‹ Auguste Comte [microform], fondateur du positivisme, sa vie, sa doctrineChapitre 1 sur 181 · RUE CASSETTE · texte numérisé non relu

RUE CASSETTE

mai^

PRÉFACE

Angnste Comte, sa vie, sa doctrine. ~ Ce livre du P. Gruber n'a pas besoin d'un introducteur auprès du public français: il est connu, avantageusement connu. Avant que la traduction fraiçaise fût faite, Touvrage allemand avait été signalé, apprécié, loué chez nous par plus d'un écrivain.

Voici maintenant la traduction française. Elle est due à un homme de talent, Tabbé Mazoyer, du clergé de Paris. Elle €st exacte, et le P. Gruber, qui sait notre langue, l'a revue lui-même. Elle a une allure bien française, une heureuse justesse, et cette simplicité élégante qui convient à un ouvrage sévère, mais destiné à être lu de quiconque s'intéresse aux choses de l'intelligence.

Puisque je n'ai pas à me faire l'introducteur, à vrai dire, <i'un livre bien connu parmi nous avant d'avoir été traduit, que viens-je faire ici? Après tant d'autres je suis heureux de rendre hommage à l'auteur. Ce Jésuite, né en Autriche, qui travaille dans une studieuse et religieuse retraite, en Hollande, qui sait d'ailleurs visiter les Bibliothèques de Paris et les savants ou philosophes dont il attend des informations, ce sage et ferme esprit nous instruit de deux manières : il nous donne, dans la façon de traiter son sujet, un salutaire exemple, et son livre si sérieux nous fournit sur un philosophe et sur une doctrine considérables les plus utiles renseignements. Je le félicite donc et je le remercie.

PRÉFACE

PRÉFACE

Et maintenant je vais dire les réflexions que m'a inspirées la lecture de son ouvrage : je Tai trouvé instructif^ disais-je il n'y a qu'un instant ; j'ajoute que je l'ai trouvé suggestif. Voilà ce que dans cette Préface je me propose de développer avec quelque détail, en toute simplicité.

Je me dis bien souvent à moi-même, et je dis aux autres dans l'occasion, qu'au milieu de l'anarchie intellectuelle où nous vivons, un des premiers remèdes à l'extrême division des esprits, ce serait que tout ce qu'il y a de penseurs, d'écrivains, d'orateurs prît la ferme résolution de ne jamais parler de quoi que ce fût qu'à bon escient. 11 y a des idées courantes, je ferais peut-être mieux de dire des formules et des phrases que l'on retrouve partout, partout acceptées sans contrôle. S'agit-il d'un principe de raison ou de conscience ? On le combat, on le défend sans le bien connaître ; on n'en sait exactement ni la signification, ni la valeur, ni la portée. S'agit-il d'une doctrine ? On la repousse ou on l'admet sans la bien connaître non plus ; c'est à peine si l'on en sait la teneur ; encore moins en sait-on le sens précis. Quel service ce serait rendre aux esprits que de diminuer le nombre des mots vagues ! Tout homme qui, choisissant un objet d'étude, l'étudié à fond est un bienfaiteur intellectuel. Grâce à lui, il y a un point qu'il devient aisé de voir en pleine lumière.

Le livre dont voici la traduction française a ce mérite au premier chef.

Le P. Gruber a voulu connaître et faire connaître parfaitement le fondateur du positivisme, Auguste Comte. lia réussi. Il a recouru aux sources lesplusnombreusesetles plus sûres, il a rassemblé de riches et précieuses informations, et il a écrit d'une façon nette, simple, sincère, une histoire pleine d'intérêt: l'histoire d'Auguste Comte; l'his-^

toire des idées d'Auguste Comte. On a là, dans un petit irolume, tout ce que fut le fondateur du positivisme, com- •ment il se forma et sous quelles influences, quels projets il conçut et par quels moyens il entreprit de les accomplir, quels furent les divers moments de sa pensée et si <lans ces moments divers le même esprit anime le penseur ^et ses écrits. Tout y est, avec des références précises ; si l'historien analyse et résume, c'est d'une façon claire, qui -donne l'intelligence des choses, et sans en altérer jamais ia physionomie par ses réflexions personnelles ; si parfois il juge, c'est en quelques mots brefs, et ce jugement -se détache de l'histoire même. L'exposition est fidèle, ^impartiale. C'est un miroir où l'image de l'objet se reproduit en se réduisant, mais sans se déformer.

Faire connaître ainsi le fondateur du positivisme, c'est faire connaître le positivisme lui-même. Nous avons une tendance, en France, à en négliger certains côtés qui ne sont pas les moindres. Nous y voyons volontiers une école philosophique comme tant d'autres, nous en parlons •comme s'il était tout entier dans deux ou trois théories proprement philosophiques, je veux dire des théories dont l'étude rentre dans les cadres officiels d'un cours de philosophie, et nous ne prêtons au reste qu'une attention fort distraite. Sans doute M. Havaisson, dans son Rapport sur la philosophie en France au XIX^ siècle, en 1867, avait •vu et avait dit les ambitieuses visées de la « philosophie ^ui se nomme Positivisme », et il avait parlé d'Auguste Comte en détails et avec cette hauteur d'esprit et ce sens •profond tout à la fois qui donnent au Rapport tant d'autorité et tant de prestige. Sans doute aussi M. Caro, si clairvoyant, si pénétrant, avait écrit les Problèmes de Morale sociale, par exemple, et ce remarquable article Comment les dogmes finissent et comment ils renai^sent^ et tout un livre. M, Littré et le Positivisme^ et là il avait signalé, avec autant de vigueur éloquente que dMngénieuse finesse,

A. Comte. — Vie et Doctrine. -- B.

PRÉFACE

PREFACE

la portée sociale de cotte philosophie. Je pourrais citer beaucoup d'autres publications l, et néanmoins je puisdire que le public lettré, le public philosophique, le public universitaire n'a guère, en France, qu'une notion assez vague du positivisme. Il méconnaît généralement les proportions du système, il le restreint à ce qu'il en connaît le mieux. Les ouvrages d'Auguste Comte, longs et difficiles à lire, aident à la méprise: on ne va guère chercher le philosophe chez lui, on se contente de ouïdire sur son compte ; on connaît Littré mieux que lui, et connaît-on bien Littré? En tout cas, Comte est de ceux dont le nom est sans cesse prononcé, les écrits à peine lus. Le programme de lAgrégation de philosophie de cette année 1892 contient deux leçons du Cours de pliilosophie positive. C'est une nouveauté.

Le livre du P. Gruber ne permet pas de méconnaître les grandes proportions du positivisme tel que Comte l'a conçu.

C'est bien une philosophie de la nature et des choseshumaines, que ce système : il embrasse tout, il prétend tout relier, tout coordonner. « Le point de vue humain domine tout », mais si « tout se rapporte à l'humanité, considérée sous tous les aspects, de toutes les manières, en tout ce qui intéresse son existence et son activité, le milieu sous la constante influence duquel l'évolution humaine s'accomplit » 2 est l'objet d'une étude constante aussi, et rien dans l'univers n'échappe à cette philosophie des sciences et des choses qui prétend étreindre toute réalité et donner de tout une explication satisfaisante pour Pes-

i. Notamment la Philosophie au XIX^ sièele, de M. Ferraz.

2. Toutes les phrases ou parties de phrases placées entre guillemets, jusqu'à la page vu, sont des citations d'Auguste Comte.

prit et vraiment utile, vraiment féconde en résultats pratiques.

Le positivisme pourrait prendre pour devise ces mots «le Sénèque : Non scholœ scribimus, sed vitœ. C'est de la vie humaine qu'il prétend donner la clé, la formule, la règle; c'est à une organisation nouvelle des choses humaines qu'il aspire ; c'est la « régénération sociale » qu'il poursuit; « l'anarchie intellectuelle » dont nous souffrons est un mal qu'il veut guérir : il cherche à pacifier les esprits, à les réunir dans de communes affirmations, à rallier les âmes aussi dans de communs efforts pour réformer le monde. Il s'agit d'ouvrir à l'esprit humain et aux sociétés humaines une ère nouvelle. C'est une inslauralio maijna que cette philosophie inaugure, et non pas seulement dans l'ordre de la spéculation, mais dans l'ordre pratique, dans l'ordre social.

Grand est le dessein, hautes sont les visées. Très net aussi est le principe qui préside à tout 1p système. C'est par la science qu'il faut procurer cette pacification, cette régénération, cette rénovation sociale. Et la science consiste non dans les recherches des essences, des causes, des fins, mais dans la recherche des lois. L'idée maîtresse, c'est que « l'évolution sociale, comme tout le reste, est soumise à des lois naturelles invariables qui excluent toute intervention de volontés supérieures ».

Donc il s'agit de renouveler toutes choses en se passant de Dieu. 11 s'agit de « mettre à la place de l'idée de Dieu la grande idée vers laquelle converge toute l'évolution, à savoir l'idée de l'Humanité ».

L'Eglise catholique a fait un « chef d'œuvre » incomparable : elle a constitué la chrétienté. Il faut une nouvelle Eglise. C'est à la philosophie positiviste de la préparer.

Une autorité spirituelle est indispensable. L'Église catholique a su créer un pouvoir spirituel sans précédent. Mais l'ère ihéologique est passée : l'ère posilivisle com-

PRÉFACE

PRÉFACE

menre. A la philosophie positive de fonder un nouveau pouvoir spirituel, « Les littérateurs et les métaphysiciens s'érigent en guides spéculatifs de l'humanité, quoique souvent toute capacité morale et spirituelle leur fasse défaut pour s acquitter de ce rôle ». « 11 est absolument nécessaire de donner une direction systématique à la grande transformation qui s'accomplit, et de préparer ainsi la régénération définitive de l'humanité «. Tel est le but de la nouvelle philosophie politique.

Ainsi c'est bien de l'empire du monde qu'il s'agit de s'emparer ; ce sont les esprits, les âmes, les sociétés qu'il s'agit de transformer, de gouverner, de réorganiser, et cela en remplaçant Dieu par l'Humanité et le chef-d'œuvre social de lÉ^'lise catholique par un autre chef-d'œuvre, celui du positivisme, plus durable, seul durable à jamais,' vraiment définitif parce que c'est la science qui en est le fondement et l'esprit de la science qui l'anime.

Pour prendre part à la direction spirituelle et morale qui aura pour etfet cette régénération, « il ne suffit pas d'être savant : il faut embrasser d'un seul coup d'œil le domaine entier de la science et avoir conscience du but social ». Toujours une synthèse universelle et une coordination et subordination de toutes sciences et de toutes choses par rapport à la société : c'est le caractère constant de cette philosophie. Et elle aspire à se réaliser dans les faits. Elle aspire à constituer une Église. « Les philosophes positivistes, grâce à l'unité de leurs vues et à la commumunauté du but, formeront peu à peu une véritable corporation européenne pour combattre l'anarchie qui règne dans les sciences ». « Il faut à la société actuelle une unité plus haute, qui n'est possible que par le moyen de l'éducation positive et de la puissance spirituelle ». Cette unité réalisée en Europe s'établira dans le monde entier. La nouvelle Église conquerra l'univers.

Et plus le système se développe, mieux on en voit le caractère religieux : religieux dans un sens nouveau du mot, puisque cette philosophie chasse Dieu de partout ; mais c'est une religion qu'elle prétend instituer, la religion de l'Humanité, où le christianisme et le catholicisme semblent se retrouver dans le langage, dans certains rites, dans une foule d'idées ou de détails, mais avec d'autres principes et un autre esprit.

Le livre du P. Gruber révèle un fait curieux. Comte a cru voir un moment dans l'Institut des Jésuites un précieux auxiliaire, et il a essayé d'entamer avec le général, alors le P. Beckx, des. négociations en vue de conclure une aUiance. Je renvoie à la page 288 du présent ouvrage : on y trouvera les détails surprenants de cette « action diplomatique». C'est le signe de l'ambition de Comte : cet homme a voulu être le grand rénovateur du monde. Ces mots sont de lui. Il a compris ce que l'Église catholique a de force ; et il a dit sur elle des choses superbes qui font singulièrement honneur à sa clairvoyance. Au sein de TEglise catholique il a vu une Société souvent ou même toujours combattue, depuis trois siècles et demi qu'elle existe, mais toujours militante elle-même, et vaillante, et douée d'une puissance vitale merveilleuse. Il lui a reproché un jour d'être «énormément rétrograde»: ne personnifiait-elle pas pour lui l'ère théologique ? Il a déclaré sa politique « absolument hypocrite et machiavélique ». C'était un mouvement de colère. En 1851, il vit en elle une alliée possible. Se trompant sur le vrai caractère de la Société de Jésus, il rêva de faire du général des Ignatiens, comme il aimait à les appeler, le chef de l'Église catholique ; le Pape n'étant plus que Prince-Évêque de Rome, le nouveau chef de l'Église fixerait sa résidence à Paris, la nouvelle métropole spirituelle. Et positivistes et jésuites travailleraient ensemble u à éliminer le protestantisme, le déisme et le scepticisme, ces courants anarchiques des temps

PREFACE

PREFACE

modernes qui entretiennent la société dans un état permanent de fermentation ».

Rêve bizarre, qui eut le succès qu'il est aisé de deviner, mais bien propre à montrer la nature des préoccupations de Comte : il a voulu la domination des esprits et des Ames, et la rénovation sociale par sa philosophie fondée sur la science.

C'est un grand ellort de spéculation tendant à la pratique, c'est un grand mouvement de pensée agissante et pratique que nous trouvons dans le système de Comte. Et le P. Gruber nous fait excellemment saisir cet effort, ce mouvement, et le rôle de l'initiateur, du promoteur. Dans une première période, nous assistons aux débuts, à la formation du philosophe, à ses ébauches. La seconde et la troisième période nous font voir le système se déclarant et se réalisant. Le Cours de philosophie pnsiitive marque la seconde période, le Système de politique positive marque la troisième. Et le lien entre les deux est yisible. Très simplement, par l'exposé surtout, le P. Gruber montre qu'il n'y a pas là de solution de continuité, que le Cours prépare, annonce, contient virtuellement le Srjstème; que celui-ci n'est donc pas une addition capricieuse, une superfétation, une déviation, mais bien le développement, l'épanouissement, la réalisation de plus en plus effective, l'organisation de plus en plus pratique des idées posées dans celui-là. Avec l'unité de la pensée en apparaît aussi la puissance, et l'on se dit en achevant le volume que c'est une philosophie d'une importance smguhère et d'un singulier intérêt que celle dont Auguste Comte est le fondateur.

Le P. Gruber ne s>st pas trompé : il était bon de chercher dans cette étude minutieuse du fondateur du positivisme le moyen de démêler nettement les origines et le caractère du positivisme lui-même. Il était bon d'appli-

quer à l'étude de ce système la méthode positive : c'est un fait important que ce système, il y avait lieu d'en faire l'objet d'une investigation scrupuleuse , de le traiter •comme un fait positifs essayant de le connaître et de le faire connaître tel qu'il est, non a priori, non par des réflexions, des commentaires, des discussions, mais par un exposé rigoureusement fidèle, à l'aide de documents irrécusables impartialement consultés, mis en œuvre avec une entière sincérité.

Sans doute l'Église positiviste a peu d'adeptes. Le P. Gruber le sait bien, et il distingue avec beaucoup de raison deux choses: le positivisme strict qui est une doctrine et mieux encore, comme je viens de le dire, une Église ; ■et le positivisme large, qui est surtout une méthode, et un esprit. C'est celui-ci qui est partout à l'heure qu'il est. Mais l'Église a ses fidèles. Il importe de ne pas l'oublier. Elle en a Paris, à Londres, à Stockholm, à Rio de Janeiro. Nous reviendrons tout à l'heure sur l'influence qu'elle exerce au Brésil surtout. Ce que nous voulons noter ici, c'est que la tentative de devenir une religion est si bien un des traits du positivisme qu'on la voit survivre partout aux railleries dont elle est l'objet. Et là même où la philosophie proprement dite l'emporte, des aspirations analogues sont très visibles. Les conceptions de la dernière période de la vie de Comte ont plus d'influence qu'on ne croit sur ce positivisme au sens large qui envahit de nos jours tous les domaines delà science et de la vie publique. On pourrait même dire que presque toutes ses idées dominantes ont pris corps en quelque façon dans la société moderne. On a souvent ri de la religion de l'Humanité, du culte institué en l'honneur de Clotilde de Vaux et du pouvoir spirituel qu'il voulut établir. Mais la « librepensée », même dégagée de ces rites, en retient quelque chose. Il y a de nos jours un certain culte de la femme et de Part qui imite, qui parodie le culte vraiment religieux.

PRÉFACE

N'y aurait-il pas là, avec d'autres influences, quelquetrace des idées de Comte et de ses pratiques? Surtout la « hbre-pensée » affirme hautement la prétention d'exercer de fait, au nom de la science, ce pouvoir spirituel dont Auguste Comte a jeté les bases théoriques dans ses^ ouvrages et dont il a essayé l'organisation. La façon dont on insiste sur le rôle social de Péducation est inspirée par cet esprit. C'est bien à s'emparer des âmes mêmes quel'on travaille, c'est bien une unité intellectuelle et morale nouvelle que l'on veut préparer, et par là une unité sociale très forte. Au besoin l'on a recours à l'État pour en assurer le succès. Ces idées se font jour de toutes les manières. Le positivisme même purement philosophique a les prétentions d'une religion.

D'un autre côté, si Comte n'a pas été l'inventeur de la méthode positive, il lui a donné un nom, il en a fixé la terminologie, et il a le premier essayé de soumettre systématiquement à cette méthode l'ensemble des sciences, sans excepter les sciences sociales. Les deux philosophe^ qui après Comte ont exercé le plus d'influence sur le mouvement positiviste, Stuart Mill et M. Herbert Spencer,, s'accordent à reconnaître ce rôle décisif de l'auteur du. Cours de philosophie positive.

Il importe donc, pour apprécier exactement l'ensemble du mouvement positiviste, de connaître la vie et la doctrine d'Auguste Comte. Ne voulùt-onvoir surtout dans le positivisme que la méthode et l'esprit, comment bien sai- . sir cette méthode et bien comprendre cet esprit sans avoir d'Auguste Comte tout entier une connaissance précise ?

Reportons maintenant notre attention sur l'Église positiviste elle-même. Elle a peu d'adeptes, avons-nous dit. C'est littéralement vrai de la France, encore qu'elle ait à Paris le successeur de Comte comme grand-prêtre de THumanité. Mais il y a des pays où elle est bien autre^ ment vivante qu'en France. J'ai parlé tout à l'heure da

PRÉFACE

Brésil. Les événements récents qui y ont eu lieu donnent, aux études du P. Gruber un intérêt tout particulier et de circonstance. C'est en effet sous les auspices d'Aug. Comte que s'est opérée la révolution brésilienne. L'homme qui a le plus contribué à l'établissement du régime nouveau était Botelho de Magalhaes, mieux connu sous le nom de Benjamin Constant. Or Benjamin Constant était le fondateur de la Société positiviste de Rio-de-Janeiro ; et il est. resté positiviste convaincu jusqu'à sa mort. D'ailleurs la devise d'Auguste Comte : Ordre et Progrès, est devenue la devise de la République brésilienne ; et si l'on jette un coup d'œil sur le recueil des arrêts du nouveau gouvernement, on y reconnaît sans peine l'influence de Comte sur le mouvement politique au Brésil : style et idées, tout est du positivisme le plus orthodoxe; plus d'un décret n'est que la mise en pratique d'une idée du Système de poli-tique positive. Il y a même des raisons de penser que c'est aux influences positivistes qu'il faut attribuer le renversement du Dictateur Fonseca. Ce seraient, assure-t-on^ les conseils donnés par l'Église positiviste du Brésil à différents hommes politiques, qui auraient mis le Dictateur dans la nécessité de donner sa démission. Ce qui est certain, c'est que les positivistes brésiliens se sont hâtésd'élever un temple de l'Humanité à Rio-de-Janeiro. Ils ont religieusement observé les prescriptions de Comte danssa Politique positive. L'édifice n'est point encore achever on y voit cependant déjà un tableau de l'Humanité de plusde deux mètres de hauteur. L'Humanité y est représentée sous la forme d'une vierge qui rappeHe les traits de Clotilde de Vaux ; cette toile est entourée de quatorze tableaux plus petits, représentant Héloïse et les treize principaux chefs de l'évolution humaine. Pour donner une idée exacte du degré d'orthodoxie des positivistes au Brésil, qu'il suffise de citer le mot suivant de leur chef Lemos: « Pour nous autres le quatrième volume de la

PIŒFACE

PRÉFACE

Politique positive est notre Lévitique, Lévitique aussi •certain que la géométrie ».

L'exposé du P. Gruber n'est donc pas une simple curio- -sité. Le positivisme large et le positivisme strict sont Tun -et Tautre vivants et puissants ; et, puisque Tun et l'autre ont en Comte leur fondateur, un livre qui fait connaître Comte est un livre utile, qui vient à propos.

Mais le P. Gruber se contente-t-il d'exposer? Ne juge-t-il pas ? Nous trouvons dans son ouvrage quelques rares réflexions, jetées en passant ; puis deux jugements, l'un à la fin de l'exposé du Cours de philosophie positive, sous ce titre. Courte critique de Vœuvre de Comte, cinq pages, l'autre à la fin du livre, sous ce titre, Conclusioyi^ cinq pages aussi. C'est tout dans ce volume de 331 pages. Dans la Courte critique, il se borne à remarquer que ce grand •effort philosophique n'aboutit point en définitive à une philosophie dans le vrai sens du mot, car si elle embrasse tout dans une vaste synthèse et si elle a un intérêt humain, ce qui est bien le caractère d'une œuvre philosophique, d'autre part, en supprimant toute métaphysique, -elle ôte à la philosophie toute base. Dans la Conclusion, il se borne à dire qu'Auguste Comte a cru qu'une mission sacrée lui était échue en partage, qu'il a voulu offrir en lui-même un «modèle de l'existence normale de l'homme», et qu'il a mis à son œuvre un sérieux, un dévouement, une sincérité qu'on n'est pas habitué à retrouver dans le camp des libres-penseurs ; mais que s'il y a chez lui tant -de singularités, ce n'est pas à la folie qu'il le faut attribuer, mais simplement à ce que, plus que les autres philosophes, il a voulu traduire sa doctrine dans ses actes. L'homme est créé par Dieu et pour Dieu. Comte a méconnu cette vérité fondamentale. Il a voulu refaire le inonde sur d'autres bases que celles-là. Il est arrivé à une caricature. Seule, la doctrine catholique a toujours reçu

le témoignage de la vie pratique comme elle continue à le recevoir aujourd'hui. Les représentants des dernières théories sociales en honneur de nos jours ne dissimulent leur échec aux yeux d'une multitude irféfléchie qu'en empruntant au Christianisme ses vues morales et en les faisant passer pour une conclusion naturelle de leurs propres principes *.

On le voit, le P. Gruber juge peu ; mais son exposé amène le lecteur à juger lui-même: l'historien laisse parler les faits ; peu à peu nne impression se dégage très nette, et si le lecteur prend la peine de* réfléchir, il a tout ^e qu'il faut pour porter sur la doctrine dont il connaît si bien maintenant la teneur, le sens, les origines et la portée, un jugement bien motivé et très ferme. Voilà un grand eflort d'un esprit puissant et sincère pour édifier une philosophie complète, spéculative et pratique ; voilà tout un mouvement dont cet esprit est l'auteur, mouvement de synthèse scientifique et de rénovation sociale, <avec une méthode qui se donne pour exigeante et sévère, avec des aspirations qui ont quelque chose de généreux. L'œuvre ne se fait pas ; le mouvement est large, violent parfois : il détruit beaucoup, il ne semble pas propre à produire. Cette philosophie, issue des sciences, se perd dans les hypothèses hasardées, aventureuses, dès qu'elle dépasse le domaine des sciences. Cet essai de rénovation sociale aboutit à des renversements ou à de bizarres établissements, si cela peut s'appeler des établissements. Pourquoi cette disproportion entre les visées et les résultats ?

Pourquoi ? Parce que d'une part le positivisme a la prétention de se passer de métaphysique ; et en philosophie, rien ne se fait, rien qui compte et rien qui dure,

1. J'abrège dans ce paragraphe la conclusion du P- Cîruber en reproduisant ses propres expressions.

PRÉFACE

PREFACE

sans métaphysique, attendu que sans métaphysique les principes rationnels sont méconnus et que pour fonder quoi que ce soit dans Tordre intellectuel il faut des principes. Pourquoi encore? Parce que d'autre part le positivisme prétend se passer du christianisme; et, dans l'ordre social ou pour mieux dire dans cet ordre humain que le positivisme veut renouveler et transformer, rien ne se fait, rien qui compte et rien qui dure, sans le christianisme, attendu que sans le christianisme les sources de la paix intellectuelle et de la régénéiation sociale demeurent fermées pour nous, hommes et nations venus après le Christ.

Au fond, tout le positivisme, en ce qu'il a de propre, de caractéristique, se résume dans une prétention unique : se passer de Dieu. Il veut tout savoir sans principes métaphysiques, tout refaire sans principes chrétiens. C'est précisément vouloir se passer de Dieu, de toutes les manières. La méthode positive, employée où elle convient, est bonne; l'ambition de pacifier les intelligences et d'imprimer à nos sociétés modernes un nouvel élan, est bonne. Gela, c'est dans le positivisme ce qu'il y a de salutaire, de fécond ; cela est conforme à ce que l'on pourrait nommer les tendances principales et les idées inspiratrices de ce siècle. C'est cela qui soutient, qui anime en beaucoup d'endroits Comte et ses disciples ; c'est ce qui leur fait penser et dire des choses excellentes. Mais l'originalité propre du système, c'est d'étendre la méthode à tout, en ce sens que toute recherche de l'essence, de la cause, de la fin au sens métaphysique du mot, est interdite ; c'est aussi d'essayer de transformer les sociétés en substituant au christianisme précisément cette philosophie sans principes métaphysiques et sans christianisme. Le positivisme parle d'ordre, et de progrès, et d'amour : il veut tout cela en se passant de Dieu. Le monde pacifié, le monde régénéré, la société transformée, réorganisée en dehors de

Dieu, sans Dieu, par la vertu de la science sans Dieu et de la philosophie sans Dieu : c'est là la vraie ambition du positivisme, la pensée maîtresse qui y dirige, y oriente tout. Là est le cara«^tère original du système.

De là vient sa puissance, et de là sa faiblesse. Sa puissance : car cela en fait comme une religion retournée, cela le pose en face de toute métaphysique et en face du christianisme comme une force rivale, comme l'antagoniste, et à tous ceux qui pour une raison ou pour une autre ne veulent ni de métaphysique ni de christianisme il apparaît comme un libérateur. C'est une sorte d'antichristianisme : à lui se rallie aujourd'hui tout ce qui voit dans le spiritualisme ou dans le christianisme l'ennemi ; en lui se ramasse tout ce qui est contraire à Dieu. Voilà sa puissance.

Mais, comme après tout ni la philosophie n'est vraiment philosophie sans métaphysique, ni la rénovation sociale, après dix neuf siècles bientôt de christianisme, ne s'accomplit sans christianisme, cette doctrine sans principes métaphysiques et sans principes chrétiens est faible. Et, comme elle a sur beaucoup d'autres l'avantage de ne pas s'en tenir à la spéculation pure, comme elle veut se traduire dans les actes, elle aboutit sur beaucoup de points à une parodie de ce qu'elle veut remplacer. La métaphysique qu'elle repousse se venge d'elle, si l'on peut dire, et l'invincible besoin qu'a l'esprit humain de principes transcendants introduit dans la philosophie positiviste une sorte de contre-façon de la métaphysique, une sorte de métaphysique à rebours ; de même le christianisme rejeté se venge à sa façon, et l'invincible besoin que l'humanité a des principes chrétiens ramène dans la politique positiviste, je veux dire dans la société organisée selon la formule du système, une sorte de « caricature » parfois de l'Église catholique, et un fanatisme à rebours. Comment voir cela nettement, comme on le voit en li-

PRÉFACE

sant le livre du P. firuber, sans juger que le positivisme est faible par ce qui fait son succès? 11 est faible par sa. prétention d'édifier sans Dieu. C'est cela qu'il faut combattre en lui, si Ton veut avec lui une svnthèse féconde des sciences et une rénovation sociale efficace.

De plus en plus Ton paraît comprendre que Ton ne peut se passer de Dieu et de son Christ. Les très remarquables articles de M. Anatole Leroy-Beaulieu dans la Revue des Deux Mondes sont à cet égard un signe des temps. Le re« cueil qui les a publiés, Tintérêt avec lequel on les a lus^ tout est significatif. La conclusion est parfaitement nette, et elle n'est pas indiquée seulement en passant : la triple étude, si ample, qui la précède, y amène avec une irrésistible force; et c'est dans les termes les plus précis qu'elle est elle-même énoncée, et à plusieurs reprises, car l'auteur ne craint pas d'insister, que dis-je? il juge bon d'insister.

C'est bien là qu'est la question. M. Leroy-Beaulieu a raison: la société moderne, particulièrement en France, redeviendra-t-eile chrétienne? Oui, ou non? Si oui, le christianisme la sauvera. Si non, elle ira aux abîmes.

Mais si elle ne redevient pas chrétienne, à quelles influences demeurera-t-elle donc livrée? A ces influences positivistes si bien étudiées par le P. Gruber ; car c'est bien dans le positivisme que trouvent leur forme et que prennent corps toutes les tendances actuelles ennemies du christianisme ; c'est grâce à lui qu'elles se couvrent de la science et prétendent se donner pour elle ; c'est en lui qu'elles prennent l'audace de se poser en rivales du christianisme et l'espérance de s'y substituer.

Je viens de lire un livre intitulé le Christ et sa réforme ^ociale^. Là, le Christ est étudié avec le souci tout po-

1. Le Christ et sa Réforme sociale^ par Julien Villecroae, Paris, Albert Savine, 1892.

PRÉFACE

sitify au meilleur sens du mot, d'observer les faits, de les examiner sérieusement. Et la conclusion, c'est que la figure du Christ n'est pas une figure comme une autre, que l'œuvre sociale du Christ n'est pas une œuvre comme une autre.

Le livre du P. Cruber amène par une tout autre voie à une conclusion semblable. Parce qu'il met sous nos yeux avec une simplicité et une exactitude parfaites l'homme et la doctrine dont la prétention est de refaire les esprits et les sociétés sans le Christ, il reporte sur l'œuvre du Christ» dont il dit trois mots à peine, notre attention, nos réflexions, et nous nous disons que c'est là qu'est le salut vainement promis par d'autres doctrines.

La Revue philosophique de mai 1891 avait consacré au livre du P. Gruber un article considérable. La Revue phi losophique d'avril 1892 consacre un autre article au nouveau livre du même auteur: Der Positivismus vom Todf August Comte 's bis auf unsere Tage, le Positivisme de la mort d'Auguste Comte jusqu'à nos jours, de 1857 à 1891. Après avoir loué « le ton de la critique, la fidélité de l'exposition, la richesse des documents », après avoir déclaré « l'ouvrage bien composé, bien écrit, bien informé », après avoir dit enfin que les « objections toujours brèves et nettes, n'y revêtent pas une forme blessante ou personnelle », l'auteur de l'article dit « qu'une conclusion très nette se dégage, en définitive, du travail de M. Gruber: c'est qu'il n'y a plus, dès aujourd'hui, réellement en présence, que deux écoles de philosophie, l'une religieuse et l'autre scientifique, le thomisme et le positivisme entendu au plus large sens ». Nous apprenons que la même plume fidèle et élégante, qui vient de traduire Auguste Compte, sa vie, sa doctrine, nous donnera bientôt en français le Positivisme, de la mort d'Auguste Comte à nos jours et mettra tous les gens qui pensent, en France, en état de

:xviii

PREFACE

juger SI rarticle de la Revue philosophique a bien saisi la conclusion de ce livre. Pour ce qui est da premier, de <:elui que nous présentons au public français, c'est une conclusion analogue qui s'en dégage : mais je dis analogue, non pas semblable.' Dans la pensée du P. Gruber et dans ia nôtre, « la guerre véritable ., celle « où les partis sérieux s'engagent entièrement », est bien entre deux doctnnes, dont Tune est le christianisme, dont Pautre est le positivisme. Mais, si digne d'attention que soit le thomisme, le vrai, celui de saint Thomas lui-même et de ceux ^m. le comprenant bien, s'inspirent de lui pour philosopher comme il convient en un temps qui n'est plus le temps de saint Thomas, si puissante et si féconde que soit cette doctrine philosophique où nous avons tant à apprendre, tant cà prendre, le thomisme pourtant n'est pas le christianisme. D'autre part, il est inexact de dire que la iutte est entre une école religieuse et une école scientifique. Le P. Gruber ne dédaigne point la science; ni nous non plus : nous Paimons au contraire et nous jugeons qu'un des caractères de notre époque c'est de ne pouvoir s'en passer, donc c'est de la concilier avec la vieille métaphysique et avec le christianisme. Il faut dire que la guerre est entre la philosophie chrétienne et le positivisme. Celui-ci, qui prétend réduire tout h la science, ôte •a la science môme son fondement, et en définitive détruit Ja raison ; celle-là commence par rendre à la raison sa puissance naturelle et son légitime empire, et, si ensuite •elle la dépasse, ce n'est pas pour la détruire, c'est pour y ajouter.

Léon OLLÉ-LAPRUNE.

23 avril 1892.

INTRODUCTION

Positivisme: tel est le nom que revendique une doctrine de nos jours qui a la prétention d'être la grande philosophie du dix neuvième siècle et de tous les siècles à venir. La philosophie positiviste — ses représentants ne se lassent point de nous Tassurer — est la seule philosophie vraiment digne de ce nom. Tandis que la « Théologie » et la « Métaphysique » s'appuient sur de vaines hypothèses, sur des fictions sans consistance, elle repose tout entière sur le terrain de la réalité. Elle suit la seule méthode vraiment scientifique, la méthode d'observation. Par conséquent, elle est aussi la seule philosophie scientifique. En outre, comme d'un côté elle n'admet que les faits, les vérités démontrables,

A. Comte. — Vie et Doctrine. — .

et que d'autre part elle embrasse le domaine tout entier des sciences exactes, elle rend superflues toutes les autres philosophies, elle est elle-même la philosophie définitive qui triomphera de toutes les autres, dont aucune autre ne pourra jamais triompher. Elle représente le plein épanouissement de Tesprit humain . Enfin , parce qu'elle embrasse toutes les vérités accessibles à l'homme en général et que, par la supériorité de sa méthode, elle ouvre la voie la plus sûre à la découverte de vérités nouvelles et fécondes, la philosophie positiviste est pour l'humanité l'aurore de l'âge d'or. Grâce à des qualités si précieuses son progrès sera irrésistible. Elle est la glorieuse héritière de toutes les philosophies et de toutes les religions.

En quoi donc consiste ce positivisme si vanté? — La réponse à cette question n'est pas aussi simple qu'on pourrait le penser à première vue. Tant de systèmes prennent ce nom, tant d'autres l'ont déjà reçu! Bien plus, on n'est même pas d'accord sur cette autre question : Quel est le véritable père du positivisme ?

Un fait est certain : Historiquement, Auguste Comte est le fondateur du positivisme, en tant que cette appellation s'applique à un système philosophique déterminé. C'est lui qui a introduit ce nom en philosophie. Donc, sans contredit, au point de vue historique, le système de

INTRODUCTION

Comte, pris dans son ensemble, est le vrai positivisme. Cependant, à son grand regret, Comte devait voir son disciple le plus éminent, E. Littré, scinder son système, et, en dépit du maître, réussir à en faire prévaloir la première partie quïl avait en outre corrigée. Bientôt on s'habitua dans le monde savant à désigner sous le nom de positivisme jusqu'à la philosophie de J. Stuart Mill^ en Angleterre, jusqu'à l'agnosticisme anglo- américain. Comme si la confusion n'était pas déjà assez grande, voici qu'à son tour, en Italie, Robert Ardigô off're au public un positivisme de sa façon. Il va jusqu'à refuser à Comte la paternité du positivisme : Cette paternité , ajoute-t-il, appartient de fait à Galilée, et non seulement pour les sciences physiques , mais encore pour la philosophie ^. Le système qu'il expose sous le nom de positivisme, doit, d'après lui , s'être formé sous l'influence directe des études scientifiques, plutôt que sous l'influence des nouveaux philosophes, tels que Comte, Mill et Spencer.

Un des plus célèbres champions du positivisme en Allemagne , le professeur Ernest Laas

i. Taiiie. Le positivisme anglais. Etude sur St. Mill. Paris. — Volkelt, Erfahrung und Denken, 1886, pp. 104 et suiv.

Page 1