine était notre conscience vivante », écrivait, au lendemain de sa mort, l'un de ceux qui l'aimèrent le plus, « quand nous étions tentés de nous relâcher dans l'elfort d'art, de glisser dans les compromissions avec la popularité, une crainte nous retenait : « Qu'en pensera Taine? »> Et cette grande âme était — le même témoin l'atteste — une « âme cliarmante ». Taine avait des délicatesses, que la vie ne déflora point.
Aussi bien ignora-t-il à peu près la vie, et il faut rapporter à sa science toute de cabinet, à son inexpérience du monde, sa grande erreur de philosophe et d'historien. 11 n'a pas vu le mouvant et le flottant du réel; il a cru fixer l'insaisissable. M. Maurice
(1) V. à l'appendice, une note sur ses dispositions testa meotaires concernant ses funérailles.
GO PHILOSOPHES DU xix* SIÈCLE
Barres (1) compare son labeur solitaire à celui d'un alchimisle hollandais. Sainte-Beuve lui reprochait de ne soupçonner pas la distance des livres à rhoinine et de méconnaître, en fin de compte, « le plus vif de l'homme ». Mais à cela peut être a-t-il dû de garder la candeur de son âme. Il avait, racontent ses amis, des naïvetés exquises. Dans ses yeux de sexagénaire, on surprenait « le regard divin de l'enfant », un « étonnement incrédule » devant le mal (2).
L'inquiétude de ses dernières années était d'en avoir causé sans le savoir. 11 craignait d'avoir froissé des croyances ou découragé des vertus. Il disait : « Je n'aurais dû écrire sur la philosophie quen la- .tin, pour les initiés ; on risque trop de faire du mal aux autres. »
(1) Dans les Déracinés.
(2) Vte E. Melghior de Vogué, loc cit.