‹ Auguste ComteChapitre 31 sur 49 · IV. — Séjour à Londres · texte numérisé non relu

IV. — Séjour à Londres

Darwin rentrait cil Angleterre, au port deFalmouth, le 2 août 1836. Parti inconnu, il revenait précédé déjà d'une renommée qui présageait la gloire. Pendant son voyage il avait envoyé à Henslow des rapports et des échantillons de ses découvertes : Henslow les avait communiqués à la Société philosophique de Cambridge et la réputation du jeune savant était née pencla.nt son absence.

Le premier soin de Darwin au retour fut de trouver preneurs pour les collections qu'il rapportait ; cette première tâche n'alla pas sans difficulté. Le musée britannique, où déjà les coHections anciennes étaient enfouies non cataloguées, refusait ses offres ; les appréciateurs étaient rares ; lui-même avait rapporté beaucoup do coquilles et peu do p!antes, et les botanistes se montraient plus curieux que les géologues des échantillons étrangers. Enfin il résolut toutes ces difficultés, fit don d'une partie de ses richesses au collège des chirurgiens et, après quelque temps consacré à ces démarches dans Londres, revint s'installer à Cambridge, le 10 décembre 1836, pour classer, dit-il ses échantillons géologiques, sans doute aussi pour y reprendre ses études et préparer sa licence puisqu'il y est reçu maître es arts l'année suivante, 1837.

La même année, au mois de mars, il quitte définitivement la vieille ville universitaire et s'installe à Londres. Bientôt après, 29 janvier 18313, il se marie avec sa cousine Emma Wedgwood. C'était la fille de cet oncle Josué dont la maison de Maer avait été toujours si largement ouverte au jeune Darwin et qui avait

obtenu pour lui l'autorisation décisive de partir sur le Beagle. Il est difficile de ne pas remarquer quelle continuité d'affection sérieuse et profonde poussait le jeune homme à ce mariage où il devait apporter les vertus domestiques et le bonheur, et ces vertus n'excluent pas sans doute les grâces de l'imagination et de la poésie. Les souvenirs du cottage de Maer, les espoirs réalisés en 1839, flottaient peut-être devant ses yeux quand il écrivait de Valparaiso en 1834 à son ami Whitley : « Ceci me remémore des visions passées d'aperçus dans l'avenir, où je voyais du repos, des cottages verdoyants et des jupons blancs. » Le mariage entraîna d'abord pour Darwin un simple changement de quartier, sans quitter Londres. Il avait loué avec sa femme, dans Upper Gowcr Street, une maison assez restreinte mais qui avait, pour eux campagnards, l'avantage de posséder un jardin. Cet avantage leur suffit quelques années ; puis la santé de Darwin, à force de travail, s'affaiblit ; les travaux scientifiques devinrent de plus en plus incompatibles avec les relations mondaines de la ville ; les Darwin quittèrent Londres le 14 septembre 1842, pour habiter, dans une campagne isolée et sur un plateau, le village de Down, à trentecinq kilomètres au sud de la grande ville. La retraite à Duvv'n est pour Darwin — toute chose échangée — ce que fut pour Voltaire la retraite à Ferney . Il y parut comme un patriarche de la science ; l'humble village s'est fait illustre de toute l'illustration de son hôte. Qu'était cet hôte en 1842, quand il fuyait la ville, et qu'avait-iî fait de ces six ann-^es écoulées depuis le retour du Beagle et coupées en deux moitiés égales par son mariage V

Pendant cette période intermédiaire qui oscille autour de la trentième année, la tâche de Darwin est double : classer et mettre en valeur les connaissances acquises dans le voyage du Beagle^ voilà pour le passé ; préparer et féconder, par la fréquentation du monde scientifique, ses réflexions ultérieures et ses travaux

personnels ; voilà pour l'avenir. Cette fréquentatioa lui fut facile.

11 posséJait de longue date la confiance et l'admiration des maîtres de Cambridge et notamment du botaniste Hensluw et du géologue Sedgwick ; à son retour, grâce à leur recommandation et à sa renommée naissante, toutes les portes s'ouvrirent devant ses pas. Il écrit à Fox, le 4 octobre 183G : « Je dîne jeudi avec la Société Linnéenne, avec la Société Géologique vendredi, ensorte que je verrai tous ces grands hommes ; y et le 6 novembre : « Je me suis trouvé à Londres au milieu des grands seigneurs de la science dans une dissipation des plus excitantes. » De tous ces grands seigneurs le plus illustre est Lyell, et le plus accueillant aussi pour son entliousiasie dis'jiple : « Vous ne sauriez vous figurer de quelle façon cordiale M. Lyell a su se mettre à ma place et chercher ce qu'il y avait de mieux à faire pour mui. » Nous insistons sur ces détails parce que rares sont les hommes arrivés qui ne tiennent pas les débutants à distance comme s'ils étaient par nature d'une espèce inférieure et parce qu'il est difficile d'exagérer en général l'influence ({ue peut exercer une sympathie intelligente sur la direction d'un jeune homme, et l'influence en particulier qui fut exercée par Leyll sur Darwin.

Nous savons déjà que le résultat prochain de toutes ces consultations et réflexions fut le retour à Cambridge pendant un an ; le résultat ultérieur fut l'appui de tous ces maîtres qui certifièrent la valeur des cuUections de Darwin et lui procurèrent, pour les publications de ses comptes-rendus, les subventions gouvernementales ; ce fut enfin l'introduction de Darwin dans les sociétés savantes et d'abord, dès iSlîo, lans la Société zoologique ; dès la môme époque probablement dans la Société géologique où il remplit les fonctions de secrétaire de 1839 à 1841; en 18 j8 il est admis, sur la présentation de Lyell, au club très recherché de l'AthenaMim, « où je me fais, dit-il, l'effet d'un duc » ; en 1839, il entre à la

Société Royale qui est l'Académie des sciences d'Angleterre. Plus tard toutes les sociétés savantes de l'Europe et du monde le revendiqueront pour membre honoraire ou correspondant ; mais ses premiers pas dans la voie des honneurs académiques au seuil de la jeunesse devaient être notés.

Tous ces honneurs se justifient sans doute par ses travaux ; la liste des œuvres de Darwin est pleine de communications adressées par lui aux sociétés de zoologie et de géologie de 1836 à 1842. En même temps il travaillait à ses grands rapports qui peuvent être divisés en trois groupes. C'est d'abord son journal de route. L'expédition du Beagle était la suite d'une expédition antérieure effectuée par le même capitaine sur V Adventure et le Beagle aux rivages de la Patagonie et de la Terre de Feu. Le compte rendu de l'amirauté comprend trois volumes. Les deux premiers sont écrits par le capitaine Fitz-Roy, le troisième par Darvi^in ; c'est le Voyage d'un Naturaliste paru en 1839 et publié à part en 1845. Nous l'avons fait connaître plus haut ; la composition s'en rapporte aux premières années du retour, antérieures au mariage de Darwin. Outre ce récit d'allure générale et pittoresque, Darwin voulait donner le compte rendu technique et scientifique de ses découvertes dans les deux branches de connaissance qui l'avaient le plus sollicité : zoologie et géologie, cette dernière surtout. Pour la zoologie il se préoccupe dès 1837 de constituer un plan d'ensemble et de recruter des collaborateurs ; et, en effet, l'ouvrage parut sous les auspices du gouvernement, en une collection de cinq volumes, publiés de 1839 à 1843 et intitulés la Zoologie du Beagle.

Ces cinq volumes sont consacrés aux mammifères fossiles, aux mammifères actuels, aux oiseaux, aux poissons, aux reptiles. La part de Darwin dans la rédaction de tout cet ensemble est très restreinte : une note sur l'extension et les mœurs des mammifères actuels (1839) ; une introduction géologique à l'étude des

maaiaiifèrcs fossiles (1840), el c'est tout. Le fait est caractéristique. En zoologie môme Darwin s'intéresse surtout parmi les espèces vivantes aux insectes. Les espèces éteintes, les fossiles, l'intéressaient par le sentiment encore confus do leur dispersion régulière dans le temps et l'espace ; la même préoccupation lui fait étudier l'extension et les mœurs des animaux actuels ; c'est déjà la préoccupation historique et évolutive qui dirigera de plus en plus ses travaux vers la descendance des races.

Cette tournure d'esprit avait été secondée chez Darwin, nous l'avons dit, par l'application des doctrines de Lyell ; et en effet la géologie est à cette époque le principal objet de ses études. Un voyage qu'il effectue, en 1838, en Ecosse est surtout une excursion géologique qui a pour conséquence une étude insérée aux Transactions Philosophiques de l'année suivante sur les lignes parallèllcs de Glen-Roy et leur origine marine ; en 1842 c'est un autre voyage au pays de Galles et une autre étude dans le Magasin Philosophique sur les glaciers de Caernarvonshire et les blocs erratiques. Il prenait ainsi le sol de l'Angleterre par contre-épreuve des théories inspirées par le sol américain. Mais surtout c'est, à cette époque, la préparation d'un ouvrage d'ensemble sur les récifs de corail et les volcans qu'il annonce a Lyell dès le mois de septembre 1838 comme devant être bientôt terminé « en travaillant jusqu'au degré voulu pour rester bien portant ». Il explique le retard apporté à cette publication par les soins qu'il a du donner à la zoologie officielle du Beagle ; le travail géologique est évidemment celui qu'il préfère comme plus personnel. En fait la géologie du Beagle com])rendra trois volumes tous écrits par Darwin : les Récifs de corail, 1842 ; les Iles Volcaniques, 1844 ; V Amérique du Sud, 1846, De ces trois ouvrages le prea:iier seul a été entièrement composé pendant le séjour à Londres ; il est aussi le plus connu des trois par la célèbre théorie qu'il contient.

Celte théorie a pour but d'expliquer la formation des récifs de corail par le travail infiniment répété des infiniment petits, et en môme temps et surtout de rendre compte par une h^'pothèse unique, élégante et séduisante dans son uniié même, des diverses formes d'îles qui sont en présence. Ces formes sont au nombre de trois : les anneaux ou atolls, les récifs barrières, les récifs bordures. La forme la moins originale est celle d'une île quelconque, plate ou montagneuse, entourée sur ses rives d'une bordure de récifs ; ces récifs sont constitués par des coraux vivants qui se développent très près du rivage ; séparés de lui par un canal étroit, ils sont plus élevés du côté extérieur parce que les polypiers croissent mieux dans la pleine mer. D'autres fois les récifs de corail forment une barrière qui enveloppe l'île à une grande distance du rivage, cinquante ou cent kilomètres, en sorte que le récif annulaire, puis le canal intérieur, puis l'île au centre forment trois cercles enclos les uns dans les autres. La troisième forme enfin, et la plus remarquable, est celle des atolls ; ce sont des lies de forme annulaire comme les récifs barrières, qui renferment dans leur circonférence intérieure une nappe d'eau marine : mais aucune île centrale ne subsiste dans l'intérieur de cette nappe d'eau.

L'atoll est donc en fait une île circulaire percée d'une lagune, le sol est plat et à fleur d'eau, de nature calcaire, constituée par des débris de coquilles et de coraux ; les courants marins et les vents y ont apporté des graines, et quelques animaux de petite taille comme les lézards charriés sur des troncs d'arbre; et les cocotiers verts se dressent sur un sol éblouissant de blancheur.

Toute cette région est en général volcanique et l'on admettait avant Darwin que ces îlots circulaires sont des cratères de volcans soulevés à la hauteur des vagues. Darwnn rejeta cette théorie parce que, dit-il, le soulèvement des montagnes par évolution volcanique n'aurait pas cette égalité parfaite que suppose l'identité de niveau dans tous les atolls. Il fait en outre cette

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observation que les po!v;uers ne peuvent croître qu'à une faible profondeur dans la mer ; à soixante mètres audessous de la surface ils cessent de vivre. Darwin suppose alors que sur un cectain point le sol de l'océan est en train de descendre avec une grande lenteur ; à un moment donné une île existe, sommet de montagne émergé, de forme quelconque ; les polypiers croissent tout autour, tant que la profondeur côtière ne dépasse pas soixante mètres : récifs-bordures. Peu à peu, par suite de l'affaissement général, les parties basses de l'île, qui sont au pourtour, disparaissent sous les flots mais sur les récifs submergés à mesure que la submersion se produit, de nouveaux polypiers croissent maintenant toujours le sommet des récifs à fleur d'eau : récif- barrière qui laisse apparaître, entre lui et l'île en voie de disparaître, un bassin d'eau annulaire d'autant plus large que la submersion de l'île, dont les parties les plus hautes saillissent seules, est plus avancée. Enfin la submersion est complète, l'île centrale a disparu tout entière, et l'atoll circulaire resté seul enveloppe le bassin qui a pris la place des terres submergées. Ainsi les trois formes d'îles ou de récifs s'expliquent par un unique phénomène qui est l'affaissement progressif du sol océanien.

Cette explication avait été imaginée par Darwin avant qu'il eût visité les îles du Pacifique. Les observations qu'il fit dans son voyage lui parurent une vérification décisive. Il présenta son hypothèse en mai 1837, à la Société de Géologie, la reprit dans la publication du Voyage, la développa dans les Récifs de corail. Lyell, qui avait exposé en 1S31 la théorie des cratères à fleur d'eau, corrigea sur ce point les éditions suivantes de sa géologie ; l'hypothèse de Darwin entra comme tant d'autres dans la science à titre de vérité établie. Aujourd'hui cependant les doutes éclatent à la suite des sondages très précis effectués par le Challenger en 1880 et qui contredisent sur quelques points les données de Darwin, John Murray, a repris sous une

forme un peu différente, la théorie des soubassements volcaniques. Les polypiers^ s'établiraient en fait sur les points où d'anciennes masses volcaniques servent d'assises à des débris calcaires accumulés par les vagues à une profondeur convenable, et la forme des récifs serait déterminée, sans affaissement, par la forme des assises sous-marines. Ainsi disparaîtrait, devant les complexités révélées par une expérience plus précise, la simplicité d'une hj^pothèse de génie. Ce problème est encore pendant, mais quelle qu'en doive être la solution, il peut servir d'exemple ; toutes les hypothèses ultérieures, par lesquelles Darwin opérera de même de saisissantes synthèses entre des phénomènes jusque-là séparés, présenteront le même caractère de séduction et de danger à force d'audace.

La résidence de Down (1842-1859).

Les Récifs de corail sont publiés en mai 1842 ; au mois de septembre de la même année Darwin s'installe à Down ; c'est dans cette résidence que s'écoulera désormais, assez loin du monde pour n'en être pas gênée, mais liée au monde par de larges habitudes de correspondance, d'hospitalité et de confort, la vie de Darwin, régulière, laborieuse et féconde. Il écrivait, en ]846, à Fitz-Roy : « Ma vie passe comme une horloge et je me fixe à l'endroit où je la terminerai. » La principale étape de cette carrière est V Origine des Espèces en 1859, mais il faut voir d'abord par quelles études préalables, par quels travaux d'approche pendant quinze ans, de 184:2 à 1858, avant d'entreprendre la rédaction de cette œuvre, il se préparait à l'accomplir.

Les ouvrages publiés pendant cette période sont d'abord les deux livres annoncés plus haut pour la géologie du Beagle^ et par lesquels Darwin liquide en quelque manière et classe d'une façon définitive Tensemble de ses idées sur cette science . Les lies Volcaniques en 1844, V Amérique du Sud en 184G sont consacrées toujours à l'étude des grands soulèvements du Sol. La tendance générale en est de diminuer l'influence accordée par d'autres géologues aux éruptions exclusivement volcaniques et de faire plus grande la part des influences marines et atmosphériques. Il se jomt à Lyell, pour combattre, dans les Iles Volcaniques, la théorie alors acceptée des cratères de soulèvement et montre combien a été immense le rôle de la dônudation dans ces îles, c'est-à-dire de leur usure lente par les agents physiques et chimiques. Dans V Amérique du Sud, il met en

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relief l'émersion relativement récente du continent américain au-dessus des flots, rendue visible par les lits de coquillages marins actuellement soulevés dans les Cordillières à des altitudes considérables. « En résumé, concluait-il déjà dans son Voyage, le géologue trouve partout la preuve que rien, pas même le vent qui souffle, n'est aussi instable que le niveau de la croûte de la terre. » Tous ces travaux, disent des juges actuels, sont bien loin de valoir en originalité l'œuvre biologique de Darwin, mais ils ont été dans l'opinion publique « une puissante impulsion pour accréditer les doctrines de Lyell ».

Son œuvre géologique une fois achevée, Darwin se tourna vers des préoccupations d'un autre ordre relatives aux espèces vivantes ; dès 1837, il note sur un journal toutes ses réflexions et observations relatives à l'habitacle et aux mœurs des animauK et des plantes ; en 1859 seulement, après vingt ans d'expérience, il se décida à la publication de ses notes ; l'intervalle de l'œuvre géologique à l'œ.uvre évolutionniste est remplie par un travail de patience qui lui sert d'exercice pratique et, ])Our ainsi parler, d'école d'appHcation en biologie, la monographie des cirripèdes.

« Les cirripèdes, dit Edmond Perrier, sont de petits coquillages, coniques, pointus, solidement adhérents par leur base, trop connus des baigneurs dont ils ont plus d'une fois déchiré les pieds et les mains et que l'on désigne sous le nom de balanes ou de glands de mer. »

L'intérêt de ces coquillages est qu'on les a pris longtemps pour des mollusques à coquille, analogues aux huîtres, et que ce sont en fait des crustacés analogues aux écrevisses,(iui naissent sous la forme classique d'un naupUus, nagent quelque temps, se fixent à une roche par les antennes, s'enveloppent d'une carapace et mènent désormais la vie sédentaire. Une sorte de panache, qui sort et rentre par le sommet de la coquille, est un groupe de pattes : et ces pattes déterminent par leur mouvement perpétuel un courant d'eau marine qui leur

apporte Taération et la nourriture. Quelquefois les cirripèdes au lieu de s'attacher à une roche se fixent sous la peau ou dans la coquille d'autres animaux marins. C'est ainsi que Darwin découvrit un jour dans une coquille de concholépas, sur la côte de Chili, une forme de cirripède qui présentait des caractères distincts de toutes les formes connues. Il créa pour elle un nouveau sous-ordre et, pour justifier sa classification, fut amené à examiner et disséquer un grand nombre d'animaux de la même espèce. Ainsi une découverte de détail, poussée de conséquence en conséquence, l'amène peu à peu à une étude complète de toute l'espèce. Cette étude commencée en 1846 dura huit années, jusqu'en 1854 ; cette longue période de temps fut interrompue par la maladie.

Darwin avait fait, en 1845, ses dernières courses de montagne, désormais trop fatigantes pour lui ; en 1848, il dut abandonner tout travail et suivre un traitement hydrothérapique à Malvern ; le labeur excessif l'avait épuisé au point que, la même année 1848, son père, le docteur Darwin, étant venu à mourir, il ne put même assister à ses obsèques . Il reprit le travail avec la santé. En 1851, il publiait une monographie in-8° des cirripèdes pédonculéesou lépadidés et la complétait par une notice in-4'' sur les fossiles du même ordre. En 1854, il publia une monographie in-8° des cirripèdes sessiles ou balanidés et la compléta également par une notice in-4° sur les espèces fossiles correspondantes. Ce quadruple ouvrage lui avait coûté de longues années de travail ; le résultat positif lui en paraissait assez mince ; il y faut voir surtout une initiation méthodique, par l'analyse des détails précis, aux grandes synthèses qu'il allait entreprendre. Donner la preuve qu'on est un savant positif est une condition utile pour entreprendre la philosophie de la science .

Cette philosophie zoologique, qui est l'évolution des espèces, se dessine peu à peu dans son esprit. Les premiers traits en sont rassemblés dès 1837 dans son

Journal de notes. En 1844, un auteur anonyme publie| les Vestiges de La création, ouvrage où la doctrine évolutionniste est présentée avec des arguments qui, au| dire de Darwin, lui auraient fait prendre cette théorie en horreur, mais qui mérite d'être retenu parce qu'il a occupé en fait l'attention du monde savant et imposé aux esprits le problème des espèces : ce problème occupe dans la préoccupation de Darwin, à partir de 1854, toute la place laissée libre par l'achèvement de ses études sur les cirripèdes. Dès avant cette époque ses lettres nous le montrent sollicitant de ses amis et de ses correspondants les échantillons, les renseignements et notes qui lui sont utiles pour déterminer les modes de variation et de dispersion des animaux sauvages et domestiques. Il a recours dans ce but aux riches pro- • priétaires et aux amateurs, aux professionnels de l'élevage ; son cousin Darwin-Fox, l'éleveur de volailles Tegetmeier, l'historien des pigeons Eaton, sont les , autorités auxquelles il s'adresse pour obtenir les rensei- : gnements pratiques qui lui manquent : il se fait rece- ' voir au club colombophile : il s'adresse, pour discuter les matières de science pure, à Hooker et à Gray.

Le botaniste Hooker est un jeune savant qui lui a été i présenté par un ami commun en 1839 ; à cette i époque Hooker allait s'embarquer avec James Ross, ij pour un voyage d'exploration aux terres australes ; j dès son retour, en 1843, Darwin lui écrit pour lui sou- ;■ mettre les questions qui intéressent son œuvre au point ! de vue botanique : comparaison de la flore fuégienne i avec celle des Cordillières et celle de l'Europe, distribution des plantes antarctiques, et ainsi de suite ; la correspondance continue sur ce ton et Hooker a été, de < 1846 à 1859, l'un des principaux savants avec lesquels -i Darwin aimait à échanger ses vues et ses doutes. \ Hooker, qui était attaché au Jardin Botanique de Kew \ (banlieue de Londres), a été souvent l'hôte de Darwin à i Down. « On se promenait, dit-il, on jouait, on faisait de i la musique, on jouissait de la gaieté faraihale de i

Danvia et de son rire sonore, et, jjar-dessus tout, de ses précieux entretiens scientifiques. » Un autre botaniste est Tamôricain Asa Gray. Darwin, qui l'avait rencontré à Kew, lui écrit, le premier encore, en 1855, et le sollicite pour obtenir sur la flore des Alpes américaines des renseignements qui lui manquent ; la correspondance ne s'interrompt plus. En même temps qu'il interroge Hooker sur les analogies et les différences des plantes recueillies dans les îles diverses de l'Océan, Darwin interroge Gray sur les proportions numériques qui peuvent se marquer entre les différentes espèces des plantes indigènes et des plantes introduites dans un pays donné. Ces recherches, ces expériences, ces calculs ont pour objet convergent les lois de dispersion des espèces vivantes. Darwin demande à Fox des pigeons d'une semaine pour les disséquer et des renseignements sur l'âge auquel les plumes de la queue sont visibles ; et il fait chercher par les enfants de la campagne des œufs de lézards pour éprouver s'ils supportent sans périr l'immersion dans l'eau salée. Les expériences qu'il institue avec un tonneau dans sa cave ont pour but de chercher si les œufs de lézards ont pu voguer d'île en île pour propager l'espèce dans toute l'Océanie, et cet exemple entre mille nous montre à la fois la nature des problèmes qu'il se pose et les moyens de tout ordre qu'il emploie pour les résoudre.

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