Auguste et Frédéric
1 ANDis que i'adroilc Amélie alteignoit le but de ses désirs, et que les plus brillans préparatifs annonçoient au public le mariage du favori , que devenoit le pauvre Auguste? Retiré dans une vallée solitaire, il ignoroit tout; les soins qu'il avoit pris pour cacher le lieu de sa retraite s'opposoient k ce
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qu'il reçut des lettres de la ville , et le' temps s'écouloit sans qu'il survînt aucun changement dans la situation de son âme. Il avoit vainement essayé du travail et de la lecture , en sorte que de longues promenades remplissoient seules ses journées. Dès le malin il parcouroit la campagne , et bien souvent la miit le trouvoit loin de son asile. Là, privé de toute distraction , éprouvant je ne sais quelle jouissance à se croire abandonné par tous les hommes, les mêmes souvenirs et les mêmes idées entretenoient.
la même peine. Blessé dans son amour, dans son amitié et dans son amour-propre , aucun senti ment doux ne venoit soulager son cœur oppressé^ rien ne rclevoit son courage. Il avoit placé jusqu'ici tout sou bouhemr
aans ses affections ; où retrouver maintenant du bonheur? Apres avoir laissé errer long-temps son ardente imagination, qui toujours lui crcoit de nouvelles souffrances , ses pensées devenoient vagues , et son esprit tomboii dans un état d'affaissement qu'il prenoit pour du calme j alors, comparant*Ce qu'il éprouvoit aux sensations vives qui naguère animoient sa vie , il ne voyoit plus dans l'existence qu'une suite de jours monotones , dépourvus de mouvement et de jouissance , et la mort lui sembloit préférable à cet engourdissement de toutes ses facultés. Un jour qu'il examinoit avec assez de sang -froid par c{xiçX charme Amélie avoit acquis sur lui un aussi grand empire, il fut contraint de s'avouer que sonamouréioit plutôt
un entraînçment de ses sens , une' sympathie purement physique , qu'un véritable attachement du cœur. « Car, pensoit-il , tout en elle décèle une âme sèche , un égoïsme insupportable. L'ai-je Jamais vu s'attendrir sur les peines d'un autx^c , et chercher à les soulager? Le désir qu'elle a déposséder une grande fortune , désir dont elle ne fait pas mystère, n'a d'autre objet qu'elle-même , puisqu'elle n^est pas bienfaisante, et qu'elle me blâmoit au contraire de sacrifier aux malheureux une légère partie de mon
revenu » Cette idée rappela tout
à coup au souvenir d'Auguste qu'il avoit quitté la ville sans s'occuper des moyens de faire passer à une vieille femme, dont il avoit reçu des soins dans son enfance ^ la pension
qu'il lui payoit tous les mois. 11 se reprocha d'autant plus cet oubli , que la pauvre femme n'avoit pas d'autres moyens d'existence -, et comme il avoit renvoyé son domestique la veille de son départ , il ne voulut pas s'en rapporter aux gens qui le servoient alors, et il résolut de retourner à la ville pour vingt-quatre heures seulement, afin de réparer son tort. 11 partit donc , et s'arrangea pour arriver de nuit dans la maison qu'il habitoit. Il alloit monter l'escalier, lorsqu'il entendit demander d'une voix douce si ce ce n'étoit pas M. le baron de Mulden ? — « C'est moi-même » , répondit-il en se retournant ; et quoi qu'il fît très sombre, il aperçut deux femmes qui venoient derrière lui.
« Victoire , repritla plus jeune, aver-
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tissez maman; et vous, monsieur, soyez assez bon , je vous prie , pour entrer chez elle un instant. Nous étions fort tourmentées de ne pouvoir vous écrire. Le feu a pris dans votre appartement; masman va vous conter tout cela. » En parlant ainsi , la jeune personne montoit légèrement les degrés. Arrivée au premier étage, elle s'arrêta , et Auguste fut introduit dans un saJon où il trouva madame de Wûlstein , propriétaire de la maison : c'étoil une femme de cinquante ans à peu près, dont l'air élolt noble et affable, Auguste l'avoit déjà vue une fois lorsqu'il avoil loue son appartement; mais il ignoroit qu'elle eût une fille. Elle reçut M. de Mulden comme une de ces personnes que l'on dislingue des autres, et à qui la cou-
sîdéralion tient lieu d'une longue connoissance. Après l'avoir fait asseoir , elle lui dit qu'il y avoit huit jours , le feu avoit pris dans l'une des cheminées de la maison , et s'étoit communiqué à l'appartement qu'il occupoit par le tuyau qui traversoit une armoire : elle s'étoit vu forcée de faire ouvrir les portes. Le dégât n'étoit pas très-considérable ; mais il avoit fallu cependant le réparer, et les ouvriers y iravailloient encore.
«J'ai fait porter tous vos meubles, âjouta-t-elie , dans un autre appartement qui se trouvoit libre : je vais vous en remettre la clef, et j'espère, monsieur, que vous souffrirez peu de ce dérangement , car sous trois jours, au plus tard, les ouvriers auront fini. » Auguste répondit que son
projet avoit été d'abord de retourner dès le lendemain à la campagne j mais que la chose étant ainsi, il resteroit pour éviter à ces dames l'embarras de faire tout remettre en place. Sentant d'ailleurs qu'il seroit peu poli de prendre aussitôt congé, il fît différentes questions sur la manière dont le feu avoitpriSjSurles moyens qu'on avoit employés pour l'éteindre, etc. ; en sorte que la conversation se prolongea quelque temps. Comme il se levoit pour sortir, madame deWalstein lui demanda s'il avoit amené un domestique avec lui? 11 répondit que non. Elle l'engagea alors d'une manière si gracieuse à dîner le lendemain chez elle , qu'il lui fut impossible de refuser. « A demain donc , reprit madame de Walstein. Char-
loue, dites à Victoire, qui doit être dans votre chambre , de conduire M. de Mulden à son appartement , et de prendre ses ordres , s'il a besoin de quelque chose. » Charlotte s'étoit assise près d'une table oii elle travailloit^ elle se leva aussitôt, et pour la première fois Auguste jeta les yeux sur elle. Mademoiselle de Walstein avoit dix-huit ans à peu près. Sa taille étoit svelte et remplie de grùce ; sa figure , une des plus expressives que l'on put voir , n'avoit rien de bien remarquable au premier coup d'œil, si l'on excepte ses yeux , qui étoient charmans. Bien loin de ressembler aux femmes qui ont ce qu'on appelle de l'éclat , et qui perdent tout à n'être plus vues dans le monde et en grande toilette, Charlotte auroit produit peu
d'effet dans un salon ; le charme répandu sur toute sa personne ne frap-, poit pas d'abord j mais chaque jour elle plaisoit davantage , au point qu'on s'étonuoit bientôt de ne l'avoir pas E^ssez remarquée , et qu'on finissoitpar la préférer à toutes les autres femmes. Elle répondit aux excuses que lui adressoit Auguste sur la peine qu'elle vouloit bien prendre ,* avec ■une aisance et une simplicité qui lui éloient habituelles j mais si elle obtint de lui , au-delà de la politesse d^usage, tjne légère attention , elle ne la dut qu'à son âge , qui s'approchoit beaucoup de celui d'Amélie; car Auguste ne la regarda que pour la comparer, et se dire en sortant : « Voilà une jeune personne qui n'est pas mal ; mais quelle différence ! n
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On vint le lendemain matin , ainsi qu'on le faisoit chaque jour, demander de la part du ministre si le baron de Mulden éloit de retour ; mais Auguste ayant défendu au portier d'instruire qui que ce fût de son arrivée, il put se croire à l'abri de toute visite , surtout en prenant la précaution de se rendre en voilure chez la bonne femme qu'il vouloit voir, et qui logeoit dans un quartier fort retiré.
11 lui fut impossible de ne pas éprouver une vive émotion en traversant différentes rues de la capitale,- mille souvenirs le frappo lent plus vivement, et jamais il ne crovoit avoir senti son malheur d'une manière aussi douloureuse ; en sorte qu'il venoit de passer une matinée fort triste, lorsque l'heure du diner l'appela chez madame de
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Walstein. Il se repentoit beaucoup d'avoir pris cet engagement , qui alloit lui imposer une contrainte insupportable ; mais comme il n'étoit plus temps de le rompre sans impolitesse , il en prit son parti : « Et peut-être, pensoit-il en descendant , peut-être une distraction forcée me convientelle mieux que la solitude dans laquelle je vis , et qui n'a fait Jusqu'ici qu'entretenir ma foiblesse. »
Lorsqu'il arriva , madame de Walstein rentroit avec sa fille : elles étoient allées faire plusieurs courses dans la ville j ce qui naturellement servit de texte à la conversation.
— i( Je crois aussi , monsieur, vous avoir vu sortir ? » dit madame de Walstein.
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— « Oui, madame, répondit Auguste, j'ai été ibrl loin d'ici. »
— « Ayez-vous passé dans la grande rue? »
— w Non , madame. »
— ef Nous y avons été arrêtées près d'une heure par les équipages de la noce. On avoil dit que le mariage du comte de Wolendorf se feroit au château 'j Je ne ne sais pourquoi il s'est fait à l'église. C'étoit un monde ! une foule! »
En parlant ainsi , madame de Walstein ôtoit ses gants, sonschall, sans s'apercevoir qu'Auguste , paie et tremblant , nepouvoit plus se soutenir. Mais Charlotte , qui avoit tout vu, et dont les traits peignirent aussitôt la surprise et l'intérêt , s'empressa d'approcher un fauteuil , dans
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lequel Auguste s'assit , hors d'état de prononcer un seul mot.
— « J'espère , reprit madame de "Walstein , que vous ne vous êtes pas trouvé trop mal à l'aise dans votre nouvel appartement? » Comme Auguste ne répondit pas ; cr Si vous le préfériez à l'autre , continua-l-elle , vous pourriez le garder. »
— « Mais comme il vous plaira J madame , dit enfin Auguste , absolument comme il vous plaira. »
— (f C'est votre goût seul qu'il faut consulter, répondit-elle; je crois en effet que l'autre est plus commode , et dans deux jours on pourra y replacer vos meubles Ah ! à propos de
meubles , j'ai oublié de vouis dire hier soir, monsieur le baron, qu'en transportant votre bureau , un des tiroirs
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s était ouvert ; il en est sorti aa portrait que j'ai serre avec le plus grand soin, et que voici. »
Reprendre ce portrait dans un pareil moment, c'en étoit trop pour Auguste , sans doute ; car il avança la main d'une manière si gauche , que madame de Walstein laissa échapper la boîte , qui s'ouvrit en tombant.
Charlotte se trouvoitprcsde sa mère; elle releva le tout , et jetant involontairement les yeux sur le portrait :
— ff Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle ,
c'est la j'ai cru qu'il cloit cassé , »
reprit-elle aussitôt , en se relevant fort rouge ; et elle présenta la boîte à Auguste. Auguste , qui , malgré son trouble , avoit été frappé de l'exclamation , regarda mademoiselle de Walstein , dans l'intention de savoii?
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si son secret ctolt découvert j mais Cliarloltc s'éloigna à l'instant , sans répondre à quelques mots de remercîmens qu'il lui adressoit d'une voix altérée. Comme Auguste ne pouvoit alors attacher d'importance à rien , ce léger incident ne l'arracha que pour une minute à son idée principale, et le coude appuyé sur la cheminée , il étoit retombé dans une rêverie profonde , lorsqu'on vint annoncer que le dîner étoit servi. Auguste seroit resté immobile , si Charlotte ne se fût approchée de la glace pour ôter son chapeau , et ne lui eut poussé le bras comme par mégarde. Il revint alors à lui; et, s'efforçant de rappeler ses esprits , il prit la main que lui présentoit madame de \\ alslein pour qu'il la conduisît à table ,
et pria ces dames de vouloir bien excuser ses ridicules distractions. Il étoit cependant encore loin de pouvoir soutenir la conversation sur un sujet quelconque; mais heureusement pour lui , madame de Walstein aimoit beaucoup à parler et parloit fort lentement j et, par une bizarrerie qu'Auguste enfin remarqua , dès qu'elle reprenoit haleine, sa fille s'eniparoit de la parole, ce qui le dispensoit absolument d'ouvrir la bouche , et lui donna tout le temps nécessaire pour se remettre entièrement. Dans toute autre circonstance , il eût ri de bon cœur d'une manière d'être aussi étrange j mais alors il remercioit le ciel que le hasard lui fit rencontrer deux femme aussi babillardes , et il se flattoit que tout le diner pourroit se^
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passer ainsi , lorsque madame de VValstein , qui plusieurs fois avoit déjà fait à sa lille des signes, qu'Auguste n'avoit pu voir , dit , avec assez d'humeur: — « Mon Dieu ! Charlotte, qu'avez-vous donc aujourd'hui? vous qui êtes ordinairement si taciturne , vous parlez sans cesse , et M. de Mulden ne peut prononcer un mot. »
Auguste, regarda Charlotte, qui rougit si prodigieusement qu'il en fut étonné d'abord ; mais il finit par attribuer cet embarras à la honte d'essuyer un reproche devant un étranger.
— « Je puis vous jurer , madame, dit Auguste, avec une extrême bienveillance, que je suis bien loin de m'être aperçu que mademoiselle de "Walstein parlât trop. »
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— . tr Vous êtes bien aimable, répondit madame de Walstein ; s'il lui arrivoit de causer quelquefois, je ne i'aurois pas remarqué; mais jamais, jamais je ne lui ai entendu prononcer Vingt paroles de suite, lorsque nous ne sommes pas seules. »
Auguste un peu surpris , n'osa regarder Chaidotte , dont l'embarras étoit au comble. 11 changea la conversation , qui roula pendant quelque temps sur une pièce nouvelle que l'oa donnoitlesoir , etparvintàsevaincrç au point de parler tbéâtre et littérature. On alloit servir le dessert.
— « Je serois assez tcnléc , dit juadame de Walstein , d'aller ce soir au théâtre. Je pense que nos nouveaux mariésy seront. » Auguste pâlit.
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« La comtesse est vraiment fort belle; Charlotte trouvoit »
— «Ah ! l'ennuyeux animal, » dit Charlotte, en repoussant du pied un petit chien qui la caressoit.
— « Comment pouvez -vous frapper cette pauvre bête ! s'écria madame de Walstein ; vraiment Charlotte , vous avez aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire. »
— « Elle me tourmente depuis une heure, » dit Charlotte.
— «Parce que vous l'y accoutumez tous les jours. Viens, viens, ma pauvre Bébé. »
Auguste pour le cotip porta les yeux sur Charlotte; mais elle s'éfoit baissée pour donner à la petite chienne un aileron de poulet. Madame de Walstein entama le récit de
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toutes les aventures de Bébé , ce qui dura jusqu'à la fin du diner. Eufin , on éioit rentré dans le salon , et Auguste aspiroit après l'inslant qui lui r.endroit sa liberté, lorsque Charlotte 'Rappela à sa mère le désir de voir la pièce nouvelle j elle insista pour qu'on allât dans la loge d'une femme de leurs amies , que l'on prendroit en route. Auguste se trouvoit ainsi dispensé d'éluder l'ofiVe qu'auroit pu lui faire madame de "NValstein pour qu'il l'accompagnât. Il prit congé , non sans essayer plusieurs fois d'adresser à Charlotte un regard reconnoissant ; car il commençoit à croire que la conduite qu'elle avoit tenue ne pouvait être l'effet du hasard ; mais il ne parvint pas à rencontrer les yeux de ^a timide bienfaitrice.
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Lorsque, renlré dans son appartement , il fut enfin permis à Auguste àe respirer, il n'en sentit que plus vivement le trait cruel qui l'avoit frappé. Forcé de se contraindre chez madame de Walstein , il n'avoit éprouvé Jusqu'alors qu'une sorte d'étourdissement douloureux ; mais , lorsqu'il se trouva libre de se livrer à ses pensées , mille détails pénibles vinrent le torturer à la fois. Il assistoit en idée à la fatale cérémonie ; il suivoit le brillant cortège à la tcte <3uquel Amélie et Frédéric , rayonnans d'amour et de bonheur, sembloient insulter à sa pein« ; et les mots ils sont maf-iés ^ reienlissoient sans relâche à son oreille , et décbiroient son cceur ; enfin y toutes les douleurs que peut se créer une léte
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€xallée , Auguste les éprouva pendant plusieurs heures : mais eet état d'angoisse, semblable aux crises heureuses qui sauvent un malade , fut le dernier triomphe d'un amour que le mépris n'avôit encore pu éteindre. On ne peut expliquer toutes les bizarreries du cœur humain ; mais il arrive souvent au malheureux de reprendre ses forces sous le dernier coup qui le frappe. Soit qu'une espérance cachée s'anéantisse, ou que toute incertitude cesse ; soit que l'âme sente alors le besoin de prendre un élan plus énergique , il y a pour toutes les souffrances , sur lesquelles agit l'imagînaiion , un terme extrême où l'on, guérit. Auguste étoit p^^rvenu à ce terme. L'espoir vagxie , qu'il a^^^oit conservé jusffu'ici à son insu , se
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irouYoil détruit sans retour , et tous les souvenirs n'avoient plus rien que d'odieux. Peu à peu sa tôle se calma , la raison reprit son empire j le vif ressentiment qu'il éprouvoit contre Frédéric lui parut une injustice j car tout en lui devoit bientôt céder à ce sentiment équitable- qui règne dans une belle âme , et qui s'oppose à ce qu'on mesure des torts sur le mal qu'ils vous font. 11 se rappela le passé j les discours qu'il avoit tenus à Frédéric , les lettres qu'il lui avoit écrites. « Ne l'ai-je pas voulu? se dit-il. N'at-il pas dû me croire , lorsque je paroissois dégagé d'une chaîne aussi humiliante? Peut-il deviner toute la bizarrerie des mouvemens qui déchirent mon cœur et troublent mon esprit? Non , Frédéric me croit aussi
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sa'ïe que je lui avois promis de l'être , ijue je devrois l'clre en effet ; il ne pense pas que tour à tour on puisse mépriser, haïr et adorer une ingrate?
Ce tourment est créé pour moi seul ; nul autre ne peut en concevoir l'idée.
Tandis que je m'abandonnois à toute ma foiblcsse, il me crojoit calme, et peut-être a-t-il regardé son mariage comme le seul moyen de me ramener près de lui ? » En réfléchissant ainsi , Auguste respiroit plus librement j un vif sentiment de honte sur le passé dominoit tous les autres, et sa fierté renaissoit.
— « Hé bien, s'écria-t-il, il n'aura pas en vain compté sur mon courage :
il faut me vaincre , le voir , et cesser enfin de rougir de moi-même. » En prononçant ces mots , Auguste se releva et marcha dans la chambre
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avec vivacité : il jouissoit pleinement de celte sensation qu'éprouve notre ame lorsqu'elle recouvre son énergie, après avoir été long-temps alFaissée, Un poids cruel n'oppressoit plus son cœur j et content de retrouver l'homme , il jetoit autour de lui des regards fiers et satisfaits. Il remit dans son bureau le portrait d'Amélie , sans éprouver le moindre désir de revoir ses traits séducteurs. L'idée confuse de la comiessC de Wolendorf fut la seule qu'il permit à son esprit d^accueillir désormais , et toute autre étoit repoussée à l'instant. Il prit un livre , et parvint à fixer son attention sur sa lecture, jusqu'à l'heure cil , pour la première fois depuisdeux mois , il s'endormit enfin d'un sommeil caîme et prolongé.
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