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CHAPITRE IV

ESPRIT UNITAIRE DE COMTE. — SA CLASSIFICATION DES SCIENCES, « ÉPINE DORSALE » DU COMTISME

Le positivisme est une discipline, a dit un vigoureux penseur (2) qui se double d'un polémiste élégant et incisif, et introduit avec verve la philosophie dans la politique. Epris de l'ordre, « condition du progrès », il remercie Auguste Comte de nous donner à admirer dans sa doctrine « le beau visage de l'unité ».

Le comtisme a prétendu organiser, unifier les connaissances humaines. Combien tôt Comte luimême avait unifié sa propre pensée en se fixant

(1) Que si l'on veut à toute force qu'il existe une logique d'Auguste Comte, elle ne répond guère à l'idée traditionnellement exijriniée par ce mot. Elle s'applirjue à la recherche de lois intellectuelles, telles que la loi dfs trois états. (Voir sur ce point les pages très nettes de M. Lévy-Bruhl, Philosophie d'Auguste Comte, p. 117 et suiv.)

(2) M. Charles Maurras.nue nous aurons plus d'une fois occasion de citer. (Voir dans la Minerva, du 15 mai 1902, son étude sur Auguste Comte, et nombre de ses articles dans la Gazette de France.)

« irrévocablement » un large et solide plan de travaux pour toute sa vie, on en trouvera le témoignage tîans ses lettres de jeunesse qu'on ne saurait trop citer (1). Plus tard, sur le point d'achever son Cours de philosopJiie positive^ il donnait à Stuart Mill cette raison de son hostilité contre les « corporations savantes » : que leur « empirisme » et leur « égoïsme », confinés dans les spécialités, constituaient « l'obstacle le plus dangereux à la rénovation finale, en s'opposantaveuglément à toute généralisation quelconque ». Il généralisa donc, formulant une loi de classement encyclopédique qu'il tint pour la mieux établie de sa philosophie.

Laissons-le l'expliquer lui-même :

« Ce que nous voulons déterminer, c'est la dépendance réelle des diverses études scientifiques. Or, cette dépendance ne peut résulter que de celle des phénomènes correspondants. En considérant sous ce point de vue tous les phénomènes observables, nous allons voir qu'il est possible de les classer en un petit nombre de catégories naturelles, disposées d'une telle manière que l'étude rationnelle de chaque catégorie soit fondée sur la connaissance des lois principales de la catégorie précédente, et demeure le fondement de l'étude de la suivante. Cet ordre est déterminé par le degré de généralité des phénomènes, d'où résulte leur dépendance successive, et en conséquence la facilité plus ou moins grande de leur étude (2). » La logique s'accorde ici avec la marche spontanée de l'esprit et aussi avec l'histoire de ses progrés. Naturellement on va du simple au composé, et, en fait, c'est suivant leur ordre de simplicité ou de généralité décroissante que les sciences entrèrent « dans l'état positif ».

Mathématique, astronom.ic, physique, chimie, physiologie, morale, sociologie, tel est donc l'ordre où elles se rangent. En tête, la mathématique, comme introductrice. Ne fournit-elle pas, en effet,

(1) Voir lettre à Valat, du IG novembre 1825

(2) Cours de philosophie positive, I.

'a clef universelle (1) ? Elle explique d'abord, en même temps qu'elle la fonde, l'astronomie, aussi indépendante des autres sciences (2) que dépendante d'elle immédiatement. Serve de la mathématique, comme l'astronomie, mais ayant pour objet des phénomènes plus complexes, la physique vient de suite après. Elle explique la chimie, la chimie explique (3) la vie... Suivent les sciences morales, expliquées par la physiologie ou biologie dynamique. Remarquons — c'est essentiel — l'unification de la connaissance réalisée par le « pont jeté » entre les sciences morales et les sciences naturelles. Point de solution de continuité entre le monde et l'homme. La théologie et la métaphysique les avaient séparés par un hiatus désormais comblé. Depuis qu'il a « commencé de penser », Comte a poursuivi ce but : « élever les théories sociales au rang des sciences physiques » (4). Les « théories sociales », — y compris la morale, — il en a fait la physique sociale, nommée par lui plus tard sociologie, branche de la « physique organique » ou physiologie au sens large du mot (5). Il tient pour son triomphe d'avoir achevé la hiérarchisation du savoir en amenant à l'état positif cette science ^na/e; c'est ainsi qu'il nomme la sociologie.

Telle est cette classification fameuse que Stuart

(1) Comte y voit, « pour l'individu comme pour l'espèce, la source primitive de toute positivité «. (Cours VI.)

(2) Comte voit toutes les autres sciences en quelque mesure subordonnées à l'astronomie. Il n'est pas jusqu'aux phénomènes sociaux qui n'en relèvent, puisrju'ils ne peuvent être Dieincmcnt compris abstraction faite de la position de la terre dans le système solaire.

(3) Nous verrons que le mot « exjjlifiue » n'est pas tout à fait exact aux yeux de Comte, le supérieur ne pouvant s'expliquer j)ar l'inférieur. (Il estime, en clTet, que nous montons en allant du simple au complexe.) Pour parler juste, il faudrait dire que l'intelliKence d'une science suppose connus les phénomènes ([ui font l'objet de celle qui la précède dans la classiHcation positiviste.

(1) Lettre au Globe, 13 janvier 1832.

(5) Pour être tout à fait exact, il faut noter qu'Auguste Comte ne l'ait pas de la sociologie une simple dépendance de la physiologie. Il y reconnaît une science qui a sa méthode propre, laquelle est la méthode historique. Mais il la voit régie par les lois biologiques.

Mill appelait « l'épine dorsale » du comtisme. Plus que nulle part ailleurs s'y affirment l'esprit ordonnateur du philosophe et ce que Stuart Mill encore nommait son désir désordonné d'unité. Mill avait, à vrai dire, en vue d'autres « sj'stématisations » plus récentes du maître positiviste, lorsqu'il lui reprochait cette passion.

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