SOUVENIRS
son chevalet pour prendre chantait dans sa mémoire; il
n nous permet d’ouvrir les Souvenirs inédits du peintre Adolphe Yvon. Nous ne résistons pas au désir de lire attentivement des pages intimes sur lesquelles le maître a tracé cette discrète devise : A mon fils.
Yvon a rédigé ses Souvenirs au cours de ces dernières années. Ce n’est pas sans mélancolie que l’artiste, interrompant le tableau commencé, quitta la plume. Une stance de Lamartine en fixa les derniers sons :
Ainsi qu’un voyageur
S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville Et respire, un instant, l’air embaume' du soir.
Yvon sentait approcher le soir de sa vie, et laissant flotter sa pen- ' sée, il voulut analyser le besoin qu’il éprouvait de laisser à son fils le récit de son passé :
Comme le voyageur du poète, je me plais, au soir de ma vie, à prendre un instant de repos et à mesurer du regard le chemin parcouru. Que d’hommes j’ai coudoye's, que de choses j’ai vues, que d’événements, petits ou grands, j’ai traversés! Pourquoi ne me donnerais-je pas le plaisir de consigner ici ces souvenirs? N’est-ce pas rajeunir que se rappeler ? Mon existence n’a pas été agitée par de grosses aventures. Le drame n’y a joué aucun rôle. Je ne le regrette pas. Je n’aurai à retracer que le développement progressif d’une carrière faite pas à pas, au milieu de conjonctures et parmi des hommes dont il peut ne pas être indifférent de laisser quelques croquis.
Né à Eschwiller, en Lorraine, Yvon fit ses classes au collège Bour-
ADOLPHE YVON
bon, à Paris. Ses années d’études étant achevées, il rejoignit son père qui alors habitait Le Havre (i). Le jeune homme obtint, non sans peine, de ses parents l'autorisation de prendre quelques leçons, à titre de passe-temps, d’un peintre nommé Ochard.
M. Ochard, ancien élève de Gros, s’e'tait e'tabli au Havre. Il faisait, hélas! tout ce que peut faire un artiste égaré dans une ville de commerce : des portraits de bourgeois, quelques petits tableaux, et donnait force leçons. Pour moi, c’était un héros. Son atelier avait l’aspect séduisant d’un sanctuaire de l’art. Les toiles, les statues, les moulages, les bibelots de toute provenance y réjouissaient l’œil. Les murs étaient ornés de pittoresques panoplies. L’air ambiant, chargé de senteurs sui generis , semblait inviter aux œuvres d’art. Telle, du moins, lut alors mon impression.
Les élèves de M. Ochard étaient, pour la plupart, des amateurs, charmés de venir là se délasser de leurs occupations commerciales, et de se donner un vernis artistique. On racontait à l’atelier force histoires, on y chantait des bribes de l’opéra en vogue et on y fumait beaucoup de cigarettes, ce qui était alors le suprême du genre romantique.
Ceci se passait en iSBq. Adolphe Yvon avait alors dix-sept ans. Ardent au travail, très résolu à suivre la carrière des arts, il fit, sous l’œil paternel de M. Ochard, les progrès compatibles avec le milieu dans lequel il vivait. C’était peine perdue. Le père d’Adolphe Yvon, fonctionnaire dans les Eaux et forêts, rêvait pour son fils une carrière administrative.
Un jour, le peintre Roqueplan, de passage au Havre, vint faire visite à son ancien camarade Ochard. Roqueplan jouissait alors d’une renommée que le temps a médiocrement respectée. J’entrevis là une chance d’être aidé dans le gain de ma cause, auprès de mon père, par l’appui d’un homme de réputation. Je pris donc mon grand courage, quelqu’intimidé que je fusse devant le grand homme, et je lui présentai ma requête. Quels furent ma déception et mon dépit, quand,
(i) Une lettre d’Yvon a fait partie de la collection de Benjamin Fillon. Elle est inscrite au tome II du catalogue de vente (p. 283, n° 2017). La lettre en question, datée du 22 février 1847, est adressée au Directeur de Y Artiste. Quelle en est la teneur? M. Charavay l’a résumée en ces termes : 0 Intéressante autobiographie dans laquelle Yvon se dit né au Havre et non à Eschwiller, comme on l’a imprimé. » Ces lignes sont bien étranges. A-t-on mal lu ce qu’avait écrit l’artiste ? S’il s’agit de son initiation à l’art du peintre, Le Havre est le lieu de cette formation première, mais Eschwiller fut son berceau, son lieu de naissance, et Yvon ne l’a jamais contesté. Sa lettre de 1847 aurait-elle été écrite sur le ton badin? A-t-on pris au sérieux ce qui n’était qu’une boutade sous la plume de l’artiste ? On peut le supposer.
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à mon ardent plaidoyer, le Maître re'pondit froidement : « Mon enfant, avezvous de la fortune? Non? Eh bien, prenez un état. »
Pour dure qu’elle était, la réponse, au fond, n'était-elle pas sage ? Que diraisje, moi-même, aujourd’hui, à la forme près, au jeune homme qui me ferait les mêmes ouvertures?
Nommé surnuméraire dans le service des Forêts, Adolphe Yvon dut se rendre auprès d’un oncle, inspecteur de la forêt de Breteuil. Il eut un moment d’hésitation. L’avenir assuré que lui présageait ce premier pas faillit le détourner de la peinture. Les fonctionnaires des Forêts portaient le tricorne, l’habit brodé et l’épée. Un jeune homme de dix-huit ans est excusable de se laisser prendre à la vanité du costume. Un ancien préfet me confiait un jour que la perspective de porter au côté l’épée à poignée de nacre avait décidé de sa vocation. Petites causes et grands effets. Le préfet dont je parle vit toujours et il est actuellement un « personnage ».
Nous habitions, écrit le peintre, au milieu des bois, une vaste maison que l’on rehaussait du nom de château. J’entrepris de la décorer extérieurement en charbonnant sur les murs des scènes de chasse où je n’épargnais ni chiens, ni chevaux, ni piqueurs de grandeur naturelle. On venait voir cela de dix lieues à la ronde, et l’on me faisait une réputation d’artiste qui chatouillait vivement mon amour-propre d’auteur.
Trois années s’écoulèrent ainsi, très douces, pendant lesquelles je me familiarisais bien plus avec les ressources de la palette qu’avec la science du forestier. A l’âge de vingt-un ans passés, je fus enfin nommé secrétaire de l’inspecteur de la forêt de Dreux, au traitement de 800 francs. Je ne pouvais ne pas songer que si, pendant ces trois années de surnumérariat, j’avais sérieusement étudié, j’aurais été, selon toute apparence, en état de gagner au moins pareille somme dans la peinture. Mon parti fut bientôt pris, et je résolus de ne demeurera mon poste que le temps nécessaire pour amasser 5 ou 600 francs avec lesquels je partirais pour Paris. J’étais d’une bonne santé ; quelques sous de pain et de lait par jour devaient me suffire. L’administration me donnait, à titre de chauffage, une douzaine de cordes de bois. Je les vendis. Quelques copies de tableaux, quelques portraits ajoutèrent à mon pécule. Bref, au bout de huit mois, j’avais mis de côté 600 francs. Je touchais enfin le but si désiré ! Sans hésiter, je donnai bravement ma démission et pris la diligence pour Paris.
Le père de notre artiste ne fut pas content de cette escapade. Ce fut en vain qu’Adolphe Yvon tenta de le fléchir ; il n’y parvint pas. Le futur peintre comprit qu’il ne devait attendre aucun secours de ses proches. Cette perspective, loin de l’abattre, accrut son courage.
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Mon budget, e'tabli en prévision de toute une année sans rentrées, me laissa, en dehors des frais de logement, d’atelier, etc., onze sous par jour pour manger, somme que je n’ai jamais dépassée : deux sous à déjeûner, neuf à mon dîner. Si j’avais eu des velléités de me croire chez Véfour, les maçons et les cochers de fiacre, mes commensaux, m’auraient rappelé au sentiment de la réalité. J’avais loué au cinquième étage, rue des Beaux-Arts, deux petites chambres. C’était à proximité de l’Ecole et de l’Institut où M. Paul Delaroche avait installé son atelier d’élèves.
Entré chez Paul Delaroche, Yvon ne tarda pas à se faire admettre à l’Ecole des Beaux-Arts.
Mes progrès furent rapides à l’atelier (i). Je sentais toutefois que de sévères études dessinées s’imposaient et je me faufilai à l’Ecole des Beaux-Arts où, chaque soir, on dessinait pendant deux heures, d’après nature. Je dis que « je me faufilai » et voici pourquoi : les élèves doivent, pour être admis à l’Ecole, passer par un concours, dit « des places », qui se renouvelle tous les six mois. Or, le prochain concours ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard. En dehors de la règle, on tolère volontiers que des jeunes gens non reçus occupent les places vides. Je profitai de cette latitude dans le but de me préparer à la prochaine épreuve. Je fus reçu. Les séances de l’Ecole des Beaux-Arts finissaient alors à huit heures du soir. A peine sorti, je courais, d’une haleine, à une académie privée, tenue par un ancien modèle nommé Suisse. Je cite son nom parce que la plupart des peintres de mon temps ont passé par là. On y payait sept francs par mois. Vers dix heures je rentrais à ma chambre où je me remettais à travailler après avoir fait, dans la journée, trois séances d’après nature.
Ouvrons une parenthèse. On est généralement trop sévère à l'endroit des administrations de l’Etat. Il semble que les fonctionnaires aient le cœur et l’intelligence atrophiés. Les artistes ne sont pas les derniers à médire des hommes désintéressés qui dépensent leur vie à gérer les intérêts du pays sans profit pécuniaire, souvent sans
(i) M. A. de Calonne, un critique toujours courtois et bien informé, parlant d’Adolphe Yvon dans le journal le Soleil du 3o septembre i8ç)3, s’exprime ainsi : « Yvon avait été l’élève de Paul Delaroche, mais il fut le vrai disciple d’Horace Vernet, et plus encore de Charlet, dans l’atelier duquel nous l’avons connu, étudiant avec succès la physionomie pittoresque du troupier français. » Les Souvenirs de l’artiste sont muets sur les relations de disciple à maître qui auraient existé entre Adolphe Yvon et Charlet. M. Maurice Yvon, consulté par nous sur ce point, veut bien nous dire que son père a toujours parlé devant lui de Charlet avec un respect mêlé d’une admiration très vive, mais, dans ses entretiens les plus intimes, Yvon n’a pas confirmé le détail que nous relevons sous la plume autorisée de M. de Calonne. A la veille du tirage de cette modeste
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honneurs et toujours sans gloire. Soldats dans le rang, ils donnent le meilleur de leurs forces à coordonner, à gouverner dans le silence. Il n’est sorte de quolibets dont on ne les accable. Pauvres fonctionnaires ! S'ils font respecter la tradition, les esprits turbulents et aventureux les taxent de routine. On ne leur tient compte ni de la discipline, dont ils sont les gardiens, ni de l'épargne qu’ils assurent au Trésor par une surveillance quotidienne des deniers publics confiés à leur expérience, ni des preuves de cœur qu’ils donnent à propos et sans bruit. Yvon, qui cependant n’était qu’un transfuge de l’Administration, put se convaincre qu’elle renferme parfois des gens d’esprit, des natures délicates, très capables de se dévouer envers ceux-là même qui les ont délaissés. Je laisse parler le peintre :
Mon temps était bien employé. Il me restait cependant deux ou trois heures libres dans l’après-midi. Voici comme je les remplis pendant les premiers mois de mon séjour à Paris. Le bruit de ma démission et des motifs qui m’avaient décidé à la donner était parvenu aux oreilles de l’administrateur des Forêts. Il me fit venir dans son cabinet et me tint le langage suivant, qui montre la paternelle bienveillance de l’administration du Domaine privé du roi Louis- Philippe : « Je n’ai pas à peser sur vos décisions, me dit-il, mais la voie où vous vous engagez est périlleuse et vous pouvez n’y pas réussir. Or, je vous offre de maintenir votre nom sur les contrôles de nos bureaux où vous trouverez un refuge en cas d’insuccès. Il suffira que vous fassiez, de temps en temps, acte de présence. » J’acceptai avec reconnaissance et l’on m’installa à un bureau où je faisais, chaque jour, quelques expéditions. Chose singulière, ce même bureau
étude, nous avons jugé convenable de soumettre ces lignes à M. de Calonne, et voici ce qu’il veut bien nous écrire : « Mes souvenirs, si lointains soient-ils, sont très précis. J’ai rencontré souvent Yvon dans l’atelier de Charlet. Cet atelier était une sorte de chalet construit dans de vastes terrrains appartenant à Mm° Santerre, rue de Vaugirard. Veuillez remarquer que je n’ai pas dit qu’Yvon fait un « élève » de Charlet ni d’Horace Vernet, mais il était réellement un de leurs « disciples ». Il l’était de Vernet dans la manière d’entendre la composition des grandes scènes militaires-; il l’était de Charlet dans l’art de poser le soldat et de lui imprimer un caractère. Plus correct que l’un et l’autre dans son dessin, plus chaud que Delaroche dans son coloris, il fut, en bien des points, supérieur à tous les trois. Et toutefois, il n’a pas tenu dans l’art moderne la place qu’il méritait. Pourquoi? Encore une fois, je l’ai connu dans l’atelier de Charlet où il fréquentait plus assidûment que moi. J’étais, à cette époque, entraîné vers des études d’art, d’un genre plus général, qui m’arrachèrent bientôt à la pratique de la peinture. Si je puis vous être bon à quelque chose dans mes souvenirs de ce temps déjà lointain, je m’estimerai heureux de me mettre à votre disposition. J’étends cette assurance au fils d’un homme qui fut à la fois un grand artiste et un homme de bien. ».
ib
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avait été successivement occupé, dans les même conditions, par Alexandre Dumas père et de Leuven. C’était de bon augure.
Adolphe Yvon, par sa vie laborieuse, était vraiment digne de la sollicitude dont il fut l’objet. Il y a plaisir à le suivre dans le récit de cette période initiale de sa vie d’artiste.
A tant d’années de distance, il ne me reste de ce temps de ma vie que des souvenirs heureux. J’étais jeune, d’une santé de fer; je poursuivais avec passion des études que j’aimais par dessus tout, et je ne doutais ni de l’avenir ni de moi-même. Ma gaieté était intarissable et mon humeur n’a jamais été altérée par les difficultés de la lutte. J’avais de bons camarades que ma persévérance et mon soi-disant stoïcisme étonnaient bien un peu. Plusieurs d’entre eux furent tentés de m’imiter. Sachant trouver tous les soirs, chez moi, feu, lumière et tabac, ils venaient travailler de compagnie. Je dois ajouter, pour être vrai, que je n’en ai pas rencontré qui aient persévéré plus de huit jours de suite.
Yvon ne tarda pas à conquérir sa première médaille à l’École. « A part l’honneur, écrit-il, cette distinction me valut, aux termes du réglement de l’atelier de Paul Dclaroche, la bonne fortune de voir réduite de 25 à 5 francs ma cotisation mensuelle. »
Notre artiste subit avec succès la première épreuve du concours annuel pour le prix de Rome, puis renonçant à se présenter l’année suivante, il se tourna vers les Salons. Le portrait de M. Henri Pelletier, un ami dont le foyer lui était hospitalier, fut exposé par lui en 1841. « L’œuvre eut les honneurs de la cimaise. » Début encourageant. Mais il fallait vivre. A la demande d’amateurs qui avaient pris à tâche d’orner les églises de province, à l’aide de bonnes copies, Yvon reproduisit sur la toile la Descente de croix de Jouvenet et Y Assomption de la Vierge de Murillo. Total : vingt et un jours de travail et... quatre cents francs d’honoraires. Modeste tribut. Naturellement, à ce prix, les copies n’auraient pas manqué au peintre, mais celui-ci fit la sourde oreille lors d’une troisième commande, et déclara qu’il ne produirait plus que des œuvres originales. Marché conclu. C’est ainsi que pour six cents francs il peignit la Mort de saint Joseph. Ce tableau décore une église de Nantes.
Je portai mes économies à la caisse d’épargne, écrit Yvon, ne me fiant que tout juste aux tiroirs boiteux de mon maigre mobilier, et je ne tardai pas à
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amasser une somme assez ronde pour me permettre de songer à louer un atelier. On ne peut se figurer l’ardeur avec laquelle tout jeune peintre caresse l’ambition d’avoir un atelier. Je quittai sans regrets ma petite chambre de la rue des Beaux- Arts et je portai mes pénates (ce n’était pas encombrant) au quai des Orfèvres, dans un atelier qui avait été occupé par un peintre nommé Granger. C’était sous les toits d’une vieille maison du quai des Orfèvres, une pièce assez vaste, éclairée au nord par un châssis vitré. Mon lit trouvait sa place dans la partie mansardée et était masqué par un rideau. Le luxe n’avait rien à voir en cette affaire, assurément, mais je me trouvais logé comme un prince. Il me semblait qu’enfin j’étais un peintre : j’avais un atelier ! Je commandai une toile de 4 à 5 mètres de hauteur, sur laquelle je commençai incontinent un sujet religieux : Saint Paul en prison convertit et baptise le geôlier et sa famille. A peine installé, j’eus une bonne fortune à laquelle j’étais loin de m’attendre. On expropriait les immeubles autour de la Sainte-Chapelle et l’on m’offrit 600 francs pour déménager. Mon déménagement n’était pas lourd. C’était tout bénéfice. La rue Notre- Dame-des-Champs était alors une petite Athènes, habitée par une colonie d’artistes. Parmi les plus connus, je citerai les frères Devéria, la famille De Bay, Etex, Nanteuil, Préault, etc. J’étais jaloux de me frotter à cette pléiade et je louai, dans cette rue, un atelier au rez-de-chaussée. Une petite chambre complétait le logement.
Le Saint Paul achevé, son auteur l'envoya au Louvre pour l’expoposition de 1843. Ce tableau fut placé dans le Salon carré. On juge de la satisfaction de notre peintre. La critique lui fut bienveillante, et sa toile fut acquise par l’Etat. Qu’est-elle devenue ? L’artiste va nous le dire :
Je retrouvai fortuitement mon tableau en 1 85 1 . Je rentrais alors de Suisse avec mon ami Soulange-Tessier. Nous passions par Chalon-sur-Saône et, en attendant l’heure de reprendre le chemin de Paris, nous visitions la cathédrale. L’inévitable sacristain faisait aux nobles étrangers les honneurs de son église. Il nous arrêta devant le tableau le plus remarquable du saint lieu, disait-il. Quelle ne fut pas ma surprise, en reconnaissant mon Saint Paul ! Le bonhomme y gagna un surcroît de pourboire que je lui donnai de bon cœur.
Yvon fit paraître au Salon de i8q5 le Christ chassant les vendeurs du Temple. L’auteur eut désiré que ce tableau fût offert à une église du Havre. Des difficultés surgirent et l’œuvre prit place au musée de la ville récemment ouvert. Le Remords de Judas, exposé en 1846, acquis par l’Etat, fut également envoyé au musée du Havre. Mais le peintre ne se faisait pas illusion sur la fragilité de son crédit auprès de la Direction des Beaux-Arts. Cavé, le directeur d’alors, n’avait pas pour les débutants toute la bienveillance désirable. Yvon résolut
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de s’adresser au public et de le conquérir par des œuvres originales. C’est dans ce but qu’il prit le parti d’entreprendre un voyage d’études.
Marilhat et Decamps, écrit-il, venaient de révéler l’Orient ; je songeai à la Russie. La Russie était alors inconnue, ou à peu près. On n’y allait pas plus qu’on ne va en Chine. Cet inconnu était précisément plein d’attraits pour moi. Il me semblait que je devais y faire une moisson de documents curieux. Je voulais, d’ailleurs, en dehors des scènes familières, rapporter les éléments d’un grand tableau de l’histoire du pays. Quelque heurt formidable de ces races asiatiques n’était-il pas fait pour offrir un gage certain d’intérêt et de succès ? Je me mis à lire Karamzin, l’historien national de la Russie. Les sujets ne manquent pas dans l'histoire sombre et enchevêtrée de ce pays. Les monstres succèdent aux tyrans et aux hallucinés. Le fanatisme, la férocité inouie s’y donnent libre carrière. C’est une horrible et héroïque sauvagerie. Je m’arrêtai au récit de la bataille de Koulikowo qui décida du triomphe des Russes sur les hordes tartares de Tamerlan et de Gen-gis-Kan. Une fois mon projet résolu, je me mis en devoir de le réaliser. J’avais 3 à 4,000 francs d’économies ; je me munis de lettres de recommandation de bonne origine et je partis un beau matin de mai 1846 pour Saint-Pétersbourg.
On peut s’étonner que le peintre eût fait choix de la saison d’été pour se rendre en Russie ; mais, nous l’avons vu, c’est la bataille de Koulikowo qu’il avait le projet de représenter, et c’est précisément en été, le 8 septembre i38o, que l’armée tartare fut exterminée par Démétrius. Peu après son embarquement à Toulon, Adolphe Yvon se trouvait à Cronstadt.
C’est à Cronstadt que l’intérêt commence à se manifester. Le navire passe entre deux lignes de fortifications à niveau d’eau, hérissées de trois rangées de canons. On sent que c’est là la clef d’un grand empire. La serrure doit être difficile à forcer si l’on en juge par les apparences, et il semble impossible qu’une Hotte qui voudrait tenter le passage n’y soit complètement détruite. Nous stoppâmes au beau milieu de cet appareil militaire formidable. Aussitôt, un petit vapeur russe nous accosta et mit à notre bord une escouade d’officiers de police, chargés, apparemment, de s’assurer que, parmi les passagers, aucun n’était suspect. Pour moi, j 'étais tout yeux. Les soldats, les matelots russes, le pays lui-même captivaient toute mon attention.
Je fus tiré de ma rêverie curieuse par l’invitation à comparaître devant le tribunal de police qui s’était installé dans le salon de notre navire. Autour de la table chargée de papiers et de dossiers siégeaient cinq ou six officiers ayant de nombreuses décorations. Leurs façons étaient courtoises ; ils parlaient purement le français et me demandèrent, d’une voix douce, mes nom, prénoms et qualités. — » Que venez-vous faire en Russie ? me dit l’un d’eux, d’un ton pénétré
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— Me promener, dis-je, et voir des choses nouvelles. — Oh ! mon Dieu ! repritil, il n’y a rien de curieux à voir chez nous. Si vous voulez me croire, vous retournerez en France. » Je préférais ne pas le croire et m’assurer par moimême de la vérité. Je n’avais, d’ailleurs, pas fait 800 lieues pour m’en retourner comme j’étais venu. Ces raisons parurent ébranler l’aréopage. « Avez-vous des lettres de recommandation ? » ajoutèrent les officiers. Je leur présentailes miennes. Ils les examinèrent minutieusement et me les rendirent avec un murmure de satisfaction. J’étais admis en libre pratique.
Nous ne suivrons pas notre peintre dans les détails de sa vie à Saint-Pétersbourg. Les anecdotes, les descriptions heureuses, les traits de mœurs abondent sous sa plume. Mais les touristes, les voyageurs de profession nous ont renseignés sur les monuments et les sites non moins que sur les usages du peuple russe. Il est toutefois un hommage particulièrement délicat, rendu par l’artiste au gouvernement du tsar Nicolas, que nous tenons à relever.
L’Empereur, à qui rien n’échappe, détail bien fait pour étonner un Français, sut qu’un jeune peintre de Paris venait d’arriver avec le projet de recueillir les matériaux nécessaires à l’exécution d’un tableau d’histoire rappelant la bataille de Koulikowo. Il donna aussitôt des ordres pour que ses bibliothèques et ses arsenaux me fussent ouverts. Je fus donc immédiatement mis à même de puiser à des sources authentiques, particulièrement à Tsarkoë-Selo, des renseignements précieux que l’on ne pourrait, je crois, trouver ailleurs.
Entre temps, je faisais une foule d’études d’après les types slaves, kalmouks, tartares. Je visitais la ville et ses monuments, la maison de Pierre-le-Grand, le Palais d’Hiver, l’Académie des Beaux-Arts. Partout je trouvais une bienveillance à laquelle m’avait mal préparé l’intervention peu encourageante de la police à Cronstadt. Je dois même avouer que l’accueil que je reçus dépassait de beaucoup ce que'pouvait me laisser espérer mon infime obscurité. Il semblait, du reste, que ce fut un mot d’ordre de combler de prévenances les Français, et, plus particulièrement, ceux qui s’occupaient d’art ou de littérature.
Entre autres personnalités dont il est question dans les Souvenirs d’Yvon, il convient de citer le peintre de batailles Ladurner, français d’origine, qui avait pris part aux Salons de 1824 et de 1827. Réfugié ou fixé en Russie vers i83o, Ladurner n’avait pas reparu en France. Certains biographes ont avancé que Ladurner remplissait en Russie les hautes fonctions de directeur général des Beaux-Arts. Yvon se borne à constater le crédit du peintre français auprès de Nicolas.
Un jour j’eus la pensée d’aller voir Ladurner. Cet artiste recommandé comme peintre de talent à son arrivée à Saint-Pétersbourg, s’était promptement assuré
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les bonnes grâces du Tsar. Mais ce que l’empereur avait tout d’abord apprécié en lui, c’était son habileté à battre la caisse. Nicolas avait, parait-il, ses heures de détente, et il aimait à les passer chez Ladurner, où tous deux se livraient à des duos de tambour. L’empereur avait fait bâtir pour le peintre dans la Vassilijostrow (le bois de Boulogne de Pétersbourg), une charmante maison avec atelier et jeu de paume, délassement favori de l’un et de l’autre. J’étais pour Ladurner un écho de la France. Il me reçut cordialement. Les peintures qu’exécutait cet artiste étaient des sujets ou plutôt des costumes militaires de l’armée russe. Toute préoccupation pittoresque semblait d’ailleurs bannie de ses tableaux. Sur l’observation que je lui en fis, il me répondit : « A quoi bon? S. M. vient ici, s’assied devant mon chevalet et me dit : « Ladurner, ceci est mauvais. Le passe- « poil de mes grenadiers est rouge et vous l’avez fait brun. — Mais Sire... l'omet bre. .. — C’est bon, reprend l’empereur, le passe-poil est rouge, faites-le rouge. » Et je le fais rouge. » Au fond, il avait peut-être raison.
C’était un homme serviable que ce Ladurner. Voici ce qu’il me conta d’un de ses anciens camarades d’atelier, nommé Tanneur. Un matin, ce Tanneur lui arrive de France et le met en demeure de l’aider de son crédit en Russie. Tout en devisant, le nouveau débarqué aperçoit une caisse de tambour pendue au mur, il la décroche et se met à battre les ra et les fia les plus triomphants. Tout à coup une voiture s’arrête... « C’est l’Empereur! » s’écrie Ladurner, et Tanneur de décamper. — « Qui était ici ? dit Nicolas, car ce n’est pas vous qui battiez la caisse avec ce talent. — Mon Dieu, sire, c’est un ancien camarade qui arrive de France, un peintre qui vient chercher fortune ici. — Qu’on le ramène, je veux le voir, dit le Tsar. » Tanneur revient tout confus, salue, se répand en excuses... « C’est bon, dit Nicolas, c’est vous qui battiez la caisse tout à l’heure? Recommencez-moi ça. » Notre homme se remet de son émotion, saisit les baguettes, bâties marches les plus redoublées et transporte d’admiration le maître de toutes les Russies, Il lui fut, à l’instant, commandé pour une trentaine de mille francs de peinture.
Ce Tanneur n’était qu’un écervelé. Ses allures de bohème le firent promptement tomber en disgrâce. Quant à Ladurner, il est mort en 1 856, « professeur à l’Académie et peintre de l’Empereur ». Le jugement d’Yvon sur cet artiste paraîtra peut-être trop sévère. Il n’a rien d’excessif. Nous trouvons le talent de Ladurner apprécié dans le livre de Dussieux en ces termes significatifs : « Ladurner fut en somme un peintre qui faisait de la peinture chinoise, remarquable par l’exactitude et le fini; il n’aurait pas omis un bouton à un habit. »
Le champ de bataille de Ivoulikowo ayant été exploré avec soin par l’artiste, et sa moisson de documents lui paraissant assez ample, Adolphe Yvon revint en France.
De ce retour datent ses relations avec le sculpteur Mathieu-Meusnier dont il exposa le portrait au Salon de 1847. Et déjà le peintre
plaçait sous les yeux du public une suite de dessins rapportés de son voyage : Mosquée tartare, Droski russe, Route de Sibérie , Paysanne russe, Tartare de Loubianska. M. Meusnier, le père, construisit pour l’artiste un vaste atelier, et, sans plus tarder, Yvon donna tous ses soins à sa Bataille.
Plein de mes souvenirs, je fis fiévreusement une esquisse où je disposai les grandes lignes de ma composition. J’avais hâte de m’attaquer à la grande toile. Elle mesurait dix mètres de longueur sur six mètres de hauteur. Quand on n’a jamais été aux prises avec une pareille page blanche, on ne peut se faire une idée de son immensité. Le châssis était une forêt de charpente. Heureusement je n’étais pas homme à m’intimider. Je me mis à l’œuvre avec l’entrain et la confiance de la jeunesse. Que de fois, pendant les quatre années que durèrent mes tâtonnements, mon enthousiasme reçut des douches d’eau froide! Que de fois je sentis le découragement se glisser dans mon âme ! Que de fois ma volonté dut réagir ! Je n’avais pas à compter sur les conseils de mon professeur. Je songeai à M. Horace Vernet. En ce temps-là, le grand artiste peignait sa Smala dans la salle du Jeu-de-Paume, à Versailles. J’allai résolument le trouver et je sollicitai l’honneur de sa visite. Je pris un plaisir extrême à le regarder travailler. 11 peignait avec une abondance et une sûreté vraiment merveilleuses. Tout en brossant, il causait, et sa conversation pétillait avec l’esprit endiablé de son pinceau. Sa visite remonta mon moral au-dessus de toute défaillance. Ses conseils furent ceux d’un maître consommé. Ils sont encore présents à mon esprit. Toute parole portait. En somme, mes défauts étaient, disait-il, ceux de la jeunesse. Je m’en corrigerais tout comme un autre, et sans efforts héroïques.
Entre temps pour se reposer l’esprit et la main, Yvon dessinait le soir à la lampe, en se pénétrant de Dante, ses compositions connues sous le titre : Les Sept péchés capitaux. Travaux pacifiques que le bruit de la rue allait bientôt interrompre. La Révolution de Février venait d’éclater. Seuls les témoins de cette époque peuvent dire quelle fut l’effervescence des esprits. Or, les artistes ne purent se soustraire à la contagion. Il y eut alors un Comité des soixante-dix, sorte de parlement composé de peintres et de graveurs. Emprunterai-je aux Souvenirs d’Yvon, un trait caractéristique des utiles débats de cette assemblée ?
Le lithographe Célestin Nanteuil fit un soir la proposition, autant pour occuper les artistes que pour mettre fin à des disproportions choquantes entre les réputations, de faire bâtir un mur autour du Champ-de-Mars. Cet échantillon de maçonnerie serait décoré en commun par tous les artistes de Paris, chacun touchant un salaire uniforme. Point de différence entre les capacités et les talents : les uns seraient suffisamment récompensés par le sentiment de leur supériorité, les autres, dédommagés matériellement de leur insuffisance !
ADOLPHE YVON
Yvonne nous dit pas quel accueil reçut la proposition de Célestin Nanteuil. Fut-elle sérieuse? Ce qui vaut plus que ce singulier projet, c’est l’institution du jury chargé de décerner les récompenses à la suite du Salon. Sous la monarchie de Juillet, c’est au directeur des Beaux-Arts qu’il appartenait de dresser la liste des médailles. Cavé ne se trompa-t-il jamais ? Les jurys eux-mêmes ne sont pas impeccables, mais mieux vaut le jury qu’un seul juge. Notre peintre avait exposé au Salon de 1848 deux cartons de ses Péchés capitaux. Il obtint du jury une médaille de première classe. Deux autres cartons des Sept Péchés capitaux et neuf dessins représentant les Muses parurent au Salon de 1849. L’année suivante, la Bataille de Koulikowo était achevée. Yvon l’exposa. Sa vaste toile remplissait à elle seule tout un panneau du salon d’honneur.
Il e'tait impossible que la critique ne s’en occupât point. La nouveauté' du sujet, l’étrangeté des types et des costumes, l’audace de l’entreprise devaient attirer l’attention.
J’étais alors, je l’ai dit, parmi les jeunes. La jeunesse a le privilège de ne pas encore porter ombrage. On fut généralement bienveillant.
Je rencontrai un jour, devant mon tableau, Eugène Delacroix. C’était une fortune pour moi et je le priai de me dire son sentiment. Parmi les observations judicieuses qu’il me fit, une entr’autres me frappa. « Je suis sûr, me dit-il, que vous n’avez pas fait une esquisse à laquelle vous vous soyez rigoureusement conformé. (C’était la vérité). Vos tâtonnements se révèlent sur votre grande toile, ajouta-t-il ; c’est sur l’esquisse qu’il fallait les faire et procéder à coup sûr.» Je n’ai jamais oublié ce conseil et m’y suis toujours conformé depuis. Eugène Delacroix a été durant sa carrière apprécié très diversement, exalté par les uns jusqu’à l’hyperbole, rabaissé par les autres jusqu’à l’injure. Il restera comme un novateur et comme un génie profondément original. Sa grande préoccupation était l’éclat et la vigueur du coloris. Il a laissé quelques toiles qui, à ce point de vue, ne le cèdent à nulle au monde. C’était de plus, un esprit distingué, un causeur charmant, ayant à son service une plume élégante. Je l’ai toujours trouvé plein de bienveillance et j’ai conservé de lui le meilleur souvenir.
Le peintre ne songea point à vendre son tableau à l’Etat français. Il se tourna vers l’ambassade de Russie. Ses ouvertures ne furent pas écoutées. Il fallut se résoudre à conserver cette vaste toile. Insuccès relatif, dont les conséquences ne laissaient pas d’être désastreuses. Yvon s’était endetté. Des frais de toute nature avaient épuisé ses minces réserves. Il obtint que son tableau, roulé, serait mis à l’abri dans les greniers du Louvre. Il paya ses dettes et ne songea plus à la Bataille de Koulikowo.
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Le prince Louis Bonaparte ayant été élu président, s’était choisi dès la première heure un surintendant des Beaux-Arts.
M. Lefèvre-Deumier avait e'té investi de ces fonctions. C’était une nature fine, distinguée et très versée dans les connaissances artistiques. Il avait le don de captiver tous ceux qui l’approchaient. Soulange-Tessier était avec lui en relations d’ancienne date. Il me présenta dans la maison.
Lefèvre-Deumier chargea Yvon de peindre le Premier Consul descendant du Grand-Saint-Bernard en Italie. Aussitôt, notre artiste part pour la Suisse en compagnie de son ami Soulange-Tessier. Les deux touristes prennent le chemin parcouru par l’armée française en 1800, ainsi l’exigeait la grande conscience du peintre, toujours soucieux de rappeler les sites avec exactitude. Le tableau parut au Salon de 1 85 3 et fut envoyé à Compiègne où il était encore en 1867, époque à laquelle le tsar Alexandre pria l’Empereur de s’en dessaisir, et l’œuvre d’Yvon est aujourd’hui au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg (1).
On venait de commander à Rude la statue du maréchal Ney. Yvon eut la pensée de peindre un tableau dont la place semblait marquée dans les galeries de Versailles, où serait représenté le Maréchal Ney soutenant la retraite de la Grande-Armée. Notre artiste fait une esquisse. Deux amis, Edmond Adam et Laurent Pichat portent cette esquisse à Henri Chevreau, secrétaire-général du ministère de l’Intérieur. Bataille gagnée. Chevreau se déclare satisfait et commande le tableau pour 20.000 francs. Mais de la coupe aux lèvres.... vous savez le proverbe. Une commande verbale est toujours dangereuse. Sur les entrefaites, Romieu, l’ineffable, le légendaire Romieu obtint le poste de Directeur des Beaux-Arts. Yvon se présenta devant Romieu. Les deux hommes ne s’entendirent pas, et finalement le peintre obtint un arrêté de commande réduit a 10.000 francs.
Sans m’attarder à de stériles regrets, je me mis à l’œuvre et, conformément au conseil d’Eugène Delacroix, je m’efforçai de résoudre, sur une grande esquisse, les difficultés complexes de la composition, de la couleur et
(1) C’est le peintre qui nous fournit ce détail; toutefois, nous consultons le tome III du catalogue de l’Ermitage (édition de 1871), dans lequel se trouvent inscrits les tableaux des écoles anglaise, française et russe; l’œuvre d’Yvon n’y est pas mentionnée.
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de l’effet, en sorte que je n’eusse, pour la grande toile, que la préoccupation de l’exécution. Cette grande esquisse a été achetée par le musée de Manchester et payée plus cher que le tableau lui-même. L’exécution de la Retraite de Russie me prit neuf mois. J’étais arrivé, à peu près, au bout de ce grand travail,quand j’entendis parler d’un peintre décorateur nommé Godefroy, qui s’était fait une spécialité de prêter le concours de son expérience aux peintres de tableaux. Alaux, Couder, Horace Vernet l’avaient successivement employé avec succès. Je me mis en relations avec lui et nous convînmes, moyennant un prix déterminé, de faire ensemble la revue de mon tableau. C’était une singulière organisation que ce Godefroy. Il n’avait jamais fait d’études sérieuses, mais il avait acquis et développé, par la pratique de la décoration, la plus étonnante justesse de coup d’œil et de sentiment en ce qui concerne l’effet et le coloris. En quelques jours nous revimes ensemble mon tableau, qui, sous son inspiration, gagna assurément en charme et en souplesse de couleur.
Sa façon de procéder mérite que je la fasse connaître : il se tenait au bout de l’atelier, examinait en silence, puis tout à coup : « J’ai besoin, à tel endroit, disait-il, d’une note blanche, jaune, rouge, froide ou chaude ». Pourquoi? Quel prétexte, demandais-je? « Je ne saurais le dire, répondait-il, mais il faut cette note-là. » Et il ne se trompait point. Godefroy, pendant ces quelques jours, a ouvert dans mon esprit une porte qui, sans lui, serait peut-être toujours restée fermée. Quant à lui, il n’a jamais pu faire, seul, un tableau.
Yvon ne savait pas être en retard; il e'tait toujours prêt à la veille du Salon.
A l’Exposition, qui était l’Exposition Universelle de 1 855, la Retraite de Russie eut du succès. Non de ces succès retentissants, préparés par la presse, mais un succès d’artistes. Aujourd’hui, à vingt-cinq ans de distance, on se plaît a répéter que c’est ma meilleure toile. C’est une façon de rabaisser celles qui ont suivi. Le jury était chargé de dresser une liste de propositions pour la Légion d’honneur. Je fus placé en tête de cette liste. Des amis empressés m’apportèrent la bonne nouvelle et je laisse à penser avec quelle joie elle fut accueillie! Les choses ne devaient pourtant pas se passer d’une façon aussi naturelle. La liste parut, en effet, mais mon nom n’y figurait pas.
Cette radiation, — car le nom de notre peintre inscrit sur la liste préparatoire avait été rayé, — fut le point de départ de la fortune d’Adolphe Yvon. Le prince Jérôme, investi des fonctions de général de division, s’était rendu avec l’armée française en Crimée au début de la campagne d’Orient. Mais la vie des camps lui convenait peu. Il fut pris de nostalgie et s’ouvrit à son entourage de son dessein de rentrer à Paris. Ce projet indigna Trochu qui ne craignit pas de désapprouver le cousin de l’Empereur. « Si j’avais l’honneur d’être prince français, dit-il, je ne quitterais pas mon poste devant l’ennemi. » Le propos déplut. Le prince revint en France. Il obtint le commissa-
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riat général de l’Exposition Universelle. Or, Adolphe Yvon n’était pas un étranger pour Trochu. Celui-ci avait pour beau-frère le général Neumayer, oncle de notre peintre. Yvon supposa que le procédé peu bienveillant dont il était victime de la part du commissaire général avait sa source dans le ressentiment du prince contre Trochu. L’artiste a-t-il pensé juste ? Quoi qu’il en soit, Yvon mit un des familiers de l’Empereur au courant du déni de justice qui l’atteignait. On sait en quels termes vivaient l’Empereur et le prince Jérôme. Réparer un tort commis par celui-ci était une tâche que s’imposait volontiers Napoléon III, n’eut-ce été que dans le seul but d’affirmer son autorité suprême. Yvon fut appelé aux Tuileries.
Napoléon III, écrit l’artiste, était en costume mi-partie bourgeois et mi-partie militaire : il portait une redingote boutonnée sur un pantalon d’uniforme. Son visage éteint respirait le calme et la bienveillance qui étaient les traits caractéristiques de sa physionomie. « On a fait à votre préjudice, me dit l’Empereur, un oubli regrettable que je suis heureux de réparer : vous êtes chevalier de la Légion d’honneur. Votre tableau de la Retraite de Russie, ajouta-t-il, est très beau ; bien qu’il traite un sujet pénible pour nos armes. » Une inspiration soudaine me vint : « Sire, répliquai-je, il dépend de l’Empereur de me fournir l’occasion d’une revanche. Nos armées viennent de prendre Sébastopol. Je sollicite l’honneur d’être envoyé en Crimée pour y recueillir les matériaux nécessaires à l’exécution d’un grand tableau à la gloire de nos armes. » Ma phrase fut apparemment dite avec chaleur; la figure de l’Empereur s’éclaira. « C’est bien, me dit-il, j’y consens de tout cœur. Allez trouver M. Fould, le ministre d’Etat. Je vais lui transmettre mes instructions. » Je sortis de mon audience un peu abasourdi. Non seulement je venais d’obtenir réparation d’une injustice dont j’avais été victime, mais cette injustice même m’avait fourni l’occasion d’obtenir, séance tenante, le plus beau travail que peintre pût ambitionner. Tout à ma joie, je ne me demandais même pas si je serais à la hauteur de ma tâche et de l’enthousiasme avec lequel on avait accueilli, en France, la nouvelle de notre triomphe.
Cette entrevue décida de la réputation du peintre. En dépit des critiques qui placent au premier rang dans son œuvre sa Retraite de Russie , Yvon n’a rien composé de plus énergique et de plus français que la Prise de Malakoff.
Dès le lendemain de sa visite aux Tuileries, Yvon se présentait chez le ministre d’Etat. Achille Fould accueillit le peintre et prit intérêt à son projet. Toutefois, avant de confier à l'artiste une mission officielle, il avait à s’entendre avec ses collègues de la Guerre, de la Marine et des Affaires étrangères.
Aussi bien, poursuit l’artiste, le temps ne pressait pas. Nous étions qn janvier, l’hiver était rigoureux et me condamnait, quoique j’en eusse, à mettre un frein à mon impatience.
Malgré les circonstances fortuites qui m’avaient servi, la fortune qui m’échéait ne laissait pas que de m’étonner. Gomment n’avait-on pas chargé d’une œuvre de cette importance un maître émérite, M. Horace Vernet, le fécond et immortel auteur de tant de pages héroïques qui ont popularisé nos soldats du premier Empire et d’Afrique ? Ce ne pouvait être oubli ou indifférence. Il devait y avoir là un dessous de cartes qui m’intriguait. Il y en avait un, en effet, et le voici tel que me l’a conté, plus tard, Horace Vernet lui-même. Louis Napoléon, alors qu’il était président de la République, avait fait faire son portrait équestre par Horace Vernet. Le Prince était en costume de général de la Garde Nationale, assez étrange d’ailleurs, avec des panaches sur son chapeau à trois cornes. Derrière lui, galopaient les généraux Changarnier et d’Hautpoul, le premier, commandant l’armée de Paris, le second, ministre de la Guerre. Arrivé au trône, le nouvel Empereur pensa que son portrait devait monter en grade avec lui. Il fit venir le peintre et le pria de changer, sur cette toile, son costume de garde national en celui de général de division de l’armée. De plus, il exprima le désir de changer les généraux de son escorte pour les remplacer par des créatures du nouvel ordre de choses. Horace Vernet fit remarquer à l’Empereur que, pour ce qui resterait, il valait mieux faire un nouveau tableau ; que, d’ailleurs, le premier consacrait une période historique que rien ne pouvait supprimer, etc. L’Empereur écoutait en tordant sa moustache. Il était imbu des bons principes et n’admettait pas que César fût discuté. Aussi, sans se départir de son calme : « Je le veux », dit-il. — « Eh bien ! Sire, riposta Vernet, faites faire cette besogne par qui vous voudrez, quant à moi je ne m’en charge pas. » L’Empereur tourna les talons et Vernet tomba en disgrâce. Le tableau ne fut pas retouché et prit la direction de l’Algérie. Voilà pourquoi Vernet n’eut pas la commande de la Prise de Malakoff.
Le ii février 1 856, Yvon partait pour Toulon, heureux à la pensée de faire voile « vers ces pays du soleil qui sont le rêve des peintres et des poètes ». A Toulon, pas de navire en partance, mais des ordres étaient donnés. On arma une frégate. Ces préparatifs exigèrent une semaine.
Les apprêts de la frégate prirent fin. C’était un énorme bâtiment à aubes de la force de 1200 chevaux. De belles et longues pièces de canon présentaient leurs gueules aux sabords. L’équipage était de deux à trois cents hommes, commandés par un vieil officier, le capitaine Chevalier. L’état-major était complet : une douzaine d’officiers de tout grade et même un aumônier. La frégate s’appelait le Christophe-Colomb. Nous prîmes la merle 19 février i856. Une fois en rade, le capitaine Chevalier me dit : <1 Maintenant, mon cher passager, nous sommes à vos ordres. Telles sont mes instructions. Plusieurs routes mènent à Constantinople, notre destination. Par laquelle vous plaît-il d’aller? » Je ne pense pas