CHAPITRE II
Le lendemain , la belle comtesse de Wolendoif déjeunoit avec soa époux. Le comte attachoit sur elle des regards brûlans d'amour, mais ombragés par un nuage de tristesse ^ et de temps en temps uiî soupir s'échappoit de son sein , lorsqu'un valet entre et lui remet un billet.
« Ciel î Auguste ! Auguste ! » s'écrie le ministre, dont les yeux rayonnent de bonlieur.
— « 11 écrit enfin! » dit la com-
lesse , que cette lettre arrivée plus tôt auroit fort inquiétée.
— (f 11 est ici , il m'attend. Amélie! Ah , mon Amélie ! c'est maintenant que nous sommes parfaitement heu^ reux! >» dit-il, eu la serrant dans ses bras.
— « Je l'avols bien dit, reprit, la comtesse en souriant , nous ayons eriiployé le bon moyen. :*•
— «Mes chevaux! mes chevaux! »
— « Ils sont attelés, Votre Excel' lence. »
Le comte prendjson chapeau, embrasse encore une fois sa femme , et s'élance comme un trait jusqu'à sa voiture. « Chez le baron de Mulden, ventre à terre! » crie-t-il au cocher.
Et quoique son ordre fut exécuté à la lettre, il lui sembloit que les chevaujf
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n'avatiçoient pas. Enda il arrive , il monte , il est dans les bras d'Aiigusie. « Auguste , tu reviens, tu m'envoies chercher , s'écrie-t-il , m me donnes la vie, oui, la vie ! a
O céleste empire de Vamitié ! ô douce sympathie des âmes , devant qui tout s'anéantit ! Auguste , à la vue de Frédéric » n'éprouve plus qu'une sensation, il n'est plus qu'au bonheur de revoir le frère de son cœur 3 il le serre dans ses bras, et leurs larmes se^ confondent.
— « Oui , je reviens , dil-il , pour toujours , pour toujours. Tout ne doit-il pas céder à ma tendresse pour Frédéric ?»
Ces premiers momens donnés à leur émotion , ils s'assirent et se regardèrent en silence.
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— « Tu es changé , » dit Frédéric avec un peu d'embarras.
— « Et toi aussi , » répondit Auguste j en lui serrant la main. — «Ecoute , conlinua-t-il, ti^aitons d'a- JboMles points qui pourroient à l'avenir nous mettre malà l'aise ensemble, Kous parlerons de ton intérieur, de la femme, comme si cette femme n'étoit pa s mademoiselle de Harleim ; car lu ne peux douter de mon vif întéret pour tout ce qui te touche; mais tu ne me presseras pas d'aller te voir, attendu que te» sollicitations à cet égard me ch a gHûeyoienl inutilement. »
— «Hé quoi , dit le comte irîste- Hient, tu ne viendras jamais chez moi ? »
— « Ah ! jamais , ce seroit trop
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dire, répondit Auguste en souriant j mais il me semble que maintenant il seroit embarrassant pour la comtesse et pour moi — . »
— « Je ne puis donc pas me flatter que lu la regardes un ]out comme une amie? — » reprit Frédéric, eu fixant sur Auguste des regards inquiets.
— « Je pense qu'elle ne m'inspirera à l'avenir d'autre intérêt que celui qui te sera relatif j mais il suffit, crois-moi , pour que je lui souhaite toute ma vie autant de bonheur qu'on pourroit en souhaiter pour soimême, a
Puis , changeant de conversation , il voulut se mettre au fait de la situation oîi se trouvoit Frédéric comme ministre et comme favori. Après avoir
causé longuement des affaires les plus importantes, Auguste reconnut avec une grande joie que le comte , loin d'avoir rien perdu de son empire sur l'esprit du roi, étoilplus que jamais en faveur. La plupart des opérations de son ministère avoient eu le plus grand succès, et sembloient devoir le mettre à l'abri de la malveillance des envieux . Pûchesses, honneurs, il avoit tout obtenu par de là ses espérances , et ne voyoit plus devant lui qu'une suite de jours brillans et fortunés.
— (f Ainsi , tu es heux^eux ? » dit Auguste.
— ■ « Autant qu'un homme peut l'être, si lu m'assures que tu l'es toimême , » répondit-il, en fixant sui- Auguste un regard qui exigeoit la vérité.
— « Je le sais , dit Auguste sans hésiter ; et je suis enfin certain de l'être tous les jours davantage. »
— «Je te crois, grâce au ciel, »
dit Frédéric du ton le plus touchant ; et comme il sentoit bien que le moment n'étoit pas venu de presser Auguste pour qu'il revît AméJie , il parla de toute autre chose. Auguste, eu lui apprenant qu'il n'étoit revenu que la veille seulement , dit qu'il avoit dîné chez Madame de "VValstein.
— « Madame de Walstein sollicite une pension du Roi , comme veuve d'un militaire qui s'est distingué dans la dernière guerre, dit le comte , mais je ne crois pas qu'elle l'obtienne, parce qu'on assure qu'elle a de la fortune, a
*- « Tout au plus de l'aisance , répondit Auguste, à en juger par sa manière de vivre. Je suis fâché qu'elle n'ait point l'espoir de réussir. »
— « Mais pour peu que cela t'intéresse, on peut voir, » reprit Frédéric.
— ■ « Elle a l'air d'une excellente femme , et elle pourroit alors marier plus avantageusement sa fille , qui m'a paru très intéressante. »
— « Hé bien , nous verrons. Quelqu'cfforts que l'on fasse , tu le sais j tout ne se donne pas à la justice j et puisqu'il faut accorder des faveurs , autant vaut-il que celle-ci tombe sur la propriétaire de ta maison que sur une autre. »
Les deux amis convinrent ensuite
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de l'heure à laquelle ils se verroieat chaque jour , et se sépai'crent.
Tant que dui'a celle entrevue , Auguste avoit été content de lui-même ; pas un soupir, pas un regret n'éloit venu troubler le plaisir qu'il éprouvoit à revoir son ami. Il passa la journée à rétablir l'ordre dans ses livres et danj ses papiers , et le soir il se mit à travailler. « Voilà , se dit-îl , en s'asseyant à son bureau > voilà les seules jouissances que je veux goûter désor?»
mais : l'étude et Frédéric suffiront à mon bonheur. Plus d'amour , plus de femmes j car elles se ressemblent toutes : leur finesse d'esprit se réduit -à l'habitude du mensonge , et leur sensibiliié prétendue au goût de la galanterie. » Ainsi Auguste ne faisott ^râce à au.cune j car telle est la suite
d'une liaison Jongue et intime avec une femme sans âme, qu'on Juge alors toutes les autres sur ce triste modèle , et que l'on n'est plus susceptible de reconnoître en elles ni bonté ni délicatesse.
Comme l'appartement qu'occupoit alors Auguste donnoit sur le jardin , il lui plaisoït plus que l'autre , et il résolut de le garder. Frédéric étant venu lui apporter , le lendemain , le brevet d'une pension que le roiaccordoit à madame de Walstein , il descendit chez elle dès que son ami l'eut quitté. Elle étoit seule avec sa fille. Rien n'égale la surprise et la reconnoissance qu'elle témoigna , lorsqu'Auguste lui remit le brevet. Elle ne pouvoit concevoir que le baron de Mulden eût obtenu si prompte-
ment une grâce qu'elle solUcitolt vainement depuis dix-huit mois.
— K Ah ! monsieur le baron , ditelle , vous ne savez pas à quel point unepareille laveur nousest précieuse!
Toute ma fortune consiste dans le revenu de celle maison , qui n'est pas considérable -j j'étois hors d'état de faire tout ce que j'aurois désiré pour la mère de mon mari , la plus respectable des femmes. Tant que M. de Walsiein a vécu , nous lui abandonnions une partie du traitement qu'il louchoit au ministère de la guerre.
Depuis , il m'a été impossible de remplacer celte somme , et nous la ferions mourir, si nous lui parlions de quitter la petite ville qu'elle habite , et oii elle est née. D'ailleurs, la dernière fois que nous sommes allés la voir nous l'avons
trouvée Irès-infirme ; elle ne pourroit supporter un déplacement; mais voilà, grâce au Ciel, et grâce à vous, de quoi la faire vivre dans l'aisance. »
-^ « Je vais lui écrire dès ce soir , » dit Charlotte , en baisant les mains de sa mère , et avec beaucoup d'émotion.
— « Ah ! c'est qu'elle aime tant sa Charlotte ! Et tu ne remercies pas M. de Mulden? »
Charlotte se retourna avec grâce , et jeta sur Auguste un regard , qui pouvoit tenir lieu de tous les discours.
— K Mais comment avez-vous su, . Monsieur, que je sollicitois cette pension ? » reprit madame de Walstein.
— « Par le comte de Wolendorf , Madame. »
— « En effet , je sais qu'il vient
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jouvenl vous voir. Vous êtes donc
fort liés ? »
« Depuis notre enfance nous
vivons ensemble comme frères. »
Charlotte regarda Auguste d'un air où se peignoit involontairement une grande surprise j puis tout à coup , elle détourna les yeux. Son mouvement n'échappa point à Auguste, qui rougit un peu j mais se remettant aussitôt, il fil pari à madame de Walstein du désir qu'il avoit de garder l'appartement qu'il occupoil
alors.
« La vue du jardin vous décide,
dit madame de Walstein, et vous avez raison. Ce petit jardin est vraiment joli. Je n'en accorde la jouissance à aucun locataire , afin de n'être point gênée quand nous nous y pro-
menons ; mais vous seiitez bien que pour vous cela devient différent , et vous êtes très-sûï" de nous faire un grand plaisir toutes les fois que vous Voudrez y descendre. »
Auguste remercia beaucoup madame de Walstein , dont les manières lui paroissoienl fort aimables j on se trouvoit à l'aise avec elle. Quoiqu'elle parlât un peu longuement de sa famille et de son intérieur , il y avoit dans tout ce qu'elle disoit un air de confiance qui répandoit un certain intérêt sur ce genre de détails. En général Auguste étoit très-sensibie aux charmes de l'intimité , et chez!
madame de Harleim il n'en avoit jamais joui j même lorsqu'il fut sur lé point d'épouser Amélie. La mère et la fille rougissant de leur pauvreté , se
dounolenl mille peines pour cacher l'état de gène dans lequel elles vivoient. Tout entre elles étoit mystère et chuchoiage , petitesses dont Auguste avoit souffert cent fois , et que sa foiblessc seule avoit pu lui faire excuser. Madame de "Walstein , au contraire , avoit ce ton de franchise et d'abandon qu'on trouve chez les gens qui n'ont rien à cacher , et qui rend leur commerce plus agréable que tout autre 5 il accepta donc avec pjaisir l'offre qu^on lui fit de rester pour prendre le thé, et passa toute la soirée avec les deux nouvelles amies que lui donnoit la jeconnoissance. Cette fois Charlotte parla fort peu ; en plusieurs occasions elle cul pour Auguste ces soins et ces égards qui témoignent la plus grande bien-
veiJIanc€, mais à peine lui adresa-t-eïle la parole; et Auguste, prévenu alors contre toutes les femmes en âge de plaire, crut voir de l'affectation dans cette manière d'agir, en sorte que madame de Walslein devint le seul objet de ses prévenances et de son attention jusqu'au moment où il prit congé.