‹ Auguste Ravier, peintre, MDCCXIV-MDCCXCVChapitre 14 sur 32 · RETRAITE DE RUSSIE · texte numérisé non relu

RETRAITE DE RUSSIE

ADOLPHE YVON

qu’il y ait beaucoup d’exemples d’une fortune pareille : un peintre ayant à sa disposition un vaisseau de guerre et tout un personnel !

Yvon dicta son itinéraire. A l’exemple de l’auteur des Martyrs , il eut le désir de voir Athènes, mais ses jugements sévères sur cette ville dépouillée, pour être plus vrais, sans doute, que ceux de Chateaubriand, rappellent par certains points les pages mordantes d’Edmond About. Te'nédos, Abydos, le mont Ida vus par notre peintre perdent le charme que leur ont prêté les poètes anciens. Yvon ne fait pas exception parmi les narrateurs modernes. Il est, je crois, exact et sincère. Mais que pèse dans ma mémoire un sol dénudé, lorsque Ylliade et V Enéïde démentent la vérité en des vers inoubliables ? La fiction l’emporte à mes yeux sur le réel. Je ne veux pas connaître ces impressions douloureuses qui m’enlèveraient l’illusion des sites enchantés si bien décrits par des hommes divins. Et si jamais le sort m’obligeait à cotoyer ces rives désolées, c’est avec les yeux aveugles du vieil Homère que je souhaiterais de passer en face d’un horizon menteur.

Est in conspectu Tenedos, notissima famâ Insula , dires opum , Priami dnm régna manebant.

Je m’en tiens à Virgile et tous les voyageurs n’y feront, rien. La vision solitaire qui me ravit m’autorise à ne pas entendre quiconque en troublerait la sérénité.

Un de mes élèves, nommé Chardon, — c’est Yvon qui parle, — m’avait témoigné, avant mon départ de Paris, le désir de m’accompagner dans mon voyage. La famille Chardon habitait, à la Ferte', la maison qui fait face à la nôtre. L’occasion de faire le voyage d’Orient dans les meilleures conditions du monde était précieuse. Les parents la saisirent avec empressement et envoyèrent leur fils me rejoindre. Je le vis, avec joie, débarquer à Constantinople peu de jours après mon arrivée.

J’avais déjà rencontré Bida, le dessinateur de talent bien connu, qui venait, comme il le faisait souvent, en Orient, réunir les matériaux de ses remarquables ouvrages. Il vivait intimement chez un peintre français, nommé Labbé, qui s’était établi à demeure à Constantinople. Celui-ci avait loué à une communauté de moines une chapelle dont il avait fait un charmant atelier. La situation était merveilleuse. De sa porte, Labbé avait sous les yeux la Corne d’Or, Stamboul, la mer de Marmara et la côte d’Asie.

Yvon, Bida et Chardon quittent Constantinople le g avril et deux jours plus tard, ils abordent dans la baie de Kamiesch.

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Nous distinguions, sur le rivage, toute une ville de bois improvise'e et une foule grouillant parmi les baraques, les chevaux et les attelages. Mon attention fut particulièrement attire'e par un homme en longue capote qui semblait nous adresser des signaux. Quand nous fûmes plus près, il fit de sa main un portevoix pour demander si M. Yvon n’e'taitpas à bord. En quelques coups d’aviron, nous fûmes à terre et je reconnus dans l’homme qui m’appelait un jeune officier russe. Je savais que, pendant le cours de la campagne, les officiers russes avaient saisi toutes les occasions de fraterniser avec les nôtres et de leur témoigner une sympathie qu’ils étaient loin d’avoir pour les Anglais. Mais j’avoue que mon étonnement fut grand de m’entendre souhaiter la bienvenue en Grimée par un de ceux que nous avions battus, et cela, avant la signature de la paix. La paix n’était pas encore signée, en effet, mais les deux armées vivaient côte à côte, pour ainsi dire, sous le bénéfice de l’armistice. Mon jeune officier qui, je m’en souviens, s’appelait Dalinski, me raconta que le général Vinoy, comptant sur mon arrivée, avait envoyé à ma rencontre son aide-de camp, le capitaine Loysel. Pendant que celui-ci commandait le diner chez le Véfour de Kamiesch, lui, Dalinski, venait me recevoir.

A peine arrivé aux monts Fédiouchine où campait le général Vinoy, Yvon demande qu’on improvise un lit pour son élève Chardon très éprouvé par le mal de mer. Le capitaine Loysel l’installe sous sa tente. Dès le lendemain, notre peintre se présente chez le général de Mac-Mahon. Il allait poursuivre ses visites obligées en se rendant chez le maréchal Pélissier, quand le désir de voir Malakoft'l emporta sur les règles de l’étiquette, et, conduit par plusieurs officiers, il piqua des deux vers la redoute.

Je m’étais fait de Malakoff une image grandiose et formidable. Aussi ne fus-je pas médiocrement désappointé en trouvant un ouvrage gabiomné, ayant, tout au plus, quinze mètres de relief. Les talus extérieurs, composés de terres mouvantes, descendaient jusqu’au fond d’un fossé aux trois quarts comblé. Nos tranchées les plus avancées étaient à 3o ou 40 mètres de l’obstacle. Les militaires seuls ont qualité pour apprécier la force de résistance de pareilles défenses. Un profane ne peut imaginer que, pour se rendre maître de ce qui semble une motte de terre, il faille tant d’efforts, tant de temps et tant de sang. Bien que tout à l’entour ce fût un vrai chaos de boyaux, de tranchées, d’épaulements, de trous de mine ou de bombes profondément creusés en entonnoirs ; bien que ce terrain bouleversé fût tellement semé d’éclats d’obus que l’on marchait littéra- * lement sur du fer, nous entrâmes à cheval dans la redoute par une ancienne embrasure égueulée. De la tour Malakoff, il ne restait que le soubassement. Les premières volées de canon avaient jeté bas toute la maçonnerie qui dépassait les parapets. L’intérieur de l’ouvrage était coupé en tout sens par un réseau de barricades en terre destinées à arrêter l’effort de l’ennemi s’il s’emparait de la première enceinte. Chacune de ces barricades couvrait des abris blindés où les défenseurs trouvaient un refuge contre la pluie des projectiles. Depuis le jour de

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l’assaut, rien n’avait été ni changé, ni déblayé. Je voyais donc le terrain dans l’état même où il était à la suite de l’effroyable lutte. Je n’avais qu’à le peupler par la pensée. Rien ne saurait donner l’idée du cataclysme que j’avais sous les yeux : les gabions hachés, les poutres brisées, les canons énormes gisant parmi les débris, les caisses à eau crevées, les gargousses, les boulets, les cartouches noyées et mille objets sans nom que l’on pouvait supposer avoir été des képis, des gibernes, des uniformes; d’autres encore ayant l’aspect plus sinistre auxquels on n’osait assigner d’origine! Une odeur douceâtre s’exhalait des décombres, évoquant le funèbre souvenir des malheureuses victimes qu’ils recouvraient. Telles étaient les traces qu’avait laissées le funeste génie de la guerre. Cependant, le ciel était clair, le soleil étincelait et la brise printanière se jouait dans les plis du drapeau français, dressé à l’endroit même où Mac-Mahon avait planté son épée. Au fond du tableau, les eaux bleues de la baie encadraient les ruines confuses de ce qui avait été Sébastopol. Au delà, sur la falaise opposée,la silhouette sévère des forts du Nord rappelaitque les Russes étaient encore là, vaincus, mais non désarmés.

Le plan de mon tableau se présenta instantanément à mon esprit. J’en fis, sur place, un croquis sommaire duquel, chose remarquable, je ne me suis point écarté dans l’exécution.

De retour au camp, notre artiste avait l’espoir de trouver Chardon rétabli. Son état s’était aggravé. Le typhus sévissait parmi nos soldats. Chardon parut menacé. Le lendemain, le doute n’était plus possible. On dut transporter le malade à l’ambulance la plus proche.

Je vois encore, dans mes souvenirs, le pauvre garçon quand, malgré l’avis des docteurs et de mon entourage, j’allai le visiter pour la dernière fois. On avait été forcé de l’attacher avec des sangles, sur sa couchette, pour réfréner ses transports. Le sang ruisselait sur sa moustache; sa jeune et belle tête était déjà noyée dans les ombres de la mort. Il me reconnut cependant, tendit vers moi ses bras amaigris et me conjura de le sauver. Il voyait, disait-il, une fosse où des hommes voulaient le jeter. Que dire? Je lui parlai de notre prochain départ, de notre retour en France... Que sais-je? On m’arracha de là, au nom de mon propre salut. Le lendemain, Chardon était mort. J’étais navré. Il me semblait que j’avais ce malheur à me reprocher. Qu’allaient devenir ses parents dont il était le fils unique et la seule joie? Les pauvres gens furent si cruellement frappés par cette mort soudaine qu’ils rejoignaient leur enfant peu de temps après.

Ici, le portrait de Pélissier :

Le maréchal paraissait avoir de cinquante à soixante ans. Sa forte tête couronnée de cheveux blancs taillés en brosse et ornée d’une moustache noire à l’ordonnance, respirait l’énergie et l’autorité. De gros sourcils noirs ombrageaient un œil dur, plein d’étincelles. Sa taille était courte et trapue. Il faisait songer à un dogue ou à un sanglier. Sa tenue, moitié civile, moitié militaire, tranchait

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sur les uniformes corrects de l’entourage. Un paletot bleu à boutons d’ordonnance portait les grosses épaulettes et rappelait certains portraits de Louis XVIII. Tel qu’il était, il imposait le respect. Il recevait, avec une nuance de hauteur, les hommages d’une foule d’officiers de tous grades, français, anglais, piémontais et turcs. Je lui remis ma lettre de crédit. Il la lut négligeamment et me pria de rester à déjeûner en compagnie du général Vinoy.

Le colonel Langlois recueillait les éléments du panorama qui, durant tant d’années, a été visité par des milliers de curieux dans la rotonde des Champs-Elysées. Yvon, Bida et lui travaillaient avec une égale ardeur. Mêmes excursions quotidiennes, mêmes investigations studieuses.

Les jours s’écoulaient, remplis par mes travaux. J’avais non seulement à relever la configuration des terrains, à noter les mouvements des troupes et les épisodes saillants, mais encore à prendre les portraits des personnages qui devaient jouer, dans mon tableau, les rôles essentiels. J’avais, en outre, à réunir des documents précis sur les Russes, leur tenue et leur armement. Il m’arriva, à ce propos, une aventure caractéristique. Le pont de Traktir reliait les deux rives de la Tchernaïa, petit cours d’eau qui séparait les belligérants. D’un côté du pont, une sentinelle française, de l’autre, une sentinelle russe indiquaient les limites imposées par l’armistice. On passait librement, toutefois, de l’un à l’autre bord. Les soldats se visitaient.

Je profitai de la facilité des relations et, armé de mon album, j’allai m’installer au poste russe. Un jeune officier, parlant couramment le français, commandait le poste. Il m’accueillit de la meilleure grâce du monde et se prêta, avec courtoisie, à mon désir de faire des croquis d’après ses hommes. Le lendemain, mis en goût par mon succès, je revins pour achever ma moisson de documents. Cette fois, mon officier, avec la même politesse, me témoigna le regret de ne pouvoir me laisser continuer, son général lui ayant donné des ordres. Je rentrai chez le général Vinoy, un peu désappointé, et je lui racontai ce qui venait de m’arriver. « Ah ! dit-il, c’est ainsi ! Holà, sergent ! Prenez quelques hommes, ramassez, dans le camp, les soldats russes que vous y trouverez et amenez-les ici. »

On le voit, le général Vinoy fut en quelque sorte la providence du peintre durant son séjour en Crimée. Les dessins qu’il n’avait pu prendre dans le camp des Russes furent exécutés à loisir dans le camp français, d’après une douzaine de soldats de l’armée ennemie, amenés sur l’heure aux baraquements du quartier de Vinoy. Une vue de la tour de Malakoff, dans l’état où l’avait mise le choc prolongé de deux armées formidables, fut peinte sur place avec beaucoup de soin par Yvon. Cette toile est devenue la propriété du duc d’Harcourt, neveu du maréchal de Mac-Mahon et son officier d’ordonnance en Crimée.

Soldat russe blessé

étude par Ad. Yvon pour son tableau : La Prise de Malakoff.

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Sur ces entrefaites, la paix, se conclut. Une revue générale des troupes alliées fut passée par Pélissier. Le spectacle ne manqua pas de grandeur. Dès le lendemain, le départ s’organisait. Yvon prit la mer le 26 avril. Il était à Constantinople le 28. Un instant, il eut la pensée de rentrer par l’Egypte, mais un secret pressentiment le fit renoncer à ce caprice. Il craignit que l’Empereur, nature indolente et mobile, ne se ravisât et que la commande qu’il tenait du souverain ne lui fût enlevée s’il ne se mettait promptement à l’œuvre. Il s’embarqua directement pour Marseille. Yvon avait pris place sur le Simoïs. L’ombre de Virgile le poursuivait. C’est en vain qu’il avait médit des « champs où fut Troie », les muses irritées l’avaient fait leur prisonnier. Et le passager du Simoïs, au milieu de l’appareil militaire qui, de toutes parts, s’offrait à lui sur un vaisseau chargé de soldats français, retrouva sans doute dans un pli de sa mémoire de lettré ces vers appris et goûtés au collège Bourbon :

Ubi tôt Simoïs correpta per midis Scuta virûm, galeasque, et fortia corpora volvit.

On fit escale à Smyrne. Vite au marché d’esclaves ! Plusieurs officiers accompagnent le peintre dans cette excursion. Le trafiquant de chair humaine se sent honteux. Il essaie de dissimuler. Peine perdue. Quelques coups de plat de sabre eurent raison de ses scrupules. Il se résigna, jurant toutefois qu’il n’avait qu’une seule esclave. Ce disant, il ouvrit la porte d’une grange soigneusement fermée.

Le bruit, le soleil qui tout à coup inonda la grange re'veillèrent brusquement une belle cre'ature, couleur de bronze, qui nous regarda avec les yeux doux et effare's d’une gazelle. Elle s’e'tait leve'e à demi sur la natte qui lui servait de couche et s’appuyait sur ses mains, j’allais dire sur ses pattes de devant. Un cliquetis de verroterie accompagnait chacun de ses mouvements. Elle e'tait charge'e de bracelets aux bras et aux jambes, de colliers, de boucles d’oreilles en verre de couleur. Tout cela frémissait sur sa peau d’or sombre. Quand nous eûmes considéré à notre aise ce bel échantillon de marchandise humaine, nous donnâmes quelques pièces de monnaie au marchand, heureux, je n’en doute pas, d’en être quitte à si bon marché, et nous le laissâmes renfermer dans sa cage l’animal précieux dont nous avions troublé le sommeil.

Quel tableau Delacroix ou Decamps n’auraient-ils pas fait au retour de cette promenade? Yvon l’a voulu peindre avec la plume. L’effet est saisissant.

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Peu de jours après, le peintre était à Paris. Il arrêtait son esquisse que le Ministre d’Etat s’empressait d’approuver et Adolphe Yvon recevait la commande officielle de la Prise de Malakoff.

Ah ! l’enthousiasme et l’ardeur des jeunes années ! Pages vibrantes et enflammées que l’on ne parcourt qu’une fois ! Dédain suprême de toutes les difficultés matérielles dans la lutte ardente et passionnée ! Je vécus pendant toute cette période d’enfantement de la fièvre qui double les forces du corps et celles de l’esprit.

La toile était entièrement ébauchée quand je reçus d’Horace Vernet un billet qui me priait de passer le plus tôt possible chez lui. Le maître s’excusait de ne pas être venu me trouver lui-même : il était souffrant. J’étais vivement intrigué. Que pouvait me vouloir le grand peintre ? Je m’empressai de me rendre à son invitation et voici, en substance, ce qu’il me dit :

« Je sais, depuis peu de temps, que vous avez été envoyé en Crimée et que vous êtes chargé de faire le tableau de la Prise de Malakoff. Or, voici ce qui se passait à Paris pendant votre absence. L’Empereur qui me boudait depuis mon refus de retoucher son portrait équestre de Président de la République, eut la fantaisie de me rendre ses bonnes grâces après mon dernier tableau le représentant en général de division. (Ce tableau, qui a été reproduit par la gravure, décorait la grande salle de l’Hôtel de Ville de Paris, où il a été brûlé en 1871). Un jour donc, continua Horace Vernet, S. M. m’invita à déjeûner et, après le repas, m’entraîna dans une embrasure de croisée pour me charger de peindre la Prise de Malakoff. Je n’avais aucune raison pour décliner la commande et je me mis en devoir de recueillir mes matériaux. C’est sur ces entrefaites que j’apprends que vous avez été envoyé là- bas et que votre tableau est ébauché. Ah ça ! pour qui ces gens nous prennent-ils? Se figurent-ils qu’on met des artistes en concurrence comme des marchands de canelle ? Me croient-ils d’humeur à barrer le chemin à un homme de votre valeur? Je vous remets, mon cher ami, les doubles, copiés de ma main, de la correspondance que je viens d’échanger à ce sujet avec l’Empereur. Conservez-les comme des témoignages de ma loyale sympathie. »

J’admirais l’explosion de délicatesse indignée de cet homme que 3o ou 40 ans de succès inouis avaient fait le plus populaire des peintres. Il pouvait, certes, ne pas se préoccuper de ma jeune personnalité. Il pouvait, la conscience parfaitement tranquille, exécuter un tableau dont il n’avait pas brigué la commande, et faire un chef-d’œuvre de plus. Mais, sous des dehors légers, Horace Vernet cachait le cœur le plus généreux et le plus délicat. Je suis heureux de lui rendre cet hommage. L’envie ne l’a épargné ni dans sa vie publique ni dans sa vie privée. Heureusement il n’était pas homme à s’en affecter; et il m’en exprimait son dédain dans les termes de la plus pittoresque énergie. « Les chiens, me disait-il, n’aboient qu’après les roues qui tournent.

Veut-on connaître la teneur des lettres échangées entre Horace Vernet et l’Empereur à l’occasion des faits qui viennent d’être rappelés?

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Napoléon III avait exprimé verbalement, à Paris ou à Saint-Cloud, au peintre de la Smala , le désir de le voir exécuter le tableau de la Prise de Malakoff. L’Empereur était ensuite parti pour Biarritz. C’est là sans doute qu’il se souvint de la commande antérieurement faite à Yvon. Il écrivit alors à Horace Vernet :

Biarritz, 26 août i856.

Mon cher Monsieur Horace Vernet,

La prise de Malakoff étant le fait capital de la campagne d’Orient, je vous en ai demandé le tableau comme à l’artiste le plus capable de la reproduire dignement. De son côté, le Ministre a confié le même sujet à M. Yvon.

Sans doute, je ne serais pas fâché de voir ce peintre le représenter aussi, mais si, par un motif quelconque, vous pouviez tenir à vous en occuper seul, la préférence vous est justement acquise. Je la maintiens et, au besoin, je ferai charger M. Yvon de tout autre tableau.

Croyez à tous mes sentiments.

Napoléon.

La réponse ne se fit pas attendre. Horace Vernet ne renonçait pas à s’occuper de la Prise de Malakoff ’, ce qui eut blessé l’Empereur. Quant au duel au pinceau qui serait, le cas échéant, la conséquence de la simultanéité des deux toiles- placées un jour dans une même salle, Vernet déclarait ne pouvoir s’en préoccuper. Mais que si l’on songeait à écarter l’un des duellistes pour ménager son amour-propre, c’était là une proposition qu’il ne consentirait pas à prendre au sérieux. Ecoutons-le :

Sire, si j’acceptais l’offre que daigne me faire V. M. île priver un homme de talent, jeune et plein d’ardeur, d’une belle occasion de se montrer digne du choix de M. le Ministre, ce serait un procédé inqualifiable de la part d’un vétéran de l’art qui doit à son tour aux jeunes artistes l’appui qu'il reçut autrefois lui-même de ses maîtres, au début de sa carrière.

Tcd fut le fier langage d’Horace Vernet. Je comprends la profonde estime que lui garda toujours Adolphe Yvon. D’autre part, rien de surprenant, après cette verte riposte, que le Ministre d’Etat ait ratifié la commande verbale faite plusieurs mois auparavant à notre peintre.

Toute l’armée, grands et petits, passa par mon atelier pendant l’exécution du tableau de Malakoff. Le maréchal Pélissier s’intéressait particulièrement à mon œuvre. Le rude soldat avait amorti ses angles ; il s’était fait simple et familier. Ce n’est pas que, de loin en loin, il ne lui échappât quelque (gros mot. Il en était

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quitte pour dire « pardon » ! La place où je l’avais mis lui parut un peu bien à l’arrière plan. Il s’était installé au Mamelon-Vert d’où il dirigeait l’ensemble des opérations. Je ne pouvais donc le placer ailleurs. Il comprit et sourit de bonne grâce.

Les compétitions, les petits calculs de vanité ou d’ambition qui se donnent carrière à l’occasion d’une place à occuper ou à donner dans un tableau militaire dépassent tout ce qu’on peut imaginer.

Un incident curieux se produisit au cours des séances de pose dans l’atelier du peintre. On lui amena un jour un magnifique sapeur nommé Mouton qu’un officier déclarait être le soldat valeureux qui, le premier, planta le drapeau français au sommet de la redoute. On connaît le tableau d’Yvon. La composition se dresse comme une marée montante. Les hommes forment pyramide. Un vague souvenir du Radeau de la Méduse traverse l’esprit du spectateur de la Prise de Malàkqff. Un soldat intrépide domine des bataillons exaspérés gravissant les pentes abruptes de la forteresse imprenable. En dépit de son nom, ce héros, c’était Mouton. Des témoins, un témoin l’affirmait. Va pour Mouton! Il eut les honneurs du triomphe et n’en parut pas étonné. Le brave cœur! Sa figure était mâle, son œil impassible, sa barbe superbe. Il prit une pose héroïque. Ce n’était qu’une pose.

Je plaçai donc, en toute confiance, le sapeur Mouton tenant haut et ferme le drapeau tricolore sur le sommet de Malakoff. Tout allait bien, quand, un jour, je reçus la visite d’un garçon d’une vingtaine d’années qui désirait compléter, ou plutôt redresser, les renseignements qu’on m’avait donnés sur les acteurs du drame que je représentais : « J’ai appris, commença-t-il, que vous mettez dans votre tableau le drapeau aux mains d’un homme qui n’était même pas de l’assaut : il gardait la tente de son colonel. Celui qui a planté et tenu, dix heures durant, le drapeau français sur Malakoff, c’est moi. » Il vit ma surprise, devina mon doute. « Renseignez-vous, continua-t-il. Le général de Mac-Mahon ne peut, lui-même, que confirmer mon dire. Je m’appelle Lihaut, j’étais caporal au Ier de zouaves. On nous avait fait coucher à plat ventre dans la tranchée en attendant l’heure fixée pour le grand coup. Je me trouvais, par hasard, près du général de Mac-Mahon qui, consultant sa montre, demanda un homme de bonne volonté pour porter son drapeau. Je m’offris aussitôt, et le général, me remettant le drapeau roulé, m’ordonna de prendre avec moi une double escouade, c’est-àdire huit hommes au lieu de quatre.

« A midi précis, le signal fut donné. Je m’élançai à la tête de mes hommes. En une minute nous fûmes au sommet du talus et je déployai mon drapeau en l’agitant. Depuis ce moment jusqu’à dix heures du soir, je ne quittai pas la place. Le drapeau fut criblé et mes huit hommes mis hors de combat. Quant à

Soldats français montant a l’assaut étude par Ad. Yvon pour son tableau : La Pi-ise de Malakoff.

moi, j’eus la chance d’en être quitte pour deux dents casse'es par un éclat de pierre-. Exténué, je rapportai le fanion à la tente du général et j’allai m’étendre sous mon abri, au camp. Je dormis d’un trait jusqu'au lendemain matin à neuf heures.

« J’eus alors la pensée d’aller aux nouvelles. Toutes les récompenses étaient déjà distribuées. C'avait été une vraie curée. J’allai toutefois trouver mon colonel qui me renvoya à Mac-Mahon sous prétexte que c’était lui qui m’avait employé. De son côté, le général me renvoyait au colonel qui était chargé des propositions pour son régiment. Ainsi ballotté de Caïphe à Pilate, rebuté, écœuré, je donnai ma démission, et me voici, le cœur ulcéré, chez ma mère, à Montmartre. Il ne me manquait plus que d’apprendre que c’est un autre qui prend ma place sur un tableau destiné à être une page d’histoire. »

Le récit de ce brave garçon était empreint de la plus grande sincérité. Je ne pouvais, à ce sujet, avoir le moindre doute. D’autre part, cependant, je ne m’expliquais pas le silence de Mac-Mahon et des autres acteurs du drame, devant la substitution flagrante d’un intrus au vrai héros. A la première visite de Mac-Mahon je lui soumis le cas. Il était accompagné du colonel Lebrun, son chef d’état-major, du commandant Borel, son aide de camp, et de quelques autres. « Tout ce que vous a raconté le caporal Lihaut est de la plus exacte vérité, me dit Mac-Mahon. Nous n’avions pas jugé utile de vous avertir de l’erreur, car, après tout, l’un ou l’autre, qu’importe? »

Yvon pensa, dans sa droiture, qu’il importait de ne pas priver Lihaut d’un honneur bien conquis. Le digne zouave revint chez le peintre et posa. Mouton disparut de la toile et retomba dans l’obscurité. Informations prises, ce mâle guerrier n’était qu’un brosseur. Le 8 septembre 1 85 5 , il était resté prudemment sous la tente de son colonel. Yvon, mis en face de Lihaut, s’y prit avec douceur. Il calma l’humeur du brave garçon et obtint de lui qu’il reprendrait du service dans son régiment d’autrefois qui guerroyait alors en Ivabylie. Le peintre laissait d’ailleurs entendre à son modèle que la place occupée par lui dans le tableau de la Prise de Malakoff était de nature à attirer sur lui l’attention, et que, sans doute, tôt ou tard, réparation lui serait faite. Lihaut obéit. Il rejoignit le icr de zouaves.

Cependant, l’Exposition de 1857 avait ouvert ses portes. Yvon n’était pas prêt. Un sursis lui fut accordé. Mais, vers le milieu du mois de mai, profitant des jours de fermeture temporaire qui coupent ordinairement la durée du Salon, le peintre fit porter sa toile aux Champs-Elysées. Elle prit place dans le Salon d’honneur.

Laissons l’artiste formuler sa théorie sur la peinture militaire :

Les tableaux de batailles semblaient avoir eu, jusqu’alors, pour objectif, de mettre en évidence de grands personnages et de brillants états-majors. Le sou-

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verain y était le plus souvent représenté de sa personne, daignant recueillir les lauriers de la Victoire. Le point de vue épique pouvait, à la rigueur, trouver satisfaction dans une semblable conception. Le point de vue pittoresque y perdait forcément en mouvement et en imprévu.

Par fortune, Napoléon III ne commandait pas, en personne, l’armée de Crimée. Ma liberté restait donc entière. J’en usai pour abandonner la tradition conventionnelle et mettre le spectateur au beau milieu de la lutte. Les vrais combattants, les soldats, se prennent ici corps à corps ; ce sont des héros, abstraction faite du grade, depuis le général jusqu’au simple soldat et au clairon. C’est la mêlée ardente ; ce sont les coups portés et rendus au milieu des fusillades et des explosions d’obus. L’éclat de la victoire est en raison même de l’âpreté de la résistance; aussi l’attitude des vaincus devait-elle, dans ma pensée, être digne de la furia des vainqueurs.

L’entreprise était neuve et audacieuse. Trente ans plus tôt, alors que le courant académique régnait despotiquement, j’aurais eu de grandes chances de ne pas réussir. Mais, depuis longtemps déjà, l’arche sainte avait été renversée, et les idées, passant par le Romantisme, s’acheminaient vers le réalisme ; j’entends dans la juste mesure. Depuis, cette mesure a été singulièrement dépassée.

L’idée ne manque pas de justesse, mais Delacroix, Vernet, Gros avaient appliqué cette théorie. D’ailleurs, en se reportant à une époque antérieure, Parrocel, Le Brun lui-même, tout empêchés qu’ils fussent de se ressaisir avec une entière liberté, n’étaient pas ignorants des ressources de l’épisode pris sur le vif. Leurs mêlées furieuses renferment çà et là des groupes, des personnages isolés, qui n’ont rien d’académique ou de convenu. Mais ce qui manque aux peintres dont nous parlons, c’est d’avoir vu ce qu’ils ont voulu reproduire. Leurs batailles sont sorties de leur cerveau. Elles ne portent pas un nom populaire. Les soldats, les capitaines qui se meuvent sur la toile ne s’appellent ni Pélissier, ni Lihaut. Ils auraient pu s’appeler Turenne ou Condé, mais le jour où ces hommes de guerre hantaient l’esprit d’un peintre, ce peintre avait nom Van der Meulen et il brossait une toile sans chaleur, propre, ordonnée, savante, surveillée par le regard de Louis XIV. Van der Meulen est un sage. La Prise de Malakoff l’aurait déconcerté, mais, par contre, l’auteur du Passage du Granique aurait applaudi à l’œuvre d’Yvon et souhaité pour lui-même d’avoir à représenter sans contention d’esprit, sans entraves, une victoire française.

Demandons maintenant à l’auteur de la Prise de Malakoff ce que le public pensa de son travail.

Le succès fut immense. Je ne connais pas d’exemple d’une pareille popularité.

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Les jours d’entrée gratuite e'taient particulièrement expressifs. Les soldats se mêlaient en grand nombre aux civils auxquels ils donnaient des explications. Parfois, au milieu de la foule compacte, un homme montait sur une banquette et faisait à haute voix lecture de la notice du livret. Il semblait que cette toile fût un héritage commun de gloire dont chacun était fier de prendre sa part.

Une innovation heureuse avait été la légende ajustée sur le cadre du tableau. On y trouvait les noms de tous les acteurs du drame, officiers et soldats. Pour beaucoup, cela a été la plus précieuse récompense de leur héroïsme (1).

Mais il est une élite plus sévère que le public. Nous voulons parler des artistes. L’enthousiasme, chez eux, est toujours raisonné. La

(i) On se rendra compte, à défaut d’un souvenir fidèle de la peinture d’Yvon, par cet extrait d’une note du général de Mac-Mahon, communiquée au camp de Traktir, note que l’artiste a voulu suivre ponctuellement, des nombreux épisodes reproduits dans le tableau de la Prise de Malalcoff. « Conformément aux instructions du général Pélissier, commandant en chef l’armée française en Crimée, le général de Mac-Mahon, qui avait sous ses ordres la première division d’assautî sous le commandement supérieur du général Bosquet, donne le signal à l’heure précise de midi. Le ier bataillon du i er zouaves s’élance de la septième parallèle et marche droit à l’angle d’épaule qui relie la courtine à la face gauche de Malakoff. Les deux autres bataillons suivent immédiatement. Les hommes, après avoir franchi le fossé, couronnent le parapet; les plus lestes, les plus braves ou les plus heureux sont déjà dans l’intérieur de l’ouvrage. Le colonel Collineau les conduit : il a été blessé à la tête au moment où il y pénétrait le premier. Le combat s’est engagé sur le parapet et le talus intérieur où les canonniers russes se font tuer sur leurs pièces en se défendant avec acharnement à coups de crosses, de leviers, d’écouvillons, de pierres et d’éclats de projectiles. Le 7e de ligne, ayant à sa tête le colonel Decaen, a débouché des . tranchées à la suite du 1er zouaves; il se dirige sur le saillant de Malakoff, de manière à laisser sur sa droite le 2e bataillon de zouaves ; sa tête de colonne gravit les parapets et pénètre par les embrasures. Le 1er bataillon de chasseurs à pied, commandant Gambier, formant la tête de la 2e brigade de la division de Mac-Mahon, sort des tranchées après le 7e de ligne. On voit ses premiers hommes arriver au sommet du talus. Le chef de bataillon du génie Ragon, commandant une escouade de sapeurs, se précipite dans la redoute avec quelques-uns de ses hommes armés de pelles et de pioches; le reste de sa troupe apporte les échelles-ponts destinées à faire franchir plus facilement le fossé aux assaillants. Un détachement de canonniers, conduits par le capitaine d’artillerie Crouzat, et munis des outils d’enclouage, se précipitent sur les pièces malgré la résistance de l’ennemi. Au moment où se passe cette scène, au moment où un enfant de Paris, le jeune Lihaut, caporal de zouaves, fait flotter le premier drapeau français sur Malakoff, le général de Mac-Mahon a franchi le fossé. Il a planté son épée sur le terrain déjà conquis par nos troupes, et donne ses premières instructions au colonel Lebrun, son chef d’état-major. A ses pieds, tombe le colonel d’état-major de La Tour du Pin, frappé d’un éclat d’obus. En arrière de la première ligne, on voit le général Vinoy qui entraîne, au sortir de la tranchée, la tête de colonne de la 2e brigade (20e et 27e de ligne). Cette tête de colonne marche dans les traces du 2e bataillon de zouaves, de manière à arriver dans l’angle formé par la courtine et l’ouvrage A cent ou cent cinquante mètres du général Vinoy, se prononce le mouvement

ADOLPHE YVON

Prise de Malakoff obtint-elle les suffrages des artistes ? Yvon va nous le dire en racontant la façon charmante avec laquelle il s’empressa de lever les scrupules d’Horace Vernet, très favorablement impressionné par l’œuvre de son émule où il ne découvrait qu’un détail à reprendre.

Une re'compeuse suprême avait été instituée depuis quelques années pour l’œuvre la plus remarquable de l’exposition. On lui avait donné le nom de grande médaille d’honneur. Deux artistes, seulement, l’avaient obtenue jusqu’alors : le graveur Henriquel-Dupont et le statuaire Cavelier. On me fit pressentir que l’Institut était disposé à me décerner cette récompense hors ligne, et l’on me conseilla de me trouver là le jour où la décision devait en être prise. Les membres de l’Académie délibéraient devant mon tableau, quand l’un d’eux, M. Léon Cogniet, qui m’avait aperçu dans une salle voisine, vint gracieusement me dire que toutes les sympathies étaient pour moi. « M. Vernet, ajouta-t il, ne regrette qu’une chose, c’est un certain coup de fusil qui, au premier plan, roule un peu brutalement, un soldat russe tombant les mains en avant. — Qu’à cela ne tienne, répliquai-je, je vais me procurer couleurs et pinceaux et faire incontinent le sacrifice de mon coup de fusil. Nous supposerons qu’il vient de partir. Je n’ai qu’à enlever la fumée et à relever l’arme. » Une échelle double fut approchée, je grimpai dessus et, en moins d’un quart d’heure, la chose fut faite, sans la moindre hésitation, sous les yeux de l’illustre aréopage qui semblait prendre plaisir à me voir m’escrimer.

On me décerna la grande médaille d’honneur, à l’unanimité. J’étais le premier peintre récompensé de cette distinction qui devint bientôt l’objet de toutes les convoitises, (i)

de la division La Motte-Rouge, derrière laquelle on voit arriver, dans la poussière, les 6e et qe batteries de campagne du 10e d’artillerie, commandées par le chef d’escadron Souty, qui vont intrépidement se mettre en position sous le feu de la courtine et du Petit-Redan. Au-dessus, sur l’emplacement d’anciennes carrières, le général Bosquet vient d’être atteint d’un éclat de bombe. C’est derrière ce plan que sont massées en réserve les troupes de la garde, qui, quelques instants plus tard, vont faire des prodiges de valeur sur la courtine et au Petit-Redan. Derrière le 7e de ligne, sortant de la sixième parallèle, les zouaves de la garde, colonel Jamin, et la brigade Wimpffen (tirailleurs algériens, 3e zouaves et 5oe de ligne) désignés pour former la réserve de la division de Mac-Mahon se dirigent sur le drapeau qui domine Malakoff, et à l’appel des clairons du Ier de zouaves qui, formés en petit groupe, ne cessent de sonner la charge. A cinq cents mètres en arrière, se voit, à travers les Ilots de poussière, le Mamelon-Vert occupé par l’état-major général et le général Pélissier, qui, de là, peut embrasser l’ensemble des attaques, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Le spectateur est censé placé sur la plate-forme qui couronne les ruines de la tour Malakoff, faisant face au saillant de l’ouvrage et aux travaux de l’attaque française, et ayant à dos la gorge de la redoute, le faubourg de Karabelnaïa et la ville de Sébastopol. »

(1) Cette solennité se trouva très inopinément rappelée en des vers humoristiques à treize années de distance. Nous détachons le passage qui suit d’un

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Que pouvait attendre encore le peintre delà Prise de Malakoff? Distingué par ses pairs, acclamé par le public, il vit son succès se prolonger durant toute l’exposition qui, cette année-là, ne prit fin qu’avec le mois d’août. Un certain jour, Yvon reçut du palais de Saint-Cloud, résidence d’été de la Cour, une lettre au grand cachet de cire rouge. Il était invité à se rendre au palais des Champs-Elysées à une heure fixée, l’Empereur désirant le complimenter en personne devant son œuvre. Le peintre eut un moment d’hésitation. Il n’était rien moins que courtisan. Son caractère n’allait pas sans une grande franchise mêlée de vivacité. Il s’était aliéné successivement Cavé, Charles Blanc, Romieu, de Mercey, à mesure que chacun de ces personnages avaient occupé le poste de directeur des Beaux- Arts, sous des appellations diverses. C’est à peine si Lefèvre-Deumier et Achille Fould avaient trouvé chez lui quelque déférence.

toast prononcé, le 17 mars 1870, au repas mensuel des artistes, connu sous le nom de « Diner de la Timbale », par M. Louis Monrose, Sociétaire de la Comédie-Française :

Permettez-moi de garder la parole Pour peu d’instants, rassurez-vous !

Quatre mots seulement! Oui, je me sens l’envie De vous dire qu’un jour, dans une occasion.

Vous m’avez t'ait éprouver dans ma vie Une grande et pourtant bien douce émotion.

C’était quand, pour une bataille Dont vous étiez ce jour-là le vainqueur,

Vous fûtes décoré de la grande médaille,

La grande médaille d’honneur !

Placé dans un coin de la salle,

J’aurais donné beaucoup pour que, le lendemain,

Il me fût assuré qu’un jour, à la Timbale,

Je pourrais vous serrer la main.

L’enthousiasme était immense :

Au milieu des hourrahs, des cris De vos confrères attendris,

Vous faisiez bonne contenance ;

Mais le diable n’y perdait rien,

Et malgré votre crànerie,

Il vit facilement, le vieux comédien,

Que vous jouiez la comédie.

Mais n’importe ; il fallut se montrer jusqu’au bout Calme et souriant, impassible;

Alors, comme aujourd’hui, c’était de très bon goût De jouer à l’homme insensible.

Mais moi qui, me privant de mon rôle d’acteur,

Avais pris cette fois celui de spectateur,

Je n’avais pas besoin de me montrer stoïque,

Et, ma foi ! je pleurai, moi, vieux premier comique !

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Il n’allait pas à la Cour. L’Empereur l’ayant mandé en 1 855 aux Tuileries, il n’avait vu qu’une fois le souverain. On ne le comptait point parmi les familiers du Palais-Royal où le prince Jérôme donnait ses fêtes. Il s’abstenait de paraître au Louvre chez le surintendant des Beaux-Arts, le comte de Nieuwerkerke. Les facilités que lui avait procurées le gouvernement impérial pour se rendre en Russie à titre officiel ne l’avaient pas séduit. Il blâme ouvertement dans ses notes l’imprévoyance avec laquelle la guerre d’Orient s’était trouvée engagée de la part du chef de l’État. Il raconte notamment qu’au début des opérations, la flotte anglaise arrivant en Crimée avait occupé la baie de Balaclava, obligeant nos vaisseaux à demeurer en pleine mer. Ce ne fut que plus tard, et presque fortuitement, que Ton découvrit la baie de Kamiesch où la flotte française put trouver un abri. Les critiques du peintre seront plus sévères à l’époque de la guerre d’Italie lorsque l’auteur de la Prise de MalakoJJ ira recueillir sur place les éléments de ses toiles Magenta et Solférino. Il est évident pour qui sait lire, que la faveur dont Adolphe Yvon jouit à la Cour durant quelques années, ne l’empêcha pas de juger le milieu dans lequel il se trouvait jeté par la fortune, avec une indépendance absolue et parfois avec une rare pénétration. Mais n’anticipons pas. En août 1 85 7, l’invitation qui lui parvenait de Saint-Cloud dut le surprendre et son trouble fut réel. La mise en scène convenait mal à son tempérament. Il ne sut d’abord quel parti prendre, puis le souvenir de son principal personnage, le zouave Lihaut, lui revint à l’esprit. Il pensa qu’il pourrait servir ce brave soldat en parlant de lui à l’Empereur. Au jour dit, il était au palais de l’Exposition.

Toute l’administration des Beaux-Arts en grande tenue attendait S. M. C’était un jour public. L’Empereur arriva escorté de ses aides-de-camp, parmi lesquels se trouvait le général Fleury. Napoléon III vint à moi, me serra la main et me fit monter l’escalier à ses côtés. Le cortège suivait. Comme l’Empereur me montrait une bienveillance extrême, je jugeai que l’occasion était bonne pour lui exposer, tout en montant, que, dans ma pensée, la prise de Malakoff devait comporter trois actes : l’un, que je venais de représenter, le second, montrant le retour offensif des Russes à la gorge de Malakoff, et le troisième donnant la vue générale de l’assaut, prise des tranchées françaises, à l’endroit même où avait été blessé le général Bosquet, lorsque la division La Motte-Rouge s’élance sur la courtine qui relie Malakoff au Petit-Redan. L’Empereur me commanda sur l’heure les deux toiles qui devaient compléter la trilogie.

Cependant nous arrivions au Salon Carré. La foule qui avait entendu parler

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de la visite du souverain était compacte. C’est à grand’peine que l’on nous traça un sillon dans cette mer mouvante, et nous nous arrêtâmes devant le tableau.

L’Empereur avait le timbre de voix très sonore. Il me fit hautement les compliments les plus flatteurs sur mon œuvre, me questionnant sur chaque figure importante. Tout en répondant, je sentais un mouvement se produire et j’entendais des chuchottements près de nous. Le général Rolin finit par dire assez haut pour être entendu : « Laissez donc passer madame Yvon et son fils! » L’Empereur entendit comme moi, et sourit à la mère et à l’enfant de trois semaines que la nourrice portait dans ses bras, au milieu de cette cohue. L’audience tirait visiblement à sa fin. J’avais cependant encore quelque chose à dire. Je saisis le moment favorable et, montrant à S. M. le caporal Lihaut qui avait si heureusement remplacé Mouton : « Sire, dis-je, ce jeune zouave qui est un enfant de Paris a, le premier, planté le drapeau de la France sur la redoute de Malakoff et il n’a reçu aucune récompense. » — « Comment cela se fait-il? » dit l’Empereur en s’adressant au général Fleury. Celui-ci, qui connaissait toute l’histoire, confirma ce que je venais de dire et ajouta un mot de regret. — « Je vous remercie, me dit l’Empereur, vous me fournissez l’occasion de réparer une injustice. » Puis il me serra la main et se retira avec son état-major, sans jeter un coup d’œil aux autres tableaux, afin de bien prouver qu’il n’était venu que pour moi.

Le peintre n’avait pas perdu sa journée. Lihaut tenait garnison en Kabylie. C’est là qu’il reçut la croix de la Légion d’honneur. Quelques années plus tard, le nouveau chevalier, de passage à Paris, vint voir Yvon.

Ce n’était plus le caporal désenchanté, presque désespéré que j’avais décidé à reprendre du service. Il était devenu sous-lieutenant dans son propre régiment et portait gaillardement son élégant costume rehaussé de la croix. — « Eh bien! lui dis-je, avais-je tort de vous pousser à rentrer dans l’armée ? La justice, dit-on, est boiteuse, mais elle finit par arriver. Savez-vous à qui vous devez la décoration? — Mais, répondit-il, c’est à mon colonel. Il m’a affirmé m’avoir proposé. — C’est par une autre voie que la croix vous est arrivée : c’est moi qui l'ai demandée à l’Empereur. » Le jeune lieutenant souriait comme on fait en entendant une bonne plaisanterie. Il me quitta, convaincu que les artistes n’ont pas volé leur réputation de farceurs. Le pauvre garçon était ambitieux autant que brave. Le désir d’arriver à un grade élevé lui était venu avec le succès. A la campagne d’Italie, il fut fait lieutenant; au Mexique, capitaine; et à Sedan... il trouva la mort.

Pauvre Lihaut ! Si les balles prussiennes ne l’avaient pas atteint, la douleur l’aurait tué. Combien de fois le zouave de Malakoff n’enveloppa-t-il pas d’un regard mélancolique les mamelons qui bordaient la plaine en se souvenant de cette garde héroïque qu’il avait montée,

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dix heures durant, sous les feux croisés de deux armées, au sommet de la tour chancelante de Sébastopol, tenant d’une main crispée le drapeau de la France ! Et, pour la première fois, Lihaut avait le pressentiment d’une défaite prochaine, d’un désastre inexorable. Le drapeau de la France était menacé. De moins heureux que lui allaient livrer l’honneur de la nation. Le vaillant homme n’avait plus qu’à mourir. Il est tombé dans cette journée fatale de la ruine, avant que la capitulation ne fût consommée. Qui sait ! Peut-être dans la confusion de la bataille, jugeant des autres par lui-même, a-t-il reçu la mort avec un sourire, persuadé que le sang des braves est un gage certain de victoire.

Donnons place ici à un dernier hommage à la mémoire de Lihaut. Sa hère silhouette a frappé Léon Cogniet. Ce grand artiste, cet homme de cœur ayant tardé, contre son gré, à féliciter Yvon, trouvera dans sa lettre d’excuse un prétexte charmant de signaler au peintre de Malakoff , le puissant effet que produit son zouave intrépide. Voici sa lettre. Elle porte la date du 26 juillet 1857 :

Monsieur et cher confrère, votre tableau est une belle œuvre !

Plusieurs fois, j’ai voulu prendre la plume pour vous féliciter, et toujours j’ai été retenu par cette pensée : Quel besoin M. Yvon a-t-il de mon approbation ? J’ai eu tort.

Votre intrépide zouave qui, arrivé sur le plateau couvert déjà de tant de victimes, tient haut et ferme son drapeau criblé de mitraille... je le suppose, le soir, retiré sous sa tente... sera-t-il insensible- à l’accolade fraternelle du vétéran resté au camp pendant l’assaut, mais qui, jadis, lui aussi, a combattu dans la mesure de ses forces pour ce qu’il a cru la bonne cause?

Les grandes qualités de votre belle page historique seront appréciées à leur valeur. De notre temps... peut-être? Dans l’avenir, j’en suis convaincu.

Le bonheur, dit un proverbe arabe, voyage toujours escorté d’un suivant. Yvon devait en faire l’expérience.

Les photographies et les gravures de Malakoff furent répandues à profusion dans toute l’Europe. En Russie même, la vente publique en fut autorisée et c’est peut-être à la popularité cosmopolite que me firent ces reproductions que je dus une fortune inespérée. Le tableau delà bataille de Koulikowo était, depuis bien des années, roulé et oublié dans les greniers du Louvre. Moi-même, je n’y songeais guère. Malakoff raffraîchit-il la mémoire du Tsar, ou plutôt du personnel de son ambassade à Paris ? Toujours est-il qu'un jour on me fit demander, de l’ambassade russe, si je n’étais pas l’auteur du tableau de Koulikowo. Sur ma réponse affirmative, on m’offrit de l’acheter pour l’Empereur de Russie. Je deman-

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dai 40.000 francs que l’on me compta se'ance tenante, en bons billets de banque.

On a son rayon dans la vie. Les évènements se succédaient radieux pour Adolphe Yvon. La Russie ne pouvait honorer comme elle eut voulu le faire le peintre de la journée du 8 septembre 1 85 5 ; elle prit prétexte du tableau du maître rappelant sa victoire du 8 septembre i38o, pour rendre hommage à son talent. Le 11 mai i85g, l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg tint à honneur de s’attacher Adolphe Yvon. Son brevet d’académicien lui parvint peu après et voici en quels termes flatteurs s’exprimait le représentant de cette Compagnie en adressant à notre peintre le diplôme de sa nouvelle dignité: « L’Académie impériale des Beaux-Arts me charge de l’agréable mission de vous annoncer que votre tableau grandiose de la bataille de Koulikoff, dont S. M. l’Empereur a daigné faire l’acquisition, a été unanimement approuvé et justement apprécié. C’est pourquoi voulant vous donner un témoignage authentique de son estime pour votre talent distingué, Elle a décidé de vous admettre au nombre de ses membres. » L’élection avait eu lieu à l’unanimité des suffrages (1).

La guerre d’Italie venait d’être déclarée. Yvon reçut l’ordre de se tenir prêt à rejoindre l’armée « à la nouvelle d’une première victoire ». Heureux temps où l’on pouvait parler de la victoire comme d’un fait inévitable, avec une absolue sécurité ! Magenta décida du départ de l’artiste qui, le jour de la bataille de Solférino, se trouvait à Milan. Paternostre et Jeanron étaient avec lui. Meissonier, de son côté, avait suivi l’état-major impérial. Emprunterons-nous aux Souvenirs d’Adolphe Yvon les pages dans lesquelles il juge la campagne? Non. Les griefs du patriote contre l’imprévoyance et la présomption qui présidèrent à cette aventure improvisée, où la valeur des combattants décida du triomphe définitif, reçurent, hélas! leur justification cruelle en 1870. A ce titre, il nous semble pénible de rappeler que pendant vingt

(1) M.de Calonne, au cours de l’article que nous mentionnons plus haut, a écrit avec beaucoup de raison : « En parlant d’Yvon, la presse n’a guère rappelé à nos souvenirs que l’assaut de Malakoff, qui est à Versailles, et le portrait de M. Carnot, dont la copie est partout. Et . pourtant il convient, de dire que la réputation d’Adolphe Yvon s’est fondée sur une page magistrale qui est en Russie. Ce fut en i85o qu’il exposa chez nous cette bataille de Ivoulikovo, où la victoire des Russes sur les Tatars révéla à l’Europe la naissance d’un peuple nouveau. »

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années, si la fortune nous fut propice, bien des manquements commis par insouciance l’autorisaient à nous trahir. Sa longanimité prit fin... L’étoile légendaire pâlit un jour!

Yvon devait peindre à quelque temps de là un Convoi de blessés. Je trouve sous sa plume l’esquisse de son tableau. L’artiste a visité longuement le champ de bataille de Solférino; il reprend la route de Brescia :

Le champ de bataille a ses excitations qui dominent, en grande partie, le côté douloureux de pareils spectacles. Quand on s’éloigne du lieu même de la scène *et qu’on pénètre dans les coulisses de ces grands drames, on a le cœur serré à la vue des misères qu’elles nous dévoilent. Je rencontrai les longues files de chariots italiens qui évacuaient les blessés. De grands bœufs blancs menaient, de leur pas lent et pesant, le lugubre cortège sous le ciel brûlant. Des branchages fixés aux chariots faisaient aux blessés un abri mouvant contre le soleil torride et contre les agressions des mouches et des cigales. Pas une plainte, pas un mot ne s’échappait de ces poitrines, dont quelques-unes semblaient avoir cessé de battre. Je ne pouvais m’empêcher de saluer, plein d’émotion, ces pauvres gens qu’une communauté de souffrances réunissait sur cet étroit espace, sans acception de grades, de nationalités ou de races. Je pris, chemin faisant, quelques croquis d’après ces tristes cortèges.

Le peintre rappela plus tard cette scène poignante dans un tableau de chevalet qui fut exposé au Salon, et acheté par un Américain. Mais avant d’y consacrer ses heures, il avait dû s’occuper des batailles de Solférino et de Magenta. La première de ces toiles fut pour lui la pierre d’achoppement. Il ne se trouvait plus en face des soldats valeureux qui montèrent à l’assaut de Malakoff, sous le regard de Pélissier placé au second plan. Yvon avait reconnu tout ce que la scène militaire ainsi présentée offrait de ressources à l’artiste chargé d’en perpétuer le souvenir. Il s’était applaudi de l’absence de l’Empereur qui n’avait point dirigé de sa personne les opérations. C’était une bonne fortune pour l’artiste. Ilne s’était pas vu dans l’obligation de concentrer l’attention du spectateur sur le groupe, immobile et trop éclatant, formé par le souverain et son état-major d’officiers généraux. Au contraire, à Solférino, cet écueil ne pouvait être évité. Nul subterfuge, nulle fraude possible. Adieu Lihaut, adieu mes zouaves intrépides, mes indomptables fantassins. J’entends des chevaux qui piaffent à la porte de l’atelier. On sonne. Des laquais en brillante livrée annoncent le grand-veneur, le grand-écuyer, des princes, des géné-

Le Maréchal Régnaud de Saint-Jean d’Angély étude par Ad. Yvon pour son tableau : la Bataille de Solférino

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raux, et chacun de poser en uniforme neuf, constellé de décorations sans nombre. Et demain, l’Empereur qui, de temps à autre, vient s’assurer lui-même que le peintre est actif à sa tâche, l’Empereur servira de modèle à l’artiste. Fâcheuse aventure, car Napoléon III ne viendra pas seul et un futile incident décidera de la disgrâce d’Yvon. Déjà l’Empereur a posé une première fois.

Il voulut que je le visse à cheval. G’e'tait ainsi qu’il e'tait le mieux. L’atelier était merveilleusement disposé pour une pose équestre. Une pièce d’artillerie attelée y eut aisément évolué. On m’envoya, des écuries impériales, le cheval que César montait à Solférino. C’était un pur sang, sous poil alezan. Le satin de sa robe luisante s’éclairait de reflets d’or. Sa tête fine se balançait avec élégance. Il semblait avoir conscience de sa haute valeur. Un laquais galonné le menait en main. César imperator, sur son cheval de guerre, dominait la bataille. Le général Fleury me recommandait avec insistance, et par dessus tout, de faire de l’Empereur le type du « Prince », dans l’acception de suprême dignité de ce mot.

L’ensemble était trouvé. Restaient les détails et principalement la tête du souverain. Une dernière séance était nécessaire. Elle eut lieu. Laissons parler l’artiste.

La séance d’une heure environ que l’Empereur me donna fut une des plus dures dont il me souvienne. L’Impératrice, ses dames d’honneur, les chambellans, aides de camps, écuyers encombraient l’atelier. C’était un chassez-croisez de racontars, de lazzi, de coq-à-l’àne, fort vulgaires d’ailleurs, au milieu duquel je devais ne pas perdre un coup de pinceau. L’Impératrice, derrière moi, suivait mon travail, m’interpellait, puis se levait, allait à l’Empereur, lui frottait les oreilles pour y appeler le sang, ou bien lui ébouriffait les cheveux, en riant à belles dents. L’Empereur n’en paraissait pas autrement ravi, et supportait sans enthousiasme ces démonstrations d’intimité.

Au milieu de tout ce mouvement, je peignais avec fureur. La sueur me perlait. J’arrivais enfin au bout de ma tâche quand il vint à l’Impératrice l’idée que l’Empereur devait figurer sur le tableau en chapeau et non en képi. Je fis observer timidement que tout Paris avait vu l’Empereur partir en guerre coiffé du képi, qu’il en avait été ainsi aux yeux de l’armée pendant toute la campagne, qu’enfin, si l’Empereur était coiffé d’un chapeau à trois cornes, tout son étatmajor devait l’être aussi.

Quelle mouche piqua la souveraine ? Elle n’était pas habituée, apparemment, à ce qu’on se permît d’avoir une autre opinion que la sienne. Toujours est-il qu’elle se fâcha et me dit avec un ton de colère : « Vous avez bien peint le maréchal Ney en chapeau à trois cornes, dans votre tableau de la Retraite de Russie, et il avait un bonnet de coton. »

« Je ne le savais pas, répliquai-je, puis il y a si longtemps que la chose est arrivée! Tandis que ce qui nous occupe s’est passé hier. »

La conversation tournait visiblement à l’aigre. Il eut suffi d’une parole de

l’Empereur pour clore le débat. Il ne souffla mot. Mon étude était enfin terminée. César se leva, et, passant près de moi, me dit à demi voix : « Vous me laisserez en képi, t

Par la porte entre-baillée, j’aperçois Montaigne qui sourit. Le malin Gascon se sent tout fier d’avoir été prophète lorsqu’il lui est arrivé d’écrire : « Aux grands est le silence, non seulement contenance de respect et gravité, mais encore souvent de profit et de mesnage. » Il y eut quelqu’un à qui le silence de l’Empereur fut loin de profiter : c’est Adolphe Yvon. Les tableaux du peintre placés dans les appartements de l’Impératrice furent décrochés sans plus de retard et portés sous les combles. Les réductions de Solférino et de Magenta, qui devaient accroître la collection personnelle que l’Empereur formait aux Tuileries avec les répliques des tableaux militaires se rattachant à son règne, ne parurent pas utiles aux courtisans, et Napoléon III ne s’aperçut point que ces toiles lui manquaient. Enfin le peintre avait été chargé de reproduire une scène enfantine : le Prince impérial donnant un goûter aux enfants de troupe sur le champ de manœuvre de Longchamps. Son œuvre terminée, Yvon voulut en avoir le cœur net.

Je portai moi-même aux Tuileries, écrit-il, mon tableau dont on ne se souciait guère, comme on va le voir. Je ne vis ni le maître ni la maîtresse de la maison, et remis la toile aux mains d’un valet de chambre : seul personnage qu’il me fut possible d’aborder. Ce brave homme était un ancien serviteur du château, du temps de Louis-Philippe. Comme font les chat?, dit-on, il était resté attaché au bâtiment. Le valet avait, apparemment, surpris quelques mots des maîtres, à mon sujet ; aussi, tout en tournant la peinture du côté du mur se crut-il obligé de me donner quelques consolations : « Tel était au pinacle hier, qui tombe aujourd’hui. Vous n’êtes pas le premier à qui survient pareille aventure et vous ne serez pas le dernier... » Le doute n’était plus permis. J’étais à la mer.

Le tableau d’Yvon fut, à quelque temps de là, relégué à Saint-Cloud. Il a été détruit par le feu en 1871.

Yvon fut très sensible à ce retour de fortune. Sa disgrâce politique, une défaveur marquée qui se fit jour à son endroit chez les artistes et les critiques à dater de l’exposition de sa Bataille de Solférino l’attristèrent profondément. Hé quoi! ne venait-il pas d’être nommé professeur à l’Ecole des Beaux-Arts ? Robert-Fleury l’était allé prendre dans son atelier et avait obtenu son adhésion. Comme le peintre dt Malakoff redoutait les caprices de M. de Nieuwerkerke, avec lequel il n’avait

Enfant de troupe

Étude par Ad. Yvon pour son tableau : Le Prince impérial offrant une collation aux enfants de troupes sur le champ de manoeuvre de Longchamps, le 3o novembre 1860.

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eu que des relations tendues, Robert-Fleury obtint du surintendant des Beaux-Arts qu’il assurerait verbalement Yvon de son vif désir de le voir professer à l’Ecole (i). Cela ne lui suffisait-il pas? Hé quoi! homme d’enseignement, homme de foyer, entouré de l’affection de sa femme et de son fils, en possession d’une juste renommée, riche, jeune encore, doué d’un sérieux talent comme peintre d’histoire et de portraits, devait-il donc se laisser abattre par l’épreuve? Non sans doute. Mais le travail consolateur ne trompe pas. Yvon se reprit au travail. Et, tout en cherchant le sujet de pages nouvelles, l’excellent homme jetait ces lignes sur son Journal :

Je regrette de n’avoir pas eu assez de philosophie pour dominer silencieusement les épreuves que j’ai traversées. Il est d’ailleurs probable que chacun dans sa carrière a eu quelque motif de se plaindre des hommes et des choses. Peutêtre ferais-je sagement de ne m’en prendre qu’à moi-même de ce qui m’est arrivé de fâcheux. Je suis trop absolu. Que n’ai-je su imprimer à mon caractère un tour plus conciliant 1

Touchantes confidences dont un homme de valeur est seul capable . Yvon pardonnait ici à ceux qui l’avaient blessé. Pour moi, après avoir recueilli sur son compte l’opinion de nombreux artistes de la génération présente qui ont été ses élèves, je le reconnais là tout entier. Ses vivacités étaient de surface. La bienveillance et le dévouement faisaient le fond de sa nature. Ses Souvenirs renferment l’éloge apaisé de ceux qui savent être -« doux, coulants, silencieux, qui ont le triomphe modeste, presque honteux ». Il semble que le peintre se reproche à lui-même de n’avoir pas su se vaincre pour mériter cet hommage qu’il adresse à d’autres.

Est-ce à dire que notre artiste ait jamais eu le succès hautain ? Gardons-nous de le penser. Yvon n’a pas connu la sécheresse et l’infatuation du triomphe auxquelles cèdent les médiocres avec tant de hâte. Nous avons sous les yeux une lettre du peintre datée de janvier 1859. Elle est adressée au sculpteur Levéel. Quelle confidence attristée Levéel avait-il faite à son ami ? Au mois d’août de l’année précédente, la ville de Cherbourg inaugurait une statue colossale de

(1) Voici ce qu’écrivait à Yvon Robert-Fleury, directeur de l’École, au sujet de la négociation dont il est parlé ici : « Mon cher Monsieur, je n’ai fait, dans cette circonstance, que ce que j’ai cru devoir faire vis-à-vis d’un homme de talent. M. le comte de Nieuwerkerke s’est chargé de vous transmettre quelques observations de détail ; vous apprécierez, je n’en doute pas, cette démarche de sa part, dans un sens favorable »

ADOLPHE YVON

Napoléon Ier, à cheval, la main dirigée, avec un geste d’empire, vers la rade et les établissements militaires construits au début de notre siècle. Ce bronze imposant est l’œuvre de Levéel. Sur le granit du socle est gravé : « J’avais résolu de renouveler à Cherbourg les merveilles de l’Egypte ». Paroles pleines de fierté dont la statue équestre sortie des mains du sculpteur est l’expression modelée. L’État, le Conseil général, la ville de Cherbourg, toutes les communes du département avaient apporté leur souscription. Les sommes recueillies s’étaient élevées à plus de i3o,ooo francs. Il semble que le statuaire dut être pleinement heureux. Quelle confidence attristée Levéel a-t-il donc faite à son ami ? Je ne veux pas l’apprendre. A quoi bon ? Peutêtre une voix railleuse a-t-elle jeté sa note discordante dans le concert d’éloges que recueillit alors le sculpteur ? Peut-être une critique trop acerbe fit-elle oublier à l’artiste les approbations raisonnées qui sûrement ne lui manquèrent pas ? La plume fait parfois de ces blessures. Souvenons-nous de Gros. Quoi qu’il en soit, au cours de l’hiver de 1859, Levéel sentit l’accablement l’envahir. Il éprouva le besoin de confier sa peine. Qui saurait le comprendre ? Qui voudrait le consoler ? Le digne homme alla trouver Yvon. Son espérance ne fut pas trompée. Yvon était alors en pleine vogue. Aucune ombre à sa renommée. Il reçut Levéel, je me trompe, il l’accueillit et le releva. Puis, quelques jours plus tard, redoutant que sa parole n’eut pas laissé dans l’âme ulcérée du sculpteur une trace assez nette, assez profonde, il lui fit parvenir cette lettre débordante de cœur et de viriles supplications :

Mon cher Leve'el, notre dernier entretien m’a laissé voir votre découragement, et j’en ai été affligé. Aussi est-ce pour vous répéter avec plus de force ce que je vous ai dit, que je vous écris aujourd’hui. Croyez que ces pénibles épreuves par lesquelles vous passez, depuis bientôt quinze ans, loin de jeter le trouble et le doute dans votre esprit, doivent avoir pour résultat de vous faire rentrer dans la lutte avec d’autant plus d’irritation et d’invincible acharnement. Vous en sortirez triomphant : comment n’en auriez-vous pas la foi quand vous examinez la série d’œuvres que déjà vous comptez ; quand, surtout, vous pouvez inscrire sur vos états de service le glorieux combat que vous venez de livrer en exécutant la statue équestre de Napoléon Ier ? Le champ de bataille, en somme, vous est resté; vous avez expérimenté vos forces dans le grand art, et le succès « artistique » a couronné cette épreuve. Combien de sculpteurs peuvent en compter autant dans toute leur carrière ? Et n’cst-ce pas un gage d’avenir que le suffrage de ceux de vos confrères dont le jugement doit faire autorité dans l’espèce 1

ADOLPHE YVON

Je ne suis pas sculpteur, mon cher Leve'el, mais si mes impressions ont pour vous quelque valeur, je me fais un plaisir de vous re'pe'ter que dans ma conviction, votre statue équestre est animée du souffle d’un vrai et puissant talent, et que plus tard justice complète lui sera rendue; — destinée qui a été celle de bien des chefs-d’œuvre, reconnus tels après coup. Ne vous laissez donc pas défaillir, mon cher ami ; remontez sur la brèche avec la conscience d’un véritable et brave soldat des arts, et malgré les obstacles, marchez droit à votre destinée.

Venez me voir bientôt et croyez-moi votre dévoué.

Ad. Yvon.

Pourquoi le baron Gros, dont nous évoquions le souvenir il n’y a qu’un instant, n’a-t-il pas eu l’heureuse fortune de recevoir le 24 juin 1 835, de l’un de ses contemporains illustres, des lignes aussi chaleureuses, aussi délicatement inspirées que celles qu’on vient de lire sous la signature du peintre de la Prise de Malakoff?

Mais, nous y consentons, il est bien rare que dans le frottement de la vie l’homme le plus habile ne se crée pas des envieux. Les relations de camaraderie, les rapports de société ont leurs surprises. Personne n’est à l’abri des mécomptes. Les peintres militaires plus que d’autres se trouvent en contact avec des personnalités ombrageuses. Ils sortent pour ainsi parler, de leur atelier et ils sont tenus de vivre dans un milieu qui n’est pas le leur. Là, les fautes sont aisées, les froissements presque inévitables. Les modèles qui posent devant l’artiste ne ressemblent pas au magistrat, à l’homme de lettres, au poète lui-même, que l’on voit s’acheminer sans bruit, un à un, vers l’atelier du peintre. Ceux-ci du moins se considèrent dans une certaine mesure comme les obligés du maître dont ils attendent leur portrait. Tout au contraire, ceux-là viennent en groupes, précédés par le renom populaire que leur assure la victoire. L’obligé, ce n’est ni Pélissier, ni l’Empereur, c’est Yvon. Situation périlleuse, et qui a motivé la disgrâce de Yernet, aussi bien que celle de notre artiste.

Si maintenant nous oublions les personnages au milieu desquels le peintre est inhabile à se mouvoir longtemps sans encourir quelque défaveur, et si nous cherchons quelle peut être chez les confrères du peintre ou auprès du public la cause d’une indifférence qui blesse l’artiste contesté, cette indifférence trop fréquente est en raison inverse des succès remportés. La Prise de Malakoff plaça Yvon hors de pair. Lui -même d’ailleurs l’a reconnu. « On s’est servi de mon nom, écritil, pour humilier Horace Yernet. On me déprécie à mon tour en

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exaltant tel peintre qui me suit. Telle est la loi ! » Ainsi s’explique, en effet, l’e'phémère popularité de l’artiste, mais son œuvre lui survit, et la postérité ne veut rien retenir des querelles passées. Si l’œuvre est grande et forte, la place du peintre ne lui sera pas enlevée dans l’avenir.

Yvon, trop sensible à l’épreuve qu’il n’avait pas prévue, a-t-il eu raison de renoncer à la peinture des batailles? Je ne le crois pas. Il était armé pour continuer la lutte dans le cadre d’exactitude et de vérité réaliste où il avait conquis de légitimes succès. J’y insiste volontairement. Je parle de vérité et d’exactitude pour bien marquer que notre peintre, en abordant l’allégorie, comme il l’a fait en 1875, avec son César à cheval entraînant aux abîmes des captifs attachés à la queue de sa monture, risquait de dérouter le public, toujours désireux de retrouver l’auteur de Malakoff aux prises avec des capitaines et des soldats culbutant l’ennemi. Sans doute, quoi qu’il fît, Yvon ne pouvait espérer atteindre une seconde fois au succès de 1857. La victoire est changeante. L’histoire contemporaine n’offrait plus à l’artiste les journées heureuses de la guerre de Crimée. Mais l’histoire de France ne date pas d’hier. Que l’on se rappelle la Retraite de Russie , une œuvre applaudie de notre peintre. Il était en mesure de fixer sur la toile, avec une éloquence de bon aloi, plus d’une page guerrière de nos annales. Il hésita, ou plutôt, désemparé par sa défaite d’un jour, il se prit à rêver de pages philosophiques dont la lecture échappe à des intelligences insuffisamment préparées.

Je me souviens d’un numéro de Y Autographe au Salon de i865 et dans les ateliers . Ce journal renfermait un dessin d’Yvon représentant « saint Paul et les quatre Évangélistes ». En faisant parvenir cette composition au Directeur de Y Autographe, Yvon accompagnait son envoi des lignes suivantes :

Le dessin que je vous adresse est un fragment d’une vaste composition développant l’histoire de l’humanité et ses destinées sous l’empire des doctrines du Christ. N’allez pas croire que j’ai la naïveté d’espérer que ce travail sera, un jour, exécuté. Les esprits ne sont pas dans un courant d’idées favorable aux choses graves, et, à moins que je ne fasse, moi-même, bâtir un mur pour y peindre mon tableau, ce qui, entre nous, est peu probable, je considère l’ouvrage dont je vous adresse un feuillet comme un de ces rêves familiers aux artistes, caressés durant leur vie et destinés à s’éteindre avec eux. Pas tout à fait, pourtant, puisque Y Autographe veut bien lui prêter l’aide de son intéressante publiité.

Renommée

étude d'Ad. Yvon pour son tableau : Les États-Unis d’Amérique.

Ce billet est l’œuvre d’un homme perplexe. Une pointe de malice perce sous la phrase, mais une tristesse voilée se laisse deviner à travers l’exposé d’un plan trop vaste.

La guerre de Sécession avait frappé notre peintre.il s’était proposé, non pas de reproduire une bataille, mais d’exécuter une toile importante renfermant l’allégorie de la réconciliation du Nord et du Sud. Un riche Américain, M. Stewart, ayant vu l’esquisse, commanda le tableau. Exposée en 1870, l’œuvre d’Yvon reçut de la critique un accueil sévère. Ce n’est pas que sa composition ne fût capitale. Que l’on en juge par la description qui suit :

Les trente-quatre États de l’Union sont groupés autour de la figure symbolique de la République américaine donnant la main à la Sagesse. A gauche, les immigrants arrivent d’Europe avec leurs instruments de travail. Un des grands fleuves d’Amérique éteint dans son onde la torche de la guerre, et les prédécesseurs illustres soulèvent la pierre de leur tombe pour saluer le triomphe de la cause à laquelle ils avaient consacré leur vie. A droite, des traces sanglantes représentent le passé; des archanges y précipitent les mauvaises passions. De cette nuit, émergent les noirs que les blancs affranchissent. Les génies de la Paix et du Travail s’ébattent sur un riche tapis couvert de fleurs et de fruits. Enfin, autour de la statue de Washington, des Renommées s’élancent pour proclamer la gloire des États-Unis d’Amérique.

La guerre franco-allemande éclata. Yvon dut se réfugier en Angleterre. Accueilli par Rimmel, par le peintre Armitage, il dessina et peignit beaucoup durant son séjour à Londres. Il lisait anxieusement les journaux qui parlaient de la France, et c’est encore à l’allégorie qu’il demanda l’expression poignante de sa douleur patriotique. Je le laisse raconter lui-même à quelle occasion il fit un dessin commémoratif de no's désastres.

A Londres, non seulement l’hospitalité la plus cordiale et la plus délicate accueillait les réfugiés, mais, de toutes parts et sous toutes les formes s’ouvraient les bourses au profit de nos infortunés nationaux. Les listes de souscription se remplissaient, les comités envoyaient sur les lieux des agents avec des secours. Des dames du monde, et du meilleur, arboraient la croix rouge, se faisaient soeurs de charité et infirmières, et allaient jusque sur les champs de bataille de France, accomplir leur mission de dévouement. Les artistes eurent la généreuse pensée d’offrir des œuvres d’art, d’en faire une exhibition et ensuite une vente au profit des paysans français. La collection fut considérable. Pour attirer plus de visiteurs, de grands seigneurs prêtèrent un certain nombre de chefs-d’œuvre que, pour cette cause seulement, ils se décidèrent à distraire

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de leurs riches galeries. On fit beaucoup d’argent. Les sommes ainsi recueillies e'taient, au fur et à mesure, distribuées dans les départements envahis. Je fis et je donnai, à cette occasion, un dessin de circonstance intitulé « 1870 ». Il représentait un homme du peuple, un ouvrier français défendant la France agonisante au pied de l’autel de la Patrie. Mon dessin fut acheté le jour même de l’ouverture. J’eus la curiosité de connaître le nom de l’acquéreur. C’était un nommé S. Weil, demeurant précisément dans notre voisinage (Clifton Gardens, 27.) Je lui fis, à titre de voisin, une visite qui fut le début d’une liaison sérieuse et qui dure encore. Ce M. Weil était français d’origine, naturalisé anglais.

De retour à Paris, en compagnie de sa femme, de son fils et de divers membres de sa famille dont il s’était fait le guide à l’étranger durant la tourmente, Yvon trouva sa demeure de la rue de La Tour mise à sac par les insurgés de la Commune et à demi-renversée par les projectiles du Mont-Valérien. On devine la douleur profonde de l’artiste. Il dut séjourner de longs mois à La Ferté. Lorsque son hôtel eut été reconstruit et que le peintre eut repris possession d’un atelier, il ne cessa de produire jusqu’à son dernier jour. Cette période de la vie du peintre a été marquée par plus d’un succès. Les portraits qu'il fit paraître au Salon pendant vingt ans ne passèrent jamais inaperçus (1). Plusieurs furent très goûtés. Ceux de Bonnehée, du docteur Péan, de Paul Bert, du général Forgemol, de la comtesse de Caen, de M. Carnot, Président de la République, ont laissé trace dans la mémoire des connaisseurs.

Pendant le temps que dura l’exécution du portrait en pied du Président, l’artiste reçut de fréquentes visites de M. Hippolyte Carnot, sénateur, ancien ministre de 1848 et père de M. Sadi Carnot, qui s’intéressait vivement à la nouvelle œuvre du peintre. C’est alors qu’Adolphe Yvon eut la délicate pensée de peindre de souvenir, à l’insu de son modèle, un portrait en buste de M. Hippolyte Carnot. Ce qui vient du cœur a son parfum. Le secret d’Yvon fut découvert.

(1) Donnons place ici à quelques lignes écrites par Feyen-Perrin au sortir d’un Salon où Yvon avait exposé plusieurs portraits. « Mon cher maître, lorsque j’ai eu le plaisir de vous rencontrer au Salon, je n’avais pas encore vu vos superbes portraits; mais depuis je les ai souvent regardés. Permettez-moi, cher maître, de vous en exprimer toute mon admiration. Excusez cette hardiesse d’un élève fier de son professeur, et veuillez me croire toujours votre reconnaissant et bien dévoué élève. — A. Feyen-Perrin. »

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Madame Carnot mère s’émut de cette attention de l’artiste et dans son impatience de posséder un portrait intime de son mari elle s’efforça d’aider discrètement le peintre dans l’accomplissement de cette seconde oeuvre. On pressent qu’elle eut bientôt mis le Président de la République dans le complot dont elle était l’âme. La lettre suivante de M. Sadi Carnot, datée du 6 mai 1888, nous initie aux artifices de cette conspiration touchante, très étrangère à la politique :

Cher Monsieur,

En vous quittant, je vois chez ma mère une photographie dont la pose se rapproche de celle de votre tableau. Elle me paraît de nature à vous fournir quelques renseignements, et je prie ma mère de vous la faire connaître.

C’est sur le bureau de mon ve'ne're' père que je vous e'cris.

Votre habile pinceau nous conservera son cher souvenir. Merci 1

Je vous serre la main.

Sadi Carnot.

A peine le portrait de M. Hippolyte Carnot était-il achevé que madame Carnot s’emparait de l’œuvre convoitée, dont elle ne put jamais consentir à se séparer. C’est ainsi que cette peinture d’Yvon, brossée furtivement, mais avec une sorte de tendresse, ne parut point au Salon. Seuls, quelques amis de la famille du Président ont pu voir ce tableau.

Cependant, si parfaits qu’ils puissent être, les divers portraits dont nous venons de parler le cèdent, selon nous, à celui du peintre par lui-même, exécuté à la fin de l’année 1892 pour la collection naissante des Portraits des Professeurs de l’École des Beaux- Arts. Il semble qu’Adolphe Yvon, en caressant cette œuvre avec une attention spéciale, ait voulu reconnaître envers l’École une sorte de dette du cœur. L’École lui avait offert l’occasion d’élever à l’amour de l’art des centaines de jeunes hommes parmi lesquels un très grand nombre font honneur à ses leçons ; l’École avait été pour lui un refuge contre les agressions du dehors; il avait trouvé là le respect, l’attachement, la gratitude que les hommes n’accordent pas toujours à ceux qui les dominent et qui imposent à leur intelligence par des œuvres réfléchies et de bon style. Alors que l’École se sentait reconnaissante envers ce vétéran de renseignement, toujours alerte et toujours dévoué, je soupçonne Yvon de s’être considéré comme l’obligé de l’École ! Touchante illusion de l’homme qui n’estime ses forces

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que dans la mesure où elles lui permettent de se dépenser au service d’une noble cause. L’idéal est la cause sacrée que s’appliquent à servir tous les maîtres. A travers la réalité, à travers la nature visible dont il s’efforcait d’être l’interprète élevé, convaincu, chaleureux, Yvon cherchait à s’approcher de l’idéal.

Horace Vernet lui adressait le 2 mars 1 858, de Bonnettes près Hyères, une lettre de vrai camarade. Les confidences les plus intimes, les détails les plus charmants rendent pour la famille d’Adolphe Yvon cette lettre inappréciable. Le peintre de la Smala décrit amoureusement sa vie de repos au pays du soleil. Il raconte au peintre de Malakojf ses jours de paix et d’oubli, ses heures de chasse dans les collines boisées, ses moments de rêverie sur le rivage de la Méditerranée. Puis, tout à coup, ce laborieux semble se reprocher son inaction. Il a honte des loisirs qu’il s’accorde; il sent le besoin de s’excuser : « Ne croyez pas pourtant, écrit-il, que je vive comme un anachorète. J’ai apporté dans mon sac ma vieille maîtresse, autrement dit ma palette, toute racornie et toute déjetée qu’elle soit. Je lui fais sa toilette de temps en temps, le matin, comme souvenir du passé, mais malheureusement, le soir, je vais me coucher sans en avoir obtenu la moindre faveur. »

En décembre 1892, quelques semaines après avoir terminé son portrait pour l’Ecole des Beaux-Arts, Adolphe Yvon eut la curiosité de « revivre sa vie ». Il reprit ses Souvenirs dédiés à son fils, voulant s’assurer qu’il n’avait rien omis dans ce portrait écrit, tracé d’une main confiante et abandonnée. Reprenant sa plume, il scella le livre par ces paroles :

Je relis mes Mémoires plusieurs années après y avoir écrit le mot « Fin ».

Je n’ai rien à y ajouter en ce qui concerne ma carrière d’artiste. Je vis de souvenirs.

Horace Vernet, de glorieuse mémoire, m’écrivait peu avant de mourir : « Je fais encore, chaque jour, la toilette de ma palette : c’est une vieille maîtresse. »

Je suis son exemple.

La mort a surpris notre peintre le 1 1 septembre 1893, fidèle à cet exemple.

Ce n’est point l’histoire d’Adolphe Yvon que nous avons eu l’ambition de retracer dans les pages qui précèdent. Tout au plus le lecteur

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trouvera-t-il ici l’esquisse incomplète d’une existence d’artiste (i). Mais les meilleurs traits de cette esquisse sont de la main du peintre luimême. Nous parlons plus haut de la saveur particulière qui se de'gage des écrits de peintres, d’architectes, de sculpteurs ou de musiciens. Ces hommes, avons-nous dit, sont plus spécialement que d’autres les propres artisans de leur destinée. C’est leur initiative, leur inspiration qui décident du rang que leur accordent les contemporains. Pour eux, nulle hiérarchie, nulle progression régulière et prévue. Ils échappent à la loi que subissent l’homme d’épée, le magistrat, l’administrateur. De là, l’intérêt que présente leur biographie. Celle d’Adolphe Yvon vient à l’appui de notre thèse. Il a été l’homme de sa destinée. Nous avons pris plaisir à l’accompagner dans les péripéties de sa vie d’artiste. Que d’événements fortuits, inattendus et, pour ainsi dire, façonnés par le peintre lui-même, en colloque avec sa pensée, cédant au démon familier qui l’entraîne! Ainsi de tous. L’artiste trace son sillon et le creuse pour les siècles, à moins qu’il ne se soit borné à déplacer un peu de sable que le vent de la saison prochaine nivellera de nouveau, sans qu’il reste aucun souvenir de l’œuvre d’hier. La saison prochaine sera celle de la génération qui nous suit. N’anticipons pas sur ses jugements. Nous serions d’ailleurs inhabiles à les pressentir avec mesure. Qui de nous obtiendra crédit auprès des hommes de demain ? C’est le secret de l’avenir. Mais il y a profit à suivre pas à pas, dans leur carrière, dans les enivrements et la douleur du travail intellectuel, ces êtres d’exception, « sans aïeuls, sans descendants », qui marchent épris de leur rêve. Il y a honneur à faire escorte aux maîtres, ces voyants de l’idéal.

(i) Adolphe Yvon a collaboré accidentellement à divers journaux. On trouvera des articles d’art écrits par lui dans Le Bien public nos des 3o décembre 1872, 8 février 1873, La Loi pour tous, 2 et 23 mai 1880, Paris-Passy , g avril 1882, la Revue des Beaux-Arts , 1er octobre 1889, etc.

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