X. — La Descendance de l'homme
L'ouvrage intitulé la Descendance de l'homme et la sélection sexuelle est à un double point de vue le complément des livres qui précèdent, parce que, d'une part, Darwin y applique expressément à l'homme lui-même l'hypothèse transformiste énoncée auparavant d'une manière générale pour les animaux et les plantes ; et parce que, d'autre part, la doctrine de la sélection naturelle, jugée dès lors insuffisante, y est complétée par la sélection sexuelle.
La première partie de l'ouvrage a pour objet l'étude de la descendance de l'homme. Darwin y montre au point de vue organique comment on trouve dans l'homme des vestiges anatomiques et embryonnaires qui correspondent à la conformation normale des animaux antérieurs, et les faits qu'il invoque sont par exemple ceux que nous avons cités plus haut : la paupière nictitante, le trou supra-condyloïdeetautressemblables.
Au point de vue moral, la tâche est de découvrir dans les animaux inférieurs les rudiments d'intelligence et de moralité qui font prévoir Thomme;, et l'on conçoit aisément combien ce problème ouvre la porte à de difficiles interprétations. D'une manière générale il y a chez les animaux des phénomènes de mémoire et de jugement, d'affection entre eux et pour les hommes, qui sont comme les étapes inférieures de la raison théorique et pratique ; et Darwin a certainement raison avec Arislote, contre Descartes, quand il signale dans les inventions de l'instinct les formes ébauchées de l'intelligence. Il a raison encore quand il insiste sur la barbarie ancestrale des hommes ; quand il oppose le
vieux singe qui se fait tuer pour défendre un jeune, à ces tristes Fuégiens qui tuent et mangent leurs parents devenus vieux ; l'anthropophagie, l'esclavagisme sont la marque indélébile de la bête humaine. Mais la thèse que poursuit Darwin l'entraîne à des exagérations manifestes, à des rapprochements plus superficiels qu'exacts entre le langage et l'industrie des animaux et des hommes. Notons seulement que toutes ces assertions de Darwin doivent être notées une à une et discutées avec preuves à l'appui, parce qu'elles sont toutes fondées sur des faits. Les observations qu'il a recueillies lui-môme autour du monde, les récits des autres voyageurs, les expériences surtout qui se réahsent constamment, dans l'établissement zoologique de Hambourg où se donnent rendez- vous les individus destinés à toutes les ménageries de l'Europe : telles sont les données de Darwin ; et l'hypothèse, si hardie soit-elle, de l'origine animale de l'espèce humaine est dans tous les cas un instrument merveilleux de travail pour susciter, discuter et classer toutes les observations relatives à la psychologie comparée de l'animal et de l'homme.
Une hypothèse, pour devenir un terrain solide de discussion, doit sortir du vague et se préciser ; Darwin précise autant qu'il croit pouvoir le faire les degrés de la descendance humaine. Il indique, parmi les races animales, celles qui lui paraissent le plus directement apparentées à notre espèce. Les quadrumanes, les lémuriens, les marsupiaux, les monotrèmes, les oiseaux et reptiles, les poissons, les ascidies, sont les éléments successifs de la hiérarchie qu'il suppose s'être déroulée dans le temps. Darwin arrive ainsi à la conclusion générale que nos premiers ancêtres étaient des organismes marins soumis au rythme des marées lunaires, et que cette influence ancestrale explique chez les animaux actuels la coïncidence, autrement inexplicable, de certaines périodes organiques, d'incubation par exemple, et des périodes astrales. Mais cet état d'organisme marin serait le plus éloigné de nous. Nos ancêtres
immédiats étaient, suivant l'hypothèse bien connue, de race simiesque, velus et barbus pour les deux sexes, les oreilles pointues et mobiles, munis d'une queue, pourvus de muscles spéciaux que nous n'avons plus ; l'os au-dessus du condyle percé d'un opercule par où passait l'artère de l'humérus ; l'intestin prolongé en sac qui est aujourd'hui l'inutile et dangereux appendice ; le pied préhensile, qui dénote des êtres vivant sur les arbres, dans des pays chauds aux forêts touffues ; les canines allongées chez les mâles féroces. A une époque plus ancienne la conformation organique est toute différente, analogue à celles des mammifères de l'Australie ; l'utérus est double conformément à la symétrie primitive ; le cloaque, unique comme chez les oiseaux, expulse toutes les sécrétions ; la paupière nictitante fixe le soleil. Plus haut encore nos ancêtres aquatiques possédaient une vessie natatoire qui est devenue le poumon ; la place des branchies se devine encore à la fente qui existe dans la région du cou de l'embryon humain; les reins sont remplacés par les corps de Wolff, le cœur par une corde pulsatile ; l'organisation rappelle ou ébauche celle de l'amphioxus, le vertébré aquatique le plus humble et le plus ancien.
La seconde partie de l'ouvrage, sur la sélection sexuelle, est une longue analyse des caractères sexuels dans des diverses races animales, notamment chez les insectes et chez les oiseaux. Le principe général que toute cette analyse révèle est l'échec relatif de la sélection naturelle par laquelle seule d'abord Darwin s'était flatté d'expliquer la vie. Beaucoup de faits et par exemple les couleurs brillantes des insectes, le chant harmonieux des oiseaux, ne s'expliquent pas par une utilité immédiate. Il faut y joindre la tendance au mieux esthétique, surexcitée par l'instinct sexuel ; la femelle préfère le mâle le plus beau, le plus fort, le plus harmonieux. Le paon, qui fait la roue pour être préféré, développe dans sa race peu à peu par une sélection d'ordre spécial, les qualités esthétiques que la
femelle réclame. Ainsi l'utilité nutritive, pour ainsi dire, est remplacée par une utilité plus large ; ce qui est luxe pour l'individu est facteur de développement pour la race ; en ce sens la sélection sexuelle est à la fois un correctif et une ampliation de la sélection naturelle.
D'autre part, et dans le même ouvrage, Darwin met en lumière les faits de mimétisme. Beaucoup d'animaux imitent, comme des mimes, par leur couleur et par leur forme, le milieu dans lequel ils vivent. La sauterelle verte, l'ours blanc, le lion fauve, se dérobent dans le sable du désert, dans la glace des pôles, dans l'herbe des prairies ; ils peuvent ainsi plus facilement échapper à leurs ennemis ou surprendre leur proie. Ce mimétisme s'explique pour Darwin parla sélection naturelle. Si beaucoup d'insectes d'une même race, différemment colorés, vivaient dans les herbes, ceux d'entre eux qui étaient par hasard vêtus de vert ont pu survivre plutôt que les autres et perpétuer leur couleur protectrice. Ainsi la sélection sexuelle et mimétique corrige et complète la sélection naturelle.
Enfin, et pour pousser jusqu'au bout la sélection utilitaire, un autre ouvrage de Darwin, l'Expression des émotions est le corollaire de ces mêmes doctrines. Cet ouvrage devait être d'abord un simple chapitre de la Descendance et s'est détaché à mesure qu'il prenait lui-même les proportions d'un livre. L'expression est l'ensemble des jeux de physionomie et des gestes par lesquels l'homme ou l'animal manifestent leurs joies ou leurs peines, et les lois générales de l'expression s'expriment d'après Darwin — comme les lois esthétiques d'après Spencer — par le rapport direct ou indirect qui existe entre l'utilité d'autrefois et l'inutilité d'aujourd'hui. En' premier lieu, lorsque l'homme sauvage était attaqué' et irrité, il se retournait comme un chien pour mordre ; il ouvrait la bouche, retroussait les lèvres et montrait les dents ; et aujourd'hui encore, que l'homme ne mord plus, le môme geste de grincement des dents, qui n'est plus utile à l'attaque ni à la défense, exprime la même
colère : l'expression actuelle est l'abi^éviation inutile d'un acte autrefois utile. Souvent d'ailleurs l'utilité persiste dans la mimique ; une forte voix, des yeux qui lancent des éclairs sont à la fois expressifs et intimidants . Le chat qui fait face au chien en enflant le dos et sifflant se donne un air grand et terrible, et sa mimique est utile pour eff'rayer l'adversaire. En second lieu et par réciproque, si un geste quelconque exprime un sentiment défini^ le geste contraire exprimera par contraste l'émotion inverse : le chat, qui bombe le dos dans la colère, le ploie et l'assouplit dans le frôlement des caresses. Mais ici encore l'utilité naturelle n'explique pas tout, et il y a des faits d'expression qui n'étant ni des actions utiles abrégées, ni leurs contraires, ne rentrent dans aucune des deux lois précédentes. Darwin les reconnaît et les assemble pêle-mêle comme des faits purement organiques que les lois du système nerveux ou circulatoire expliquent seules, et l'on sait qu'aujourd'hui la psychophysiologie donne de plus en plus la prépondérance à ces sortes de faits et dénie peu à peu touie valeur aux lois précédentes. Un exemple resté célèbre est celui par lequel Darwin explique la rougeur de la honte : un homme se sent regardé ; son attention se porte sur les parties de son corps exposé aux regards ; cette attention provoque, par l'influence des nerfs vasomoteurs, l'afflux du sang à ces mômes parties ; sa figure rougit seule parce qu'elle seule est nue et visible. Une femme sauvage, nue jusqu'à la ceinture, rougit sur toute la poitrine. Quoi qu'il en soit de ces détails, Darwin ramène à trois lois, — d'utilité abrégée, d'utihté par contraste, de relations purement organiques, — les faits d'expression, et cette doctrine marque encore, avec l'exception qu'elle suppose, la direction dans laquelle Darwin essaie de donner par l'utile l'expHcation de la nature et les difficultés que lui-même rencontre dans cette tâche.