‹ Auguste ComteChapitre 35 sur 49 · IX. — Les Variations Domestiques · texte numérisé non relu

IX. — Les Variations Domestiques

Le livre des Variations contient deux volumes qui correspondent en fait à doux parties de l'ouvrage bien distinctes. Le premier volume, chapitres là xi, est une s6ric d'analyses de détail, dans laquelle l'auteur passe en revue les principales espèces d'animaux domestiques et de plantes cultivées et se pose pour chacune d'entre elles ce problème très nettement circonscrit : les diverses races de chiens ou de chevaux proviennent-elles d'une race sauvage unique différenciée par la domestication ou de plusieurs races originairement distinctes 't Le problème est circonscrit puisqu'il ne s'agit pas de remonter aux origines primitives mais seulement à ce commencement relatif qui est le passage de l'état sauvage à l'état domestique, et la solution peut n'être pas la même dans toutes les espèiîes. Ainsi toutes nos races de chevaux paraissent à Darwin issues d'un type sauvage unique ; les diverses races de chiens domestiques lui paraissent correspondre à plusieurs races sauvages. Darwin arrive ainsi, pour le problème particulier de dérivation qu'il se pose, à une solution analogue à celle que donnait Buffon pour l'ensemble du problème évolutif : variation limitée.

Pour résoudre ce problème, Darwin institue, à propos de chaque espèce, une enquête d'ensemble. Le traité d'histoire naturelle d'Aldrovando, mort en 1605, lui permet de prendre, comme point de départ, des descriptions historiquement datées et de constater, par les lacunes qu'elles présentent, la formation récente des races nouvelles. Cette formation est duc aux amateurs

et éleveurs qui organisent la sélection naturelle en choisissant par exemple dans chaq ue couvée de pigeons ceux qui ont le jabot particulièrement développé, accumulant ainsi par l'hérédité le type spécifique des pigeons grosses-gorges. Les livres des spécialistes — par exemple V Ornithologie de Charles-Lucien Bonaparte — fournissent les renseignements positifs qui sont nécessaires. Les observations recueillies par les voyageurs, les expériences directes faites par Darwin luimême, de dissection, de pesée des organes, de mesure des parties, achèvent la documentation expérimentale. Le problème enfin est résolu lorsqu'on peut établir, pour employer le langage spencérien, ces deux faits : par quel mouvement d'abord de l'homogène à l'hétérogène une espèce sauvage se différencie entre les mains des hommes ; par quel mouvement ensuite de l'hétérogène à l'homogène se produit le retour atavique à l'état sauvage et à l'unité primitive.

Les chiens employés dans les divers pays chez les civilisés et chez les sauvages rappellent séparément les diverses races de loups qui peuplent ces pays. Les Indiens des régions arctiques possèdent des chiens qui n'aboient pas et dont la férocité est telle qu'à peine se distinguent-ils des loups des prairies. Darwin conclut qu'il n'y a pas une souche sauvage unique de laquelle descendent tous les chiens domestiques, mais plusieurs souches sauvages différemment capturées et apprivoisées. Toutes les races de chevaux présentent, dans quelques-uns des individus qu'elles contiennent, une tendance de retour à la coloration isabelle plus ou moins rayée de bandes parallèles à la façon des zèbres. L'identité du retour dans toutes les races fait conclure à l'identité d'origine d'une souche sauvage unique. L'exemple privilégié de Darwin est celui du pigeon. Nos races domestiques, qui sont au nombre de onze principales, sont d'origine récente. Au xvi® siècle elles différaient moins entre elles que les races de pigeons sauvages ne différaient entre elles à cette époque. Aujourd'hui, au

contraire, ces races domestiques sont tellement différentes, qu'on hésite à les croire apparentées. Les messagers ont pour caractère leur qualité de voiliers, les culbutants présentent dans leur vol une particularité bizarre qui en fait des clowns ; les grosses-gorges étalent un jabot de dinde aux proportions monstrueuses; les pigeons-paons se parent de leur queue dressée en roue d'éventail. Mais toutes ces races se ramènent, par simplification convenable, à un prototype unique dont les divers organes ont été systématiquement exagérés par certaines sélections, réduits par certaines autres ; et les retours de coloration désignent pour ancêtre commun de toutes ces races le pigeon biset, columba livia, oiseau sauvage des régions polaires, au plumage bleu barré de raies noires et croupion blanc. Tel est le procédé que Darwin applique à tous les animaux domestiques, les chiens et les chats, les chevaux et les ânes, les porcs, les bœufs, les moutons, les chèvres, les lapins, pigeons et abeilles, et à toutes les plantes cultivées, céréales et légumineuses, arbres fruitiers et plantes d'agrément. La date d'importation de ces races quand elle est connue, leur généalogie quand elle est possible, tous les faits enfin que l'anatomie ou l'histoire nous révèlent remplissent ce livre, et ce livre est vraiment le répertoire expérimental sur lequel Darwin se fonde pour conclure ensuite des sélections domestiques aux sélections naturelles.

Le second volume, chapitres xii à xviii, est une synthèse dans laquelle sont développées les théories principales de V Origine des Espèces, et nous savons déjà que la sélection naturelle est la première de ces théories. D'après Darwin, la nature procède inconsciemment comme les éleveurs procèdent consciemment, et la conséquence en est une finalité anthropomorphique : toutes les qualités que la nature perpétue dans une espèce sont en général des quaUtés utiles à cette espèce et toute qualité nuisible est naturellement éliminée. On peut donc avec Darwin, comme avec Fénelon, et en

général avec tous les philosophes cause-finaliers du XVII® siècle, se demander à propos de toute chose existante : en vertu de quelle utilité cette chose existe-t-elle ? Et c'est cette théorie par laquelle Darwin se flatte de remplacer toutes les théories différentes de ses précurseurs . Pour Lamarck la girafe est telle parce qu'elle a voulu atteindre sa nourriture et su le faire ; pour Darwin les girafes au cou réduit sont mortes de faim et les girafes au cou développé survivent par l'utilité de ce cou. Mais cette doctrine a besoin d'être complétée ellemême, pour se plier au détail des faits, par de nombreuses explications. L'hérédité d'abord est nécessaire parce qu'elle fixe les caractères acquis par la sélection, et l'hérédité mêlée de contingence ne se produit pas sous une forme unique. Darwin appelle hérédité analogique l'hérédité en quelque sorte divergente qui se manifeste lorsque certains caractères, venus d'un ancêtre lointain et normalement développés chez les collatéraux, apparaissent irrégulièrement dans une ligne qui en est ordinairement dépourvue. Par exemple la couleur des chevaux est uniforme ou pomelée, avec quelques vestiges de rayures, et pourtant ces rayures aujourd'hui atténuées, sont le trait ancestral ; la couleur uniforme en est la déformation régulière ; l'a couleur pommelée£St chez les chevaux, dit Darwin, un exemple rare du fait général qui se passe chez les félins où les rayures du tigre donnent réguhèrement naissance au tachetage des chats. La sélection n'exclut pas les principes de Lamarck et de Geoffroy et une grande influence est exercée sur les êtres vivants par les conditions extérieures. De même les effets de l'hérédité sont complétés ou enrayés par ceux du croisement et enfin une loi générale de dépendances réciproques fait qu'une partie d'un organisme ne peut pas varier sous une influence quelconque sans que les autres parties varient en conséquence ; les corrélations organiques de Cuvier passent ici de l'état statique à l'état de transformation continue. Ainsi se comphque indéfiniment, par l'accès-

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sion de tous les principes antérieurs, le principe, d'abord posé exclusivement par Darwin, de la sélection directe de l'utile : grand exemple de la nécessité où sont les hypothèses humaines, pour rendre compte des faits complexes de la nature, de se plier à la complexité de ces faits.

Le livre enfin se termine par une hypothèse célèbre, le chapitre xxviii, sur l'explication de l'hérédité par pangenèse. Cette explication a été reçue très froidement par les amis auxquels Darwin l'avait communiquée avant l'impression ; elle a été sévèrement jugée par ses adversaires et ses disciples ; et l'on a dit quelfois qu'il importait d'y attacher peu d'importance parce qu'elle serait une hypothèse fugitive, perdue dans un petit chapitre d'un très grand livre.

Ceci est inexact. Darwin tenait à son hypothèse ; la preuve en est qu'il l'a publiée malgré l'opinion contraire de ses amis, et le chapitre où elle se trouve est placé à la fin du livre des Variations comme le couronnement légitime et nécessaire d'un ouvrage qui a pour pivot l'hérédité. On peut donc critiquer l'opinion de Darwin sur ce point : on ne peut pas nier l'importance qu'il y attachait lui-même.

Pangenèse signifie génération du tout par le tout, de chaque partie par chaque partie. Considérée-d'un point de vue général, cette hypothèse a le défaut et la qualité d'être plutôt un exposé verbal des conditions du problème qu'une solution effective ; l'être engendré est l'image dans toutes ses parties de l'être générateur. La tête et les membres d'un enfant ressemblent à la tête et aux membres et aux parties des membres des parents qui l'ont mis au monde. Donc il faut admettre que, de toutes les parties du corps, des effluves matérielles se détachent, plus ou moins analogues aux idoles d'Epicure, et se rassemblent dans les glandes génératrices en sorte que chaque germe vivant contient en lui-même un élément représentatif de chaque cellule du corps. Mais il n'est pas seulement vrai que dans

l'espace la cellule génératrice est le miroir abrégé de toutes les cellules du corps ; cela est vrai aussi dans le temps. L'hérédité est fatale en ce sens que les mêmes phénomènes reparaissent au même âge ; par exemple, la maladie ou la folie éclate chez le père et chez l'enfant au même âge précis. Donc chaque cellule génératrice contient les éléments multiples qui apparaîtront les uns après les autres, comme une bobine sur laquelle seraient enroulées des soies de couleurs diverses qui apparaîtront dans leur ordre au fur et à mesure qu'on les déroule. L'objection, dit Darwin, est qu'on ne conçoit pas comment un si grand nombre d'effluves peuvent parcourir à tout instant tous les organes du corps et se réunir en si grand nombre et en si extrême petitesse dans chacune des cellules génératrices que le corps contient ; mais rappelons-nous que toute grandeur comme toute petitesse n'est que relative ; une parcelle invisible dégage des parfums, c'est-à-dire des particules invisibles qui se répandent dans toutes les directions ; l'objection du grand et du petit est anti-philosophique au premier chef, et en effet — et sans se flatter de soutenir une doctrine que les savants positifs peuvent seuls affermir ou ébranler avec compétence, — notons du moins que, si les apparences de la matière sont les formes sous lesquelles les phénomènes mécanistes s'enregistrent, il n'est pas absurde d'enfler au delà des perceptions sensibles les limites de l'infiniment petit pour construire sous forme d'image le mécanisme embryonnaire. La véritable objection est d'ordre plutôt finahste. La conception de Darwin a quelque chose de trop compliqué à la fois et de trop simpliste ; on y retrouve les esprits animaux de Descartes multipliés par la durée de la vie. Et nous avons aujourd'hui le sentiment net que les choses de la vie ne s'expliquent pas par un mécanisme aussi brut, parce que ce mécanisme aurait besoin d'être trop compliqué pour répondre aux complications de la vie. La pangenèse participe de l'emboîtement des germes et se heurte aux mêmes

répugnances de l'esprit à concevoir la vie, qui est à tout moment création nouvelle, sous forme d'emmagasinement toujours préalable. C'est la foi dynamique de l'esprit qui proteste le plus vivement contre l'application d'un mécanisme aussi brut aux formes de la génération et de la vie.

CUABLBS DARWIN

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