PEINTRE
'auteur de cette notice a hésité longtemps avant de l'écrire. Car il faudrait une plume plus autorisée que la sienne pour faire connaître dignement l’un des artistes les plus remarquables de notre époque. Le mot qui vient de nous échapper justifie notre appréhension ; et malgré la résolution bien arrêtée de mettre une sourdine à l’expression de notre admiration, celle-ci paraîtra certainement exagérée ou ridicule. Nous savons, en effet, combien l’on se méfie, et le plus souvent avec raison, des provinciaux inventeurs de grands hommes. Dans ce cas particulier, nous n’ignorons pas le danger auquel nous nous exposons; car, en mettant à part le petit nombre d’amis ou d’artistes cà qui cet ouvrage est spécialement destiné, nous avons lieu de supposer que la presque totalité de nos lecteurs ne connaissent pas le nom de Ravier.
Toutefois, en dehors du but de rappeler à quelques personnes le souvenir de notre ami, une autre circonstance nous a déterminé. Nous savons, en effet, que des personnalités bien connues dans le monde artistique et qui méritent de l’être, veulent étudier l’œuvre de Ravier et en faire l’objet d’articles destinés à diverses publications auxquelles notre modeste brochure sera loin de porter ombrage. Elle pourra fournir, au contraire, des renseignements utiles au point de vue biographique, tandis que certains détails trop familiers n’auraient aucun intérêt pour d’autres lecteurs que les amis de Ravier.
Si l’on voulait faire parler les morts, il serait facile de citer des noms célèbres et d’attribuer à chacun des phrases qu’on a entendu prononcer. Mais à quoi bon employer un procédé qui presque toujours paraît suspect ? Bornons-nous à dire que plusieurs grands
maîtres de l’Ecole moderne ont apprécié de la manière suivante l’artiste dont nous déplorons la perte : — C’est un Constable lumineux. — Plus que personne il a le sentiment de l’immensité. — C’est lui qui m’a tiré de la boue pour me faire entrer dans la lumière. — C’est un Turner, un Claude Lorrain intime! — Il donne le sentiment de l’espace dans ces petits morceaux de carton beaucoup plus que A. B... Z. dans leurs immenses toiles... — Ce soleil m’aveugle. — Ce mystère me stupéfie. — Peut-on montrer tant de choses en employant des procédés aussi simples en apparence ? Il fait bouger l’atmosphère, etc.
Mais pourquoi insister? Si nous ne pouvons retrouver la majeure partie des lettres relatives à Ravier qui ont été mises sous nos yeux, il nous en reste un assez grand nombre pour prouver que notre opinion est partagée par d’éminents personnages. D’ailleurs, Ravier lui-même ne nous eût pas permis de trop laisser déborder nos sentiments; on en jugera par certains passages de sa correspondance.
Toutefois, nous avons bien le droit de donner quelques détails sur cet artiste avant que les traces de son passage aient complètement disparu. Nous prétendons même que cela n’est pas inutile au point de vue de l’histoire de l’art pendant la glorieuse période de i83o à 1880.
Transcrivons certains passages d’une lettre que Puvis de Chavannes nous écrivait le 9 mai 1890:
« Je revois avec autant de respect que d’admiration pour le (f noble artiste à qui nous les devons, cette collection d’incompa- « râbles dessins de Ravier. Leur place serait dans le plus choisi « des musées pour l’instruction de tous, car ils montrent dans leur « force et leur éloquence le résumé magnifique d’une vie de recueil- « lement et de profond amour de la nature. Si vous voyez Ravier, « dites-lui combien j’ai été ému et charmé. »
De son côté, Henri Baron, peintre très apprécié de l’Ecole romantique, qui était l’ami intime de Corot et de Français, aimait aussi beaucoup Ravier, bien que son talent différât absolument du sien et nous écrivait ce qui suit le 28 janvier i8y3 :
« Ravier est un des hommes dont on estime le plus le talent « dans le clan où je vis; et toutes les fois qu’on montrera une « aquarelle de lui à un paysagiste intelligent, il y trouvera de ces « grandes qualités auxquelles ne sont pas très sensibles, du premier « coup, les personnes dont la compétence n’est pas très exercée. « Ce sont, en effet, des qualités analogues à celles qui nous font « tant aimer Corot. Il doit y avoir parmi les aquarelles que tu as « vues des choses qui pourraient s’appeler « chefs-d’œuvre ».