Ibid.; vi, 763 et ss
et la sociologie. Nous pouvons donc nous contenter d'exposer brièvement les quatre premières parties. Pour les deux dernières, et en particulier pour la sociologie, nous serons forcément moins concis : nous résumerons même, au moins dans ses traits principaux, l'aperçu historique d'Aug. Comte, à cause de l'importance que le philosophe attache à sa loi des trois états qu'il croit par là démontrer d'une manière irréfutable.
(a). — Aug. Comte et la philosophie de la mathématique, de Vastronomie, de la physique et de la chimie.
37. — La mathématique, qui se définit la mesure ou la détermination des grandeurs inconnues au moyen de grandeurs connues (i, 123 [93]), est « pour Tindividu, comme pour l'espèce, la source primitive de toute positivité » (vi, 653 [555]); elle est, par sa méthode et par son objet, la science fondamentale, la science par excellence. La définition de la mathématique est, dans une certaine mesure, la définition de toute science particulière ; car toute science a pour but de déterminer les phénomènes les uns par les autres, conformément aux rapports qui existent entre eux. Mais la mathématique atteint ce but avec plus de précision. Là, seulement, on peut se faire une véritable idée de la science^
et, dans ses déductions rigoureuses, apprendre à connaître exactement la méthode générale qui doit s'appliquera toutes les recherches positives. Une formation scientifique, qui ne commence point par les mathématiques, manque par là même de fondement (i, 431 et s. 463 [99, 422]). Tous les phénomènes sans exception renferment des rapports de grandeur : il n'est pas jusqu'aux notions de qualité qui ne se ramènent à des notions de quantité. Tout problème est donc en même temps, au fond, un problème de mathématiques, une question de nombres, alors même que la trop grande complexité et que la nature variable des facteurs dont il faut tenir compte dans beaucoup de problèmes, même de la science inorganique, semblent rendre impossible leur solution par les mathématiques (i, 450 et ss. [142]; m, 444 [288]). Par conséquent, la mathématique embrassant tout, elle possède réellement l'universalité logique (i, 430 [98]).
Elle comprend la mathématique abstraite, le calcul au sens le plus large du mot, la niathématique des nombres et la mécanique concrète qui établit les équations pour les phénomènes de la nature. Ces phénomènes, à leur tour, peuvent être considérés sous leurs rapports de dimension, par leur côté statique, comme il arrive en géométrie, ou bien dans leur mouvement, par leur côté dynamique, comme en mécanique (i, 440
et s. [405]). Aug. Comte explique plus en détail chacune de ces parties delà mathématique: nous ferons seulement observer qu'il combat les notions ordinaires d'espace, de point, de ligne et de surface. Pour lui, l'espace géométrique est un milieu fluide, très subtil; la surface, une lame très mince; la ligne, comme un fil très fin, etc. Cette conception lui semble nécessaire pour conserver à la géométrie son caractère de réalité (i, 352etss. [258]).
La place que l'auteur assigne à la mathématique est si caractéristique dans sa théorie, qu'on nous permettra de citer textuellement. Il dit : « Le système des études mathématiques constitue nécessairement la véritable origine de Vart général du raisonnement positif, dont l'esprit humain ne pouvait réaliser complètement le libre développement qu'à l'égard des recherches à la fois les plus générales, les plus abstraites, les plus simples et les plus précises. C'est donc à cette source primitive et universelle que doivent constamment remonter toutes les classes de philosophes positifs pour préparer convenablement leurs facultés rationnelles à l'ultérieure élaboration directe des théories plus imparfaites, qui se rapportent à des sujets plus spéciaux, plus complexes et plus difficiles ». Les études mathématiques atteignent le résultat attendu de ce qu'on appelait jusqu'ici la logique; et elles l'at-
teignent beaucoup mieux. La logique conduisait à des règles puériles, parfaitement oiseuses, ou à des spéculations ontologiques tout aussi inutiles, vagues et absurdes. « La méthode positive, malgré ses modifications diverses, reste au fond constamment identique dans l'ensemble de ses applications quelconques, surtout en ce qui concerne directement Vart homogène du raisonnement. C'est pourquoi les sciences les plus conipliquées et la biologie elle-même ne sauraient offrir aucun genre de raisonnement, dont la science mathématique ne puisse d'abord fournir fréquemment Vanalogue plus simple et plus pur. Ainsi, môme sous cet aspect, la philosophie positive forme, par sa nature, un système rigoureusement complet, qui peut entièrement suffire, d'après ses seules ressources propres, à tous ses divers besoins réels, sans emprunter à aucun titre le moindre secours étranger; ce qui doit enfin conduire à l'élimination totale de l'unique portion de l'ancienne philosophie susceptible de présenter encore quelque apparence d'utilité véritable, c'est à dire sa partie logique, dont toute la valeur effective est désormais irrévocablement absorbée parla science mathématique » *. 38. — L'Astronomie a pour objet de découvrir les lois des phénomènes géométriques et méca-
1, Cours de philosophie posilive, lu, 423 etss. [2941. Voir II, 419 [288].
niques que nous présentent les corps célestes (n, 13 [9]). A cause de leur nature géométrique et mécanique, les phénomènes astronomiques rentrent dans la mathématique concrète, dont les méthodes trouvent leur emploi en astronomie. C'est à bon droit que l'astronomie est au premier rang parmi les sciences naturelles, soit par son caractère tout scientifique, soit par sa précision, soit par l'importance de la loi (pesanteur) qu'elle révèle. Dépendante de la mathématique, elle reste indépendante de toutes les sciences suivantes qui, toutes, lui sont subordonnées. Tous les phénomènes terrestres, sans même en excepter les phénomènes sociaux, ne peuvent être compris à fond qu'à la condition de tenir compte do la position de la terre dans le système solaire. L'astronomie se divise en géométrie (statique) céleste et en mécanique (dynamique) céleste (ii, 21 etss. [15]). Elle est la seule des sciences naturelles qui soit jusqu'ici devenue entièrementpositive(ii, 7 [5]). — Le caractère positifde la philosophie d'Aug. Comte se révèle, en astronomie, par l'exclusion de l'astronomie sidérale, puisque nos observations ne fournissent aux recherches scientifiques un terrain solide que lorsqu'il s'agit de notre système solaire.
39. — La Physique est l'étude des lois auxquelles sont soumises les propriétés générales des corps, en tant que leur composition molécu-
laire et, le plus souvent aussi, leur état d'agrégation demeurent invariables. Les phénomènes physiques sont déjà plus complexes et plus variés que les phénomènes astronomiques. Tandis que, pour ces derniers, nous ne pouvons nous servir que du sens de la vue, trois sens peuvent être employés à l'observation des premiers: la vue, Touïe et le toucher (ii, 401 et s. [275]; m, 27 [19]). La physique perd en précision, parce que les faits physiques subissent l'influence de divers agents perturbateurs, tels que le frottement, la résistance du milieu, etc.. (ii, 413 [283]). Par contre, l'observation s'y fortifie par l'emploi d'une méthode à laquelle on ne peut recourir en astronomie et qui est V expérimentation. Cette méthode, «cette partie de la logique universelle», doit être étudiée en physique comme dans son domaine propre (ii, 430 [296]).
La physique se divise en statique et en dynamique. Voici dans quel ordre Aug. Comte range les branches de la physique : la barologie, la thermologie, l'acoustique, l'optique, l'électrologie. Pourtant, il ne prétend point que cet ordre soit inattaquable. Le principe qui le guide dans toutes ses divisions, reste toujours sa loi hiérarchique qui fixe l'ordre d'après la généralité décroissante et la complexité croissante des phénomènes (ii, 457 et ss. [314]).
Le point le plus saillant des doctrines du phi-
losophe en physique est sa théorie sur l'emploi scientifique des hypothèses (ii, 431-454 [298- 312]). Les hypothèses, dit-il, sont nécessaires à la découverte des lois eff'ectives; elles doivent cependant se référer exclusivement aux lois des phénomènes et ne jamais s'étendre à leur mode de production. En vertu de ce principe, il rejette les théories imaginaires des fluides et de l'éther, qui échappent à tout contrôle et sont absolument chimériques (ii, 446.639 [304.438]).
40. — '■ La Chimie est la science qui étudie les lois des combinaisons et des résolutions dues à l'action réciproque, spécifique, moléculaire des corps (m, 19 [13]). Comte se plaint à bon droit de ce que la chimie de son temps (1838) mérite à peine le nom de science. Elle est pourtant en avance sur la physiologie (m, 10, 57 et s. [7.40]). Malgré son imperfection, elle possède en propre un moyen logique d'une haute importance : c'est la nomenclature rationnelle (formules chimiques). Un système de désignations rationnelles et concises, établi à un point de vue uniforme, facilite extraordinairemenl l'étude de la science ; et c'est en chimie que le philosophe positiviste apprendra le mieux la nomenclature rationnelle (m, 60 et ss. [43]; 379 [263]). — En ce qui concerne la division de cette science. Comte rejette comme non scientifique la division en chimie inorganique et en chimie organique (m, 73 [51]).
d08 PÉRIODE DE LA (( PHILOSOPHIE POSITIVE »
(5). — Comte et la biologie,
41 . — Observations préliminaires et générales. — C'est dans la biologie, dit Aug. Comte, que Topposition s'accentue entre les deux grandes méthodes philosophiques : la méthode théologique et la méthode positive. Tandis que la première prétend expliquer le monde par l'homme, la seconde explique l'homme par le monde. Les phénomènes vitaux sont de « simples modifications des lois générales ». Les métaphysiciens sont les seuls à défendre la prétendue indépendance des « corps vivants » à l'égard des lois générales des sciences précédentes, môme en ce qui concerne les fonctions des nerfs et du cerveau (ui, 270 et ss. [187]). Pourtant, il faut maintenir absolument que le monde organique se distingue du monde inorganique — ils ne s'accordent que par leur assujettissement aux lois des phénomènes généraux, communs à tous les deux (m, 531 [370]).
42. — Notion de la vie. — Puisque la biologie est l'étude des lois de la vie, il faut avant tout définir exactement la vie. Voir un caractère essentiel de la vie dans un prétendu conflit entre la nature vivante et la nature inanimés, dit Aug. Comte, c'est se tromper complètement. Au contraire, la corrélation harmonique qui existe entre l'être vivant et le milieu environ-
nant, est précisément la condition fondamentale de la vie (m, 287 [200]). D'après de Blainville, la vie consiste dans le double processus interne, général et ininterrompu, de composition et de décomposition qui constitue en réalité sa nature intime et qui résulte de l'action réciproque de l'organisme et du milieu environnant (m, 29o [203]). Toute fonction vitale est le résultat de ces deux facteurs.
43. — Méthode de la biologie. — L'axiome général s'applique aussi à la biologie: — les moyens d'observation sont en rapport avec la complexité croissante de la science. L'observation directe est aidée par le microscope et par d'autres moyens artificiels (m, 312 et ss. [217]). L'expérimentation elle-même a son application en biologie, bien que d'une façon plus restreinte (m, 331 [231]). Enfin on y peut employer avec le plus grand succès la méthode de com^paraison et cela aussi bien dans la statique (anatomie) que dans la dynamique (physiologie) de la vie. La comparaison peut avoir lieu : 1) entre les diverses parties du même organisme ; 2) entre les diverses espèces; 3) entre les diverses phases du développement; 4) entre les diverses races; 5) entre les organismes de la hiérarchie biologique tout entière (m, 343 et ss. [239]). A côté de ce procédé de comparaison et marchant de pair avec lui, la science biologique possède, au point de vue
de la méthode, une perfection qui lui est propre: c'est le procédé de classification (ni, 445 et ss. [309]). Une classification rationnelle suppose « tout un système de connaissances réelles des véritables rapports des êtres entre eux » (m, 603 [421]). C'est donc dans la biologie, comme dans son vrai lieu d'origine, qu'il faut étudier l'art de la classification rationnelle, pour la faire pénétrer aussi dans les autres sciences, autant que leur nature le permet (m, 607 [423]).
44. — La place de la biologie dans la hiérarchie des sciences — est d'une importance particulière pour le maintien de son caractère positif (m, 272, 371 [189, 258]). Par la subordination de la philosophie organique (biologie et sociologie) à la philosophie inorganique, « toutes les vagues conceptions théologico-métaphysiques » sont ruinées. La biologie est directement subordonnée à la chimie. La vie, d'après sa définition même, suppose des phénomènes chimiques qui suivent exactement les lois chimiques (m, 373 et ss. [259] ) . Par la chimie la biologie est indirectement subordonnée à la physique; mais, en outre, elle est directement soumise aux lois physiques de la pesanteur, de la chaleur, de l'électricité, etc. (m, 380 et ss. [265]). Les biologistes doivent savoir juger des hypothèses physiques, parce que des conceptions erronées en physique peuvent conduire à des erreurs biologiques (ni, 385 et s.
[268]). Ils doivent de plus avoir appris en physique l'art de l'expérimentation (m, 388 et s. [270]).
La biologie est également subordonnée à l'astronomie (m, 391 etss. [272]). D'abord, la loi de la pesanteur ne peut être parfaitement comprise sans le secours de l'astronomie. En outre, les phénomènes astronomiques exercent directement et indirectement, par les rapports climatériques et météorologiques, une grande influence sur les phénomènes physiologiques (ni, 392 et ss. [273]). L'astronomie et la biologie — la science du monde et la science de l'homme — sont ainsi, à proprement parler, les deux pôles de toutes les sciences naturelles. Déjà dans l'antiquité on avait pressenti les étroites relations qui existent entre les astres et les hommes (m, 401 et s. [279]). Bien plus encore l'astronomie, type parfait de toutes les sciences naturelles exactes, doit-elle avoir une influence sur la biologie au point de vue de la méthode (m, 404 [281]). En astronomie, le caractère de la vraie science — prévoyance rationnelle des phénomènes — se réalise parfaitement: les biologistes peuvent donc y apprendre ce que sont les hypothèses scientifiques (m, 407 [283]). . Quant à la mathématique, il est vrai qu'une application directe des théories mathématiques (calcul) aux problèmes physiologiques est impossible, à cause de la complexité et de la nature
variable des facteurs dont on doit tenir compte (m, 411 et ss. [286]); cependant la science biologique ne laisse pas d'être subordonnée à la science mathématique (m, 420, et ss. [252]). Puisque les faits physiologiques sont soumis aux lois générales de la matière, la structure et le mouvement des êtres vivants ne peuvent se comprendre sans la connaissance préalable de la géométrie et de la mécanique (ni, 421 [293]). La subordination de la biologie à la mathématique est encore plus importante au point de vue de la méthode. Afin de ne pas se perdre dans des théorèmes théologico-métaphysiques, il est particulièrement nécessaire que les biologistes s'attachent fermement à la mathématique, «type original de la méthode rationnelle positive ». C'est là surtout que Ton apprend la vraie logique (m, 423 [294]); on s'y forme également à l'emploi systématique des fictions scientifiques de types moyens qui facilitent l'intelligence des rapports entre les organismes (m, 431 et ss. [300]). 45. — Division de la biologie.— La biologie se divise en biologie statique (anatomie) et en biologie dynamique (physiologie). La première se subdivise en biotomie et en biotâxie, La biotomie s'occupe de l'organisation de tel ou tel organisme en particulier ; la biotâxie, au moyen du procédé de comparaison rationnelle, a pour objet l'organisation du domaine biologique tout
entier. — La biologie dynamique peut s'appeler aussi hionomie (m, 275 et ss. [331]).
46. — Opinions d'Aug. Comte sur l'âme, sur là raison, sur la liberté, etc. — Conformément à son point de vue positif. Comte prend tous les phénomènes humains pour le produit de Vorganisme sous Vaction du milieu environnant. L'ancienne psychologie n'est pour lui, sous le rapport de la doctrine comme sous le rapport de la méthode, qu'une erreur scientifique. La méthode d'observation interne qu'on y emploie est nulle par elle-même. Les fonctions affectives et, plus particulièrement, les fonctions intellectuelles ne peuvent pas être observées pendant qu'elles s'accomplissent ; tout au plus peuventelles l'être dans leurs effets. Il n'y a donc que deux moyens de les observer : IMa plus exacte détermination des conditions organiques dont elles dépendent ; 2" l'observation directe de leur succession (m, 773 et ss. [538] ; 471 [328]).
Gall a ouvert la première voie. Il a ramené à la science positive les phénomènes moraux et intellectuels ; il a assigné aux recherches de ces phénomènes leur véritable place, en les rattachant simplement à la physiologie animale (m, 765 et ss. [533]). Bien que Gall ait échoué en essayant de localiser les diverses fonctions animales, deux principes de sa physiologie phrénologique sont cependant incontestables aujour-
A. Comte- — Vie et Doctrine. — 8.
i t4 PÉRIODE DE LA « PHILOSOPHIE POSITIVE »
d'hui : 1) les dispositions fondamentales sont innées, qu'il s'agisse des dispositions intellectuelles ou des dispositions afYectives; 2) les facultés particulières, bien que leurs actes définitifs soient presque toujours le produit commun de plusieurs d'entre elles, restent essentiellement distinctes et entièrement indépendantes Tune de de l'autre. Le cerveau n'est pas un organe ; il faut le considérer comme un système d'organes, qui devient plus compliqué à mesure qu'on s'élève à une perfection plus grande dans la vie animale. Le rôle de la phrénologie est d'assigner son siège à chaque fonction, au moyen de l'analyse anatomique et physiologique (m, 795 etss. [554]; 821 [573]).
D'après Aug. Comte, le règne organique se divise en u^gefah'/* et en anima/. L'élément caractéristique du règne animal est le système nerveux (m, 584 [407]). Entre V homme et Vani' mail il n'y a aucune différence essentielle (m, 780 et s. [544]). Ce n'est que pour des raisons de méthode qu'on peut traiter séparément des phénomènes moraux et des phénomènes intellectuels (in, 617 [429]). La méthode de Gall expose donc « la vraie nature morale et intellectuelle de l'homme et de l'animal » (m, 800 [558]) ; seulement Gall a trop multiplié les fonctions (m, 823 [573]), et il les a mal localisées. «L'étude rationnelle des mœurs et de l'esprit des animaux »
est d'une extrême importance pour la physiologie intellectuelle et morale. Cette étude a été jusqu'ici complètement négligée, à cause de l'orgueil avec lequel on s'est habitué à regarder les animaux comme inférieurs à l'homme. Il faut fonder cette science * (ni, 831 et ss. [579]).
L'ancienne psychologie se trompe aussi en ce qu'elle méconnaît la subordination des fonc' tions intellectuelles aux fonctions affectives. Cette subordination est démontrée d'une manière irréfutable par l'expérience de chaque jour qui prouve que les passions sont plus fortes que la raison. La prétendue suprématie de l'intelligence chez l'homme n'existe point, pas plus que l'unité du « moi » (âme) affirmée par les métaphysiciens. L'idée « moi » résulte du sentiment continu de l'harmonie des fonctions animales souvent troublée dans les maladies. C'est le consensus général de tout l'organisme. Tout vertébré (le chat, par exemple), bien qu'il ne puisse pas dire « moi », a la perception qu'il est luimême et qu'il n'est pas un autre. Chez beaucoup d'animaux, le sentiment de la personnalité est peut-être plus prononcé que chez l'homme. h' instinct n'est pas autre chose que la raison
1. On s'empresse aujourd'hui de réaliser ce désir d'Aug. Comte. Contentons-nous de rappeler un livre d'Altr. Espinas : Des sociétés animales (2o édit.; Paris, 1878). Il est expressément parlé de Comte (pp. 96-113)..
fixée; et hi raison n'est pas autre chose que Vinstinct mobile (m, 778-788 [542-549]).
Il est étrange que, malgré tout, Aug. Comte prétende écarter le reproche de détruire, par sa doctrine, la liberté humaine. Il faut bien distinguer, dit-il, entre la subordination des faits à des lois invariables, et leur développement nécessaire, irrésistible. Plus les phénomènes sont complexes, plus aussi ils deviennent modifiables. Les phénomènes intellectuels et moraux sont les plus compliqués de tous. Ils s'accomplissent avec le concours de diverses facultés, et chacune peut s'atrophier par l'inactivité ou se développer par l'activité. Les facultés intellectuelles peuvent en outre exercer une grande influence sur Faction des autres. Lors même, donc, que les nombreuses influences élémentaires, qui entrent en coopération, ne cessent d'obéir à des lois précises, invariables , quoique encore inconnues pour la plupart, il n'en résulte pour cela aucune nécessité. La « liberté » reste saine et sauve. La philosophie positive n'exclut ni l'éducation ni la législation: c'est là, au contraire, qu'elles ont surtout leur raison d'être, parce que la philosophie positive leur fournit des lois sur lesquelles elles peuvent s'appuyer (m, 808 et ss. [563]).
47. — Comte, adversaire des théories de l'évolution. — Malgré ses tendances au matérialisme,.
qui ressortent de ce qui vient d'être dit, Aug. Comte combat expressément la théorie de l'évolution de Lamarck (m, 556 [387]). L'aptitude de l'organisme à se modifier sous l'influence du milieu correspondant, dit-il, est circonscrite entre d'étroites limites. « Ainsi, sans s'égarer dans de vaines et inaccessibles spéculations sur l'origine primitive des divers organismes, on ne saurait refuser d'admettre, comme une grande loi naturelle, la tendance essentielle des espèces vivantes à se perpétuer indéfiniment avec les mêmes caractères principaux, malgré la variation du système extérieur de leurs conditions d'existence ». « La fixité essentielle des espèces nous garantit que cette série (biologique) sera toujours composée de termes nettement distincts, séparés par des intervalles infranchissables » (m, 566 et ss. [394]) i.
48. — Caractère éminemment antireligieux de la biologie d'Aug. Comte. — Après cet exposé, nous ne devons pas nous étonner que le philosophe attache à sa « biologie scientifique » une
i. Dans le Catéchisme positiviste (p. 146) Comte dit encore à ce sujet, que tous les efforts des matérialistes pour refuser la spontanéité vitale en exagérant Tinfluence du milieu sur les êtres organisés, n'ont abouti qu'à discréditer de semblables recherches en les faisant considérer comme vaines et inutiles, indignes des esprits scientifiques.
418 PÉRIODE DE LA « PHILOSOPHIE POSITIVE ù
importance toute particulière pour Yémancipa.' tion définitive de la raison humaine. Toute étude positive, ajoute-t-il, va à ruiner les notions théologiques. Elle montre que les événements du monde sont conduits non point par une volonté surnaturelle, mais par des lois naturelles. Elle le prouve de deux manières: 1) par la prévoyance des phénomènes ; 2) par la puissance qu'elle donne à Thomme, de les diriger d'après sa volonté. La prévoyance est d'autant plus sûre, que les phénomènes sont plus simples ; la puissance de les modifier est d'autant plus grande, qu'ils sont plus complexes. Ainsi, toute science positive ruine à sa manière la philosophie Ihéologique.
L'as h'o no mie positive renverse les vaines théories de causes finales et de volonté supérieure, en démontrant que tous les phénomènes célestes dérivent de la pesanteur (m, 453 et ss. [315]). Les cieux ne racontent plus la gloire de Dieu ; ils publient tout îiu plus la gloire de Kepler, de Newton et de ceux qui ont fait progresser la science astronomique (ii, 36 [25]). — La physique n'est pas encore devenue entièrement positive, comme l'astronomie (ii, 391 [268]) : cependant en fournissant à l'homme le pouvoir de dominer la nature (par exemple, par le paratonnerre), elle ruine la croyance qui attribue ces phénomènes à une volonté surnaturelle (.ii, 425
et ss. [292]). — La chimie réduit à néant les doctrines théologiques de « création et de destruction absolue »; par ses analyses elle prouve, en effet, le principe fondamental de l'immutabilité et de l'indestructibilité de la matière, et l'homogénéité « de la matière organique et de la matière inorganique » (m, G8 et s. [48]).
La biologie positive, par ses recherches anatomiques et physiologiques qui, toutes, tendent à expliquer les phénomènes de la vie exclusivement par l'action réciproque de l'organisme et des conditions extérieures, renverse aussi bien les « fictions théologiques » (intervention d'influences surnaturelles) que les « entités métaphysiques » (l'àme, etc.). Elle combat l'ancienne philosophie sur le terrain même où elle se sentait le plus solidement établie. Quant aux « notions théologiques, non moins absurdes que stériles », « qui sont la base de tous les systèmes religieux », (ii, 36 [25]), la biologie les arrache du sol où elles avaient poussé leurs racines les plus profondes (m, 455 et ss. [316]).
(c). — Comte et la « physique sociale » ou « sociologie ».