XIII. — CONCLUSION
En résumé le darwinisme est une certaine forme entre plusieurs possibles, du transformisme qui est lui-même une forme de l'évolution. Quelque jugement qu'on doive porter plus tard sur la valeur de l'hypothèse darwinienne, Darwin est venu à son heure, après son aïeul Erasme, après Lamarck et Gœthe, parce que les synthèses de ses précurseurs, desservies par un état encore embryonnaire de la science biologique, déconcertaient les esprits positifs par le mélange qu'ils offrent de divination et de chimère.
L'hypothèse de la sélection naturelle est un terrain plus solide, parce qu'elle suscite des observations et des expériences qui sont elles-mêmes des éléments de progrès pour la recherche, et la gloire réelle de Darwin sera toujours d'avoir imposé le problème de l'Origine des espèces d'une façon telle qu'il est descendu enfin des régions vagues de Timagination dans le domaine précis de la pensée et qu'il ne sera plus permis à la science positive d'en détourner ses regards.
Mais précisément le fait de mettre ainsi, sous les regards des moins attentifs et sous sa forme la plus tangible et brutale, la question du compagnonnage possible de l'homme et des bêtes, devait avoir pour conséquence, en faisant sentir l'imminence d'une parenté possible, de soulever dans l'homme toutes les répugnances instinctives contre une solution qui semble l'abaisser. Il se passe pour Darwin quelque chose d'analogue à ce qui s'est passé pour Galilée . Le système de Copernic, présenté sous une forme très mathéma-
tique et abstraite, n'exposait pas aux regards de tous la révolution accomplie. La lunette de Galilée, en faisant voir, et, si l'on peut employer ici cette métaphore, en faisant toucher du doigt le mouvement des planètes, la position du soleil et colle de la terre, posait un antagonisme visible et tangible entre la science nouvelle et les traditions anciennes. De même, pourrait-on dire, les théologiens et les prédicateurs n'ont-ils pas maintes fois mis en relief tout ce qu'il y a dans l'homme de l>estialité et de bassesse ; l'homme est fait de chair et de sang, de poussière et de boue, et les fortes paroles de Pascal, comme les formules de la liturgie, passent sur nous sans nous émouvoir parce que nous n'y voyons que des métaphores ; le darwinisme transforme ces métaphores en réalité.
Pour garder dans la querelle le calme qui convient à une discussion scientifique, il faut réagir d'abord contre les associations d'idées qui paraissent attachées aux racines les plus profondes de l'esprit et qui sont souvent superficielles et vaines. Sans doute la différence de signification est grande entre cette formule : souvienstoi que tu es poussière, et cette autre : tes premiers ancêtres étaient de race simiesque. Dans le premier cas, l'homme est considéré comme une âme qui est hée à un corps et peu importent les éléments matériels dont ce corps est fait : il est l'instrument de l'âme et rien de plus. Dans le second cas, il y a un ordre de génération de l'animal à l'homme qui établit une liaison causale du singe physique et psychique à l'homme actuel, de Tâme du singe à l'âme de l'homme. Ces difficultés, en un certain sens, ne sont pas nouvelles dans la théologie, et le problème de l'âme des betes, de leur destinée et de leur fin a défrayé les discussions sous le règne du thomisme et de l'aristotélisme, avant que Descartes ait supprimé la difficulté en supprimant l'âme des bêtes. Maintenant que la question se présente sous une forme nouvelle avec le darwinisme, il faut, pour la traiter en rigueur, établir d'abord quelques points préalables.
Le premier de tous est cette idée qu'en aucun cas la religion ne doit se mettre en opposition avec une hypothèse scientifique — si cette hypothèse est scientifique et non métaphysique — dans des termes tels que la démonstration ultérieure de la vérité puisse paraître une victoire sur l'esprit rehgieux ou spiritualiste.
Il s'agit ici de domaines différents. La science a son champ d'étude, ses instruments, ses preuves ; il ne faut opposer aux raisons scientifiques que des raisons scientifiques. Quels que soient les faits positifs ainsi établis, la métaphysique seule sera capable de les interpréter en dernier ressort et l'on pourrait dire que l'attitude du vrai philosophe, en face du transformisme, est de considérer d'abord comme indiff'érente la solution de fait qui interviendra un jour ou l'autre, parce que, s'il est exact que certains aperçus nouveaux de la science retentissent en élargissement de la philosophie, il est exact aussi qu'aucune métaphysique n'est restreinte dans des hmites assez étroites pour trouver des gênes plutôt que des aides dans l'essor des sciences. Il ne faut donc voir dans les discussions transformistes que ce qui s'y trouve réellement, c'est à savoir une compétition entre plusieurs hypothèses scientifiques — peut-être vraies, peutêtre fausses, peut-être positives, peut-être chimériques — qui aspirent à l'existence. Et de même que nous ne devons pas imposer à la science objective des conditions qui lui sont étrangères, de même nous ne devons pas accepter d'elle un rôle de tutelle sur l'esprit qu'elle ne saurait avoir.
Or le rôle de la science et des formes dans lesquelles la science se meut est exagéré quand on confond trop les formes de l'espace et du temps avec celles de la causation et de la finalité. Cela est évident pour l'espace ; personne n'aurait l'idée de dire, parce qu'un îiomme chemine à côté d'un singe, que l'homme est pour cela le singe ou partie du singe ; et c'est pourquoi nous admettons le parallélisme de l'âme et du corps sans absorber pour cela l'àme dans le corps, mais il faut
faire dans la même direction un pas de plus et dire : l'ordre de succession dans le temps n'est pas un ordre d'identité ou de causation, ou plutôt le rapport de condition à conditionné, qui s'établit entre l'antérieur et le postérieur, n'absorbe pas le conditionné dans la condition, et peu importe en ce sens que le règne humain ait pour précurseur le règne animal si quelque ditîérence essentielle, auquel un préjugé matérialiste nous empêche de donner toute sa valeur, sépare absolument un règne d'un autre.
Que dire surtout dans une doctrine où l'espace et le temps étant des formes subjectives de l'esprit, ce passé de l'histoire doit s'interpréter dans un sens tout idéal, éloigné de toutes nos manières usuelles de voir et de concevoir ? De même que le matérialisme aboutit, dit Schopenhauer, à un immense éclat de rire parce qu'il construit Tesprit sur la matière qui est un produit de l'esprit, de même la réponse péremptoire à faire aux conséquences illégitimes tirées de l'hypothèse transformiste c'est que cette hypothèse n'a pas de sens fen dehors d'un ordre purement abstrait de conditionnements, qui ont pour fin dernière et pour moteur interne la vie de l'esprit. Et même, à traiter l'hypothèse comme positive, les exigences de l'esprit ne doivent pas être niées ou supprimées. Il y a entre les divers degrés de la nature des étages qui ne se franchissent pas sans hiatus. Si des qualités apparaissent telles que la moralité, la religiosité, la liberté, le transformisme n'a pas plus le droit d'en faire table rase qu'il n'est permis au savant en général de confondre l'existence avec la perception de l'existence, l'objet avec le sujet. Pour toutes ces raisons, le darwinisme doit être considéré comme une hypothèse d'un certain ordre qui a pour conséquence d'établir dans la nature, sous de certaines conditions, la continuité leibnizienne, de faire régner l'ordre non seulement dans les formes de l'espace mais dans les formes du temps. Cette doctrine de Leibniz s'inspire elle-même d'une tendance naturelle et légitime à retrou-
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ver partout Tordre dans le riîel, l'esprit dans la matière, le moral dans le géométrique, et en ce sens le succès du darwinisme s'explique autant par la tendance spontanée qui porte les hommes à la recherche des harmonies spirituelles que par l'esprit contraire de négation à outrance. Il reste donc à se demander simplement si le darwinisme est en effet, comme hypothèse, une poussée actuelle et irrésistible de l'esprit scientifique et s'il est, dans les termes que lui-même pose, la seule manière possible d'exprimer dans l'ordre des faits les principes de l'harmonie leibnizienne.
Considéré comme hypothèse scientifique, le darwinisme est d'abord l'affirmation que le devenir des espèces s'explique par la loi unique de la sélection naturelle, et que par conséquent un mécanisme pur, agissant du dehors sur les animaux et les plantes comme le van agit sur le grain, produit toutes les différenciations successivement apparues dans la nature organique.
Nous avons vu quelles difficultés cette assertion soulève chez les partisans mêmes du transformisme. La sélection agit pour maintenir une modification une fois apparue, mais ne crée pas cette modification : elle est dans tous les cas un principe purement formel et régulateur et non pas constitutif d'existences nouvelles. Il lui faut ajouter autre chose : variation fortuite ou adaptation causale au milieu, ou tendance au progrès : mécanisme par en bas ou finalisme par en haut. D'autre part la conception uniforme de Darwin qui suppose partout une série régulière d'aïeux plus simples et de descendants plus complexes est contredite par des causes nombreuses. L'action du milieu ramène à des types analogues — poissons ou cétacés — les êtres les plus divers d'origine, soumis aux mêmes conditions d'existence ; la dégradation intervertit les types ; des êtres mobiles, munis de cils comme les méduses, donnent naissance par dégradation et fixation aux polypes immobiles. Le plus simple est issu du plus complexe. Les variations commençantes sont un avantage trop faible ou même une
cause trop certaine de désavantage dans la lutte pour la
vie pour qu'elles se perpétuent par sélection simple. Une variation légère qui apparaît dans un type doit être annihilée bientôt par les croisements successifs ; une sorte d'isolement physiologique — ségrégation — est nécessaire pour assurer l'hérédité contre le croisement, Tous ces obstacles ne sont pas absolus, mais ils empêchent la sélection naturelle d'être elle-même et par elle seule une loi absolue et par conséquent la théorie première de Darwin doit être sur ce point complétée ou corrigée.
En fait, les biologistes les plus récents traitent le darwinisme avec quelque dédain comme une hypothèse vieiUie. Huxley est mort en disant que l'avenir du transformisme n'était pas lié à la fortune de Darwin. Le transformisme lui-môme, à quelles difficultés se heurtet-il ? Le problème essentiel est de savoir si les espèces se muent les unes dans les autres et les deux partis en présence sont les représentanls du fait et de l'hypothèse. Au point de vue du fait, des espèces existent actuellement qui ne se fécondent pas entre elles d'une manière durable ; aucun passage ne s'effectue sous nos yeux de l'espèce à la race ; la distinction est irréductible. Le transformisme en appelle à l'hypothèse et en ce sens au règne de Tidée ; l'expérience actuelle, comme le disait Buffon, est enclose dans un espace restreint de quelques siècles : quelques secondes dans l'éternité ; elle n'est pas suffisante pour infirmer sa doctrine fondée sur les analogies, et les darwiniens ont le droit en somme de reprocher à leurs adversaires une sorte de pétition de principe. Si dans l'état actuel des choses les espèces étaient des races, le problème serait résolu et ne se poserait même pas ; mais le problème à résoudre est précisément celuici : étant données, dans un moment défini du devenir organique, les espèces irréductibles aux races, en faut-il conclure qu'à aucun moment les espèces ne se sont constituées par un procédé analogue à celui par lequel actuellement les races se constituent ? Or l'immense
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étendue du temps et de l'espace n'est-elle pas un intervalle suffisant pour justifier les différences indéfinies — en apparence infinies — qui séparent actuellement la race et l'espèce'^ La solution la plus sage paraît être la plus moyenne : variation limitée, dérivation relative en sorte que le passage d'une espèce à l'autre est un des élément?, mais non pas l'élément unique, des diversités du monde organique.
On oppose ainsi deux conceptions absolues. Suivant l'une, qui arrive à son maximum chez Haeckel, la filiation de l'un au multiple est une loi réelle autant que logique, et les espèces animales se succèdent, avec la régularité d'une chaîne arithmétique, de l'unité primitive des monaires à la diversité indéfinie des organes complexes, hypothèse trop simpliste qui rappelle en effet les dichotomies de Schelling et de Oken et qui satisfait l'esprit de système plutôt que l'esprit d'observation.
L'autre hypothèse est celle qui, comparant la transformation des espèces à la transmutation des métaux, rejette toute espèce de passage d'une espèce à une autre et admet que la série indéfinie des variétés spécifiques a été posée une fois pour toutes, dans l'immutabilité absolue. Entre ces deux extrêmes une opinion moyenne admettrait que la marche de l'un au multiple n'est pas uniforme parce que les relations dans l'espace sont pour ainsi parler contemporaines des relations dans le temps, en sorte que toutes les espèces, comme toutes les variations individuelles, existent suivant la formule de Kant, dans une action et réaction perpétuelles. Les deux tendances de divergence et de convergence, de différenciation par la sélection et l'hérédité, d'unification par l'action du milieu et les retours ancestraux, font du monde organique une multiplicité vivante et harmonique dans laquelle l'esprit dessine des lignes directrices sans que la simplicité de ces lignes exclue la complexité réelle du concert universel. Le monde est de tout temps un système de coordonnées dans l'espace.
et non pas seulement une série d'antécédents et de conséquents dans le temps.
Dès lors le problème de l'évolution ne se restreint plus à une question pseudo-historique de descendance d'un type à un autre ; il est de plus en plus, et surtout, une certaine conception idéale, autant que réelle, des rapports qui s'établissent entre les apparences que l'univers présente à l'esprit, c'est-à-dire entre les représentations par lesquelles l'esprit se donne ces apparences.
A ce point la biologie et la philosophie se rejoignent, et ce point de vue synthétique est celui qui domine dans les plus récents travaux de la physiologie allemande, dans le néo-vitalisme de Verworn ou de Bunge. L'hérédité, la descendance sont à proprement parler des fonctions de la vie, des aspects physiologiques, et le problème est de savoir comment les fonctions qui caractérisent la vie s'accordent avec l'ensemble de tous les autres éléments physiques ou chimiques, qui constituent l'ensemble des êtres réels. Dans la théorie scientifique de Verworn qui s'inspire de Mach et qui correspond sur la plupart des points aux conceptions philosophiques d'Avénarius, nos idées d'atomes ou de matière, de force ou de vie, sont des constructions idéales, des édifices de concepts que nous fabriquons nous-mêmes, de la substance de nos pensées, en sorte que le matérialisme naïf abdique dans un idéalisme mieux informé. Mais, pour ces auteurs, cette pensée consiste, à ce qu'il semble, dans un acte de conscience déraciné, analogue au phénomène de Hume, dont il est à peine permis de dire qu'il est personnel ou impersonnel, car l'idée de personne humaine, d'esprit substantiel, de substance, est éliminée comme anthropomorphe. La croyance à un moi chez les autres hommes est le résultat d'une induction illégitime, et la croyance à notre propre moi est un choc en retour, une éjection redoublée deux fois illégitime, par laquelle nous attribuons à nous-mêmes les caractères personnels qu'une
première éjection attribuait à autrui. Il ne faut donc pas s'étonner que ce néo-vitalisme — assez mal nommé, dit Verworn — soit plutôt un néo-mécanisme dont la tâche est de découvrir la connexion qui existe entre la matière brute et la matière vivante, entre l'albumine morte caractérisée par l'acide carbonique, et l'albumine vivante — biogène labile et subtil, — fait de cyanogène. Toutes ces recherches sont légitimes, et, comme nous disions plus haut, ce serait d'un faux spiritualisme que de chercher son appui dans de prétendues barrières infranchissables entre les divers degrés de la matière organisée et vivante.
La différence de la matière et de la vie, du mort et du vivant n'est pas une différence de degré mais de nature, une distinction absolue des domaines en présence. Les causes finales se superposent aux causes mécaniques et se les subordonnent, en sorte que les causes matérielles, ne se contredisant jamais, paraissent suffire à tout expliquer par le mécanisme, mais le mécanisme lui-même a ses lois et ses sources au-dessus de lui dans le règne des fins ; le néo-vitahsme serait ainsi, sous les traits d'un spiritualisme rajeuni — non pas une traduction nouvelle de l'organicisme, qui consiste à mettre arbitrairement dans la cellule matérielle toutes les qualités psychiques qui se manifestent par après, non pas une résurrection du vitalisme naïf, qui faisait de la pensée et de la vie une sorte de magicien perturbateur dans la série des lois mécaniques, — mais bien ce qu'il est dans les travaux de Bunge, une expression de la tendance au bien et au mieux qui est la loi suprême de l'esprit : en sorte que cette thèse est la plus capable de réconcilier les exigences techniques et positives de l'intelligence spéculative avec les exigences métaphysiques et religieuses de la volonté morale.
Toulouse, 27 juillet 1906.