VI. DERNIÈRE MALADIE ET MORT d'aUG. C03ITE
entier dans toutes les conditions de son existence. D'après sa théorie, toute maladie a, pour chaque sujet , un caractère individuel. On se trompe donc en voulant, comme le fait la médecine d'aujourd'hui, traiter les maladies d'après des types généraux, établis théoriquement. Quand le malade possède des connaissances biologiques suffisantes et qu'il a la force d'esprit nécessaire, il doit diriger lui-même son traitement et ne recourir aux médecins qu'autant qu'il le faut pour préciser les symptômes et suivre l'effet de la médication. Comte voulut donc se soigner lui-même. Quant au médecin, qui devait lui prêter son concours dans les limites indiquées, il choisit Robinet. Ce dernier est donc à même de nous raconter exactement la maladie et les derniers moments de son maître. Il combat vivement l'opinion de Littré affirmant que le philosophe est mort d'un cancer à l'estomac. — Ces observations ne sont pas inutiles , parce que certaines théories philosophiques d'Aug. Comte sont intéressées à la question.
130. — Théorie pathologique d'Aug. Comte. — Huit lettres de Comte * (1854-1855) à son fidèle disciple, le D' G. Audiffrent, exposent sa théorie des maladies, développée ensuite par Audiffrent
i. On trouvera ces lettres dans Robinet, Notice.., pp. 527 et suiv.
A. Comte. — Vie et Docfrine. — 20.
dans diverses publications *. — D'après Comte- Audiffrent, « la maladie doit être considérée comme ayant toujours sa source dans le cerveau et principalement dans les organes des facultés affectives ».
Le cerveau est le véritable centre du « consensus» individuel de Torganisme, il est « Tagent essentiel du ralliement et de l'action organiques ». La rupture de cette unité normale constitue la maladie, « les actions organiques isolées et fatalement déréglées qui en résultent, n'étant que les effets ou les symptômes corporels du trouble cérébral. Tant que le cerveau n'est pas intéressé par le dérangement du corps, il n'y a donc pas véritablement maladie, mais seulement indisposition ou lésion».
La maladie a donc son principe surtout dans la rupture de l'harmonie morale, a par excès ou défaut de l'égoïsme ou de l'altruisme normal.... La médecine, qui s'efforce de rétablir la santé,
1. Réflexions sur un cas de névrose de la cinquième paire et sur les névroses en général^ Montpellier 1859 ; — Appel aux médecins ; — Théorie positive des épidém%es\ — Du cerveau et de V innervation 'j — Des maladies du cerveau. — La théorie pathologique d*Aug. Comte a été reprise, en 1881, et défendue en deux thèses de doctorat devant la faculté de médecine de Rio-Janeiro. [Tèoria positiva das épidemias; — Medicao revulsiva). — Voir Revue Occidentale, mars 1882, p. 254. 4891,1,379.
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comme l'hygiène, qui a pour but de la conserver, est étroitement subordonnée à la morale, qui fournit seule les moyens d'instituer et de maintenir une telle unité ».
Deux choses sont à remarquer ici. D'abord, « l'action des causes perturbatrices, physiques ou morales, est d'autant plus puissante qu'elle s'exerce sur des cerveaux plus développés et dont le degré d'impressionnabilité, comme celui de réaction, est d'autant plus grand ». — Ensuite, il faut tenir compte de la prédisposition morbide ou de la constitution médicale. « La systématisation positive de cette importante notion... résulte de la considération de la relation directe de l'homme avec son double milieu cosmologique et social, c'est-à-dire de la réaction de ce milieu, dont le second élément devient de plus en plus prépondérant sur les trois grands appareils cérébral, nerveux et viscéral».
«Or l'étude de ces appareils, qui composent le dualisme organique fondamental, cerveau et et corps, démontre que la constitution qui prédomine aujourd'hui est caractérisée par une grande instabilité cérébrale, par un éréthism'e considérable, à la fois nerveux et sanguin; enfin, par une altération des humeurs (surtout du sang), consistant en une diminution de leur plasticité, qui prédispose singulièrement aux troubles nerveux et aux désordres végétatifs: fluxions ra-
pîdes, suppurations, hémorrhagies et infiltrations. C'est-à-dire que, chez de pareils tempéraments, le défaut d'harmonie cérébrale tenant toujours une porte ouverte à la maladie (ou rupture de Tunité propre à ce grand appareil), celle-ci se produit brusquement et pour la moindre cause, et que, d'abord cérébrale, elle devient finalement viscérale d'après la violence de ses réactions nerveuses et l'état des parenchymes où. elles s'exercent. Cette vue complémentaire de la grande théorie pathologique d'Aug. Comte permet enfin d'expliquer d'une manière positive tous les états anormaux, en tenant compte, bien entendu, dans tous les cas, des causes personnelles et de Fidiosyncrasie, ou de l'état particulier de chaque individu » *.
131. — Diagnostic de Robinet. — D'après cette théorie. Robinet porte ensuite son jugement sur la maladie de son maître. Il attribue ce dénouement fatal surtout à « une attaque aussi inattendue qu'imméritée», qui, le 13 juin, était venue, par une violente commotion morale, « porter le dernier coup à cet organisme déjà si fatigué». Il s^agit probablement d'une visite de Littré, qui
1. Robinet, Notice, pp. 305 et suiv. Nous avons cité Robinet, parce qu'il s'est lui-même aidé du D' Audiffrent, et que son exposé nous semble avoir ainsi une entière authenticité .