PORTRAITS DE A. RAVIER
INI. Albert Maignan reconnaît également l’utilité de faire connaître Ravier et nous extrayons ce qui suit de la lettre qu’il a bien voulu nous adresser le 17 septembre 189c) :
« Ravier est un nom de plus à mettre dans la liste beaucoup « plus courte qu’on ne croit des artistes doués, et je prends le mot « dans sa signification la plus haute. Le talent n’est certes pas à « dédaigner, beaucoup de peintres dans tous les temps s’en sont « contentés ; mais le don, cette faculté spéciale de partir d’une
« observation textuelle de la nature, d’en être ému, de la trans- « poser dans son expression et de transmettre aux autres l’émotion « ressentie, voilà ce qui est précieux et ce qui classe un artiste « parmi les meilleurs. Ravier est de ceux-là. Par des moyens « d’une synthèse savante, faite de volonté, d’insistance en face du « but poursuivi, il nous rend l’éblouissement de la lumière, il « retrouve de notre temps ce qui fait l’une des qualités les plus « rares de notre Claude Lorrain. Vous avez donc bien fait d’élever « un petit monument à la mémoire de ce vaillant artiste et c’est « le devoir d’un ami. »
Voici l’opinion de M. Paul Borel :
« Ravier fut un méthodiste renforcé dans sa manière de « procéder en fait d’art. Il savait se gouverner et faisait, selon sa « volonté, de l’évaporé, du transcendantiel, du sage, du modeste, « du réservé ou de l’enragé. »
M. Guiguet nous écrivait le 3i août 1899:
« J’apprends avec plaisir la nouvelle de la prochaine publication « que vous préparez sur Ravier et je serais très heureux si mon « témoignage pouvait contribuerà répandre son nom. C’a été pour « moi une extraordinaire bonne fortune de le connaître ; il a « décidé de ma carrière en m’encourageant dans mes premiers « essais; il m’a par ses conseils préservé de bien des défaillances; « son esprit élevé a laissé en moi une trace ineffaçable. J’ai la « plus grande admiration pour le peintre lumineux et le dessi- « nateur incomparable. »
Extrait d’une lettre de M. Emile Noirot, du 20 octobre 1899 :
« Les œuvres de Ravier demandent à être généralisées dans le « public. Ayant vécu à l’écart, loin de toute intrigue, ce Maître « n’est connu que d’un petit nombre et cependant son influence « sur la région et sur quelques artistes a été immense. Il semble « que les meilleurs des peintres lyonnais ou dauphinois procèdent « de lui et qu’il a été, de plus, l’inspirateur d’un mouvement <( intense vers un impressionnisme de bon aloi. Par sa facture, par « sa technique, Ravier se rattache aux peintres anglais Constable « et Turner; il est de par ce fait l’émule de Théodore Rousseau « et de Jules Dupré. Par ses gris fins il fait prévoir ce que sera « Corot. Par ses audaces et ses violences d’impression il marche « de pair avec Diaz et Courbet. S’il s’était moins localisé, s’il avait « étendu sa sphère d’action, on le citerait parmi les chefs de « l’Ecole du paysage moderne ; mais du moins, n'ayant pas eu la « faveur des foules, il a, chose plus saine, le respect et l’admiration
« de tous ceux qui l’ont approché ou connu. Daubigny l’estimait, « Corot l’appelait : Maître. Quels éloges peuvent être plus « appréciables que ceux-là?
« Dans ses dessins ou croquis il reste synthétique et a la
« noblesse des lignes. Si l’effet le préoccupe, il ne perd jamais de « vue la grande harmonie, le summum des desiderata des peintres.
« J’aimais Ravier. Comme homme, il était grand, avait une « allure toute cordiale ; c’était un sensitif dans une charpente de « colosse. Comme peintre, il a dans son œuvre plus que du « tempérament. Il y a le je ne sais quoi qui fait penser, la franche « et forte sincérité de tout poète épris d’art et de sentiment. »
Enfin, son quasi contemporain Harpignies nous écrivait le 4 février 1899 : « J’espère pouvoir causer prochainement avec vous « du grand artiste Ravier. »
Il nous serait facile de citer d’autres lettres ou conversations dans lesquelles sont exprimées les opinions d’artistes tels que : A. et P. Laurens, Vuillefroy, Flandrin, Jacques, Vayson, Boulard,
Charnay, Courbet, Appian, Ingres, Chintreuil, Japy, Achard, Chaigneau, Guétal, Simon, Cottet, Girier, Maillart, de Champeaux, Despouy, Falguières, Porcher, Séon, Yon, etc. ; nous y renonçons, cependant, il nous a paru utile d’extraire plusieurs autres passages de lettres écrites à Ravier par des artistes lyonnais connus dans la capitale : ceci est imprimé à la suite des lettres de Ravier (1).
( 1) Nous avons également recueilli dans un numéro du Mémorial de la Loire , paru le 20 août 1894, un article signé S. Mulsant, dans lequel le talent de Ravier était ainsi résumé :
• Celui-ci ne s'attarde pas à des thèses, il se contente de regarder la nature avec des yeux de peintre, de noter les phénomènes changeants du ciel, de méditer les drames de la lumière qui se jouent sur les étangs et sur les bois de Moreste! ; puis, d'une main sûre, il fixe ses impressions avec une force poétique surprenante, s’appliquant moins à la copie servile des détails qu’à la vérité de
Répétons que notre rôle doit rester effacé; nous désirons simplement poser un jalon, persuadé qüe, dans un bref délai, d’autres que nous assigneront a Ravier la place qui lui est due. Mais, l’intérêt principal de cette publication consiste dans la copie de certains passages des lettres de Ravier et dans les reproductions de quelques-uns de ses croquis (i). On nous objectera qu’un éminent coloriste ne peut pas être jugé sur de simples croquis ; nous sommes absolument de cet avis, et prétendons cependant que ceux-ci valent encore mieux que de longues descriptions ; et d’ailleurs le but sera
atteint si nos lecteurs éprouvent le désir de connaître plus tard des œuvres plus importantes de l’artiste (2).
Ravier naquit à Lyon le 4 mai 1814. Son père était un négociant aisé. Malgré diverses opinions émises, il est difficile de dire s’il est préférable, au point de vue du succès, qu’un artiste exceptionnellement doué vive dans l’opulence ou dans la misère. Bien qu’il fût d’un avis contraire, ainsi que le témoignent ses lettres, il est permis de croire que Ravier aurait obtenu une plus grande notoriété s’il avait été forcé de vivre avec son travail; caries dons très spéciaux qu’il avait reçus de la nature se seraient certainement manifestés d’une façon plus lisible.
l’effet général, à la traduction exacte de ses sensations colorées. Ce que la nature dissémine, pour user d’une formule très juste de Fromentin, « il le concentre en un total de lignes, de valeurs et d’effets ». Ses couchers de soleil sont de vraies tragédies, tant sont vibrants, profonds et chauds les tons hardis dont il enveloppe arbres et terrains. Ce coloriste puissant est d’ailleurs un dessinateur méthodique qui étudie toutes les lignes de ses paysages, n
(1) Il est fort difficile, sinon impossible de reproduire des dessins aussi délicats que ceux de Ravier où parfois le crayon n'a laissé qu’une trace légère sur du papier teinté. Aussi certaines gravures indiquées à la table sont-elles des reproductions de croquis du maitre calqués sur un album par une main étrangère. Ils ne sont là que pour indiquer approximativement la mise en place des compositions de Ravier. Les autres reproductions ont été exécutées d'après des dessins originaux du peintre. Elles ont été choisies de préférence à un très grand nombre d’autres qui ont dû être rejetées. Malgré tout, nous répétons qu'elles donnent une idee imparfaite des originaux.
(2) On signale ici une édition, dans laquelle nous avons publié, en 1890, une série de dessins de Ravier reproduits par 1 héliogravure, ce qui donne une idée de son talent bien plus que des croquis. De son côté, M. Champavier a fait paraître dans U Art Français et dans un autre recueil des articles sur Ravier, avec reproductions de trois dessins de l’artiste, 'mais il n'ignorait pas notre intention d’écrire ces lignes et il a bien voulu indiquer notre nom à propos des renseignements que nous lui ayons fournis.
Il aurait sondé son métier à fond et se serait décidé à ajouter à ses peintures quelques détails d’une importance secondaire pour beaucoup d’artistes, mais très appréciés du vulgaire, s’il avait été forcé de se faire connaître par des marchands de tableaux, journalistes, fonctionnaires ou bourgeois, au lieu de se contenter du suffrage de quelques] camarades qui n’aperçoivent ses grandes qualités qu’à travers une^exécution souvent trop sommaire.
Ainsi que cela arrive presque toujours en pareille circonstance, le père d’Auguste Ravier avait en grande estime les négociants, ingénieurs, notairesAet^avocats, tandis que l’art et les artistes lui étaient absolument indifférents. Il envoya donc son fils à Paris pour y faire son droit; celui-ci obtint le grade de licencié, mais consacrait beaucoup plusde temps aux musées et à l’étude en plein air qu’à l’Ecole de Droit et les diplômes arrivaient 1 entement .
En désespoirdecause on permit à Auguste de suivre sa vocation, après avoir consulté le peintre Fonville, dont on faisait grand cas à cette époque dans la région lyonnaise.
Au lieu de passer à l’Ecole des Beaux-Arts le temps réglementaire, Auguste Ravier partit directement pour l’Italie, où il fut recherché et apprécié par les pensionnaires et le directeur de la Villa Médicis, ainsi que par les peintres de l’Ecole romantique, qui foisonnaient à Rome en ce temps-là.
Il fut spécialement lié avec Français, Anastasi, Corot, Marilhat, Baron, Daubigny, Gounod, Flandrin, Ingres, etc. On lui reprochait souvent de ne pas travailler d’une façon assez assidue, mais on l’engageait aussi à emporter son fusil dans la campagne romaine; car il était d’une adresse remarquable à la chasse et rapportait à ses amis un nombre considérable de canards, bécasses
et bécassines.
Il considéra toujours l’Italie comme un lieu de délices :^i 1 eut
Io
grand’peine à la quitter lorsque certains événements de famille le rappelèrent à Lyon. Il avait étudié la nature à Ponte-Molle, Monte- Mario, Aqua-Acetosa, Marino, Olevano, Pæstum, Némi, Albano, Gensano, aux bords du Tibre ou du Teverone, à la Villa Adriana, etc.
Ses études peintes remplissaient deux grandes malles qu’il confia à un ami. Mais toutes disparurent pendant son absence, car plusieurs de ses camarades s’étaient partagé le butin sans le moindre scrupule.
Un membre de l’Institut nous confirmait la chose dernièrement en ajoutant : « Ravier faisait si peu de cas de ses produits que l’on « pensait rendre service à l’art en sauvant ces petits chefs-d’œuvre « qui risquaient de tomber entre les mains des Philistins. »
Ravier pardonna facilement ce larcin ; cependant il nous a dit
souvent: «Ce vol m’a découragé : ces études représentaient plusieurs années de travail; elles étaient plus soignées que mes pochades actuelles; celles-ci risquent bien moins d’être volées, car on y voit moins d’herbes, de feuilles et de branches; à part un petit nombre d’artistes, peu de gens en ont envie. »
Il se trompait; nous avons connu, en effet, des personnages de toute espèce qui se sont passionnés pour ses dernières œuvres et qui, après les avoir acquises, les conservent avec un soin jaloux.
En revenant d’Italie, il supporta difficilement le séjour de Lyon et fit de nombreuses excursions en Dauphiné, en Velay et en F’orez,où il connut le vicomte de Becdelièvre, conservateur du musée du Puy, qui avait une grande propriété près de Feurs. C’était un artiste de grande valeur, modeste comme Ravier ; ils devinrent bien vite amis intimes. M. de Becdelièvre avait connu la misère pendant le premier quart de ce siècle et il avait gagné son pain en dessinant pour les journaux illustrés beaucoup de caricatures fort recherchées aujourd’hui. Toutefois, Ravier préférait les paysages de son ami à ses autres productions.
Ils parcoururent ensemble le beau pays du Forez, étudièrent ses étangs, ses grands arbres et ses montagnes ; pendant l’une de
leurs excursions, ils firent la connaissance du curé de L’Hôpitalsous-Rochefort, dont Ravier épousa une parente. Il laissa des peintures murales à Lijay, dans la maison paternelle de ce curé. Il vint ensuite se fixer a Crémieu, dans le département de l’Isère, et se livra complètement à la peinture. Par nécessité, il s’occupa aussi d’agriculture; mais grâce à son bon sens, joint à sa modestie, il ne convoita jamais les prix ou les coupes d’honneur aux concours régionaux, de même qu’il ne chercha jamais à obtenir des médailles aux Salons de peinture.
Sa vie fut paisible pendant ce séjour à Crémieu. Il y reçut de nombreuses visites d’artistes, attirés parla sympathie qu’ils éprouvaient pour lui et aussi par la beauté du pays. C’est ainsi que Daubigny connut la vallée d’Optevoz, d’où il rapporta son tableau de l’étang de Gillieu, qui le rendit célèbre.
Corot, Français, Allemand et Fleury Chenu firent avec Ravier
de nombreuses excursions dans cette région. Ils étudièrent ensemble la vallée d’Ambie, Thuile, Roche, Rossillon, Morestel, la vallée du Rhône, etc.
Aucun artiste n’admira plus vivement Ravier que le peintre Corot. Nous regrettons de n’avoir pu retrouver une lettre dans laquelle celui-ci exprimait cette admiration en termes tellement vifs, que nous n’osons pas les répéter, bien qu’ils soient toujours présents à notre mémoire. Il nous est cependant permis d’affirmer que Corot a dit à plusieurs personnes que les conseils de Ravier lui furent absolument utiles et qu’ils modifièrent son talent.
Cette admiration était réciproque; car, pour Ravier, Corot était un dieu, bien avant qu’il n’eût acquis sa grande réputation. On en trouvera la preuve dans quelques-unes des lettres publiées à la fin de cette notice et spécialement dans celle écrite à Royat où Ravier était allé passer des vacances. Les deux artistes vivaient ensemble à l’auberge Gagnevin pour 3 fr.5o par jour. Un échange de pensées très profitables à chacun d'eux eut lieu à partir de ce moment-là. L’un et l’autre nous ont fait la même confidence.
Français était aussi un excellent camarade, qui a toujours eu
Ravier en grande estime; mais leurs idées étaient différentes en beaucoup de points. Ils discutaient à propos de tout et surtout à propos d’art. Ravier était impressionné par la lumière et par la majesté du ciel et des fonds. Il savait donner du style au moindre buisson, au moindre accident de terrain. Un coin d’étang avec quelques arbres lui suffisaient si le ciel était beau, si un soleil violent, doré ou rutilant, était à une bonne place et absorbait tous les détails inutiles à voir ou s’il se dissimulait derrière des nuages aux bords brillants. En un mot, beaucoup d'effets forts ou délicats, presque toujours fugitifs, qui apparaissent au lever et surtout au coucher du soleil, enthousiasmaient Ravier et l’invitaient à peindre, tandis qu’il se reposait au milieu de la journée. Français
recherchait au contraire les motifs calmes et bien écrits, les jolies végétations des premiers plans, les silhouettes bien nettes, les branches convenables. Les ciels bleus et unis, de même que les arbres bien verts, ne lui inspiraient aucune répulsion ; il aimait à pouvoir travailler pendant quinze jours au même dessin ou à la même peinture, ne se mettant à l’œuvre ni trop
matin ni trop tard. Bref, les deux amis ne se gênaient guère pour indiquer à des tiers leur manière de penser, et comme ils ne manquaient pas l’un et l’autre d’esprit ou de malice, leurs querelles amicales amusaient beaucoup leurs confidents.
— Pourquoi donc, nous disait Ravier, les mouches ont-elles laissé de petites traces blanches sur toutes les feuilles de tous les arbres peints par Français ?
Celui-ci disait de son côté ?
— Pourquoi les chenilles ont-elles mangé les feuilles de tous les arbres peints par Ravier ?
Si nous n’avions pas l’intention bien arrêtée d’écarter de cette notice tout ce qui n’a pas un rapport direct ou indirect avec la vie
— iô —
intime ou artistique de Ravier, nous pourrions citer un nombre infini d’anecdotes fort amusantes, car sa verve était inépuisable. Ses discussions avec les hommes d’affaires, paysans, ecclésiastiques, médecins ou fonctionnaires déroutaient ses interlocuteurs. On trouvait M. Ravier fort original et ce mot résumait tout. Evidemment, il n’était pas banal et il ne manquait pas de bon sens. S’il avait beaucoup d’esprit, il n’était pas méchant ; il détestait les cancans, fuyait les cancaniers et jamais il n’a fait le moindre tort à personne.
Le peintre Achard, autrefois célèbre, mais trop oublié aujourd’hui, habitait le Dauphiné et cherchait h voir souvent Ravier. Il disait en arrivant : Je viens me réchauffer !
Cependant il ne manquait pas de flamme; mais les hardiesses de Ravier lui inspiraient toujours de l’étonnement. Les balafres formées par le couteau à palette, les creux résultant de coups de manches de pinceau, les couleurs féroces employées pures, tout cela différait de ses procédés. Nous l’entendions s’écrier : Voici encore un tube de jaune indien qui va disparaître ! Si j’en employais le quart, ma palette en serait empoisonnée jusqu’à la fin de ma vie...
... Voilà qu’il fait chanter chaque note dans le ton qu’il veut, et s’il tape sur Yut il nous fait entendre le fa.
... Avec son vermillon il donne l'impression du gris, et s’il emploie du gris, il peut le faire paraître vermillon... Que va-t-il sortir de ce tas de bleu de prusse, de vert émeraude et de jaune
indien... Brrr!... Il en sortait cependant quelque chose d’har monieux et Achard sautait de joie malgré ses 80 ans.
Louis Janmot, auteur de nombreuses peintures religieuses ou historiques, élève d’Ingres et camarade de Flandrin, était également un visiteur assidu.
Ravier aimait beaucoup ses compositions mystiques. Il les préférait à certains paysages dans lesquels cet artiste consciencieux, mais trop minutieux, cherchait à reproduire les détails les plus infimes de la nature. Pendant une courte absence de Janmot, un jeune rapin colla de petits papillons sur les plantes de son étude. Ravier lui dit : Enlevez-les, car c’est inconvenant, mais ce pauvre Janmot va passer bien du temps pour en faire autant!
Janmot était un esprit fin et délicat ; il parlait toujours avec une correction absolue, ses manières étaient distinguées et ses
habits irréprochables. D’autres visiteurs, également bien accueillis, formaient souvent un curieux contraste.
Parmi ceux-ci nous devons citer le peintre Vernay, qui conserva jusqu’à un âge avancé des allures de rapin et qui obtint un grand et légitime succès parmi les artistes lyonnais avec ses natures mortes et ses paysages traités largement et ressemblant parfois à des mosaïques très colorées. Bien que poète et littérateur à ses heures, Vernay était parfois étonné par certaines locutions de Janmot cependant irréprochables au point de vue grammatical. L’imparfait du subjonctif fricassassie^, prononcé dans une allocution faite à un aubergiste, l’avait particulièrement abasourdi.
Carrand, peintre lyonnais, profita également des conseils de Ravier. Malheureusement les événements de sa vie l’empêchèrent de produire beaucoup de tableaux. Plusieurs de ses effets de matin avec leurs ciels fins, leurs brouillards argentés et leurs herbes humides sont de petits chefs-d’œuvre dignes de figurer à côté de ceux des maîtres de l’époque actuelle.
M. Blanc-Fontaine était un ami intime de Ravier; peintre luimême, il allait souvent à Morestel accompagné ou non par d’autres artistes de la région dauphinoise et, entre autres, par l’abbé Guétal ou parM. Dumas, directeur de l’Ecole des Beaux-Arts de Lyon.
Hector Allemand, paysagiste de talent, venait chez Ravier pour se retremper en contemplant ses casseroles. Il appelait ainsi certaines études furibondes et de coloration intense destinées, disait-il, à faire hurler les bourgeois de même que les chiens auxquels on attache l’objet en question.
Fontanesi, peintre italien d’une assez grande notoriété, ancien professeur de la famille royale d'Angleterre et de celle du Japon, fut sans contredit celui de tous les élèves de Ravier qui profita le mieux de ses conseils ; car en peu de temps la couleur de sa peinture se modifia et son talent prit beaucoup de force et de souplesse, sans cependant ressembler à celui de Ravier (i). Si les rapports furent fréquents entre Ravier et son élève, ils ne furent pas exempts d’orages. Leur caractère, de même que leur manière de vivre différaient complètement, et tandis que Ravier se
contentaitd’une vie paisible dans la campagne du Dauphiné, son élève avait de nombreuses aventures au Japon, en Suisse et en Italie, où il fut aide de camp de Garibaldi. En toute chose il apportait une ardeur extraordinaire, et après avoir analysé un tableau de Paul Véronèse pendant qu’il était directeur du musée de Turin, il voulait forcer tous les artistes de sa connaissance à employer le procédé du maître, qui consistait, disait-il, à peindre à la colle sur des toiles absorbantes et à terminer en employant les couleurs à l’huile. Ce procédé dont beaucoup d’artistes font usage actuellement, possède de grands avantages : il empêche la peinture de rancir, car toute l’huile est absorbée par la toile ou la préparation-, il permet en outre d’obtenir facilement des empâtements et des glacis sur ces empâtements en une seule séance (2). Cela provoqua l’enthousiasme de Ravier, et pendant quelque temps on vit chez lui de grandes surfaces de toiles enduites de colle ; mais il fut vite découragé; il ne pouvait s’astreindre à
(1) M. Calderini publie en ce moment à Turin un important ouvrage sur Fontanesi et nous serions étonnés si le même fait n'y était pas rapporté.
(2) Ajoutons que d’après d'autres personnes qui ont étudié la peinture de Véronèse et celle d'autres artistes de la même époque, ce procédé consistait plutôt à dégraisser les couleurs à l’huile ou à les broyer et les délayer avec l'huile de pierre. On enlevait les embus avec la résine.
séparer complètement dans son bagage les couleurs à l’huile des couleurs à la colle ; et ce mélange amenait parfois des résultats bizarres.
Paul Borel était un des amis préférés de Ravier ; ces deux artistes de tournure d’esprit différente, mais l’un et l’autre modestes et sincères, étaient dignes de se comprendre. Ils ont toujours pris autant de peine pour éloigner l’attention du public que certains antres pour l’attirer. Aussi le talent de Borel serait-il très peu apprécié, même par plusieurs de ses amis, sans les articles élogieux que Huysmans a publiés à propos de lui dans la Cathédrale et dans l'Echo de Paris. A cause de circonstances spéciales, parmi lesquelles il faut compter l’amitié qui nous lie à M. Borel, il nous
est fort difficile de donner une appréciation personnelle sur cet artiste ; cependant nous croyons indispensable de noter quelques détails sur l’entourage de Ravier, afin d’aider à le faire connaître.
C’est pour cette raison que nous nous permettons de transcrire encore une lettre de Puvis de Chavannes dans laquelle le maître indique son sentiment à propos des œuvres de Borel.
« C’est avec l’émotion la « plus sincère, avec l’admi- « ration la plus respectu- « euse et la plus vive que j’ai pris connaissance de l’inestimable « publication des œuvres de Borel et Bossa n (i). J’ai retrouvé en « entrant en communication avec ces deux nobles artistes créés, « semblerait-il, l’un pour l’autre, une impression d’une rare « intensité qui n’est comparable qu’à celle de mes premières années « devant ce que l’art nous a laissé de plus noble et de plus mâle. » En dehors de ceux que nous avons indiqués, beaucoup d’artistes de la région lyonnaise ont connu Ravier ou profité de ses conseils. Beaucoup d’autres ont été déroutés en cherchant à l’imiter. En effet, chez Ravier, un dessin irréprochable, en même temps large
(i) L’architecte Bossan avait construit plusieurs monuments décorés par Borel, et les noms des deux artistes ayaient été réunis dans une publication artistique. Bossan, doué d’un talent très original, se tenait aussi à l'écart; il n’est pas assez connu : on le juge surtout d’après l'église de Fourvière, construite en grande partie . après sa mort, tandis qu’il a pu diriger la construction d'églises à La Louvesc, chez les Dominicains de Marseille, à Valence, Régny, Nandax, Neulise, Oullins, Couzon, etc.
et précis qui suffirait à lui seul pour assurer la réputation d’un artiste existe sous une peinture qui paraît souvent très large et quelquefois trop sommaire, mais qui provoque parfois une émotion incomparable. C’est le résultat de qualités qui chez d’autres s’allient rarement ensemble. Aussi, une pareille peinture est-elle fort difficile à copier ou à imiter. Chenavard (i) disait à ce sujet : « On a gâté bien du papier et de la toile avec du rouge, du jaune « et du violet, croyant imiter Ravier; ce qu’on n’a jamais imité, « c’est l’impression de l’immensité qu’il a su donner en peignant « sur de petites surfaces et une harmonie colorée et audacieuse « que je n’ai jamais vue ailleurs que chez lui et Delacroix. »
La délicatesse de ses sentiments était absolue; il avait horreur de la fourberie et du mensonge ; cela rendait ses relations fort difficiles avec les gens madrés; par contre, il était très accueillant
pour les personnes timides et savait prendre leur défense lorsqu’on les attaquait. Il avait une affection spéciale pour son élève Guiguet dont il avait guidé les
premiers pas dans la voie artistique. A propos de lui, un amateur dit à Ravier: J’apprécie le talent de cet artiste qui commence
& -a etre connu des Parisiens; mais
au point de vue de la vente,
vous devriez lui dire de modifier
ses sujets qui sont un peu tristes. « Je ne conseillerai rien de
« pareil, ajouta Ravier; une seule chose doit être demandée à un
« artiste, c’est d’exprimer son sentiment avec sincérité et de faire
« éprouver à d’autres l’émotion qu’il a ressentie lui-même. Donc,
« si la peinture de Guiguet ne vous dit rien, il sera suffisamment
« vengé si vous achetez les cardinaux de X., les Amours de Y. et
« les demoiselles de Z. »
Un personnage moins artiste qu’érudit, mais renommé dans son pays par ses dessins très tins ou ses peintures léchées vint lui apporter ses œuvres et lui demander des conseils. Ravier lui demanda s’il connaissait Boileau, car un vers du poète devait lui suffire. « Je connais le passage, dit l’autre : et vingt fois sur le métier je remets mon ouvrage. » « Je ne veux pas parler de cela,
(0 Paul Chenavard, ami de Ravier, est peut-être celui deshommes de ce siècle qui a connu le plus grand nombre d'artistes de valeur. Comme critique d’art, il était hors pair et obtint aussi des succès comme peintre. Devenu aveugle à la fin de sa vie, il intéressait encore de nombreux anus en leur racontant des anecdotes avec une verve intarissable. Bien que Chenavaid fût un personnage celebie et connu dans toute la France, plusieurs de nos lecteurs pourraient le confondre avec un autre Chenavard qui était architecte lyonnais et que Ravier voyait également.
mais du vers suivant : « Restez plutôt maçon si c’est votre métier ». L’érudit disparut et ne revint plus.
Un autre érudit — celui ci était un archéologue — voulait aussi empiéter sur le domaine de l’art et débitait des choses absurdes avec aplomb. Ravier lui dit : « Je suis trop bête pour apprécier votre science lorsque celui qui la pratique n’a pas le sentiment du beau. Aussi, je vous prie de changer de conversation, et, si vous le voulez bien, nous allons nous occuper des animaux gras exposés en ce moment dans notre village. »
Son voisin le peintre Trévoux avait pour lui beaucoup d’admiration. De son côté Ravier l’aimait à cause de ses qualités personnelles et de sa dignité artistique. M. Trévoux avait environ
65 ans à la mort de son ami et jusqu’à la fin, celui-ci le traita de jeune homme ; c’était un compliment et non une critique. En elîet. Ravier a toujours regretté et envié l’enthousiasme et les illusions de la jeunesse. A l’heure actuelle, M. Trévoux est plus jeune que jamais. Son fils Gabriel, peintre de figures, avait rapporté d’Italie des études de paysage qui prouvaient de sérieuses aptitudes. Ravier l’avait encouragé à persévérer et regrettait de n’avoir pas été écouté, malgré certaines qualités déployées par le jeune artiste dans le genre qu’il avait adopté.
Un autre jeune homme, croyant imiter Ravier, attaqua devant lui une étude en étalant du premier coup des couleurs voyantes sur sa toile. Il ne put obtenir d’autre conseil que celui-ci : « Commencez par le commencement et apprenez à dessiner. »
D’après Ravier, un malhonnête homme est incapable de produire de la peinture saine et n’est bon qu’à rester chiqueur. Un peintre
dont les productions étaient beaucoup plus cotées que les siennes chez les marchands lui proposa un échange par un intermédiaire. Il refusa en disant : « Je ne veux avoir aucun rapport avec ce Monsieur; en effet, je vois par sa peinture qu’il n’est pas digne d’estime. » A ce propos, il convenait avec nous que, par un simple croquis, il est bien plus facile de juger un homme que d’après une page d’écriture. La même observation peut s’appliquer à une race de même qu’à un individu: et tous ceux qui ont beaucoup voyagé ont pu remarquer l’allure différente des croquis exécutés sur les murs par les gamins des diverses régions.
Il reconnaissait la nécessité pour un artiste d’habiter Paris lorsqu’il désire acquérir de la réputation et de l’argent. Mais il déplorait cette condition et ne voyait jamais sans tristesse partir
des jeunes gens pour la capitale.
Deuxd’entre euxdecaractères différents lui annoncèrent leur départ; il leur dit :
« Je n’ose vous engager à rester; mais vous, pauvre agneau, vous
risquez d’être dévoré par les loups; quant à vous, brillant papillon, vous brûlerez vos ailes. » Cette prédiction s’est malheureusement réalisée ; les ailes de l’un flambèrent et l’autre ne put résister aux fauves.
Il avait beaucoup de tendresse pour les animaux et spécialement pour les chiens. Nous avions des sentiments analogues et les aventures des bêtes tenaient dans notre correspondance une place qu’on trouverait sans doute exagérée. Son chien Pan était beau et très gai ; malgré cela Ravier le plaignait ; c’était un bon chien de chasse qui ne pouvait exercer son talent à Morestel, pays pauvre en gibier. Un beau jour, nous reçûmes une lettre annonçant dans ces termes l’arrivée de Pan : « Malgré mon amitié pour lui, je vous le « donne afin qu’il soit plus heureux dans votre pays, où vous lui « montrerez des lièvres, des perdrix et des canards... » Mais le
mieux est l’ennemi du bien ! malgré toutes nos prévenances, Pan devint triste et ne put jamais se consoler d’avoir quitté son excellent maître.
Ravier causait avec ses bêtes et disait entre autres choses à un chien noir : « Tu es sérieux, bon et honnête, mon ami Tom, et <f s’il y avait un paradis pour les chiens, tu y serais admis; mais « il faudrait te souhaiter de ne pas y rencontrer de notaires, car « tu t’y embêterais trop. » On verra plus tard que Ravier n’admirait pas plus les notaires que Molière les médecins. D’après lui, deux exceptions confirmaient cette règle. D’ailleurs, il ne partageait pas les idées générales et n’avait pas la bosse du respect : il ne pouvait admettre que les laboureurs ou les balayeurs des rues fussent moins considérés que les importants personnages qui vivent par
chicane et ne raient rien sans le. « Les premiers, disait-il, remplissent un rôle utile à tous, tandis que les autres ne pourraient vivre sans les défauts ou les vices de l’humanité... »
Son dindon Bisarck était gras, fier et méchant. Il lui dit : « On me conseille de tejfaire couper le » cou, mais cela n’aura pas lieu ! On aurait trop de travail s’il « fallait faire la même opération à tous ceux qui sont dans ton cas. » Il apostrophait les oies de la sorte : « On a bien tort de vous mépriser « et de dire que vous êtes bêtes! d’abord, vous causez constamment « et vous ne vous emballez pas comme les dindons; ensuite, vous « portez vos têtes avec beaucoup de dignité. Bien des gens ne « doivent pas à autre chose la considération dont ils jouissent. » Nous croyons inutile d'ajouter de trop longs détails relatifs à l’existence de Ravier. Jusqu’à la fin, sa vie fut très calme et rien ne vint entraver ses émotions artistiques. D’ailleurs, le contenu de ses lettres remplacera avantageusement notre prose. Dans la transcription de ce s passages, nous avons suivi, autant que possible, l’ordre chronologique; mais souvent cette correspondance n’est pas datée, à l’exception de celle adressée a sa mère dans sa jeunesse. Elle commence en 1 83 3 et se termine en 1894. Nous
regrettons beaucoup de n’avoir pu retrouver des lettres écrites à des amis pendant sa jeunesse ; d’après ce que nous en a dit Français, elles étaient longues, pleines d’humour et contenaient parfois de petits sermons, car le côté spiritualiste y tenait une grande place. Jamais, en effet, Ravier n’a été sceptique ni matérialiste, et si nous avons cru pouvoir transcrire certains détails relatifs à sa cuisine ou à ses habits, nous devons mettre nos lecteurs en garde contre des plaisanteries dont il aimait à taquiner son correspondant, personnage peu civilisé ; au fond, Ravier a toujours considéré ces choses-là comme absolument secondaires. Il était austère, frugal et détestait le luxe sous toutes ses formes, aussi bien dans la nourriture que dans le vêtement. Il était généralement couvert d’un paletot d’étoffe grossière, garni d’un vaste capuchon. Ayant rencontré un tissu imperméable dont on se sert pour les soutanes
ceux qui ont approché Ravier connaissent par des exemples nombreux son désintéressement et sa générosité. Nous pourrions même citer les noms de plusieurs personnes, parmi lesquelles un certain nombre d’artistes, qui lui ont dû leur pain ou leur position; nous le savons par leurs confidences ; car Ravier, sur ce chapitre, était d’une discrétion absolue.
Nous avons dit qu’en apparence, il ne faisait pas fi de la cuisine. Ses convives étaient généralement des artistes qui allaient chez lui pour admirer ses œuvres et goûter sa conversation ; ils étaient donc parfois fort étonnés de l’accueil spécial qu’ils recevaient. Après quelques minutes consacrées à la politesse, il leur confiait des cartons remplis de ses peintures et se dirigeait du côté de la cuisine afin de surveiller le fourneau et la broche. Il raisonnait sérieusement avec son domestique et pendant ce temps-là le rôti brûlait. Il feignait alors de se mettre en colère, ce qui produisait peu d’effet, car on connaissait sa bonté inébranlable. Souvent ses
des religieux pauvres, il en acheta la pièce entière qui lui servit pendant plus de dix ans. Cela indignait l’hôtelier local ; il prétendait qu’un Monsieur aussi aisé devait ressembler à un bourgeois. Il mettait cela sur le compte de l’avarice ; mais tous