CHAPITRE VII
LES PRINCIPES POLITIQUES d'aUGUSTE COMTE. OU
DEVAIT LE CONDUIRE LA LOGIQUE DE SON SYSTÈME. — CONDAMNATION PRONONCÉE PAR LUI CONTRE LA DÉMOCRATIE ET LE PARLEMENTARISME. — LA « DICTATURE POSITIVE » .
Il veut l'autorité aussi forte dans le corps politique que dans la société religieuse. Nous avons noté les aspirations du polytechnicien de 1814, apulog. ste des Droits de l'homme. Il n'en reste plus trace c'hez l'auteur du Si/stème de politique positive. Kst-il donc monarchiste "i Non, il se déclare républicain ; il qualifie même les positivistes « seuls républicains véritables, seuls défenseurs systématiques de la république ». Et, s'il lui arrive de rendre justice à la « dictature légitimiste », pour reproduire ses termes, s'il félicite Louis X\'III d'avoir été « le meilleur des dictateurs qui jusqu'ici (1) succédèrent à Danton )>, il constate qu'une loi de l'histoire a « détruit à jamais la royauté française, où s'était cundensée toute la rétrogradation muderne... Irrévocable abolition... réellement accomplie le 10 août 1792, après un siècle de putréfaction croissante qui l'annonçait de loin » (2), Il ne se contente pas d'enregistrer — et en quels termes ! — cette déchéance. Il se réjouit de ce que « l'émancipation théologique se trouve ainsi complétée par l'extinction de ce dernier reste du régime des castes, qui jusqu'alors concentrait chez une famille exceptionnelle la décision régulière des hautes questions sociales » (3).
Donc, il se défend d'adhérer à la monarchie. Mais peut-être, en cela, fait-il brèche à son système. Soit dit sans entrer dans la controverse des partis. Il ne s'agit que de vérifier la tenue d'une doctrine, sa correction logique.
(1) Ecrit en 185ô, Appel aux Conseicatears.
(2) Lettre à Richard Congreve (I852j, daas Auguste Comte consercateur.
(3) Si/stème de politique positive.
La grande loi vitale de l'association politique est, aux yeux de Comte, la loi de continuité. Stuart Mill relève chez lui, comme « étrange », cette sentence : « Les vivants sont de plus en plus gouvernés par les morts. » Plus étrange est l'étunnement qu'elle cause au citoyen d'un pays traditionnaliste comme l'Angleterre. Rivarol compare les républiques animales à la société humaine, et il aperçoit la supériorité de notre race principalement en ceci : que les animaux « ne recueillent ni ne laissent d'héritage », que leur industrie meurt et renaît tout entière à chaque génération, tandis que <( V homme se greffe sur l'homme ». C'est la formule imagée de la loi énoncée dans V Appel aux Conservateurs avec plus d'appareil scientifique : nécessité de se rattacher à « l'ensemble des antécédents humains». Pour la renforcer de plus d'autorité, Comte y montre la face sociologique de la « loi de persistance qui règne partout » et dont celle dite de Kepler n'est qu'un cas particulier. Il la relie en outre à la biologie, défendant contre les évolutionnistes la perpétuité des espèces, qui garantit « l'hérédité organique, le maintien spontané de l'intégrité du type, quel que soit le nombre des transmissions ». Qu'on préconise la solidarité, à merveille ! Mais ce n'est pas assez : « La solidarité reste insuffisante, et môme contradictoire, quand elle n'est pas subordonnée à la continuité. » Voilà ce que doit penser le vrai positiviste. « Entre les gouvernés et les gouvernants », il faut qu'il soit « l'organe de l'avenir déduit du passé » (2).
Or, cette loi, qu'Auguste Comte estime si certaine, est celle môme dont les légitimistes se sont réclamés avec insistance. Renan l'invoquait, y appuyait son royalisme, lorsque, en février 1871, il écrivait à M. Bertlielot : « L'àme d'une nation... doit être guidée par un certain nombre de pasteurs
(T) Bien avant Auguste Comte, LeibnitT; avait alfirnié le loi de continuité dans ses Noiweaiuc essais sur l'entendement humain.
(2) Lettre à Henry Edger (185C), dans Auguste Comte conservateur.
officiels formant la continuité de la nation (1). » Tout récemment, dans une œuvre d'imagination à certains égards discutable, mais pleine de pensée, où se développe un essai d'apologie scientifique de la monarchie, M. Paul Bourget reprochait à noSi républicains de méconnaître le principe même du progrès, « qui est celui du développement par continuité :». l\ semble donc que, bien suivi, son Système devait faire d'Auguste Comte un fidèle du régime déchu en juillet l.'^SO, et nous sommes tenté de dire, avec M. Charles Maurras, qu'il recula devant le « terme naturel de sa déduction » (2).
Mais s'il manqua à la logique de sa sociologie en refusant son adhésion à la monarchie, il ne marchanda point à se déclarer antidémocrate. Quel péril pour la tradition que le tout-puissant caprice des foules... Aussi Comte regarde-t-il la souveraineté du peuple comme la plus dangereuse des billevesées, et le vote universel lui paraît-il « la consécration officielle de la maladie occidentale ». Joseph de Maistre, à qui il ne ménage pas son admiration, accusait les philosophes modernes d'avoir rendu « la souveraineté odieuse ou ridicule, en la faisant dériver du peuple». Il voit, lui, dans cette doctrine, « une sorte de transport au peuple du droit divin tant reproché aux rois ». Quand la multitude sanctionna l'audacieux coup de décembre, il refusa son respect à « un pouvoir résulté de suffrages méprisables pour la plupart... et même méprisés ». L'élu de ces millions de voix lui apparut comme un personnage de comédie, le vrai mamamouchi de Molière : « Il se croit, et on le croit, légalement devenu inviolable et héréditaire d'après la décision des paysans français, qui pourraient, avec autant d'efficacité, lui voter deux cents ans de vie ou l'exemption de la goutte (3). »
(1) E. Renan et M. Berthelot. Correspondance, pp. 395, 396.
(2) Observons qu'au temps où il écrivait le Système de polithjue positioe, de 1851 à 1854, on ne pouvait prétendre, comme aujourd'hui, qu'une autre tradition s'est substituée à l'ancienne.
(3) Lettre à Richard Congrève (1852), dans Auguste Comte eonsercateur.
La Souveraineté du peuple qui s'exerce par le suffrage universel, procède du principe d'égalité. Egalité et souveraineté populaire, Comte associe dans son mépris ces deux dogmes de la « métaphysique révolutionnaire ». Il peut, en 1851, se rendre ce témoignage que, « depuis trente ans qu'il tient la plume philosophique », il n'a cessé de représenter celui-ci « comme une mystification oppressive », celui-là, « comme un ignuble mensonge » (1), Cette « métaphysique », faite de ce que Le Play appellera les faux dogmes de 1789, il ne perd pas une occasion d'en signaler la malfaisante inanité, et il dénonce les révolutionnaires nourris de cette viande creuse, comme « le plus nuisible et le plus arriéré des partis ».
Liberté, Egalité est pour lui une devise « profondément contradictoire » et « d'une incohérence ridicule ». Mais il s'acharne de préférence contre l'égalité. C'est que l'instinct nioeleur lui semble trahir toujours « une infériorité de cœur et d'esprit, qui rend incapable de seconder la régénération occidentale ». Si pourtant son « système d'épuration », qui exclut les égalitaires, accueille les vrais libéraux, que ceux ci prennent garde ; il va les contrister.
D'abord, nombre d'entre eux ne manqueront pas de se reconnaître sous le nom de parlementaires . Or, il est non moins sévère pour cette catégorie de politiques que pour les protestants. Aussi bien les assimile-t-il presque, leur trouvant une parenté d'esprit. Les parlementaires « perpétuent la phase protestante de l'instinct progressiste ». Le régime qui est le leur « favorise l'isolement », ou plutôt crée la dispersion, alors qu une discipline unifiante est requise, et cette dispersion « dissimule la confu-
0) Lettre au g('nérnl Ronnet, cominandant do l'Ecole polytechniiiuu, l" dénombre 1851.
(2) A noter, que par une contradiction, Comte fait comnienccr son cali'iidrier positivist»^ au premier jour de l'année 178'J, p''is pour origine de l'oro modorno.
sion entre le conseil et le commandement » (1).
Comte estime le parlementarisme bon seulement au delà de la Manche : « Régime essentiellement local,... particulier à la situation anglaise. » Encore souhaite-t-il à nos voisins « un Cromwell décisif». Il admire fort, du reste, celui qu'ils eurent. Il recommande à Congrève, qui prépare un volume sur la révolution de 1649, de « faire justement ressortir combien les républicains anglais surpassèrent les nôtres, où Danton peut seul offrir l'imparfaite miniature de Cromwell ». Sa sympathie va d'un mouvement spontané à ceux qui exercèrent fortement le pouvoir, autorisés ou non par la loi. Il aime le grand Frédéric et Louis XI, dont le rôle a été éciairci à ses yeux par la dictature de Danton (2). Stuart Mill se moque de son « culte idolàtrique » pour Jules César, qui sans doute l'a séduit en renversant un gouvernement libre. Sa lettre au Czar Nicolas (3) est un témoignage de plus de son goût pour les autocrates. Même le coup d'Etat qu'il a ridiculisé au premier instant dans une lettre privée, en faisant une Mamamouchade, il en vient à le célébrer comme une « intervention décisive, non moins opportune qu'énergique », qui « fit irrévocablement prévaloir la situation dictatoriale sur le régime parlementaire » (4). Il s'en réjouit comme du « premier acheminement réel » au gouvernement de son rêve.
Nous nous abstiendrons de décrire les rouages de ce gouvernement, d'abord « monocratique ». pour devenir ensuite « triumvirat systématique ». Au détail, en quelque sorte matériel, d'un organisme compliqué, nous préférons le simple exposé des principes qui inspirent la politique positive.
Ils se résument brièvement : Comte veut un ré-
(1) Appel aux Conservateurs.
(2) Lettre à Henry Dix Ilutton, dans Auguste Comte conservateur, p. 202-203.
(3) Imprimée au tome III du Système de politique positwe, p. 29. (i) Appel aux Conservateurs,
gime qui unisse et discipline ; — qui unuse non seulement les vivants par la solidarité, mais les vivants et les morts par la tradition ; — qui discipline par l'exilusion do tout « élément révolutionnaire », en comprenant sous ce nom l'égalité, la liberté et ce que jadis on désignait de ce mot : le sens propre.
Appellerons-nous, avec Stuart Mill, un tel régime « régime de ville bloquée » ? Il suppose du moins un pouvoir bien armé. Renan rejettera la république par cette raison « qu'on ne se discipline pas soimême )). C'e-it bien aussi ce que pense Auguste Comte ; mais il espère améliorer « l'empiristne républicain », le faire « moins anarchique », en le purgeant des « doctrines métaphysiques », legs néfaste de la Révolution. Il compte pour cela sur la vertu de la dictature positive.