XII. — Après Darwin
Nous n'avons pas à retracer l'histoire du darwinisme après Darwin ; nous distinguerons seulement, dans l'évolution de celte doctrine, les étapes principales qui ont successivement marqué l'attitude de l'attention publique à son égard.
Dans un premier état des esprits, on voit se continuer simplement les discussions commencées du vivant de Darwin entre transformistes et non transformistes. En Angleterre, Huxley (f 1895) et Romanes (f 1894) sont les représentants les plus complets du pur Darwinisme. Au point de vue scientifique, Huxley cherche surtout à montrer quelle est la place de l'homme organique dans l'échelle de la zoologie et quels rapports il y a lieu d'établir, d'après lui, entre la constitution humaine et celle des grands singes anthropomorphes. Romanes s'attache de préférence au problème mental ; il trace une échelle graduée et chiffrée du développement possible des facultés intellectuelles, et il dispose les animaux sur les divers degrés de cette échelle pour aboutir à la fin à l'homme lui-même.
Au point de vue philosophique, Huxley, créateur du terme agnostiscisme^ est un adversaire à la fois du positivisme de Comte et du dogmatisme des religions révélées ; les formes matérielles de la vie sont le langage parlé par l'esprit et le progrès moral consiste dans une réaction incessante contre le déterminisme cosmique. Romanes projette, par un raisonnement d'analogie nommé éjection, dans les animaux inférieurs en proportion de leur développement mental, les caractères psychiques qui sont l'essence de l'homme, et
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explique l'univers par une activité spirituelle, ultrapersonnelle ; cette activité se manifeste dans la série des êtres inférieurs comme une finalité inconsciente^ pour converger dans l'homme.
D'autres penseurs se rattachent au darwinisme aveci une plus grande indépendance. Ainsi Lubbock, philosophe et savant, et homme d'Etat, étudie tour à tour la civilisation des hommes préhistoriques, les mœurs des insectes, les conditions mentales du bonheur, et, mettant en relief l'infinie diversité des organes qui font varier chez les divers êtres les aspects différents du monde, aboutit à une sorte d'éclectisme, suivant lequel le bonheur, c^est-à-dire le but de la vie, consiste dans la satisfaction de toutes les tendances de l'àme, scientifiques et mondaines, esthétiques et morales, religieuses même jusqu'aux confins du christianisme.
Cette préoccupation religieuse, qui est l'expression particulière d'un besoin métaphysique profond et général, apparaît surtout chez les adversaires de Darwin. Le zoologiste et théologien Mi vart a écrit, contre Darwin lui-même, en 1875, la Genèse des Espèces, où il fait de la sélection naturelle une des causes réelles, entre plusieurs autres, des apparences multiples du monde organique, mais lui refuse le rôle prépondérant et unique qui lui est attribué par Darwin, parce que, dit-il, la sélection est contredite dans certains cas par des faits opposés et parce qu'elle explique la survivance, mais non pas l'acquisition, des gains utiles à la race. Mivart admet un mélange de création surnaturelle, par laquelle Dieu produit les types essentiels, et de création naturelle ou plutôt de dérivation suivant laquelle les êtres sont doués par Dieu d'une tendance innée au changement, et ce changement se produit par transformation subite sous l'action des circonstances favorables. Mais c'est surtout Richard Owen, 1803-1892, élève à Paris de Cuvier, et surnommé le Cuvier anglais qui, dans ses Conclusions générales (Anat. des Vertébrés^ 1868) pose le double problème scientifique et philosophique/
Les espèces sont en nombre infini et leur création ne peut pas être expliquée par une série décousue d'autant de volitions de Dieu. Ces volitions multiples sont remplacées par un acte de vouloir unique qui comprend, comme disait Malebranchc, toutes les vues particulières dans une vue unique, si l'on admet l'hypothèse dérivative. Les types créés sont doués d'une tendance innée à s'écarter du type primitif; la structure se différencie d'abord brusquement, suivant par exemple que les feuilles d'une plante aquatique sont immergées dans l'eau ou aériennes ; les habitudes suivent. Lamarck, au contraire, indiquait l'ordre inverse. De même que les transformations sont brusques, de même est brusque le passage opéré par un vouloir divin sous forme de génération spontanée, mais non pas décousue, des composés physiques et chimiques, privés de vie, à ces mêmes composés devenus vivants. L'hypothèse dérivative apparaît ainsi chez Mivart et chez Owen comme un transformisme limité, interprété par la métaphysique dans un sens qui prévient contre toute confusion matérialiste et mécanique.
Dans le même esprit l'émule de Darwin et son rival le plus estimé. Russe! Wallace, s'est séparé du transformisme pour des raisons du même ordre au moment de l'appliquer à l'homme lui-même. Dans ses Essais de sélection naturelle^ 1870, il intitula un chapitre : « limite de la sélection naturelle appliquée à l'homme » ; et sa doctrine est la suivante : la sélection naturelle explique l'acquisition d'un avantage immédiat pour l'espèce qui en est pourvue ; mais, lorsqu'on passe de l'organisation animale à celle des hommes, les traits nouveaux qui apparaissent et qui prédisposent l'homme à une vie psychique ultérieure sont au contraire, dans les premiers temps de leur existence, une cause d''infériorité physique dans la lutte pour la vie et par conséquent nuisibles ; leur utiiilé n'apparaîtra qu'à la suite pour les justifier ; donc il faut supposer, non pas un drainage mécanique des utilités immédiates, mais
une prévision finaliste des utilités à venir, un plan préformé et une providence. En Amérique, un autre ami de Darwin, Asa Gray, apporte à sa doctrine des réserves analogues et affirme, dans ses articles de 1860 consacrés à VOrigine, l'existence d'un dessein finaliste, préformateur de toutes les variations individuelles.
Dans la même Amérique, un naturaliste d'origine suisse, Louis Agassiz, élève de Cuvier, a été le représentant pour ainsi dire officiel de l'antidarwinisme. Outre ses articles de 1860 dans le Silliman's Journal (journal américain de sciences et arts), il expose tout du long, dans son livre sur la Classification des Espèces (1859 et 1869), les thèses fondamentales par lesquelles le dogme de la fixité s'oppose au dogme du transformisme. D'après Agassiz, les espèces animales se répartissent dans les quatre groupes de Cuvier, vertébrés, annelés, mollusques, rayonnes, qui sont, non pas issus les uns des autres, mais simultanément ordonnés les uns par rapport aux autres, et ces groupes se divisent de même en espèces irréductibles. Le darwinisme résulte d'une faute de logique par laquelle, au lieu d'aller des faits aux idées, on pose à priori l'idée d'un développement préconçu et l'on trie ensuite les faits d'après cette idée ; le darwinisme est un retour d'une certaine sorte à Tilluminisme d'Oken et de Schelling, qui suppose entre les faits donnés dans l'expérience une liaison métaphysique préjugée. En réalité, d'après Agassiz, le monde est un système total de coordonnées qui sont, pour employer ici les termes de Berkeley, le langage d'un esprit divin préformateur et providentiel. Mais cette idée -de plan universel admise dans l'espace, si on l'applique au temps, ne suppose-t-elle pas, dans une théorie plus ou moins leibnizienne, une filiation relative, une dérivation des espèces suivant certains types distinctement établis ? Cette position est celle d'un géologue belge, Omalius d'Halloy, qui se réfère à la loi de continuité pour
trouver partout, dans le règne organique ou inorganique, des séries sans lacunes, accommodant entre elles les théories scientifiques et bibliques par un transformisme relatif qui exclut, comme indignes de Dieu, les créations décousues, et qui n'est pas le darwinisme puisqu'il se suspend à l'idée absolue des types, des lois et de Dieu.
En Allemagne, nous avons à plusieurs reprises déjà nommé Haeckel, le célèbre naturaliste d'Iéna, le plus intransigeant de tous les darwinistes. D'une manière générale la physiologie allemande, dominéeau xvni^ siècle par le grand nom de Haller, qui sépare le premier la science biologique de l'art médical, et distingue par l'irritabilité les tissus vivants delà matière brute, la physiologie allemande se rattache au xix^ siècle à Jean MuUer, disciple de Kant etélèvedeCuvier. La doctrine de la spécificité des nerfs part de ce fait que le nerf optique ébranlé réagit toujours par un phénomène de vision, le nerf acoustique par un phénomène d'audition et ainsi de suite ; et Muller en conclut une sorte d'indépendance du sujet physiologique par rapport aux excitants matériels du dehors, analogue à l'indépendance du sujet kantien qui conforme les objets à sa propre nature au lieu de subir la leur. En fait l'enseignement de Muller, qui portait au plus haut degré l'idée de physiologie autonome, a donné naissance à toute une série de savants parmi lesquels Wagner, Helmholtz, Dubois-Reymond, Virchow, sont les plus illustres. Rodophe Wagner est dans l'école le représentant attitré d'un spiritualisme plus ou moins inspiré de Schelling et le point de départ d'une école de psychophysiologie à laquelle Wéber, Fechner, Lotze, Wundt se rattachent de proche en proche ; école caractérisée par l'indépendance qu'elle établit toujours — au contraire du darwinisme — entre les fonctions supérieures de l'esprit et leurs conditions intérieures.
Helmholtz a particulièrement développé, dans l'héritage de Jes^n'^luller, l'étude-M^s^nsations de la vue et
de l'ouïe ; il a en même temps donné, au principe de la conservation de l'énergie de Mayer, une importance physiologique qui peut le faire considérer comme un des anneaux qui conduisent, sinon au darwinisme luimême, du moins à ces lois générales d'équivalence que le dar^'inisme invoque par la bouche d'Haeckel comme un des points de sa doctrine. Emile Dubois-Reymond est l'expérimentateur qui a créé l'étude des phénomènes électriques et magnétiques dans l'organisme, et Virchow est l'auteur de la pathologie cellulaire. Haeckel a été, à Wurtzbourg, un élève de Virchow. Quelle est l'attitude de ces trois savants ?
La théorie cellulaire est cette doctrine, aujourd'hui fondamentale, qui admet que l'organisme est une république d'éléments individuels, les cellules, douées d'une vie propre et dont la collectivité constitue la vie de l'être tout entier. Cette doctrine a été fondée en 1838 et 1839 par Schleiden pour les plantes et Schwann pour les animaux ; elle présuppose en droit une théorie antérieure qui est celle du français Bichat, et qui considère les divers tissus de l'organisme comme des éléments anatomiques homogènes doués d'une vie propre. Ainsi l'être vivant qui frappe nos regards se décompose en tissus, ces tissus en cellules, et les cellules sont l'élément dans lequel on trouve, avec les phénomènes ultimes des êtres vivants — sécrétion et assimilation, dégénérescence et croissance — l'explication ultime de la vie. Virchow, en étudiant les cellules à l'état de santé et de maladie, a tiré de cette doctrine les conséquences fécondes dont elle était grosse. Virchow est en même temps un anthropologiste amené, par l'étude des squelettes et des crânes, à étudier directement le problème des origines humaines ; mais arrivé à ce point il refuse de marcher avec Darwin, et, dans un discours célèbre de Munich, se sépare avec éclat d'un système qu'il juge trop conjectural et non positif.
Haeckel riposte à son ancien maître, dans lequel il croit voir un renégat et pour un peu un sénile, par sa
défense du darwinisme. Pour Haeckel le darwinisme a la valeur d'un dogme scientifique, philosophique, et, Ton peut dire, religieux.
Dans le domaine des faits positifs la compétence de Haeckel et les services rendus par lui à la science sont incontestables ; ses recherches d'embryogénie, qui l'ont conduit, à la théorie de la gastrée et de la morule, ont été le développement concluant des travaux de Baer ; dans le domaine des hypothèses scientifiques il se signale par une ardeur audacieuse et par là même moins sûre ; il a construit l'échelle des degrés par lesquels, suivant lui, l'homme se rattache aux primitives monaires, êtres organisés absolument simples, par l'intermédiaire des invertébrés, des vertébrés et des singes. En matière philosophique et religieuse, il est un croyant d'athéisme qui prend les allures du prosélytisme le plus fougueux et non plus de la discussion patiente et expérimentale ; les éléments de vérité qu'il y a dans la doctrine évolutionniste lui ferment les yeux aux éléments contraires qui ne sont pas moins évidents aux yeux de ses adversaires, ni moins respectables. On comprend donc que ses émules ou ses maîtres, Virchow, Dubois-Reymond, aient été ses adversaires. Le monisme de Haeckel est une sorte de matériaHsme net et tranchant qui contraste avec l'agnosticisme de l'école anglaise ouvert sur l'infini.
C'est dans cet esprit d'agnosticisme au contraire, plus ou moins issu du kantisme, que Dubois-Reymond admet, entre les divers degrés de l'univers que la science étudie, des solutions de continuité qu'aucune doctrine scientifique ne saurait combler ; les énigmes de l'univers : la liberté, la pensée, la vie, sont des complexes, irréductibles aux simples, devant lesquels Dubois-Reymond s'arrête, bien éloigné par là du monisme de Haeckel et à plus forte raison du matérialisme de Feuerbach et de Strauss.
En réalité, les solutions données au problème de l'origine de la vie et des espèces vivantes varient avec les
diverses sciences qui sont en jeu. La biologie, qui étudie les fonctions abstraites et collectives, n'incline pas l'esprit vers les mômes conceptions que la zoologie et la botanique, sciences concrètes des individus et des groupes. En France, la série biologique au xix® siècle est représentée par les noms illustres de Bichat, de Claude Bernard, de Pasteur, antérieurs à Darwin ou contemporains. En un sens la doctrine de Bichat sur les propriétés des tissus et des organes comme facteurs delà vie ; les leçons de Claude Bernard sur l'identification des phénomènes de la vie chez les animaux et les plantes et sur les conditions mécaniques qui font ressembler un rotateur desséché à un corps mort, un organisme malade à une locomotive avariée ; les expériences enfin de Pasteur qui relèguent la génération spontanée dans le môme néant scientifique que le mouvement perpétuel ou la quadrature du cercle, toutes ces découvertes, imbues d'esprit positif, préparent l'ambiance du transformisme qui n'est dans une certaine direction qu'un pas de plus vers l'unité conceptuelle et abstraite qui est le but de toutes les sciences. Mais d'autre part l'antagonisme que Bichat établit malgré tout entre les forces de la vie et les forces physico-chimiques ; le rôle nécessaire que Claude Bernard réserve à l'idée directrice, c'est-à-dire métaphysique ; la distinction bien connue que Pasteur établit entre ses croyances spiritualistes et religieuses et les conséquences contraires que tels de ses disciples déduisent de ses propres découvertes ; toutes ces réserves sont l'expression fidèle d'un état d'espritqui est légitime parce qu'il correspond bien à la complexité des choses en présence : les parties élémentaires d'un tout ne sont pas — dissociées — ce tout lui-même ; leur rapprochement purement mécanique est une dissociation contiguê, et par conséquent le tout suppose un dynamisme dont il n'est pas rendu compte par ses éléments mécaniques.
Dans le domaine de la zoologie les mêmes oppositions
se produisent. Les anthropologistes sont par excellence les disciples de Darwin ; Boucher de Perthes est le premier en date ; l'école d'anthropologie de Paris avec Broca, avec Létourneau, avec Mathias Du val est l'organe pour ainsi dire officiel du transformisme. Le Muséum, où dominent les souvenirs français de Buffon et de Lamarck, oscille entre les formules diverses. D« Quatrefages, élève de Milne-Edwards, a été dans cet établissement le modèle des adversaires courtois et décidés. Par son grand ouvrage sur les Métamorphoses des animaux^ il ouvre la voie à une conception synthétique de la vie dont le darwinisme est une forme particulière et peut-être plus étroite ; dans les livres qu'il consacre aux émules de Darwin ou à ses précurseurs, il expose les motifs qui déterminent son attitude expectante et provisoirement négative. En fait le darwinisme s'appuie sur une fausseté scientifique qui est la confusion de l'espèce et de la race ; il existe des espèces distinctes, dont les membres ne se fécondent pas réciproquement ou ne peuvent se féconder que pendant un temps très limité, pour revenir après quelques générations à la séparation originelle. En droit le darwinisme est une hypothèse de la transmutation des métaux et des espèces, un alchimisme, et les preuves qu'il puise dans la continuité des formes organiques sont les mômes qui peuvent être invoquées par toute doctrine imaginative, par Bonnet, disciple de Leibniz, pour l'emboîtement des germes, par Oken, disciple de Schelling, pour la dichotomie des formes vivantes. L'idée générale de synthèse des formes organiques est celle aussi qui anime les ouvrages de Lacaze Duthiers, professeur au Muséum et à la Sorbonne, et cette synthèse aboutit à un transformisme transfiguré chez Edmond Perrier, son élève.
Edmond Perrier, titulaire de la chaire de Lamarck, se sépare nettement du monisme de Haeckel, parce qu'il maintient dans les Colonies animales la distinction vitaliste du protoplasma vivant et du composé chimique.
lOfi CHARLES DARWIN
II dérive de Milne-Edwards par l'usage qu'il fait de la différenciation des fonctions pour expliquer par elle la différenciation des organes peu à peu intégrés en organisme nouveau. Dans cette thèse, un organisme très intégré comme le mammifère actuel s'explique par la coalescence des anneaux successifs qui sont encore distincts dans les vertèbres ; le type annelé présente une forme inférieure dans laquelle les parties se juxtaposent bout à bout, les formes embryonnaires du nauplius et de la trochorphère sont pour les mollusques et pour les vers l'élément primitif qui sert de point de départ et de centre à la série des acquêts zoologiques ; les coraux et les plantes sont des colonies qui bourgeonnent, les éponges sont les associations les plus simples de tissus hétérogènes soudés entre eux ; d'une manière générale la vie que nous nous présentons toujours sous sa forme animale la plus élevée et la plus condensée se diversifie à l'infini ; croissance et bourgeonnement, reproduction sexuelle et asexuée, génération directe ou alternante, animaux fixés ou mobiles, parasites et migrateurs, larves et chrysalides, vie latente et vie manifeste, embryons et adultes, formes de toutes espèces qui se plient à tous les milieux, tel est le spectacle mouvant, réfracté dans tous les miroirs de l'univers, dans lequel il faut que le zoologiste découvre l'ordre et la loi ; et l'hypothèse d'une création progressive, qui enveloppe et dépasse le transformisme, n'est pas autre chose qu'un fil conducteur capable d'orienter l'esprit à la recherche du secret du monde et des pensées de Dieu.
Mais toutes ces doctrines, plus ou moins apparentées au darwinisme, ne sont pas l''expression immédiate ni l'héritage direct de l'enseignement de Dan^dn. Nous reviendrons à une lignée plus immédiate en disant quelques mots des deux grandes fractions entre lesquelles se partagent, dans ces dernières années, l'école transformiste avec l'américain Cope (f 1895) et l'allemand Weismann, professeur à Fribourg, tous deux
connus de Darwin et figurant dans sa correspondance.
La doctrine de Cope est le néo-laraarckisme. L'évolution est, dans cette doctrine, la série des progrès acquis par les espèces animales ; ces progrès résultent de transformations successives fixées par l'hérédité ; ces transformations s'effectuent sous une double influence ; c'est, d'une part, l'action des milieux ; par exemple le degré de salure ou d'oxygénation de l'eau marine, qui agit directement sur les tisssus et sur la structure ; c'est, d'autre part, l'usage et le non usage des parties : un excès d'énergie physiologique développe les défenses des mammouths, un défaut d'usage atrophie les membres des reptiles.
Enfin ces transformations se fixent et s'accumulent parce que chaque génération hérite des caractères nouveaux acquis par la génération précédente. A mesure qu'un homme par exemple devient plus alcoolique, les cellules de germination qu'il contient s'imprègnent du même caractère et le transmettent accru. Remarquons seulement que, dans chaque branche ou série d'espèces, les types les plus élevés sont à la fois les plus définis et les moins plastiques ; en sorte que le progrès a lieu par régression perpétuelle. Ce sont les formes les plus basses et non pas les plus parfaites des reptiles qui donnent naissance aux oiseaux. Toute cette théorie : influence du milieu, usage des parties, hérédité des caractères acquis, progrès des espèces relève de Lamarck.
Au contraire, la théorie de Weismann se nomme le néo-darwinisme parce qu'elle reprend et isole, pour la porter à son plus haut point d'absolutisme, la thèse de la sélection pure en excluant tout le reste et notamment ce qu'on appelle l'hérédité des caractères acquis. La sélection explique à elle seule toutes les variations des espèces ; or la sélection n'est pas autre chose que le triage qui s'opère entre plusieurs qualités coexistantes et n implique absolument pas l'acquisition ou création de quahtés nouvelles. La thèse qui fait l'originalité de Weismann se formule ainsi : les qualités acquises par
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un individu pendant sa vie ne se transmettent pas à ses descendants. Cette formule de la non-hérédité des caractères acquis a donné lieu aux plus difficiles discussions. Pour Spencer, nier qu'une espèce puisse acquérir à chaque génération nouvelle des qualités nouvelles que cette génération transmet aux suivantes, c'est rejeter l'évolutionnisme. La difficulté est d'abord de poser bien le problème. Le germe d'une maladie peut être, dans mon organisme, hérité du premier ancêtre de ma race, et le fait qu'il éclate seulement chez moi et chez mon fils ne prouve pas que je l'aie acquis et non hérité. Pour prendre d'abord, à titre de simple comparaison, des exemples dans le monde moral, si l'on voit apparaître un homme vertueux qui a des descendants de plus en plus vertueux, cela ne prouve pas pour Weismann que la vertu s'acquiert par l'effort successif des individus, mais que, par le jeu du drainage, des éléments de vertu, mêlés chez les premiers ancêtres à des éléments plus nombreux de vices, sont maintenant réunis en plus grand nombre, et toutes les modifications que nous attribuons à des acquisitions nouvelles résultent du mélange et du croisement des individus, à peu près comme dans un jeu de cartes également formé de noires et de rouges, il peut arriver, par des coupes successives, que telles espèces de cartes se massent plutôt que d'autres entre les mains de tel ou tel joueur.
Arrivé à ces termes on se demande si le problème n'a pas changé de nature et s'il n'échappe pas au ressort des physiologistes. Toute chose se passe comme si les individus acquéraient des qualités nouvelles ou comme s'ils drainaient, dans des combinaisons nouvelles, des formes anciennes ; et le choix entre les deux hypothèses, si toutes deux répondent aux faits constatés, devient affaire de raison plutôt que d'expérience. L'expérience donne- t-elle au moins des explications et Weismann a-t-il le droit d'en conclure, dans tous les cas où il est certain qu'une qualité est acquise par l'individu, qu'elle ne se transmet pas à la race ? Les mutilations en général
ne se transmettent pas et les Chinoises s'estropient les pieds de génération en génération sans produire une race aux pieds naturellement déformés ; mais quelques cas sont cités — un coq borgne, une jument au pied tendu — de transmission effective. Les chevaux anglais de 1796 à 1824 ont fourni dans les courses un accroissement de vitesse de 26 secondes par mille : ce résultat est-il dû à ce qu'ils ont acquis par l'exercice et transmis par l'hérédité une plus grande puissance des muscles intéressés dans la course ? ou à la forme meilleure du dressage? ou simplement à la sélection, tous les chevaux primésou presque tous descendant depuis un demi-siècle, disent les éleveurs, d'un même étalon ? Les éleveurs admettent qu'ils ne peuvent pas créer dans un coq par exemple un caractère nouveau tel que la queue à longues plumes ; mais que, lorsque ce caractère est enfin apparu, si faible soit-il, la sélection le développe infiniment. N'est-ce pas admettre que si, dans un peloton de soie, on espère trouver toutes les couleurs que l'on cherche, on ne peut pas provoquer l'apparition d'un fil vert si aucun n'est vert ; mais si un fil vert existe, si court soit-il, il sera possible de le dévider sur une longueur infinie? Ou la sélection est un drainage mécanique et elle n'explique pas plus l'accroisement que l'apparition ; ou elle est productive des qualités nouvelles et non pas drainage mécanique. La théorie de Weismann semble confirmer l'objection faite au darwinisme d'être un retour à l'emboîtement des germes et à l'harmonie préétablie. S'il ne dépend pas d'un homme, en travaillant à devenir plus vertueux, de rendre sa descendance plus vertueuse, il faut déclarer que la vie véritable — la vie qui crée des vivants — n'est pas en nous, mais hors de nous, dans les ancêtres privilégiés desquels toutes ces qualités découlent par croisements répétés ; et l'on aboutit à ce paradoxe — plus miraculeux qu'un miracle — le dynamisme, c'est-à-dire l'action, chez les ancêtres, la passivité mécanique chez les descendants ; ou plutôt encore nos ancêtres étaient passifs comme
nous-mêmes et la vie des vivants n'est qu'apparence. Enfin la théorie de Weismann sur la non-hérédité des caractères acquis se lie à une théorie de l'hérédité dite du plasma germinatif. Dans cette théorie, en partie au moins acceptée par Cope, un être vivant tel que l'homme se décompose en deux parties foncièrement distinctes. L'une est le corps proprement dit, sôma^ qui grandit, décUtie et meurt ; l'autre est le germe, germen, qui se transmet du père à l'enfant et qui est immortel. Toute substance vivante ou plastique s'appelle un plasma. Le plasma germinatif et le plasma somatique sont les deux éléments, immortel et mortel, de l'être vivant. En d'autres termes, la conception ordinaire est qu'un homme vit et meurt et donne naissance à un germe distinct de lui qui vit et meurt, et ainsi de suite ; la conception de A^'eismann est plutôt que dans tout homme il y a une partie mortelle et l'autre immortelle. Cette partie immortelle, devenue l'enfant, se décompose à son tour en deux parties, mortelle et immortelle, et ainsi de suite à l'infini.
Supposez une masse restreinte de farine qui, pétrie et mouillée, se gonfle aux dimensions d'un pain ; la plus grande partie de ce pain va disparaître ; une petite partie jouera de nouveau le rôle de la masse restreinte qui grandit, se scinde et ainsi de suite. L'immortalité, ou plutôt la continuité de la semence établit la continuité de l'espèce et cette distinction est le principe sur lequel Weismann fonde son système, parce que, dit-il, les caractères acquis par le sôma sont trop transitoires et superficiels pour affecter le germen. La, théorie de Weismann très ingénieusement fondée sur la découverte relativement récente de l'expulsion des globules de l'œuf fécondé — comme s'il fallait, lorsque deux êtres se croisent, que la nature dédouble leur produit pour que ce produit soit simple et non pas double — est compliquée à l'excès par l'invention schématique de toute une série d'éléments au moyen desquels Weismann essaie de concevoir le mécanisme interne de la
fécondation. Cette théorie fait penser à des spéculations abstraites et scolastiques sur les principes de quiddité et d'individuation, et paraît être la mise en relief de ce qu'il y a en effet d'hypothétique et d'à priori dans les thèses du darwinisme.