LETTRES ECRITES A RAVIER PAR DIVERS ARTISTES
Paris, 6 mars i8yj. — « La poésie des choses est infinie. L’entente et la composition d’un tableau, un aspect d’un paysage, une coloration exquise, tout cela constitue des genres de poésie. La moindre composition de Decamps ou de Delacroix a toujours un fond de poésie. J’ai vu certaines petites plages de marines de Bonnington qui, malgré la simplicité de la composition, avaient un charme exquis. Où était renfermé le charme ? Est-ce dans la coloration, dans l’exécution? on ne sait, mais je crois que cela a du charme parce que le peintre est poète et que tout ce qu’il touche est transfiguré ; par conséquent, les sujets inférieurs deviennent des sujets supérieurs lorsqu’ils passent par la tête d’un individu.
« Si vous veniez à Paris, vous me feriez un vrai grand plaisir de venir me voir, on aime les gens dont on aime la peinture. » * Bellet du Poizat. »
Lyon, 3o novembre 1876. —
Dépenser beaucoup de temps à
un tableau c’est affaiblir sa conception, nuire à son inspiration. Le premier jet
émane de l’artiste, l’élaboration est la part de l’ouvrier, et le comble de la difficulté, c’est que ce travail indispensable ne se montre pas et toutefois il doit ■ y être. » « Hectcr Allemand. »
Lyon, le i5 janvier 1874 • — « Vraiment, c’est bien tentant, et si
n’étaient les douleurs, le frais de la saison et le voyage pour une vieille machine rouillée comme moi, un vieux canon du 7 août, j’irais, tout net.
« Lorsque sous l’influence du petit verre, au dessert, nous passerions à l’inspection des peintures, alors on serait à la bonne hauteur pour apprécier la vertigineuse saveur de ces études si fortement épicées. Depuis longtemps je suis
privé de ce plaisir, car pour bien en jouir, il faut avoir bu un coup, mais alors? quel charme on se sent ! On navigue dans un océan de tons luxuriants, de touches insondables, à aplatir toute la commission de la société des Amis des
arts, voire même M. de Nerveau et même les charpentiers, que c’est comme un bouquet de fleurs.
« Allez, cependant, blague à part, je voudrais bien voir vos études, car j’y trouve et j’y ai trouvé des enseignements précieux et qui m’ont été très utiles pour mon art. Et je ne suis pas le seul, seulement il faut bien ouvrir l’œil et le bon.
« L’exposition, cette année, est à ce qu’on dit, supérieure ; moi, je trouve toujours que c’est la même chose, comme les gouvernements. Il n’y a rien de fameux en paysage; très bonne majorité d’œuvres acceptables à la masse des amateurs qui ont déjà fait pour une vingtaine de mille d’achats.
« Rien pour les raffinés de haut goût. Il y a un Carrand, très cocasse effet de nuit, mais que j’aime mieux que bien des choses qui se vendent fort cher... » « Allemand. »
Lyon, îi mars 1878. — « Mon cher Ravier. J’ai vu chez Dusserre deux de vos aquarelles. Je vous avoue que ces deux notes feraient mon bonheur et que je serais bien heureux de les avoir dans mon atelier. Dans quelles conditions peut-on les acquérir? »
« Appian. »
Rondeau, 2 octobre 1 88 1 . — «Cher maître. Mon ami Marcel et moi, nous ouvrirons ces cartables qu’avec une vraie générosité d’artiste, vous mettez à notre disposition et où depuis des années vous entassez les trésors de votre imagination et de votre cœur.
J’ai chez moi, dans mon petit atelier, ce soleil couchant dont je suis si fier, je montre à tout le monde ce gage d’amitié d’un grand artiste et je le regarde tous les jours pour ne pas perdre de vue la vraie route à suivre. » <c Guétal. »
Oullins , 4 mai 1886. — « En ce moment, je travaille vigoureusement à mes orages dans les Alpes. Cette nature ossianique m’enthousiasme toujours et ne déplaît pas trop... Et cependant je dois le dire, si j’étais plus jeune je ferais peut-être comme le grand peintre de Morestel, je chercherais le soleil resplendissant sur les eaux ou venant dorer les bois et les prairies. Ce rayonnement de l’Infini m’élève vers Celui qui est la source du vrai, du bien, du beau. Pour
me résumer : ce n’est jamais sans émotion que je contemple un beau Ravier, cela dit tout. » « L. Lortet. »
Villefranche, ier février i8go. — « Cher ami et cher maître. J’admire le grand courage et la dignité avec lesquels vous supportez la plus dure épreuve
qui puisse atteindre un artiste tel que vous. Non, vous n’embêtez pas les voyants, ceuxqui savent voir! Par votre oeuvre considérable, vous avez largement payé pour le présent et l’avenir votre écot au banquet. Beaucoup dévorent à ce banquet qui n’ont pas si généreusement payé leur place. Que la lumière que vous avez si largement répandue dans vos peintures se répercute dans votre esprit et vous console des ténèbres passagères où vous vous trouvez momentanément. »
« Hte Blanc-Fontaine. »
7 janvier i8g4, Villefranche-sur- Mer. — « Mon cher maître et ami. J’ai une grande joie à propos de vous :
c’est que votre merveilleux talent s’est absolument imposé. Nul ne le conteste plus; les bourgeois les plus naïfs disent un Ravier comme ils disent un Claude, un Poussin ! il n’est plus le temps où, ébloui de l’éclat de votre peinture, le bon Forster disait : « Ah ! Oh ! je crois que Messieu Ravier est un peu lunetique. » La pensée d’être enfin admis, sinon compris de tous, doit être, cher ami, un adoucissement à la cruelle épreuve qui vous est infligée et qui vous vaudra, dans Y au delà, la compensation que vous méritez. »
« Hte Blanc-Fontaine. »
ier septembre 86. — « Mon vieux camarade et ami. Après tant d’années écoulées, il m’a été doux de vous revoir. Hélas! l’un et l’autre nous ne sommes plus que des débris d’un autre âge, notre jeunesse s’est enfuie comme un songe sans retour. C’est le cours des choses, Dieu l’a ordonné ainsi ; tout passe et nous voilà à peu près passés; encore un peu, nous ne serons plus qu’un souvenir dans la mémoire fugitive des hommes, souvenir vite effacé et qui importe peu, mais où allonsnous? Voilà ce qui importe, là est le grand mystère.
« La raison des hommes n’a pu nous le faire connaître ; ils ont jeté sur notre route des doutes contraires et qui nous éclairent peu, ou plutôt pas du tout. Mais au-dessus de la raison humaine si impuissante, une révélation, qui se dit divine, nous enseigne que nous sommes immortels et que nous retournerons
à Dieu notre auteur si nous le méritons, et nous en a imposé les conditions absolues. Il faut la croire ou la rejeter, il n'y a pas de milieu, que faire? D’un
côté le doute, del’autre
la certitude, mais pourtant environnée d’ombres où la raison semble se perdre, je dis: semble, parce qu’au fond il n’en est rien. La mienne s’est soumise, mon ami, parce que le doute, dans une affaire si grave, m’est insupportable. Puis, si cette révélation n’est pas divine — je crois qu’elle l’est — en m’y soumettant, je ne perds rien au fond ; mais si elle l’est, je suis foutu, comme dit la Reine. Voilà pourquoi je veux croire et je crois. Dieu fera le reste, et je conseille à tout lemonded’enfaire autant, mais particulièrement à ceux que j’aime, et vous êtes au premier rang, mon ami.
« Je ne sais pas vraiment pourquoi, dans cette lettre, je viens vous raconter tout cela, si ce n’est, comme je vous l’ai déjà dit, que je vous aimeet parce que, juste pour cela, je voudrais vous retrouver de l’autre côté, quand ce ne serait que pour parler de la campagne romaine. Je ne suis jamais maître ni de ma tête, ni de ma plume ; en vous écrivant cette lettre je ne voulais que vous remercier de votre
accueil si amical qui m’a été doux au cœur. Agréez donc les remerciements du vieux camarade de Rome. » « Pilliard. »
Les publications de ce genre se terminent souvent par une liste de récompenses avec catalogue indiquant les dimensions des
œuvres de l’artiste et les collections dont elles font partie. Cette liste sera courte pour Ravier, de même que pour ceux qui n’ont jamais encombré les expositions ni les antichambres des personnages haut placés.
Qu’il nous soit permis, en cette circonstance, d’associer au nom de Ravier celui de Boulard, car ces deux artistes de valeur ont suivi à peu près la même carrière.
Venus à la même époque, leur probité artistique était la même; ils se sont appréciés mutuellement et leurs talents avaient de l’analogie. Bien que Boulard habitât Paris et produisît des œuvres, peut-être plus accessiblesaupublicquecelles de Ravier, il n’obtint jamais du vulgaire le succès mérité ; mais il fut très admiré par beaucoup d’artistes.
Ainsi qu’on a pu en juger par l’appréciation de Chenavard déjà citée, Ravier préférait lespetites surfaces aux grandes; cela lui suffisait pour donner l’impression de la grandeur.
La plupart de ses peintures ont les dimensions des boîtes de couleur et ses aquarelles peuvent être contenues dans des cartons de moyenne grandeur. Ses œuvres sont dispersées chez des artistes, spécialement chez ceux de la région lyonnaise. Quel-
ques amateurs passionnés pour cette peinture en ont acquis quelques spécimens. Il en reste également dans la famille du peintre qui habite Morestel. On en voit aux Musées de Lyon, Grenoble,
Saint-Etienne, etc., et à celui du Luxembourg. Nous exagérons en disant ron en voit au Musée du Luxembourg, car il faut faire de nombreuses recherches pour les y trouver. Les préparations que l’on trouve encore dans ses cartons sont parfois étranges et dérouteraient bien des gens. Elles sont toujours transparentes et souvent composées de bons violents. Il estdifficiledecomprendre les intentions de l’artiste lorsqu’on n'a pas la clé de l’énigme; car il préparait généralement avec des couleurs chaudes ce qui devait donner plus tard l’impression du gris ou du froid, tandis qu’il se servait de bleus ou autres couleurs froides pour préparer ses effets violents de soleil couchant ; tout cela vibrait ensuite et contrastait avec la pâte dont parfois il faisait une débauche et qu’il étendait par tous les procédés possibles : pinceau, manche de pinceau, couteau à palette, même avec la main ou les ongles.
Malgré tout, la matière était belle et riche, selon une expression actuellement consacrée.
Les naïfs avaient peine à comprendrecettemanièrede procéder et un paysan lui dit un jour en contemplant son étude et sa palette également chargées de couleur : Est-ce avec ceci que vous faites ça ou avec ça que vous faites ceci.
Les aquarelles subissaient une préparation analogue. Parfois, à force de vouloir y donner de la vigueur et de la chaleur, il les alourdissait ; alors, ainsi qu’il l’indique dans ses lettres, il n’avait plus
qu’à les mettre sous la pompe et à y passer l’éponge. Souvent aussi il les couvrait de couleur à l’huile ou de pastel.
Vers la fin de sa vie, ses amis le décidèrent à envoyer quelques aquarelles à l’exposition universelle de Lyon qui eut lieu en 1889. Il y obtint un diplôme d’honneur, ce qui était la principale récompense. Il n’en a jamais cherché ni obtenu d’autres.
Il n’en a pas été moins heureux, puisque son ambition était nulle ; on doit donc l’approuver de s’être tenu à l’écart. Les récompenses et les succès de toute espèce entraînent toujours avec eux la jalousie de nombreux camarades, en permettant, cependant, de constater la fidélité d’un petit nombre d’amis. Ravier n’avait nul besoin de tenter pareille expérience et il se contentait de l’estime des artistes qui l’admiraient et qui l’aimaient. L’un d’eux occupe une des situations les plus élevées et nous disait récemment : « Combien Ravier a été plus heureux que nous ! il a vécu « tranquillement à la campagne, a pu faire de l’art pour l’art, « sans jamais s’occuper des marchands ni des commandes officielles. « Malgré tout, il faut que le public lui rende justice maintenant « qu’il n’est plus là pour l’empêcher. »
Mais son ambition n’allait pas si loin ; et s’il lui a suffi d’obtenir les suffrages d’un petit nombre d’esprits honnêtes et délicats, notre tâche sera remplie si nous avons pu attirer sur lui l’attention de quelques-uns d’entre eux.