CHAPITRE X
En quittant son ami > Frédéric avoit été obligé de se rendre chez le îoi , qu'il devoit suivre à la chasse , en sorte que la lettre d'Auguste ne lui fut remise que le soir. Il eu pesa chaque mot , tremblant d'en trouver un seul quin'annonçât point du calme et de l'affeciion, et le résultat de cet examen ne contribua pas peu à soulager son âme. Le lendemain cependant, il hésita long-temps avant de se décider à porter lui-même le billet dont il étoit chargé pour madame de
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Ilarleim ; mais comment abandonner Amélie aux angoisses de l'inquiétude qu'elle devoit éprouver? Que penseroit-elle d'une conduite aussi cruelle?
Madame de Harleim , qui sans doute seroit surprise du billet d'Auguste, alloit encore l'embarrasser par ses discours. Qui la guideroit , qui la protégeroit dans une situation aussi épineuse ? Et n'étoit-il pas le seul auteur de toutes ses peines ! Amélie ne devoit-elle pas compter sur lui , uniquement sur lui? Rien ne tint contre cette dernière idée j et Frédéric , le soir même, se rendit chez madame de Harleim. Il fut charmé d'y trouver plusieurs personnes dont la présence le préservoit d'une longue conversation sur le départ de son ami. Le billet d'Auguste et son absence, tout
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parut simple à madame de Harleim , qui remarqua seulement qu'Auguste ne lui fîxoit pas le jour de son retour. . — « Mais cela ne peut être long sans doute? » ajouta-t-elle. Le comte répondit par un signe de léte , et tout 'finit là, Frédéric avoit à peine osé jeter un regard sur Amélie , qui , •pale et défaite , se tenoit dans un €oin du salon. L'état d'a^fitation dans lequel elle avoit passé ces deux der^»
liiers jours, avoit en effet beaucoup altéré ses traits , et le comte ne put observer son changement sans être touché jusqu'à lame. Il s'approcha d'elle , et saisissant un moment oii personne ne pouvoit l'entendre :
r — « Il faut que je vous voie seule, lui dit-il , il le faut absolument. »
Amélie concevoit les plus grandes
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espérances duprouipi retour dePrcdcii'ic. Elle fut loin cepeudaiit de le témoigner, et d'un air qui auroit attendri le cœur le plus dur : — «Vous ne m'abandonnez donc pas?» dit-elle au comte.
— i< Eh ! le puis-je ! » répondit-il , en levant les yeux au ciel , et avec cette francliise qui le rendoit si aimable.
— « \o\is avez remis une lettre à ma mère? >>
— K Oui , mais elle ne vous ap* prendra rien. « Et comme quelqu'un s'approchoit. — « A quelle heure puis-)e vous voir demain? »
— K Toute la matinée. Ma mère doit sortir , » répondit Amélie.
La personne qui venoit les interrompre , étoit un homme qui sollicitait de l'emploi dans les bureaux du
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ministère , et pour lequel madame de Harleim avoit déjà parlé à Frédéric.
— - K Oserois-je , dit-il en s'approchant timidement , oserois-je demander à son excellence si elle a daigné penser à moi ? »
— « Monsieur, répondit le comte, qui ne put déguiser son humeur. Il m'est impossible maintenant — »
Le pauvre homme devint pâle , et se retira de quelques pas , regardant toutes ses espérances comme perdues.
— « Mon cher monsieur, reprit aussitôt Frédéric, et du ton le plus doux. 11 m'est impossible maintenant de faire pour vous tout ce que je désirerois faire. La place que je puis -VOUS offrir vous paroîtra peut-être trop modique? »
> r- V jXon , non, monsieur le comte ,
ropondil le solliciteur avec joie. Toute place paroîl bonne à celui qui n'a pas d'autres moyens de nourrir sa femme et ses enlans. Depuis six mois que j'ai perdu la mienne , j'ai trop appris par leurs souffrances à n'eu dédaigner aucune. «
— « lié bien , vous pouvez vous regarder comme placé , dit le comte; venez me trouver après demain , je ferai pour le mieux. »
— « Ma famille et moi, reprit cet homme, d'an air attendri, nous devons le bonheur à votre excelllence.
Dieu le lui rende ! »
— « Je vous remercie, dit le comte V qui regardoit tristement Amélie; et je vous jure que pour être heureux désormais , j'ai grand besoin des vœux des honnêtes gens. » Il s'efforça de
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sourire en achevant ces mois , et sortit peu de minutes après.
Le lendemain matin , en effet , Amélie étoit seule lorsque Frédéric arriva chez elle. Il se hâta de Vinstruire dans le plus grand détail de tout ce qui s'étoit passé entre lui el Auguste. Mais, quoique tous ses discours lussent des preuves nouvelles de la violence de son amour , Amélie ne l'écoutoit pas sans un dépit secret. Nulle coquette n'aime à tenir la seconde place dans le cœur de ses esclaves,- nulle femme n'est flattée de se voir l'objet d'un combat dans lequel 'chacun offre dé la sacrifier. Cependant , à travers le trouble , les remords et l'hésitation du comte , la passion la plus effrénée Se montroit toujours. Amélie le voyoit lour-à-
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tour l'assurer qu'il ue pouvoit viv re sans clic , cl jurer de la fuir à jamais plutôt que (le perdre Auguste. La véritable amitié n'est connue que des bulles âaics , et Amclic s'étonnoil de la force d'un sentiment qu'elle ne pouvoit comprendre. Afin d'en triom* pher cependant , elle employa le seul moyen qui pouvoit lui conserver Frédéric. Dans l'iulenlion apparente de le consoler , elle lui représenta adroitement à quel point Auguste avoit toujours été maître de ses passions , combien même il étoit peu susceptible d'en éprouver de violentes. — « Jamais , dit-elle , jamais je n'ai cru être vivement aimée de votre ami.
Décidé à se marier, il avoit jeté les yeux sur moi; comme il les auroit jetés snr une autre. Pendant un an à
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peu près , il a pu me voir tous les jours , ni'observer de sang-froid , sans me dire qu'il ni'aimoit , sans chercher à savoir si... »
— « Il n'avoit rien ! s'écria Frédéric d'un ton déchirant. 11 m'avoit alors donné toute sa fortune ! Oui , oui , Amélie , voilà pourquoi il se ■taisoil ! »
Amélie resta quelques momens dans le silence , et Frédéric se félicita d'avoir fait naître en elle un mouvement d'admiration pour Auguste.
Elle reprit cependant.
— « Puisqii'il vous aime à ce point, laissez-moi donc me flatter qu'il ne peut éprouver contre vous aucun ressentiment. J'ai besoin de penser , ajouta-t-elle en versant quelques larmes, que je n'ai pas pour long-
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temps troublé voire bonheur. Qu'avant peu vous le reverrez, calme, ne regreilant rien , et qu'une si tendre amitié doit l'emporter sur tout. »
« Hélas ! il me l'écrit , répondit Frédéric , en tirant la lettre d'Auguste; il la relut avec Amélie, qui eut gi'and soin de lui faire remarquer combien le slyle annonçoit un esprit tranquille , un cœur déjà guéri. Comment croire en effet, que le sage Auguste laissât jamais prendre à l'amour un grand empire sur son âme? que de ressources n'avoit-il pas en lui pour être promptement consolé ? et à quel homme la perte d'une maîtresse devoit-elle moins coûter?
Tous ces discours soulageoient le cœur de Frédéric , et le persuadoient peu à peu; car les passions nous ioat
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toujours saisir avidement les raisonâ bonnes ou mauvaises, qui mettent d'accord notre conscience et nos dé-« sirs. Il partit cependant sans avoi# prononcé un seul mol qui put donner à Amélie l'assurance d'un succès complet j mais il avoit promis de revenir le lendemain, et c'étoit tout pour elle j car il ne se passa plus un jouï sans qu'il revît l'enchanteresse , et quelquefois elle parvenoit à éloigner entièrement de lui le souvenir d'Auguste j c'étoit pour peu d'instûns , à la vérité. Cependant Amélie ne fut pas plutôt convaincue d'avoir fait ce nouveau progrès dans le cœur de son amant> qu'elle jugea qu'il étoit temps àe porter les derniers coups.
Un matin , le comte vint, et trouva Amélie seule. 11 fut frappé de la tris-
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Icsse extraoïvliuulrc qu'elle fcignoit do vouloir caclier. 11 la qiieslionna à cet égard avec lani d'inquiélude cl de loudresse , qu'elle liait par avouer que sa mère, t'ionnée de voir l'ab^ sence cVfVugustc se prolonger aussi long -temps , l'avoit qucsiionnée la veille de la manière la plus pressante, au point qu'elle s'étoil vue forcée de répondre que le baron de IMulden , s'éiant convaincu de la froideur des scntimens qu'il lui avoit inspirés jusqu'alors, avoit cniin résolu de renoncer à sa main. — « Je n'en ai pas dit davantage , ajoula-t-elle, et je suis parvenue , quoiqn'avec bien de la peine , à ne vous compromelire en rien dans tout ceci; mais ma mère est indignée contre le baron, contre moi; elle prétend que la rupture d'un mai-
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riage , annoncé aussi publiquement, me fera le plus grand tort, et je vais être tourmentée d'une manière affreuse. » Quelques pleurs accompagnoiént ce discours , qui déchiroit l'âme de Frédéric.
— « Amélie , dit-il en lui prenant la main , chère Amélie , que feronsnous ? je ne puis supporter l'idée d'être Fauteur de vos peines !»
— « Aussi étois-je résolue à vous les cacher, répondit-elle avec tendresse, n'êtes-vous pas assez malheureux ? »
— « Oui , je le suis cruellement !
dit le comte en se levant et en marchant dans la chambre , de l'air le plus agité. Et si du moins nos sacrifices pouvoient rendre le bonheur à Auguste! . . . . • mais nous ne pouvons que soufïrir tous les trois , tous les
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trois ! répéia-l-il avec l'accciit du désespoir. Et vous, Amélie, reprit-il, chère et douce créature ! qui ne vous permettez aucune plainte ! qui voulez me cacher vos peines! tandis que vous êtes réellement notre victime! . . . » 11 porta la main à son front, comme pour se rendre maître de son attendrissement ; puis il reprit : « Ecoutez , Amélie , je suis hors d'étal maintenant de vous conseiller et de prendre un parti quelconque ; il faut que je sache
si Auguste Je vais passer chez lui
moi-même Je questionnerai, je
saurai , peut-être Enlin demain
matin je vous verrai , entendez-vous , Amélie , demain matin. Mais au nom du Ciel! prenez courage; ne pleurez plus. Ah! si tu savois quel mal me fout les larmes! » dit-il, en Ifiserrapt
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dans SCS bras. Puis, scniant toute sa ibrblesse, il sortit précipitamment.
Toutes les démarches du comte , pour connoître le lieu qu'habiioit Auguste, furent infructueuses. 11 lui répugnoit beaucoup de se servir, pour le trouver , des moyens que lui donnoit son pouvoir comme ministre. Cette recherche, d'ailleurs , exigeoit encore du temps , et c'étoit le lendemain qu'il avoit en quelque sorte promis à Amélie de lui déclarer sa résolution ; il n'en avoit cependant encore pris aucune, lorsqu'il se rendit chez elle.
11 la trouva en larmes , et il apprit que Madame de Harleim n'avoit trouvé qu'un moyen de sauver la réputation de sa fille , c'étoit de lui faire épouser le plus promptement possible un vieillard fort riche , qui se trouvoit
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trop heureux de remplacer le baron 4e Multlcn.
— « Ma mère exige, dit-elle en sanglotlaut , que le mariage se fasse sous quinze jours , et , moi j'aime mieux mourir. » Frédéric, accablé de ce nou-» veau coup , cherchoit à rassembler ses idées , lorsque madame de Harleim entra dans la chambre.
Amélie avoua à sa mère qu'elle avoit tout dit au comte.
— « J'en suis charmée , répondit madame de Harleim; malgré son amitié pour M. de Mulden , M. le comte n'a jamais cessé de nous lémoi' çner de l'intérêt; je le fais juge entre nous. » Alors elle entra dans le détail (\t tous les avantages que présentoit \e mai iage dont il étoit question. On pe pouvoit^ trouver à redire que la
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différence d'âge. Et , combien de jeunes personnes avoient épousé des vieillards , sans qu'une situation aussi désagréable que celle où se trouvoit Amélie les y eût contraintes ? Quels propos l'éloignement du baron n'alloit-il pas faire tenir dans la société? Un mariage brillant sous le rapport de la fortune faisoit taire tout le monde. »
Madame deHarleim parla long-temps et ne négligea rien pour convaincre ses deux auditeurs. Frédéric , les yeux baissés vers la terre , paroissoil plongé .dans ses réflexions j mais de temps en temps Amélie interrompoit doucement sa mère , en la suppliant de ne point forcer son inclination , et de lui permettre de ne se point marier , puisqu'elle aimoit mieux mourir que d'accepter l'époux qui se présentoit.
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Enfin , madame de Harlcim avoit épuisé toute son éloquence , lorsque voyant l'impossibilité de persuader Amélie , elle s'écria : « Eh bien !
cruelle enfant , sachez donc tout j je ne crains pas de m'expliquer devant M. le comte. Sachez que vous êtes entièrement ruinée. Le produit de la terre que vous m'avez fait vendre est dissipé , et nous sommes toutes deux dans la misère. Qui voudra vous épouser maintenant? qui? »
— « Moi, madame? dit Frédéric, se levant avec dignité j moi , et je vous la demande, » ajouta-t-il en prenant la main d'Amélie , dont les regards semblèrent remercier le Ciel. Madame de Harleim exprima la plus vive surprise, mais la plus grande joie. Toutes les
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larmes se séchèrent, et le comte, demanda que le mariage se fît le plus tôt possible.
Fi:^ DU PREMIER VOLUMÎ.
PQ Bawr, Alexandrine Sophie
2193 (Goury de Champgrand) B18A9 Auguste et Frédéric