‹ Auguste ComteChapitre 29 sur 49 · I. — L'hérédité des Darwin · texte numérisé non relu

I. — L'hérédité des Darwin

Le nom de Darwin est un doublet de Derwent, appellation géographique qui désigne plusieurs rivières anglaises. L'une d'entre elles coule du nord au sud, entre les latitudes de Manchester et de Birmingham, à égale distance de la mer du Nord et de la mer d'Irlande, arrose Derby et rejoint la Trent. La Trent remonte au nord-est, traverse Nottingham, laisse à sa droite Lincoln sur la Witham, et se jette dans le golfe de HuU. Les comtés de Derby, de Nottingham, de Lincoln, sont les lieux d'origine et d'expansion de la famille Darwin depuis le xvi^ siècle.

Richard Darwin, septième ascendant du philosophe, est propriétaire foncier à Marton, près Nottingham, et ordonne, par testament de 1584, de graver les armes de la reine sur le portail de son église.

William 1, fils de Richard, achète dans la même paroisse le domaine de Cleatham ; un champ de ce domaine, dont les revenus étaient affectés aux pauvres de Marton, s'appelle encore « la Charité de Darwin ». En même temps qu'il s'enrichissait, William s'anoblissait en prenant du service dans la milice royale à Greenwich. \Villiam II combat dans les armées du roi contre Cromwell ; ses biens sont confisqués, lui-même se tourne vers les études de droit ; il prend ses grades et devient, sous la restauration des Stuart, greffier de la ville de Lincoln ; par lui les Darwin accèdent aux carrières intellectuelles. Le père de sa femme, Erasme

6 CHARLES DARWIX

Earle, huissier à la cour, introduit dans la famille le prénom d'Erasme. William III, probablement de robel comme son père, épouse une Waring et reçoit d'elle le fief d'Elston, près Newark, comté de Nottingham ; il a deux fils : William sans postérité mâle, et Robert.

Robert Darwin, héritier d'Elston par son père et de Cleatham par son frère aîné, abandonne la profession d'avocat et consacre ses loisirs à une retraite qui paraît avoir été studieuse, au manoir d'Elston ; c'est à lui que semblent remonter les dispositions de sa race pour les sciences naturelles. Il meurt en 1754, laissant quatre fils : William-Alvey, aïeul des Darwin-Elston et des Darwin- Fox ; Robert- Waring P'\ mort en 1816, auteur d'une botanique — Principia Botanica — qui eut les honneurs de trois éditions au moins ; John, ecclésiastique, recteur d'Elston ; et enfin Erasme, auteur de la Zoonomie, grand-père et précurseur du grand Darwin.

Erasme Darwin, né à Elston en 1731, fit ses études scientifiques et médicales à Cambridge et à Edimbourg ; il s'installa médecin à Lichfield, dans la haute vallée de la Trent, entre Derby et Birmingham ; et à la fin de sa vie se retira à Derby, où il mourut en 1802. Ce médecin sociologue est représentatif du xviu® siècle ; d'une curiosité encyclopédique, ouvert à toutes les formes de la pensée, poète en même temps que naturahste, adonné aux inventions mécaniques en même temps qu'aux cures médicales ; il reflète dans ses œuvres la poétique descriptive et la philosophie sensualiste de son temps. Le Jardin Botanique, 1751, est un poème didactique, à la façon de Delille et de Saint-Lambert, divisé en deux parties : l'Economie des Végétaux et les Amours des Plantes. Le Temple de la Nature ou V Origine des Sociétés, 1801, est une imitation de Lucrèce, qui fait penser à Volney. Ses œuvres en prose sont la Zoonomie ou les Lois de la Nature organique, 1794-96, et la Phytologie ou Philosophie de l'Agriculture, 1800. L'abus des mots grecs est encore un signe

CHARLES DARWIN t

d'origine ; la morale de Bentham s'appellera d'un nom aussi barbare, la Déontologie.

Enfin V Education des Filles achève de caractériser un état d'esprit, contemporain d'Edgeworth et de James Mill, qui s'intéresse à tous les problèmes sociaux et les résout dans une sj^nthèse simpliste avec la nature. Le Zoonomie présente, dans une forme souvent obscure, mêlée de fantaisies chimériques et de divinations de • génie, une première doctrine de l'évolution, expliquée, suivant l'hypothèse matérialiste, par l'influence du milieu sur l'organisme et par la transformation régulière — au moyen du système nerveux — du mouvement en sensation et de la sensation en pensée. Erasme Darwin fut le fondateur de la Société Philosophique de Derby ; George Spencer fut plus tard secrétaire de cette même société et l'on trouve sans peine plus d'un point commun entre le transformisme matérialiste de la zoonomie et les fameux principes d'Herbert Spencer, né à Derby et fils de George.

Un esprit aussi exubérant et aussi universel que celui d'Erasme Da^^Yin devait engendrer une race d'intellectuels normaux ou morbides. De ses trois fils, le premier, Charles, jeune homme de grande espérance, étudiant en médecine, est mort à vingt ans d'une piqûre anatomique ; le second, Erasme, poète et numismate, se suicide à quarante ans dans un accès de folie ; enfin Robert- Waring II — le Docteur Darwin — est le père du philosophe.

Robert Waring II, né en 1766, fait ses études de médecine en Hollande, est reçu docteur à Leyde en 1785, et, dès son retour, en 1787, va chercher fortune à Shrewsbury, à la frontière nord-est du pays de Galles, sur la Severn, à soixante kilomètres à l'ouest de Lichfield. Il avait vingt ans, son père lui avait remis cinq cents francs pour frais d'installation ; il se créa très vite par lui-même, comme avait fait Erasme à Lichfield, une clientèle nombreuse et attachée. En 1796 il pouvait fonder une famille et épousait Suzanne

Wedgwood, fille de Josiah Wedgwood, le célèbre potier d'Etruria (comté de Stafford), inventeur du pyromètre. De cette union entre deux familles, déjà remarquées par la distinction de leurs membres, six enfants allaient naître. Le cinquième enfant, et deuxième fils, Charles- Robert, nommé par abréviation Charles Darwin, est le penseur dans la personne duquel les puissances intellectuelles de toute la race allaient aboutir au plus haut <Jegré du génie.

Page 1