ADMIRE LE CATHOLICISME ET CONDAMNE LE PROTES- TANTISME
Nous avons vu l'importance qu'Auguste Comte attachait à la sociologie, science supérieure, « dont la biologie elle-même n'est que le dernier préambule ». Son but premier était de réaliser ce qu'il appelait la « positivité sociologique ». Entendons bien sa pensée. Il ne se proposait pas de changer d'abord les institutions politiques. Ce fut même, nous l'avons indiqué, l'un des points sur lesquels porta son dissentiment avec Saint-Simon, celui-ci voulant commencer par la « réorganisation temporelle », tandis qu'il estimait, lui, « niaiserie fort oiseuse » toute tentative de ce genre avant la « réorganisation spirituelle de la société ». Au surplus, il se déclarait théoricien (non au sens de rêveur, il prenait soin de le dire), nullement praticien, non pas « même praticien consultant ». — Nous le surprendrons en flagrant délit de « consultation », et même de « pratique ». Ecoutons auparavant de sa bouche la formule de son œuvre, telle qu'il la conçut dès sa jeunesse. — Il ambitionnait « par-dessus tout » de « fonder une science politique », dont l'application se ferait sans doute ensuite, comme se fait celle de la chimie aux arts. Mais il ne prévoyait pas qu'il y put lui-même procéder ou présider : « Je ne dis pas tout à fait, écrivait-il : mon royaume n'est pas de ce monde, mais l'équivalent, accommodé à notre époque. »
Or, l'état de pensée de ses contemporains lui paraissait pouvoir se définir : anarchie morale. Il déplorait même dans ce désordre « le grand fléau caractéristique » du siècle. Et, l'imputant aux théories métaphysiques, « subversives de toute sociabilité », il se mit en devoir de le combattre.
Le premier besoin de son temps lui parut être l'avènement d'un pouvoir spirituel. On ne peut, disait-il, « régler l'ensemble des forces humaines qu'en érigeant au-dessus des diverses autorités pratiques une même influence théorique, destinée à subordonner les activités partielles à la providence générale ». Cette conviction, il l'exprimait déjà en 1824 et 1825 dans sa correspondance intime, invoquant Joseph de Maistre, et aussi Lamennais, que plus tard il devait regretter de voir transformé en « un déplorable auxiliaire des doctrines anarchiques ». Il constatait l'insuffisance des moyens matériels pour gouverner le monde ; il prédisait la dissolution prochaine de r « association », si une « force morale », une « puissance d'opinion » n'intervenait. Il ajoutait que le but de ses travaux était de « rétablir dans la société quelque chose de spirituel ».
Ce quelque chose de spirituel, il le concevait personnifié ; en cela d'accord avec Joseph de Maistre, qui a dit : « Toute souveraineté qui n'est pas visible n'existe pas. C'est un être de raison. » C'était donc d'une magistrature morale, incarnée dans un magistrat, qu'il rêvait l'institution. Et il la voulait obéie : « La soumission est la base du perfectionnement. » Obéie, parce que organe certain de vérité. Interprète d'une doctrine toute scientifique, pourrait-elle, en effet, tromper ou se tromper? Aussi, les « dignes positivistes devraient-ils donner l'exemple continu d'une subordination religieuse envers leur chef spirituel ». Mais voici une formule plus nette de leur devoir : tout ce que conseille et ordonne le catholicisme sur la soumission de la raison à la foi leur serait un « programme à réaliser » (1).
(1) Lettre à Henry Dix Iluttnn, insérée dans Auguste Comte aonservuteur, p. 253.
Avant que nous eussions nommé le catholicisme^ on avait pu reconnaître, adapté à un système d'esprit bien différent, son principe d'autorité. Huxle;y a défini le positivisme, tel qu'Auguste Comte l'affirma dans la seconde partie de sa vie : « un catholicisme avec le christianisme en moins. » Pour l'organisme extérieur, sans parler du point de vue cultuel, nous aurons à signaler plus d'une ressemblance entre la religion positiviste et la religion romaine, et Comte ne dissimulait point ses emprunts à l'esprit même de cette dernière. Il avouait sans ambages ce qu'il y trouvait d'excellent, et il exagérait à peine lorsqu'il se flattait de lui avoir rendu « une plus complète justice qu'aucun de ses défenseurs, sans excepter Téminent de Maistre ». Pénétré comme il l'était de la nécessité d'une discipline morale, il devait admirer la forte constitution du corps qui a sa tête au Vatican, Ennemi de la dispersion et de la confusion, il nepouvait éviter de sentir la « relation d'essence (1) » qui rattache l'idée de l'ordre et celle de l'unité. Unitaire passionné, on ne peut s'étonner qu'il reconnût imposant l'aspect d'une société où tout est fort, dit Bossuet, « parce que tout y est uni », et dont l'assemblage est tel que « chaque partie agit avec la force du tout ».
Aussi, cherchant à « utiliser » les « dispositions organiques » des diverses confessions, — son désir de « réunir les esprits » l'amène, en effet, à l'idée d'une « ligue religieuse », — il déclare pour le catholicisme une prédilection.
Il le préfère surtout au protestantisme, car il ne déteste rien tant que le principe du libre examen. Bossuet n'a pas plus énergiquement que lui condamné le sens propre.
L'aptitude à la soumission, même à la « vénération,... seule base de la vraie discipline », est indispensable à ses disciples. Il tient qu'en attribuant à tout croyant l'infaillibilité retirée à l'Eglise, la Réforme a « stimulé l'orgueil jusqu'au degré voici) Le mot est de Joseph de Maistre.
sin de la folie ». Par le libre examen, « l'individu, directement insurgé contre l'espèce », entend ne relever que de soi-même, pour « la décision des questions quelconques, surtout envers les plus importantes et les plus difficiles » (1). On connaît l'anathéme jeté à Littré, « nature incurablement protestante ». Bref, Auguste Comte veut « combiner les catholiques avec les positivistes contre les négativistes quelconques » (2), et il exclut de cet accord, le protestantisme « comme incapable d'aucun résultat».
Il loue dans la religion romaine autre chose que l'énergie du principe d'autorité. Nous l'avons vu souhaiter et préparer l'avènement d'un pouvoir spirituel. Il conçoit ce pouvoir distinct du temporel. Or, cette distinction nécessaire a existé, au moins à l'état d'ébauche, dans l'Europe du moyen âge.
La « séparation catholique des deux puissances » ravit d'admiration le théoricien de politique positive ; il y découvre « le chef-d'œuvre social de la sagesse humaine ». Il regrette seulement que l'époque féodale en ait fait un essai « trop prématuré pour comporter un succès irrévocable, soit d'après la nature théologique des principes dirigeants, soit par le caractère militaire de l'existence».
Il le restaurera, lui, en des temps plus favorables, dégagé de théologie. Mais du même coup, il deviendra, quoi qu'il en ait dit, praticien ; car de la « magistrature morale » qu'il va instituer, il s'intronisera le titulaire. « Organe systématique du Grand Etre », il s'intitulera de ce nom, dont l'équivalent est Grand Prêtre de l'Humanité.
(1) Système de politique positive, III.
(2) Lettre à John Mitcalf, insérée dans Auguste Comte conservateur.