‹ Auguste et Frédéric (volume 2)Chapitre 11 sur 12 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Auguste passa la nuit entière dans

la plus affreuse agitation. Hors d'état

de prendre aucun repos , il ne vou^

lut pas se coucher : il essajoit en

vain d'ouvrir un livre , une foule de

sensations douloureuses s'opposoient

à ce qu'il pût fixer son esprit sur uû

autre sujet que sur celui de sa peine.

Enfin , le jour paroissoit depuis peu

sans lui apporter de calme, lorsqu'il

entendit sonner à la porte de son

appartement ; il craignit d'abord qu'il

ne fût arrivé quelqu'accident dans la

maison ; son domesli([ue n'élolt pas encore levé : il alla ouvrir lui-même; et Frédéric , pâle et défait, se précipita dans ses bras.

« Auguste ! s'écria Frédéric, dis que tu m'aimes encore ! dis que tu me crois encore un honnête homme, ou fais moi mourir à l'instant ! «

— « Que viens-tu faire ici? » dit Auguste , qu'un premier mouvement porta à se dégager et à s'éloigner de quelques pas.

— « Tu me repousses ! reprit le comte avec l'accent du désespoir. Tu me repousses ! Ah ! c'en est fait , il me méprise ! je suis perdu ! perdu ! ;>

— ff Non , non , répondit Auguste , se rapprochant , je ne te méprise pas ; je t'aime encore , Frédéric. Ta démarche , l'état oî-i je te vois, ranime-

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roient ma tendresse , si elle avoit pu s'éteindre. Mais j'ai besoin d'être seul pendant quelques jours -, respecte mon désir ; occupe-toi de ton bonheur. Quand tu seras son époux , je te r€V€rrai toujours , toujours avec plaisir, mon frère , » ajouta-t-il en lui tendant la main.

— K Auguste 5 écorne , dit Frédéric , je te fais plus de mal que ne pourroit t'en faire le plus cruel ennemi -, mais le ciel m'est témoin que mon crime est involontaire. Je ne l'ai point trompé, mon cher Auguste; je me trompois moi-mcme, et celle cruelle passion s'ctoil développée dans mon cœur sans que je la connusse. Je croyois n'aimer Amélie que comme une soeur ; elle a dû te dire »

— « Amélie ne m'a rien dit, » répondit Auguste.

— «lie bien, reprend Frédéric, c'est avant-hier , seulement que j'ai connu le véritable état de mon cœur ^ ce baiser que tu lui donnas, ce fatal baiser m'ouvrit les yeux. Je sentis que je 1 adorois. Tu n'as pas oublié xt!on trouble? Auguste, ma raison étoit égarée. Tu nous laissas seuls , et mon secret m'échappa. Sans doute je dcvois fuir , je devois me taire : mais que peut un homme hors do lui ? que peut nn homme dans le délire ? Et maintenant, Auguste, maintenant, cet amour qui m'a rendu si coupable , je ne le vois cpi'avec horreur ! je n'éprouve plus d'autre sentiment que la douleur affreuse d'avoir déchiré ton cœur. Aux dépens de mes jours , je voudrois te rendre le bonheur dont tu jouissois encore hier. Je sens qu'il

m'est impossible de vivre sans être

aimé de loi. Je sens que tu m'es plus

cher qu'Amélie elle-même Me

crois -tu? »

— « Oui , dit Auguste , je te crois. »

— « Mais pourras-tu me pardonner? ne perdrai-je ni ton estime, ni ta confiance? Songe qu'il te sera impossible de m'abuser; songe que nous n'avions qu'une âme , hélas ! au point que mon silence jusqu'à ce jour te prouve l'aveuglement où j'étois plongé , et la bonne foi qui seule est mon excuse. Mais toi , comment n'as-tu pas ouvert les yeux? comment n'as -tu pas reconnu toute la force du charme qui m'entraînoit vers elle? »

— f< Le moindre changement dans Am'lie m'eût éclairé sans doute , rcponlit Auguste, mais elle étoit la même, et » 11 s'arrêta.

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— K Ail ! sans doute, elle cralgnoit de déchirer loii coeur! » Auguste ne répondit rien.

— « Elle n'ignoroit pas, continua Frédéric qui suivoit sa propre idée, que son amour seul pouvoit payer ton amour. L'estime, la tendre afï'eclion qu'elle a pour toi , n'auroient pas suffi pour te consoler. Je ne le sens que trop depuis que je lis clairement dans mon cœur, Tassurance d'une froide amitié me scroit maintenant odieuse , et lu l'aimois comme je l'aime. Quelle fatalité m'a fait désirer de la connoître avant que vous fussiez unis! Si elle eût été ton épouse...» 11 jeta un regard sur Auguste , dont les yeux étoieni fixés vers la terre , et s'interrompit tout-.i-coup. « J'entends la pensée, reprii-il ; oui, des lors

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elle éloit ton épouse j elle devoitrcire à mes yeux. Je suis le plus coupable des hommes. «

— « Non , non , dit Auguste , Je te juge moins sévèrement. Je sais trop quel empire l'amour doit prendre sur ton âme ; et , d'ailleurs , Amélie l'aime. Elle te l'a dit, sans doute?

ajouta-t-il , en s'efforçant de paroître tranquille. »

— (( Je dois te l'avouer, » répondit le comte.

Elle me donnoit la même assurance, pensa Auguste , dont un sourire amer vint effleurer les lèvres , lïiais qu'un sentiment de dignité obligeoit au silence.

— « El cependant, tous deux, tous deux, repritFrédéric, nous en sommes

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séparés sans retour. Elle ne peut élrc ion épouse ni la mienne. »

— « Et pourquoi ne seroit-ellepas la tienne , puisqu'elle te prcfère ?

puisque »

— « Tu me le demandes , Auguste , lorsque tu l'aimes , lorsque tu souffres? j) répondit Frédéric, d'un ton touchant oii perçoit le reproche.

— « Oui, je souffre, je souffre beaucoup , dit Auguste , en lui prenant la main. Mais penserois-tu que ion malheur puisse jamais être ma consolation? Ne devons - nous pas espérer , au contraire , que le temps et la raison viendront plus aisément à mon secours , lorsque je penserai que du moins Frédéric est heureux ?

Fais que je n'aie que ma peine à porter.

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Je suis sur d'être plus tranquille dos

que tu seras son époux. »

— « Jamais ! jamais ! » s'écria le comte.

— « Frédéric , reprit Auguste , interroge ton coeur, et parle-moi, comme nous nous parlions jusqu'à ce jour. Crois-tu pouvoir cesser d'aimer Amélie ?» -

— « La chose est maintenant impossible, M répondit Frédéric, sans hésiter.

— « Hé bien, moi, je le puis , reprit i\.uguste , qui n'éprouvoit alors en effet qu'un vif ressentiment contre l'ingrate. Je suis certain d'oublier Amélie. N'est-eJle pas morte pour moi, le jour qu'elle a partagé ton amour?

Nulle puissance nepeut me la rendre, et toi-même tu le sens. Ne me fais

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donc point un sacrifice inutile. Dcvieus son époux , ou je pars aujourd'hui même pour ne revenir jamais. »

— « Quoi! dit Frédéric, je m'unirois à celle pour qui tu ne peux plus éprouver maintenant que de l'amour ou de la haine ! Je formerois un lien qui doit rompre tous les nôtres ! Croistu que je puisse vivre sans te voir? »

— « Nous nous verrons toujours , si tu cèdes à mes vœux. Je ne pourrois dire aujourd'hui quel sentiment succédera dans mon cœur à celui que m'inspiroit Amélie j mais sans doute l'indiflerence »

— « L'inditïerence ! non, non, jamais ! 11 faut l'idolâtrer ou la haïr. Tu Taurois donc aimée bi^in foiblement ? » s'écria le comte avec feu.

— « Et toi , vois à quel point tu

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l'aimes! » dit Auguste en souriant

péni])lement.

— « Je ne prétends pas le nier , dit Frédéric : je l'adore. Elle est la seule femme qui m'ait fait connoître le charme inexprimable qui existe dans l'amour. Un mot d'elle a le pouvoir de calmer mes peines , de me les faire oublier. Son regard, le son de sa voix, bouleversent tous mes sens; je ne l'ai jamais quittée sans penser avec délices que je la reverrois le lendemain j et cependant, que je meure à l'instant, si je puis supporter l'idée de la posséder jamais , de te rendre témoin d'un bonheur qui devoit être le tien ! Non , non , cette idée affreuse change à l'instant l'état de mon âme , et je ne crois plus aimer Amélie. »

— «Tu doutes de mes forces ; tu me

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juges d'après toi-mcme, et lu crains mon désespoir j mais songe que je ne suis pas aimé ; que j'ai cru l'être , ajouia-t-il en baissant la voix. Et tu compteras davantage sur ma raison.

Revois Amélie sans remords , sans chagrin j et si dans quelque temps ton cœur n'a point changé, si tu l'aimes, si tu l'estimes ( il appuya sur ce mot ) comme tu le fais aujourd'hui, deviens son époux sans hésiter et sans me plaindre. »

— « Ah! sans do«le, répondit le comte, le temps ne feroit qu'augmenter la force du sentiment qu'elle m'inspire; car je connols bien son âme : chaque jour on la trouve plus belle. »

Auguste regarda son ami en étouffant un soupir , et il se tut,

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— « Mais je ne puis la revoir , continua Frédéric j non, je ne le puis.

Je sens trop quelle douleur me poursuiv^ro.it près d'elle ! Ton idée seroit

.là, toujours là. Tu ignores combien je me hais, combien je me méprise, et que ce n'est qu'avec loi que je me sens soulagé. »

Une larme vint mouiller les yeux d'Auguste. — « Je te comprends, dit-il du ton le plus tendre , je te comprends. Mais si tu ne peux vivre sans moi , es-tu sûr de pouvoir vivre sans Amélie ? »

— « Hélas! je l'ignore. »

— « Et lorsque je t'offre le moyen de nous conserver tous deux , tu veux nous perdre l'un et l'autre ; car je partirai, je partirai pour toujours. »

Le caractère d'Auguste ne permet-

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loll pas do doiiler qu'il n'exécutât sa menaco. Le comte éloit hors de luimême, 11 110 voyoit plus de bonheur possible , ni pour lui , ni pour tout ce qui lui étoit cher, et il repoussoit loutesles pensées, toutes les réflexions qui lui présentoient distinctement l'état actuel de son àme et un cruel avenir comme autant de coups de poignard. Auguste, toujours fermre, et toujours calme en apparence , parvint à lui arracher la promesse de retourner chez ximélie , et s'engager à la revoir ; c'ctoil s'engager à tout. Il le chargea d'une lettre pour madame de Harleim , dans laquelle il disoit simplement qu'une affaire très-pressante le forçoit à s'absenter pour quelques jours. Tandis qu'il écrivoit, le comte parcouroit

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la chambre dans un état d'angoisse difficile à décrire. 11 frémissoit également à l'idée d'épouser Amélie ou de renoncer à elle ; deux sentimeus trop chers pariageoient son âme , pour qu'il lui fût possible de prendre une décision , et dans cette cruelle incertitude , il cédoit à l'ascendant qu'Auguste avoit toujours eu sur lui , d'autant plus aisément, qu'il u'étoit pas en sa puissance de s'arrêter alors à un parti quelconque.

« J'espcre , cependant , dit -il à Auguste , que tu me laisses libre , entièrement libre ? »

— V Certainement , » dit Auguste , en lui donnant sa lettre tout ouverte.

Fre'déric lut, et se sentit soulagé eu voyant qu'il lui restoit du temps;

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car il est des momens dans la vie ah l'on croit toul sauvé si l'on a jusqu'au lendemain. Sans se flatter souvent que l'état des choses changera , on éprouve \e besoin de reprendre ses forces et la faculté d'agir. D'ailleurs, he premier intérêt pour Frédéric alors, étoit de connoîlre la véritable situation ducœur d'Auguste. Auguste étoit trop généreux pour que la tranquillité qu'il montroit ne fût pas suspecte; mais , quel que fut l'empire qu'il a voit sur lui-même , dans de longs entretiens , un mot pouvoit trahir ou un ressentiment plus vif, ou des regrets plus douloureux , et ce mot, s'il étoit prononce , étoit l'arrêt d'Amélie. Le comte , que ses devoirs appeloient près du roi , quitta donc son ami , se promettant de le revoir le soir même, ^l de l'observer avec un tel soin ,

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qu'aucun repli de celte âme noLlû

et blessée ne pourroit lui échapper.

Le malheur qui nous vient par un élre que nous chérissons est Lien certainement le plus cruel de tous , puisqu'il nous enlève du même coup nos plus grands moyens de consolation, en toute autre circonstance, c'est auprès de Frédéric qu'Auguste auroit été chercher du soulas^emcnt à sa peine , et la présence de Frédéric n'éloit alors pour lui qu'un nouveau supplice. La vue d'un ris^al préféré fait toujours éprouver un sentiment pénible à l'homme le meilleur et le plus raisonnable. D'ailleurs par une fierté bien naturelle, Auguste s'étoit interdit tout reproche contre Amélie ; <ainsi pour la première fois de sa vie, il avoit dissimulé avec son ami , et peut-être son silence étoil-il coupable,

ET i-RÉDÉUlC. ûi

élpouYoil-il causerie niaiheur de Fié- (léric ! « Oui , pensoit Aiiguslc, il eût clé plus géuércux de me plaindre, de lui l'aire connoîlre avec quelle fausseté la coquette s'est jouée de mon amour, et de le faire trembler pour lui-même Mais , que dis- je ! n'estil pas trop aveuglé pour me croire !

n'auroil-il pas attribué mes discours au dépit, au ressentiment? Nous jugeons la même action d'une manière bien différente , selon qu'elle nous flatte ou qu'elle nous blesse , et nous excusons facilement une infidélité , Lorsque nous en sommes l'objet ! »

Auguste finit donc par s'applaudir d'a\oireula force de se taire , surtout lorsqu'il songea que le brillant comte de Wolendorf, ministre et favori, avoit bien plus qu'un autre les moyens de lixer une feiiuue vaniteuse, et que,

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même au défaut d'amour , Amélie lui seroit toujours attachée par des sentimens d'orgueil et de reconnoissance.

Quant à lui, sentant l'impossibilité de vivre avec Frédéric dans l'étal de gêne oii les mettoitleur situation présente , il résolut de quitter la ville pour quelque temps. Il écrivit à son ami la lettre la plus affectueuse dans laquelle ill'instruisoit de son départ et de la résolution oii il étoit de ne point revenir qu'Amélie ne fût mariée, quelque fût l'époux qu elle choisiroit.

11 s'excusoit de son silence sur le lieu de sa retraite, et terminoit ainsi :

« Mon âme est plus calme ; avant peu , » je le sens , mon esprit sera entière- » ment libre. J'emporte des livres j je M travaillerai beaucoup ; tu sais quelle » ressource les lettres ont toujours été

j» pour moi? Sois donc iranquillc sur M la manière dont s'écoulera mou.

i* temps jusqu'au jour oii nous nous » re verrons, sans uous cacher une » pensée, sans qu'une gène réciproque » enlève à nos entretiens le charme j> qu'ils avoient autrefois. Crois-moi, j» nous nous aimons trop pour que H nous puissions vivre ensemble au- » trement que nous n'avons fait jus- » qu'ici. Une absence éternelle nous j» coûteroit peut-être moins j mais la » mienne ne le sera pas. 11 y a pour » toi dans mon cœur une tendresse » qui doit triompher de tout, et niQ » domier du bonheur en dépit de la » destinée. »

Auguste envoya sa lettre , et partii aussitôt.

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