II. — L'éducation de Charles Darwin
Charles Darwin est né à Shrewsbury, le 12 février 1809, et mort à Down, le 19 avril 1882. Sa vie prend place entre celle de Stuart Mill (1), 1806-1873, et celle de Spencer 1820-1903 ; et en effet, malgré que Spencer ait devancé Darwin sur quelques points, l'évolutionnisme scientifique de Darwin est un intermédiaire naturel entre la philosophie positive de Stuart Mill et la philosophie évolutive de Spencer. Pour marquer les époques générales, Darwin arrive à Tàge d'homme à la révolution de 1830 ; il fait, de 1831 à 1836 , son célèbre voyage autour du monde ; après quoi, pendant plus de vingt ans, il rédige ses notes, accumule ses observations et les travaux de détail et ne publie enfin qu'en 1859, à cinquante ans d'âge, VOrigine des Espèces. Cette publication même lui est imposée par les circonstances avant l'époque qu'il s^était fixée à lui-même ; il se recueille encore pendant dix années, se hâtant moins que ses disciples, et donne enfin coup sur coup — de 1869 à 1882 — les travaux qui corroborent sa doctrine et la développent dans tous les sens. Nous insistons sur ces dates pour montrer à la fois l'incubation déjà lointaine et l'apparition relativement récente de son œuvre ; c'est par approximation, de 1860 à 1880, qu'il faut placer l'âge héroïque du Darwinisme.
Dans son enfance et dans sa jeunesse, Darwin ne se signale pas par les prodiges intellectuels qui font quelquefois prévoir les grands hommes et qui trompent
(l) Dans notre précédente monographie de Stuart Mill (Science et Religion, Bloud, 1905) page 23, note 1, lire : x L'an 1873 et Le 7 mai... » — Ajoutons que Helen Taylor, belie-nile de Stuart Mill, est morte, à l'âge de 75 ans, à Torquay (Angleterre) le 29 janvier 1907. (L. Key, Notice sur Helen Toijloi'. dans le Mistral, Avignon, 6 février 1907.)
souvent. 11 était surtout, pour employer les termes de son école, un animal bien constitué, de belle endurance physique, grand marcheur et grand chasseur ; son portrait est celui d'un trappeur solide ; et en fait cette endurance physique, tournée plus tard en endurance intellectuelle, est la base organique sur laquelle s'est greffé son développement cérébral. Lui-même raconte comment, dans son voyage autour du monde, il n'aurait d'abord laissé à personne le soin et la joie de conquérir à la chasse les échantillons nécessaires à ses études et comment, peu à peu, l'émotion des conquêtes intellectuelles l'emportant sur celle de la chasse, il s'est renfermé dans sa cabine et dans son travail pendant que ses compagnons cherchaient pour lui les animaux rares et les trophées. Tous les nemrods ne sont pas capables d'une semblable transformation, et Darwin est injuste pour lui-même — par coquetterie de grand homme — quand il déprécie ses premières études et son ardeur au travail. Il ne fut jamais mou pour rien ; il a été de tout temps un collectionneur passionné d'insectes et de plantes, capable d'intérêt spéculatif autant que pratique ; il est probable seulement que sa vive intelligence, devançant les progrès de son âge, le détournait des maîtres médiocres, et que son exubérance physique jetait un voile sur son activité intérieure. « Vous n'avez d'amour, lui disait son père, que pour les chevaux et les chiens ; vous ne ferez jamais rien de bon. » Horoscope trompeur s'il en fut et qui nous renseigne surtout sur l'incompréhension du père et du fils.
Darwin a eu le malheur de perdre sa mère à l'âge de huit ans ; Mme Darwin est morte en juillet 1817 et son fils n'a gardé d'elle que le souvenir d'une robe de velours, d'une table â ouvrage et d'un visage de morte. Il ne semble pas que le père, d'une vertu rigide, ait été l'homme qu'il fallait pour comprendre la sensibilité contenue dans l'enfant. On sait comment l'éducation anglaise éloigne les distances entre le père et le fils, comment la vertu, à l'époque benthamiste, porte un
masque de raideur qui la dépare. Darwin a gardé de son enfance, de la maison de Shrewsbury, de son père, un souvenir très vif et très touchant ; il fait du docteur Darwin un portrait ému, tout pénétré do piété filiale, mais il semble, à analyser les traits qui échappent, qu'il y ait dans cette peinture comme une revanche posthume de la pensée sur le réel et que Darwin ait peint son père plutôt comme il voulait qu'il fut, que comme il était. Dai^win illustre a été préféré par son père jusqu'à l'injustice ; Darwin enfant a peut-être été délaissé et il a dû en souffrir par ce que nous savons de sa sensibilité naturelle. Les âmes que l'utilitarisme anglais n'a pas desséchées trouvent dans le sentiment la voie nécessaire à leur expansion ; les souvenirs que Darwin nous conte de son enfance, les confiantes prières à Dieu, l'émotion d'un enterrement militaire, l'horreur pour la cruauté des foules, l'examen de conscience auquel il se livre pour savoir s'il a maltraité les bêtes, sont autant de traits qui dessinent dans l'enfant l'homme mûr que l'esclavage indigne et qui élève si haut les bêtes parce que la bestialité des hommes le confond.
A la suite de la mort de Mme Darwin, le jeune Charles fut envoyé comme externe pendant une année, 1817-1818, à l'école élémentaire et semi-religieuse du Révérend Case ; il devait probablement recevoir à cette école les leçons enfantines que lui donnait auparavant sa mère et attendre ainsi l'âge de neuf ans où l'on entre d'habitude dans les établissements secondaires. Le Révérend Case était ministre de la chapelle unitarienne. Les unitariens sont les successeurs des sociniens du XVI® siècle et en quelque manière de Michel Servet ; ils nient la trinité des personnes et affirment l'existence d'un Dieu unique à la façon du déisme. Mme Darwin était de ce culte et conduisait Charles à cette chapelle, quoique l'enfant lui-même et le docteur Darwin fussent rattachés par le baptême à l'église officielle anglicane. Ici encore nous prenons sur le fait ces dissidences de confessions et de sectes dans l'intérieur même des
familles, cette distinction de la religion nominale et du culte effectif qui a préparé ou précipité dans la nation anglaise la marche vers la libre pensée.
L'année suivante, 1818, Charles Darwin est mis en pension, toujours à Shrewsbury, à Fécole Butler, assez proche de chez lui et assez libre encore pour qu'il puisse courir jusqu'à la maison entre les heures de classe. Cette école est celle où il reçoit toute son éducation secondaire de neuf à seize ans, 1818-1825, et peut-être a-t-il plus tard jugé trop sévèrement ses propres études. C'est le fait des hommes exceptionnels, qui n'éprouvent pas le besoin de suivre les étapes communes, de rendre mal justice à la nécessité de ces étapes. Dans toute cette période Darwin mentionne son goût pour la chasse, sa curiosité de petit garçon pour les sciences naturelles, pour l'expérience, ses nombreuses lectures. Etant encore à l'école Case, il se vantait un jour à un camarade d'avoir fait varier des primevères, par un curieux mélange de forfanterie, d'amour du merveilleux et de divination de l'avenir. Plus tard il étudiait la chimie, avec son frère Erasme, dans un laboratoire qu'ils avaient constitué tous deux pour leurs manipulations. Dès cette époque il collectionnait les insectes trouvés morts, ayant décidé avec sa sœur qu'il ne convenait pas de tuer des êtres vivants pour leur plaisir. Nous reconnaissons à ce trait la lutte pour TéqulUbre qui aura lieu toujours dans son âme sous des formes diverses, entre le sentiment moral et la curiosité intellectuelle. Quoiqu'il ait condamné enfin comme détestablement classique et inutile l'enseignement Butler, n'oublions pas qu'il a étudié là ses auteurs grecs et latins et développé ses facultés d'humaniste ni plus ni moins que tout futur élève d'université.
La première intention du docteur Darwin était que son fils fut médecin suivant les traditions de la famille. Il l'envoie en 1825 à l'université d'Edimbourg avec son frère Erasme, pour y commencer ses études dans cette direction. Du programme médical Charles Darwin retint
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surtout et s'applit^ua à développer la partie consacrée à l'histoire naturelle et aux sciences d'observation. Les leçons de l'université lui paraissaient oiseuses, à l'exception du cours de chimie, et quelques-unes le tuaient d'ennui. Il commença des visites à l'hôpital, il fit même des cures à Shrewsbury ; mais, malfi;ré qu'il prétende s'être endurci devant la souffrance, il ne put supporter la vue de quelques opérations douloureuses, « avant l'âge béni du chloroforme », et il se tourna tout entier vers l'observation de la nature. Il avait lu auparavant la Zûonomic de son aïeul, il entendait un de ses camarades plus âgé, le futur professeur Grant, faire l'éloge enthousiaste de Lamarck ; les étudiants avaient constitué, sous le vocable de Pline l'Ancien, une société d'histoire naturelle, Plinian- Society . Darwin assiste régulièrement à ses réunions et se signale, dès 1826, par quelques découvertes de détail. Il montre que certains organismes mobiles et ciliés, que l'on prenait jusque-là pour des œufs de flustres, sont des larves, et au contraire que les corps sphériques, pris jusqu'alors pour de jeunes fucus, sont des coques d'œufs étrangers. 11 suivait les séances de la Société royale de médecine, de la Société de géologie de Werner : Wernerian-Soelelij , et même de la société royale d'Edimbourg où il vit un jour Walter Scott présider. Il consacrait ses vacances l'été aux excursions dans le Pays de Galles, l'automne aux grandes chasses dans la région écossaise, notamment chez son oncle Wedgwood, à Maer. Les conversations, les lectures, les chasses alternaient. Josué II ^^''edg\vood, frère de Mme Darwin, paraît avoir été dans la famille, après le deuil de 1817, l'ami bienveillant et tutélaire qui comprejiait le mieux la nature d'esprit de Charles Darwin, et ce fut lui qui décida, dans une circonstance unique, de son voyage autour du monde.
Telles sont les conjonctures dans lesquelles, pour des raisons qui restent assez vagues, le docteur Darwin interrompt soudain les études de son fils et le trans-
porte d'Edimbourg à Cambridge pour s'y préparer, non plus à la médecine, mais à la théologie. On comprend que Charles Darwin ait, après deux ans d'essais, abandonné la médecine dont les études pratiques et la profession effective répugnaient à ses goûts. On comprend moins bien les motifs qui le désignaient comme futur clergyman. L'obstacle ne venait pas des croyances, car Darwin après quelques scrupules, et la lecture attentive du traité de Pearson sur les dogmes, avait admis la vérité intégrale de la Bible, et caressait avec une certaine complaisance l'idée d'être plus tard, dans l'église anglicane, curé de campagne ; il en trouvait plusieurs exemples dans sa famille. Mais il est étonnant que les aptitudes scientifiques dont il avait fait montre ne l'aient pas détourné alors d'une carrière pour laquelle les qualités littéraires étaient les premières exigées. En fait il dut se remettre à l'étude un peu oubliée du grec et du latin, prendre des leçons d'un précepteur particulier, et, quoiqu'il fut inscrit à l'Université de Cambridge, collège du Christ, à la date du 15 octobre 1827, n'y entrer qu'au carême de 1828, avec six mois de retard sur l'ouverture des cours ; ce retard le poursuit dans tous ses examens. Il est reçu bachelier le 28 avril 1831, pour prendre rang dans la promotion de 1832, et quitte à cette époque Cambridge pour se faire non pas clergyman, mais globe-trotter.
Ce changement d'orientation dans la vie de Darwin s'opéra peu à peu, par la pente naturelle de ses études préférées, et fut brusqué à la fin par l'offre qui lui était faite de prendre passage sur un navire de l'Etat pour un voyage officiel de découvertes autour du monde. Les trois années que Darwin passa à Cambridge furent à peu près perdues pour les études académiques. Il ne réussissait pas aux mathématiques, assistait par obligation aux cours de langues anciennes, travailla un ou deux mois au cours de sa seconde année pour obtenir le certificat de passage ; prépara avec conscience, au point de les savoir presque par cœur pour l'examen du bac-
calauréat, les ouvrages classiques de Paley sur la philosophie morale et Tévidence du chrislianismc ; réussit à se classer sans excès ni dans le bien ni dans le mal, au dixième rang du concours. En réalité Darwin était peu fait pour- les études régulières ; les courses à cheval, les clubs d'étudiants, les visites aux musées de peinture, les séances de musique religieuse à la chapelle, prenaient une grande place dans sa vie, non pas pourtant la première, car il poussait de plus en plus ses études favorites d'histoire naturelle, lisait Ilumboldt et John Hershell, faisait enfin de la chasse aux insectes, non plus un amusement d'enfant, mais l'objet d'une passion véritablement scientifique, par son intelligence et son ardeur. Les lettres qu'il écrit alors à son jeune cousin et condisciple Darwin-Fox sont pleines de demandes et de communications sur les insectes qui manquent à sa collection, et qu'il signale ici ou là. H avait imaginé des sortes de battues, payant un homme pour lui apporter dans des sacs la mousse des vieux arbres et les roseaux qu'on laisse au fond des barques. Un jour qu'il tenait en mains deux coléoptères, il en vit un troisième, et, pour s'en saisir, prit à la bouche un des insectes déjà capturés ; mais il sentit aussitôt une brûlure tellement acre à la langue qu'il dut cracher l'un et lâcher l'autre. Par ce mélange de sagacité et d'ardeur Charles Darwin faisait déjà des prises assez rares pour voir figurer quelques-uns de ses insectes, — avec quelle fierté, — dans le répertoire de Stephen avec l'inscription « capturé par Ch. Darwin, esquire ».
De si singulières aptitudes, soulignées sans doute par la notoriété de son grand-père Erasme, firent bientôt que les professeurs de Cambridge se lièrent avec Charles Darwin et l'admirent dans leur société, moins comme un élève que comme un camarade de conversation et d'étude. Le maître qui fut alors, et qui devait être toujours, son meilleur ami, est le botaniste Henslow. Par son savoir, par sa bonté morale, par son esprit rehgieux, Henslow exerçait autour de lui une
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grande influence ; il prit bientôt Darwin pour compagnon attitré, au point que ses camarades le nommaient « celui qui se promène avec Henslow ». Dans ces promenades, dans les réunions où il était reçu avec les autres professeurs de Cambridge, Darwin acquit le bagage d'observations et de réflexions qui faisaient de lui, encore étudiant, presque l'émule des maîtres. Un autre bienfait d'Henslow fut de le présenter à Sedgwick, professeur de géologie, dont Darwin avait négligé de suivre les cours par suite de son aversion pour cette sorte d'exercice. Mais le commerce de Sedgwick l'eut bientôt converti et fait géologue. L'année où Darwùn quittait Cambridge, dans l'été de 1831, Sedgwick devait faire une série d'excursions au pays de Galles ; Darwin l'accompagna et apprit avec lui, et sur place, comment on lit un terrain et remonte par cette lecture de l'histoire du présent à celle du passé. Il allait avoir l'occasion d'appliquer ces connaissances, fécondées par la lecture de Lyelî, dès ses premières étapes autour du monde.
m. — Voyage autour du monde (1831-1836).
C'est en effet au retour de ces excursions géologiques que Charles Darwin reçut, de son protecteur Henslow, une lettre datée de Cambridge, 24 août 1831, lui demandant s'il consentirait à prendre place en qualité de naturaliste sur le vaisseau « le Limier », the Beagle, capitaine Fitz-Roy, chargé d'un voyage de découvertes autour du monde. L'occasion était inespérée ; dès le mois d'avril de la même année, Ch . Darwin confiait à ses camarades le projet d'un voyage aux îles Canaries pour voir sur place ces merveilles des tropiques célébrées par Ilumboldt. Mais il fallait le consentement du docteur Darwin et celui-ci, plutôt porté à la défiance envers son fils, comprenant mal d'ailleurs comment un pareil voyage était une préparation pour un clergyman, hésitait beaucoup à donner ce consentement. Josué Wedgwood intervint, montra les immenses avantages, au point de vue de la culture générale, qui résulteraient des propositions de l'amirauté, suggéra qu'il s'agissait moins de la préparation professionnelle à une carrière, restée encore problématique, que de la connexion actuelle et réelle entre l'offre en question et les études favorites du jeune homme. Le docteur se laissa convaincre et Charles Darwin quitta Devonport, à bord du Beugle, le 27 décembre 1831. Le but du voyage était principalement d'étudier les côtes de l'Amérique du Sud et de faire des observations de longitude aux îles Pacifiques.
L'expédition dura cinq ans, de 1831 à 1836.
Darwin en a lui-même donné le récit, inséré en 1839 dans la relation générale du capitaine Fitz-Roy, publié
à part en 1845 sous ce titre : Voyage d'un Naturaliste autour du monde. C'est un livre qui ne saurait trop être loué. Rien n'est plus difficile à écrire, rien n'est plus fastidieux le plus souvent que ces sortes de rapports où l'auteur chemine entre deux écueils : parler trop de lui-même et des circonstances contingentes qui sont sans intérêt général, ou au contraire laisser dans le vide, et sans cadre positif, ses descriptions et réflexions Darwin a su mélanger, dans une heureuse mesure, la peinture objective des choses et la trame de ses impressions personnelles. L'Amérique surtout était l'objet du voyage : dix -sept chapitres y sont consacrés (1831-1835) et quatre chapitres résument la traversée du Pacifique et le retour en Europe par le cap de Bonne-Espérance, Sainte-Hélène et de nouveau le Brésil (sept. 1835, avril 1836). Les sujets d'étude les plus divers sont passés en revue au fur et à mesure que les circonstances les déroulent sous nos yeux. Le sens du pittoresque devant les scènes de la nature, l'émotion morale devant les faits humains, la curiosité scientifique également ingé nieuse dans les trois domaines de la géologie, de la botanique et de la zoologie, multiplient et varient l'intérêt du livre.
Le rideau se lève aux îles Canaries, sur le pic de Ténériffe, illuminé par le soleil quand les vallées sont emplies encore de légères vapeurs, « première journée délicieuse, suivie de tant d'autres dont le souvenir ne s'effacera jamais ; » et ce sera dès lors toute une série de tableaux à travers le Brésil et l'Argentine, la Patagonie, le Pérou, le Chili, à la Terre de Feu, aux îles Galapagos. La luxuriante beauté des forêts vierges, les tempêtes du cap Horn, le tremblement de terre qui a détruit Conception, comme fut détruite Lisbonne, voilà pour la nature. Les moeurs des demi-civilisés et des sauvages, le maniement du lazzo, et l'insensibilité des cavahers des pampas pour les souffrances de leur monture dont la douleur et la mort importent peu parc;e que le prix des chevaux est vil ; l'aspect étonnant des in-
(iigèiies faégiens ; la première rencontre Ja civilisé avec des sauvages qui courent et crient sur le rivage ; leur nudité, leurs privations, leur bestialité ; l'effroyable destin des vieillards qui savent que le moment approche d'année en année où ils seront tués et mangés par leurs enfants dans un jour de famine ; en regard, l'énergie indomptable des Indiens soulevés qu'on fusille un à un sans les amener à la trahison ; par-dessus tout la cruauté systématique des civilisés plus horrible que l'anthropophagie des sauvages parce qu'elle est plus consciente ; ces femmes, qui possèdent des instruments mécaniques pour écraser les doigts de leurs servantes ; ces enfants qu'on torture, ces esclaves de Rio-de-Janeiro qu'on entend depuis la rue crier de douleur dans les maisons et qu'on ne peut secourir parce que tout cela est légal, voilà pour l'humanité ; et « ce sont des hommes qui professent un grand amour pour leur prochain, qui croient en Dieu, qui répètent tous les jours que sa volonté soit faite sur la terre, ce sont ces hommes qui excusent, que dis-je, qui accomplissent ces actes ».
Mais c'est au point de vue scientifique, comme il est naturel, que Ui lecture du Voyage est surtout intéressante et probante. Pans ses livres ultérieurs, consacrés à l'évolution des espèces, dans les discussions qui ont été provoquées par ses livres, d'un bout à l'autre de sa correspondance, Darwin rappelle constamment, sous une forme ou une autre, les souvenirs de son tour du monde et les impressions ressenties à cette époque sont celles qui ont dirigé plus tard toutes ses recherches
La géologie est ici la clef de voûte du système et l'influence qui a déterminé en ces matières la conviction de Darwin est la lecture de Lyell. La première édition des Principes de Géologie venait de paraître cette année même, 1831, et Ilenslow en avait recommandé la suggestive lecture à Darwin à condition, ajoutait-il, de ne pas se laisser séduire par les fausses conclusions de l'auteur. Darwin fut séduit dès l'abord
et dès cette époque fut le disciple cnthousiaéTe de Lyell dont il allait ûtendxe les doctrines par le trans formisme à la biologie elle-même.
On sait en quoi consiste la révolution, — car c'en est une delà plus haute importance, — accomplie par Lyell. La géolo.ççie était dominée alors par deux grands , noms : Werner et Cuvier. Werner, géologue de pro- |j fession, de théorie neptunienne, professeur à l'école des * mines de Freiberg en Saxe en 1775, avait systématisé le premier l'enseignement de la géologie et élevé cette étude au rang d'une science fondamentale en montrant à la fois son unité intrinsèque et les rapports qui la Hent aux autre? sciences. L'inîluence de ^Verner en Aile- magne à l'époque de Gœthe au point de vue géologique, est comparable à celle de Linnée dans le domaine des plantes ou de Ilaller pour la biologie générale. D'autre part, Cuvier avait été amené par ses études sur les animaux fossiles, à la théorie, impérieusement professée, des révolutions du globe, 1807 : théorie d'après laquelle l'histoire du monde procède par cataclysmes brusques, par tremblements de terre, par submersions diluviennes, par éruptions volcaniques, par perturbations radicales. Dans l'intervalle de deux cataclysmes , la vie se développe, les espèces qui conviennent à un j .état déterminé du globe se développent en hannonie les unes avec les autres et forment ensemble, pendant une série de siècles, un monde bien lié. Un cataclysme nouveau les fait disparaître ; puis le calme renaît, des espèces différentes apparaissent, et ainsi de suite. L'histoire naturelle du monde est une série de coups d'état successifs, sans lien entre eux. Les failles pro- , fondes des rochers racontent les déchirements du ; globe, et la découverte des mammouths, glacés et' intacts dans leur fourrure et dans leur chair, nous; prouve que le cataclysme fut soudain, frappa les êtres en pleine vie, parce qu'il tranformait d'un coup en steppes glacées les plaines de la Sibérie qui devaient être torrides, comme aujourd'hui l'Afrique, à l'époque.
OÙ elles étaient parcourues par ces ancêtres éteints de nos éléphants actuels.
L'hypotl^ôso de Lyell est, au contraire, que l'iiistoire de la nature s'explique par une série do transformations lentes. Si tous les textes du moye;i âge étaient disparus, nous pourrions croire aujourd'hui que les langues roaianes et la langue latine, l<:?s unes et les autres considérées à leur état parfait, se sont développées à deux époques toutes différentes, séparées par une barrière infranchissable : mais les textes qui subsistent nous font comprendre comment c'est par une évolution lente et insensible que les hommes ont passé peu â psa du langage de Gicéron à celui de Joinville et à celui de Bossuet. L'histoire naturelle est continue comme l'histoire civile ; il y a dans la nature, comme dans l'humanité, des époques troublées et des époques calmes ; mais c'est l'usure lente des choses, bien plus que les éclats bruyants, qui explique les grandes différences. Il suffit de la pluie et de la neige sur les montagnes pour expliquer, par dénudation progressive, l'affaissement des plus hauts sommets. La toison desmammoutbs indique que leur habitacle était froid et rend inutile l'hypothèse d'un abaissement soudain de température.
Ce qui s'est passé autrefois se passe encore sous nos yeux : la mer qui bat ses falaises, le fleuve qui entraîne son limon, toutes les transformations géologiques peuvent s'expliquer par des changements infiniment petits pourvu que le nombre en paraisse infiniment grand. L'effort de Lyell est de reculer infiniment les limites que l'on assignait jusqu'à lui au passé du monde, de rompre les barrières étroites dans lesquelles s'enfermaient les six mille ans classiques de la création, et, cela fait, d'assimiler l'histoire de la nature à celle de l'humanité parce que les restes fossiles sont, suivant Buffon, les documents et les textes du passé disparu. L'évolution suppose un minimum de différence dans un maximum de durée.
Telle est la doctrine qui séduit Darwin dès la première
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lecture. Sa tâche d'explorateur est toujours double dans les pays que le Limier parcourt : recounaître la nature géologique du sol, rassembler les types principaux de la faune et de la flore. Or, dans toutes ses excursions géologiques, dans les îles du cap Vert, sur les rives du Colorado, dans les Cordillières, Darwin constate la supériorité de la doctrine de Lyell, son accommodation plus simple que toute autre à Texplication des faits observés ; « je suis convaincu, dit-il, que Lyell a raison. » La formation des îles de coraux dans le Pacifique est un exemple saillant du pouvoir des infiniment petits. Darwin rentra en Angleterre, gagné par la géologie à la méthode évolutive des sciences naturelles, et ses doctrines ultérieures pourront s'interpréter comme une extension aux organismes vivants du mode d'explication qui réussit pour les couches minérales. Cette extension lui est inspirée par les observations faites dans son voyage. A mesure qu'il avance de Bahia à la Terre de Feu, du Brésil au cap Horn, il remarque la transformation progressive des espèces animales sur le continent américain ; dans les îles avoisinantes, et notamment aux Galapagos, il trouva des espèces différentes et analogues, qui supposent à la fois une origine commune avec les formes continentales et une évolution distincte sur un territoire distinct. Il y a donc adaptation au sol et à l'habitacle, transformation dans le temps et suivant l'espace. Au point de vue mental, enfin^ Darwin est très frappé par ce fait que les oiseaux des îles où les hommes n'ont pas abordé sont très peu méfiants, au point de se laisser tuer de près à coup de bâton ; il en conclut que la crainte de l'homme n'est pas un fait originel mais acquis, et qu'il s'acquiert assez vite. Le mental s 3 transforme comme l'organique. Tous ces faits ne sont pas à l'époque du voyage l'objet de conclusions aussi précises, mais ils sont classés dès lors dans l'e-sprit de Darwin, et c'est en réfléchissant sur eux plus tard, en poussant jusqu'au bout les déductions qui s'en tirent que Darwin jette les bases de rOrigine des
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espèces. Mais nous sùmmes loin encore de cet ouvrage et de cette date ; l'ordre des temps nous ramène aux premières années du retour en Angleterre.