CHAPITRE VIII
BRISURE PRÉTENDUE DANS LA PENSÉE DE COMTE. — QUESTION MÉDICALE. — PARFAITE COHÉSION DE SA DOCTRINE.
Nous avons opposé les idées politiques du philosophe mûri à celles de l'adolescent polytechnicien. — Comte, nous le rappelons, avait seize ans quand il entra à l'Ecole. — Peut-on, en quelque mesure, opposer de même le Comte de la Politique positive^ le Comte que l'on qualifierait bien « constituant », à celui des périodes antérieures, dites de « préparation » et de « fondation » (1) ; de sorte qu'il y aurait, dans le cours de sa pensée, une brisure ? « Période pathologique », a-t-on osé nommer celle qui commence quelque trois ans avant la rencontre de Clotilde de Vaux.
Laissons, comme hors de notre compétence, la
(1) On a, en elTet, distingué, clans sa vie philosophique, trois périodes: la première, de préparation, i\e\%UMx\'è'i2\ la seconde, Ae fondation, de 1822 à 1812; la troisième, de constitution, de 1812 à sa mort. (Voir la notice de Ch. Jeannolle en tète de YExtrait des Cours de philosopliic positice, publié par la librairie Delagrave.)
question médicale. Il ne s'agit plus de la crise de 1826, trop certaine et trop fameuse. Lors du procès que Mme Comte fit aux exécuteurs testamentaires de son mari, neuf docteurs (1), « tous l'ayani connu pendant les dernières années de sa vie, de 1850 à 1857, et l'ayant tous vu pendant ce temps, les uns journellement et les autres par intervalles », attestèrent sa pleine lucidité et son parfait équilibre mental. Ils affirmèrent même avoir observé en lui « les caractères intellectuels et moraux les plus opposés à ceux de la folie », et le tribunal se refusa à invalider ses dernières volontés. Depuis, le docteur C. Hillemand a retourné, contre ceux qui l'avaient formulé, le soupçon de dérangement cérébral (2). Gardons-nous donc de remettre en discussion un point résolu par des gens qualifiés.
Mais la sanié de l'esprit n'exclut pas les changements d'opinion ou de système, et, sans devenir le moins du monde suspect de trouble intellectuel, un philosophe peut se contredire. Auguste Comte a-t-il, par la seconde partie de son œuvre, démenti la première ? Il taxait de « sophisme » ceux qui le lui reprochaient. « Ma politique, déclarait-il, loin d'être aucunement opposée à ma philosophie, en constitue tellement la suite naturelle que celle-ci fut directement instituée pour servir de base à celle-là... » Dès 1822, en effet, il avait annoncé la constitution d'une politique positive comme le but de ses travaux, et qui relira le Cours constatera l'unité de sa . pensée. Supériorité de l'ordre sociologique, « prépondérance des facultés affectives sur les facultés intellectuelles, » nécessité de mettre fin par une « organisation spirituelle » à 1' « anarchie morale » qui menace de dissolution la société, condamnation de l'individualisme, du libre examen,... je ne sais pas d'idée importante de la dernière période qui ne se
(1) Parmi lesquels les docteurs Richard Congrève, de Paris, AudillVent, de Marseille, Segond, abrégé de la Faculté de médecine de Paris, Séméric, ex-iaterne de l'asile impérial d'aliénés de Charenton, Robinet, de Paris.
(2) Voir la Chronique Médicale du 15 janvier 1897, La folie d'Auguste Comte, par les docteurs C. Ilillemand et A. Cabanes.
trouve, plus qu'indiquée, dans la première. Qu'on se reporte, non pas seulement au Cours, auquel il renvoie, mais à ses Opuscules et à sa Correspondance, et l'on, sera frappé de la solide cohésion de son système. Aussi bien ne conteste- t-on plus guère cette forte tenue de ses idées, anciennes et nouvelles, et l'on a renoncé à peu près à y découvrir une solution de continuité.
Le culte même de l'Humanité n'est pas sans attache logique avec une doctrine qui n'accorde de réalité qu'à Vobservable et au connaissahle. L'Humanité, en effet, est le plus « grand être » qui puisse être connu posicitioement. Il n'est pas jusqu'aux détails rituels de la religion instituée par Auguste Comte dont n'apparaisse le lien avec ses prémisses philosophiques. Du moins, un de ses disciples les plus fervents et les mieux armés de logique osait-il naguère l'affirmer, mettant sur le compte de 1' « infirmité personnelle » les manquements et oublis ou est sujet à tomber, au point de vue cultuel, un positiviste de foi. Il « peut s'abstenir, par aridité naturelle, de répéter les célèbres formules formées par Auguste Comte avec des fragments des poètes qu'il préférait :
Vergine madro, figlia del tua Jiglio, Quella ché'm. paradisa la mia mante, Ogni basso pensier delcor niavulse, etc..
« Mais ce positiviste est exactement dans le même cas que le catholique dénué de mysticité. Leur culte n'est pas complet, précisément parce que leur type est inachevé (1). »
Donc, toutes les parties du positivisme, tel que le laissa Auguste Comte, adhèrent les unes aux autres, et il nous montre, pour reprendre l'expression de M. Charles Maurras, « le beau visage de l'unité ». Mais on n'a point établi la vérité d'une doctrine quand on l'a prouvée exempte du vice interne de
(1) Charles Maurras, Mineroa du 15 mai 1903, article sur Auguste Comte.
contradiction. Telle philosophie erronée se présente comme une construction admirablement liée. Quelque certain que soit l'accord de la philosophie, de la politique et de la religion qui composent le comtisme, il n'est pas superflu de se demander si rien d'autre que des disconvenances organiques ne s'y peut reprendre.